CHAPITRE V
La musique des chimpanzés. Les origines de la percussion rythmique. Désignation mimologique des instruments percutés.
Première évolution. — Bruits produits par le choc de deux corps sonores provoqué par une secousse de la main : le sistre, les cliquettes, les castagnettes, le tintinabulum et le chapeau -chinois. Bruits produits par le choc d'un plectre sur un corps sonore : le triangle, le tam-tam, les cloches, le tambourin, la grosse caisse, le tambour. Bruits produits directement par le choc de la main sur le corps sonore: le tympanon, le tambour basque, le darabouka.
Seconde évolution. — Sons musicaux produits en frappant avec un plectre une série de corps sonores organisés : le claquebois, le lithophone, les jeux de timbres, les timbales, le tambourin à cordes et le cymbalum.
Troisième évolution. — Application du clavier aux instruments percutés : la régale de bois, le glockenspiel et le piano.
La connaissance du rythme ayant devancé celle de la tonalité, c'est par les instruments percutés que dut s'ébaucher la musique rudimentaire des peuples primitifs. Les naturalistes ont retrouvé cet instinct d'imitation rythmique chez la gent simiesque. Savage raconte que, lorsque les chimpanzés noirs se réunissent pour prendre leurs ébats, ils font une sorte de musique barbare en frappant sur du bois creux et sonore, à l'aide de baguettes qu'ils tiennent avec les mains et les pieds '.
C'est vraisemblablement le bruit régulier produit par les pieds pendant la locomotion et le choc rythmé des deux mains l'une contre l'autre qui ont suggéré l'idée des premiers instruments percutés.
' «Boston Journal of natura! history». Vol. I\'. p. 324.
De l'entrechoquement de deux modestes coquilles d'un fruit desséché jailliront plus tard le claquement entraînant des castagnettes et la strideur éclatante de;s cymbales. Sur l'écorce de l'arbre qu'il vient d'abattre pour se faire un abri, l'homme tendra la peau de quelque bête dont il se sera repu, et il aura créé le tambour.
Ne sourions pas du rôle subalterne que joue la main humaine dans cette genèse instrumentale. Elle cherche, en l'interrogeant par le choc, les mystères sonores que la Nature a cachés dans la matière Qui sait, en frappant la plante, si elle ne la forcera pas à révéler le secret des sons? Le tronc de certains végétaux exotiques, tels que le bambou, se compose d'une succession de tubes isolés qui font entendre, en les frappant successivement, une série de sons diatoniques et chromatiques*. N'a-ton pas trouvé le xylophone ou claqiiebois chez presque tous les peuples sauvages ?
Le son musical gît jusque dans la pierre, et les peuples primitifs, en taillant leurs outils et leurs armes dans le silex, en firent jaillir à la fois des étincelles de feu et des vibrations sonores.
Les instruments percutés ont joué dans l'histoire de l'humanité un rôle considérable. Toutes les phases de la vie, joyeuses ou lugubres, ont été annoncées par la bruN'ance àç.'S, sistres, des tamtams
' Voir page 4G.
OU des cloches. C'est au son excitateur des tambours que les peuples se sont rencontrés dans leurs agapes fraternelles ou dans leurs luttes fratricides.
La plupart des noms des instruments de percussion contiennent, dans toutes les langues, l'onomatopée du choc ou du coup produit par la main ou le percussoir sur la matière sonore. Tels sont, par exemple, les noms du tambour chez tous les peuples : kemkem^ç.Yi kopte; tumpanon, en grec; kou, en chinois; tabor, en arabe; tabour, en vieux français; tamburro, en italien; trommel, en allemand et druni, en anglais '.
Le /'/<?c/r^ lui-même, dont les anciens se servaient pour pincer les cordes de la lyre, fut d'abord destiné à les percuter, ainsi que le prouve l'origine de son nom expressif, tiré du grec plessô, frapper. Le bâton du chef d'orchestre, les baguettes du tambour et la batte de la grosse caisse trahissent également leur origine percutante.
La percussion instrumentale a laissé de nombreux vestiges dans notre vocabulaire musical. Telles sont les expressions suivantes : Battre la mesure, frapper un accord, coup d'archet, coup de langue, coup de gosier, martelé, batterie, toccate, etc.
L'éducation progressive de la main humaine
• L'argot français en désigne l'exécutant par les expressions pittoresques de tj.^in et de tape-à-niort.
dans le jeu des instruments de percussion s'est accomplie en trois évolutions.
Pendant l'époque primitive, la main se borne à tirer de la matière sonore des rythmes bruyants dont le caractère musical n'est point appréciable. Tantôt ces bruits résultent du choc de deux matières provoqué par une secousse de la main, comme avec le sistre, les cliquettes, les castagnettes, le tiiitinabiduni et le chapeau chinois. Tantôt la percussion est produite par un plectre dirigé par la main, comme avec le triangle, le tanitam, la cloche, le tambourin à une baguette, la grosse caisse et le tambour à deux baguettes. Enfin la percussion peut résulter du choc direct de la main sur la matière sonore, comme avec le tympanon, le tambour basque^, le darabouka, etc. Telle est la manière dont certains peuples orientaux font résonner leurs tambours. Chez les Indous, on les frappe avec les doigts et la paume de la main. WiUard rapporte que « la variété de mesures et de rythmes dans une même mesure que fait entendre par ces seuls mo3-ens un habile exécutant est vraiment surprenante - )).
Les Égyptiens battent également leur darabouka des deux mains. En le frappant plus ou moins près
1 le tambour basque s'attachait quelquefois sur l'épaule du Auteur qui le faisait sonner à coups de tête, ainsi qu'on peut le voir à la maison des musiciens de Reims.
- Willard. — u A treaty on the music of HinJ» (p. Si).
du centre ou de la circonférence, ils en tirent des sons de diverses qualités Leur main gauche soutient l'instrument pendant que ses doigts frappent le parchemin pour en faire sortir les sons aigus, tandis que leur main droite, en frappant à plat, produit les sons graves'.
Pendant son évolution intermédiaire, le rôle de la main s'ennoblit. Ce ne sont plus simplement des bruits rythmés, mais de véritables sons musicaux qu'elle produit, en percutant l'instrument composé d'une série de corps sonores organisés.
Du bois, de la pierre, des métaux, de la peau et des entrailles des animaux le génie de l'homme crée le claquebois, le lithophone, les jeux de timbres et de cloches, les timbales, le tambourin à cordes et le cynibalum, qui fut l'ancêtre du piano.
Désormais la main humaine, armée du percussoir, devra jouer un rôle complexe si elle veut obéir à la fois aux deux maîtres qu'elle s'est donnés : le rythme et la tonalité.
L'abus des procédés mécaniques semble avoir entravé chez les Européens l'essor du progrès de la percussion instrumentale. Les Chinois sont le seul peuple qui ait su tirer parti des sonorités de la pierre; depuis un temps immémorial ils possèdent un lithophone, le king, composé de seize pierres chromatiques, dont ils jouent à l'aide d'un maillet.
' «H' de la musique». La Fage (vol. II, p. i33).
Nous ne possédons que deux instruments polyphones, percutés directement par les mains armées de baguettes : le cymbalinn, encore en usage chez les Tziganes, et les timbales, que nous devons à l'Orient et qui sont devenues le plus précieux élé'ment percuté de notre orchestre moderne.
La troisième évolution commence à l'application du clavier au jeu des instruments de percussion. Les plectres, jusqu'alors manœuvres directement par la main, sont remplacés par un S3^stème de leviers et de marteaux produisant les sons mécaniquement. Le rôle actif des doigts commence. Affranchis de l'effort par la science, ils se dégageront peu à peu de la matière, et sous leur impulsion habile et méthodique, l'instrument résonnera docilement.
Les Flamands adaptèrent les premiers un clavier au carillon et au claqiiebois. Ce dernier porta d'abord le nom de régale de bois, puis celui de xylorganum. Le jeu de timbres, appelé Glockenspiel, emplo^^é par Mozart dans sa Fli'ite enchantée, était mu également par un mécanisme à clavier.
Enfin l'application du clavier au psaltérion engendra le piano.
On voit que les humoristes qui, frappés de l'abus de sonorité bruyante produite par le groupe des instruments percutés, lui ont plaisamment appliqué le sobriquet (^ instruments de persécution, n'ont pas eu tort d'y comprendre le piano-forte.