‹ Histoire musicale de la main, son rôle dans la notation, la tonalité, le rythme et l'exécution instrumentale. La main des musiciens devant les sciences occultesChapitre 19 sur 39 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les origines: le roseau et la première flûte. La flûte de Pan. La flûte à trois trous et le doigter instrumental: le galoubet et la gamme chromatique. La flûte double des anciens. La flûte à six trous. Les doigters fourchus.

Les clés. — La flûte à pédale. Le basson double d'Haëndel. Multiplication des clés. Le système de Bœhm. Tableau du rôle des doigts dans le mécanisme de la flûte, du hautbois, de la clarinette, du basson et de la clarinette-pédale. Une vieille locution proverbiale.

La trompette : le tuba et le cornu des anciens. Le ramsinga des Indous. Le cor et les sons bouchés. Le trombone à coulisse. Le trombone basse à manivelle.

Les clés. — La trompette à clés, l'ophicléide et le saxophone. Tableau du rôle des doigts dans la manœuvre des instruments à clés.

Les pistons. — Le cornet à trois pistons et la gamme chromatique. Le saxhorn-basse à quatre pistons. Le système de Sax à six pistons indépendants. Tableau du rôle des doigts dans la manœuvre des instruments à pistons. Le saxhorn-bourdon et le saxotonnerre.

Jaloux d'imiter le chant des oiseaux, l'homme primitif mit en réquisition les trois règnes de la nature, et, d'une tige de roseau, d'un os à moelle et d'un peu de terre cuite il créa ses premières^iî/^5 '. Cet instrument magique était pourtant sous sa main. Il n'avait qu'à ouvrir cette main et à l'approcher de ses lèvres en faisant vibrer de son souffle l'anche vibrante formée naturellement par la palme de ses doigts. Telle est encore, de nos jours, la flûte naturelle des braconniers et des virtuoses du pavé.

* Dans beaucoup de langues, dit Pictet , les noms du chalumeau et de la flûte sont ceux même du roseau. Exemples: Sanscrit: l'ânca, et Venu, flûte et bambou. Persan: nd, nay, flûte et roseau. Grec: kalamos. Latin: calamus. Allemand: schalmei, etc. (Loc. cit. III, p 194.)

l32 HISTOIRE MUSICALE DE LA MAIN

A sa genèse, l'instrument à vent rudimentaire se compose d'un simple tube d'où le souffle humain fait jaillir quelques harmoniques.

Plus tard, quand l'homme s'est créé un système sonore, il assemble un certain nombre de tuyaux organisés d'après sa gamme t3'pique, et il invente la Jlùte de Pan ' .

Jusqu'alors l'instrument à souffle, chalumeau, trompette ou S3Tinx, ne réclame de la main de son créateur d'autre office que de lui servir d'humble support.

Enfin va naître l'apparition du doigter instrumental". A la flûte multiple de Pan succède le tube unique percé de plusieurs trous, bouchés tour à lour par les doigts, appelés à jouer pour la première fois le rôle d'un auxiliaire indispensable. Mais ces doigts ne sont pas tous émancipés ; trois d'entre eux seulement se livrent au nouveau travail, pendant que leurs frères continuent à remplir le rôle subalterne de supports.

* Au Pérou, on se sert encore de nos jours, dans les cérémonies religieuses, d'une flûte de Pan gigantesque dont le gros tuyau n'a pas moins de 2 mètres de longueur.

* Dans l'orthographe des mots doigter, démancher, pincer (sous-entendu, l'art de), l'infinitif me semble inhniment plus rationnel que le participe. Exemples similaires : Le toucher, le coucher, le goûter, le dâjeihier, le diner, le souvenir, le repentir, le pouvoir, le devoir, le savoir, etc.

LA MAIN ET LES INSTRUMENTS A SOUFFLE l33

Avec la flûte à trois trous l'homme a enfin complété sa palette sonore et, sans autre aide que de trois doigts, son souffle pourra désormais faire sortir du tube sonore toutes ies nuances de la gamme chromatique.

Quelque surprenante que semble une telle conquête, relativement à la simplicité des moyens employés pour la posséder, il sera facile de se l'expliquer en examinant le mécanisme d'une flûte similaire à trois trous, encore en usage chez nos tambourinaires de Provence, \ç. flûtct ou galoubet. Cet instrument, qui se joue avec le pouce, l'index et le médius de la main gauche, est soutenu par la pince formée par l'annulaire et l'auriculaire de la même main. L'étroitesse du tube de cette flûte, comparativement à sa longueur, ne permet pas au son fondamental de sortir; mais, en augmentant progressivement par le souffle la pression de la colonne d'air du tube, on peut obtenir les premiers sons harmoniques de cette fondamentale, c'est-àdire son octave simple, sa quinte et son octave redoublées et sa tierce triplée. De plus, en ouvrant successivement à moitié chacun des trous du tube, en bouchant à demi l'orifice au moyen du doigter, on obtient une succession de i8 sons chromatiques. Un rapide examen du tableau ci-dessous fera aisément comprendre ce mécanisme.

Un

trou

Deux

trous

Trois

trous

Tube fermé

ouvert

ouverts

le 2»

complet A moitié

ouv

le jo à moitié

erts

complet

Gamme chromatique

à moitié

complet

Sol

Sol

Fajf

FaJ

Fajj

Fajf

Fa

Mi

Mi

Réjf

Réji

Réij

Ré

Ré

Doji

DoJJ

Do

Do .

Si

Si

LaJ

Lajf

La

La

Soljf

Sali

Sol

Sol

Fai^

Fajf

Fa

Fa

Mi

Mi

RéJ;

Réj;

ti

Ré

Le besoin d'augmenter l'étendue de l'échelle des sons suggère l'idée de se servir de deux flûtes de

LA MAIN ET LES INSTRUMENTS A SOUFFLE l35

perces ou de dimensions différentes {tibiœ pares et tibiœ impares), dont les embouchures sont réunies par une lanière de cuir {phorbeia). Le jeu de cette

paire de flûtes^ que l'on peut emboucher à tour de rôle ou simultanément, exige alors l'emploi des deux mains de l'exécutant.

L'esprit simplificateur de l'homme l'amène bientôt à remplacer cet instrument incommode par une flûte simple dans les parois de laquelle il pratique de nouveaux trous. Pendant longtemps six doigts lui suffiront pour jouer de cet instrument nouveau, dont le tuyau sera soutenu passivement par le quatuor inerte des autres doigts.

Bientôt le défaut de justesse de ces instruments primitifs blesse les oreilles délicates; les émules de Pan, le fabuleux flûtiste au pied fourchu, essa3'ent de corriger ces imperfections en imaginant les doigters fourchus, c'est-à-dire dans lesquels, par

l36 HISTOIRE MUSICALE DE LA MAIN

exemple, le médius est levé pendant que l'annulaire et l'index sont posés sur les trous, ce qui permet de baisser le son fourni par un trou, en bouchant le trou inférieur le plus voisin.

Vains essais. Un jour, quelque flûtiste inconnu, songeant à la solution de ce problème, se souvint sans doute de la boutade d'Archimède et se dit : « Puisque je possède un point d'appui, peut-être à l'aide d'un simple levier pourrai-je soulever ce monde de difficultés. » Et la clé de flûte fut '.

Les doigts condamnés jusqu'alors à l'inaction furent mis en réquisition pour manœuvrer la nouvelle découverte. Encore ne suffisaient- ils pas toujours à remplir cette tâche, puisque l'histoire de la musique instrumentale cite une flûte à bec de plus de deux mètres de longueur, dont les deux trous les plus éloignés de l'embouchure étaient fermés au moyen de clés que l'exécutant manœuvrait avec le pied.

Le basson double (contra fagotto) inventé par le compositeur Haëndel devait également se manœu-

' L'inventicn des clés appliquées aux instruments à embouchure est antérieure au XVIl« siècle, car on trouve dans l'ouvrage de Prastorius un ténor-cornet qui possède une clé pour l'ut grave. M. Mahillon raconte qu'on a découvert dans les fouilles de Pompéi des flûtes d'ivoire, percées de ib trous disposés chromatiquement et pouvant se fermer et s'ouvrir à volonté au moyen de i3 douilles tournantes en métal, manœuvrées par l'exécutant.

(Catalogue du Musée du Conservatoire de Bruxelles, p, 33).

vrer avec les pieds et les mains. Cet instrument colossal avait la dimension d'un tuyau d'orgue de 16 pieds de longueur. Quand il fut achevé, aucun instrumentiste ne put le jouer. Ce ne fut que cent ans plus tard, pendant les fêtes commemoratives données par l'Angleterre en l'honneur du célèbre maestro, qu'un musicien de la garde royale réussit à tirer quelques sons du gigantesque fagot.

Le nombre des clés, d'abord assez restreint, se multiplia peu à peu. Ainsi la clarinette, inventée par Denner en 1690, ne possédait que 2 clés; cent ans plus tard, elle en avait 6; en i8ro, elle en comptait i3; enfin, de nos jours, les 21 clés et anneaux dont Bœhm l'a enrichie ont envahi la presque totalité de sa surface extérieure.

La justesse des instruments à souffle en bois fut longtemps sacrifiée aux exigences du doigter et les anciens facteurs subordonnaient la perce de leurs trous à l'écartement possible des doigts.

En 1849, Gordon et Bœhm rectifièrent mathématiquement la division des tubes et imaginèrent un système de clés et d'anneaux qui permit aux doigts de la main de desservir facilement toutes les pièces de l'instrument en ouvrant ou en fermant à volonté un ou plusieurs trous simultanément.

Actuellement la flûte compte 9 clés et 6 anneaux, la clarinette 17 clés et 7 anneaux, le basson 21 clés

HISTOIRE iMUSICALE DE LA MAIN

et 7 anneaux, la clarinetle pédale ou contrebasse i3 clés et 7 plateaux '.

Voici comment le mécanisme des pièces de ces instruments se répartit entre les dix doigts de l'exécutant.

[ Trous Flûte {

j ( Clés

i ( Trous Hautbois . . . '

( Clés

i Trous Clarinette .. .

( Clés

j Trous

Basson {

{ Clés

Clarinette- j '^''°"' 1 Pédale 1 Clés

Main gauche

Main droite i

S eu

CJ

On voit que dans le travail des doigts, comme dans notre monde social, ce sont les petits qui peinent le plus.

* La clarinette-pédale, inventée en 1890 par M. Fontaine Besson, donne les sons les plus graves de la contrebasse à cordes et complète la famille des clarinettes. Ce bel instrument, déjà adopté en Belgique et en Angleterre, figurera bientôt dans nos grands orchestres français.

LA MAIX ET LES INSTRUMENTS A SOUFFLE l3g

On conçoit qu'avec des instruments pourvus d'un mécanisme métallique aussi compliqué, il serait aussi difficile que dangereux à nos modernes flûtistes de pratiquer ce doigter si particulièrement afifectionné des ménétriers du moyen âge. lequel consistait à boucher tous les trous de leur //û/e ou de leur larigot ', puis à plonger le bout de ce nouveau chalumeau dans la bonde de quelque vieille futaille, d'où ils tiraient de longues gorgées de vin, en soufflant à rebours; ce qu'ils nommaient boire à tire-flûte, à tirelarigot ■-.

La main ne joue qu'un rôle fort modeste dans le jeu de la plupart des instruments de cuivre à embouchure. A la trompette elle sert simplement de soutien, laissant aux lèvres seules de l'exécutant le soin de faire surgir la série harmonique du tube métallique '.

Primitivement le tube de la trompette {tuba) était droit. Son poids et sa longueur le rendaient souvent difficile à emboucher. On a trouvé dans les ruines

* Le larigot ou l'arigot était un flageolet à 6 trous et sans clé, en usage vers le XV« siècle.

2 Voir « L'Argot musical n. E. G. (p. 368).

' Les piemicres trompettes ont été faites avec des cornesde bœuf. Suivant Pictet, le persan karnd, le latin cornu, le gothique haiirn , l'ancien allemand liorn, le cymrique corn, le grec kéras, signifient également trompette et corne. (Loc. cil. II, p. ?oo.)

de Pompéi des trompettes droites de bronze dont la longueur atteint 3^\25. Mersenne cite des trompettes de 2 mètres, dont on ne pouvait jouer qu'en faisant reposer leur pavillon sur des piquets fourchus Les Indous se servent encore aujourd'hui, dans leurs cérémonies religieuses, d'une trompette, nommée Ramsinga , d'une telle dimension qu'ils sont forcés de la suspendre à la voûte de leur temple.

On imagina plus tard de courber le tube de la trompette (conin), afin de la rendre plus jouable et de permettre à l'épaule de l'exécutant de supporter une partie de son poids.

La trompette recourbée engendra le cor, instrument longtemps condamné à ne produire, comme sa devancière, que la succession naturelle des sons harmoniques de sa tonalité fondamentale, c'est-àdire son octave, sa quinte redoublée, sa double octave, sa tierce triplée, etc.

Ce n'est qu'au milieu du siècle dernier que la main fut appelée à jouer un rôle véritable dans la production des sons de cet instrument. En 1750, un corniste de la chapelle royale de Dresde, Hampl, découvrit par hasard qu'en introduisant la main dans le pavillon du cor, on produisait une nouvelle série harmonique résultant d'un abaissement de diapason. Il fut donc possible, grâce au concours de la main, d'obtenir sur cet instrument une échelle presque chro-

matique, par le mélange des sons ouverts et des sons bouchés '.

Actuellement l'échelle du cor se compose d'une succession de 33 sons chromatiques, dont i5 sons ouverts et i8 sons bouchés.

Non seulement ces sons bouchés offrent avec les sons ouverts des différences notables de timbre et de sonorité, mais ils diffèrent encore entre eux, selon le degré d'ouverture laissé au pavillon par la main. cPour certaines notes, dit Berlioz, celui-ci doit être bouché d'un 1/4, d'un i/3, de la 1/2; pour d'autres, il faut le fermer presque entièrement. Plus l'orifice laissé au pavillon est étroit, plus le son est sourd, rauque et difficile à attaquer avec certitude et justesse -. »

La découverte de Hampl se répandit assez lentement, puisqu'en 1753 Gluck, dans son Alceste, imagina de faire aboucher les pavillons de deux cors, afin d'imiter les accents caverneux de la conque de Caron.

Il existe pourtant un instrument de cuivre à embouchure dont le mécanisme, aussi simple qu'ingénieux, mu par la main, peut produire toute l'échelle chromatique en sons ouverts, avec la plus parfaite justesse et la plus grande pureté. Cet

* On a vainement tenté d'appliquer ce principe à la trompette.

^ a Traité d'instrumentation», Berlioz (p. 172).

instrument merveilleux est le trombone à coulisse, dont on a retrouvé l'ancêtre au moyen âge, désigné ■sous le nom de saqiiebute ou sambiite '.

La coulisse du trombone peut modifier sept fois la longueur du tube de l'instrument et créer ainsi sept séries de sons harmoniques, échelonnées à 1/2 ton l'une de l'autre.

Le jeu de cet instrument exige de la main beaucoup d'agilité pour faire glisser la coulisse d'une position à l'autre et un grand tact dans l'appréciation des distances.

Dans le trombone ténor, la longueur du tube fermé (i""^ position) est de 2'",68; celle du tube ouvert à la 7^ position est de 3'",77o; la longueur de la coulisse est de i"',o9o. La main a donc à se mouvoir dans un parcours de o'",545 de longueur.

Au-dessous de cette magnifique voix de l'orchestre, on a créé le trombone basse, au son grave, majestueux et terrible, et dont la longue coulisse se manœuvre à l'aide d'une manivelle, suppléant, dans certaines positions, à la longueur du bras de l'exécutant -.

Au commencement de notre siècle, un facteur anglais, Holliday, appliqua à la trompette le système des clés, depuis longtemps en usage pour les

' On a découvert le dessin de la saquebute dans un manuscrit de la Bibliothèque de Boulogne, datant du IX« siècle.

* «Traité d'instr.», Berlioz (p. 20I;.

flûtes. Les cinq clés de la trompette à clés ou buglehorn ' étaient manœuvres par trois doigts de la main droite et deux doigts de la main gauche.

Un Hanovrien perfectionna ce S3'stème en créant Vopliicle'ide-. Enfin, le célèbre facteur Sax imagina un instrument de cuivre auquel il appliqua l'anche battante de la clarinette et le système de clés de l'ophicléide : le saxophone. Ces deux instruments sont les seuls de la famille des cuivres dont le jeu exige des deux mains de l'exécutant un doigter complet.

Voici comment le mécanisme des instruments à clés se répartit entre les dix doigts de l'exécutant.

Main gauche 1

Main droite

1 Bugle-horn .

1 Ophicléide .

[ Saxophone ■'

• Cet instrument s'appelait également cor à clés.

* Nom forgé du grec ophis (serpent) et kléidès (clés).

3 Ces quatre clés du saxophone sont mues par la partie de la paume de la main située entre le pouce et l'index.

En 1814, un Silésien, Bluhmel, imagina de faire communiquer le tube du cor, au moyen de pistons, avec des tubes additionnels qui, en augmentant la longueur de la colonne d'air vibrante, permettaient d'obtenir à volonté de nouvelles séries harmoniques plus basses d'un ton, d'un ton et demi ou de deux tons. On a d'abord construit des i)istruments à deux pistous, mais le système le plus répandu de nos jours est composé de trois pistous.

On comprendra facilement qu'à l'aide des combinaisons de ces trois pistons, on puisse obtenir sept séries harmoniques, échelonnées à 1/2 ton l'une de l'autre et dont l'ensemble produit tous les sons de la gamme chromatique.

Le tableau ci-contre donne toute l'étendue de l'échelle du cornet à trois pistous.

Le tube du cornet étant trop étroit pour que les fondamentales puissent s'y produire, les séries harmoniques commencent seulement à l'octave. On remarquera que la même note est quelquefois donnée par plusieurs combinaisons de pistons.

Cette ingénieuse invention produisit une révolution dans l'art delafacture des instruments de cuivre.

Comme il suffit de trois pistous pour obtenir de l'instrument une échelle chromatique complète, son doigter, encore plus rudimentaire que celui de la flûte à trois trous, ne réclame que l'aide de trois doigts, l'index, le médium et l'annulaire de la main droite.

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