‹ Histoire musicale de la main, son rôle dans la notation, la tonalité, le rythme et l'exécution instrumentale. La main des musiciens devant les sciences occultesChapitre 15 sur 39 · LA MAIN DROITE ET LA MAIX GAUCHE III · texte numérisé non relu

LA MAIN DROITE ET LA MAIX GAUCHE III

les accents, par la vue même d'un artiste. Il semble que l'homme soit un instrument à clavier dont touche, en se jouant, son semblable. « On croit toucher des orgues ordinaires, dit Pascal, en touchant l'homme; ce sont des orgues à la vérité, mais bizarres, changeantes, variables, dont les tuyaux ne se suivent pas par degrés conjoints. Ceux qui ne savent toucher que les ordinaires ne feraient pas d'accord sur celles-là; il faut savoir où sont les tuyaux. »

Dans l'argot du peuple, moins ambitieux que les psychologues qui ont inventé le clavier des passions humaines, la touche sert à exprimer d'une façon musicale notre air, notre physionomie, nos allures '.

On sait que la sensibilité tactile réside dans le derme de la peau, où aboutissent les nerfs du tact et que l'épiderme qui recouvre cette membrane est absoluiiient insensible. Or l'exercice prolongé des instruments de musique développant peu à peu, par le frottement ou la percussion, l'épaisseur de l'épiderme de la main, il en résulte que l'habileté instrumentale s"'acquiert aux dépens de la sensibilité tactile. D'autre part, les phénomènes de contractilité musculaire auxquels se plie la main des instrumentistes la rend souvent impropre à d'autres fonctions. Ainsi s'explique la maladresse de

1 «L'argot musical'). E. Gouget (p. 377).

certains musiciens aux prises avec les usages prosaïques de la vie.

« Les mains de Mozart avaient une direction tellement décidée pour le clavecin, qu'il était peu adroit pour toute autre chose. A table, il ne coupait jamais ses aliments, ou s'il entreprenait cette opération, il ne s'en tirait qu'avec beaucoup de peine et de maladresse. Il priait ordinairement sa femme de lui rendre ce service ^»

« Beethoven était dans tout son extérieur très gauche et très maladroit ; ses mouvements, faits sans dextérité, manquaient tous de grâce. Il était rare qu'il prît quelque chose en main sans le laisser tomber ou sans le briser. Il renversa souvent son encrier sur le piano qui était près de son pupitre à écrire. Comment en était-il arrivé à se raser luimême, c'est ce qu'on aurait eu peine à comprendre, si on n'avait pas fait attention aux marques de coupures quisillonnaient habituellement ses joues-.»

«La symétrie du corps humain, dit A. Pictet^, qui semble parfaite à l'extérieur, n'existe plus au même degré quant aux organes intérieurs ; et c'est là sans doute qu'il faut chercher la cause primitive de la distinction si généralement établie entre la droite et la gauche. Pourquoi le bras droit et la

1 ((Vie de Mozart». Schichtegroll (p. 236).

^ «Notice sur Beethoven». Ries (p. i53).

^ ((Origines In(Jo-liuropéennes». Pictet. III (p. 200;-

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main droite ont-ils presque toujours une supériorité incontestée sur les membres opposés? C'est une question qu'il faut laisser à la physiologie.

(( La force et l'adresse sont l'apanage naturel de la droite, qui se trouve ainsi chargée des principales fonctions actives. C'est la droite qui préside au travail et au combat, qui manie également les outils et les armes. De là les idées d'estime, et même de respect, qui s'associent à tout ce qui la concerne. C'est ainsi qu'elle devient le s\'mbole de la rectitude, le gage de la sincérité, le signe de l'honneur. Les idées contraires s'attachent naturellement à la gauche, et les unes comme les autres s'appliquent de plusieurs manières aux rapports sociaux, aux usages cérémonieux et religieux, aux croyances superstitieuses, etc.. »

Dans la remarquable étude qu'il consacre à ce sujet, le savant linguiste démontre que toutes les langues des peuples conservant la même trace de ces distinctions entre la droite et la gauche.

La langue française possède plusieurs mots où retentit encore l'écho des âges primitifs : adresse et dexte'rite'iàn latin dextra, main droite), synonyme d'habileté; gaucherie et sinistre (du latin siiiistra, main gauche,', synonyme de funeste, de mauvais présage.

.Les nègres de la côte de Guinée ne se servent pour manger que de la main droite, toujours bien entretenue, tandis qu'ils destinent la main gauche

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aux usages immondes ^. Les Romains mettaient la main droite en évidence et cachaient leur gauche sous les plis de leur toge. L'Italien appelle la main gauche stanca (la fatiguée) et le Provençal moderne dit inan seneco (la main décrépite -).

Chez les Grecs, les présages qui se montraient à droite étaient d'un heureux augure, tandis que ceux qui venaient de la gauche étaient funestes. Chez eux, l'observateur avait le visage tourné au nord, parce que ce côté du ciel était regardé comme la demeure des dieux; il avait donc sa droite tournée du côté du soleil levant et sa gauche au couchant. Les augures romains ne s'orientaient pas de la même façon ; ils regardaient l'orient, et les signes heureux venaient de la gauche, c'est-à-dire du nord, de la région sacrée.

Les relations sociales des peuples ont subi l'influence exercée par les attributions opposées que l'esprit attachait aux deux mains. Chez les Grecs des temps homériques, dit Pictet, à qui nous empruntons quelques-uns des détails ethnologiques qui suivent, l'ordre de droite à gauche dans une assemblée était déterminé par le rang des assistants. De nos jours encore, on a coutume de placer à droite ceux qu'on veut honorer et de céder la droite aux plus dignes.

1 "Le Niger et l'Afrique centrale». F. Lanoye. * «Dictionnaire étymologique». Brachet.

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