‹ Histoire musicale de la main, son rôle dans la notation, la tonalité, le rythme et l'exécution instrumentale. La main des musiciens devant les sciences occultesChapitre 3 sur 39 · LA MAIN ET LA PORTÉE MUSICALE · texte numérisé non relu

LA MAIN ET LA PORTÉE MUSICALE

La main est la voix du sourdmuet et l'œil de l'aveugle.

Les deux plus hautes conceptions de l'homme, le langage et le calcul, sont marquées de l'empreinte de sa main. L'écriture des mots a d'abord été le microcosme du geste et celle des nombres la silhouette des doigts de la main. Les siècles se sont écoulés sans pouvoir faire disparaître entièrement les traces de ces empreintes primitives.

En renversant le problème et en forçant la main créatrice à mimer à son tour les lettres alphabétiques, l'abbé de i'Epée a créé le langage des sourdsmuets.

La main humaine n'a pas joué un rôle moins important dans la genèse du langage musical.

Traduire les sons par des lettres, comme les anciens, ou par des chiffres, comme les modernes.

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c'est la confusion des langues. Quelle affinité existe-t-il entre la gamme, l'alphabet et la décade? Le mouvement ne saurait se traduire par l'inertie. La langue musicale exigeait une phonographie personnelle, originale, reproduisant les inflexions et, pour ainsi dire, les gestes de la voix humaine. L'écriture neiimatiqiie fut la première esquisse de cette notation idéale.

Les neumes tentèrent de réaliser la mimique des sons et la sténographie des mouvements passionnels. La musique en lettres ou en chiffres ne parle qu'à l'esprit. Dans chaque neume, au contraire, l'œil devinait un geste et saisissait au vol l'état d'âme qui l'avait fait naître.

Malheureusement les signes neumatiques manquaient de précision et l'inhabileté des copistes en rendait souvent la lecture énigmatique.

L'invention de la portée musicale transforma ces hiéroglj'phes en écriture exacte.

Peut-être l'idée de la portée fut-elle suggérée par l'échelle naturelle que forme le parallélisme des doigts de la main ouverte. A cette conjecture on objectera vainement les essais multiples et divers que fit éclore le problème. Qu'est-il resté de tous ces S3'stèmes? Deux échelles musicales conformes / à l'organisme de la main humaine : la portée de \ quatre lignes du plain-chant que le XIP siècle semble avoir calquée sur les quatre doigts conjoints de la main, et la portée de cinq lignes que le XIII*^ siècle,

impatient du joug grégorien, devait léguer à un art nouveau.

La portée de quatre lignes était insuffisante, celle de six lignes eût rendu la lecture difficile. La portée de cinq lignes fiit l'échelle nécessaire, complète comme son t3'pe digitaire, car, à l'aide des clés, elle suffit à noter l'étendue moyenne de toutes les voix humaines.

Ainsi l'homme, en harmonisant l'étendue vocale avec l'écriture digitaire, compléta instinctivement l'harmonie physiologique établie par la nature entre les organes et les fonctions, le larynx et la main, la voix et le geste *. *

Ce n'est que cinq siècles après l'adoption générale de la portée musicale de cinq lignes qu'un musicien français, J.-P. Rameau, eut l'idée de proposer la main comme procédé d'enseignement.

« On conçoit assez, dit-il, que les cinq doigts de la main peuvent fort bien représenter les cinq lignes sur lesquelles on copie la musique. Or, en regardant ou supposant sa main bien ouverte, le petit doigt du côté de la terre, on y voit, on y juge

' Autrefois la portée se nommait pattée, à cause de la forme de l'instrument qui servait à la régler. Aujourd'hui cet instrument porte encore le nom de griffe. Par un curieux rapprochement, faire de la musique, dans le jargon des hôpitaux, c'est se gratter la peau jusqu'au sang, y tracer avec les ongles de la main une portée musicale dont les notes sont des gouttes de sang. {Voir l'Argot musical, E. Gouget],

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cinq lignes avec leurs milieux, qui sont les vuides qui séparent les lignes, les doigts ; et pour lors, quelque note qu'on imagine sur le petit doigt, la position des autres notes sera connue par la connoissance des gammes '. »

L'idée ingénieuse de Rameau ne fut pas adoptée; on lui préféra l'usage au tableau de la portée vide, sans clés ni notes, qui semble être l'origine du Méloplaste.

En 1820, un autre musicien français, B. Wilhem, ressuscita le procédé pédagogique de Rameau et, après l'avoir perfectionné avec une profonde sagacité, il en fit la base de sa méthode populaire d'enseignement du chant. On peut dire que c'est de la main de Wilhem que sortit l'Orphéon français.

Les cinq lignes de la portée musicale furent représentées par les cinq doigts de la main, ouverts et placés comme dans la figure ci-contre.

Les cinq doigts de la main droite représentaient la portée des premiers dessus (clé d'ut et clé de sol), et les cinq doigts de la main gauche figuraient la portée de la basse (clé de fa).

Avec la main musicale on peut faire solfier une classe, en se servant de Findex d'une main pour toucher l'intérieur des doigts de l'autre et désigner les notes correspondantes.

' Code de musique. — J.-P. Rameau (1760). «De l'application des gammes aux doigts de la main.»

Wilhem a complété son système par l'invention de la main chromatique qui permet de représenter, non seulement les sons naturels, mais enccre les dièses et les bémols.

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Main chromatique.

Il place les sons naturels dans la région de la 2^ phalange des doigts, les dièses à leur origine et les bémols à leur extrémité.

Bien que la méthode Wilhem ne soit plus en usage, les professeurs de solfège se servent toujours utilement de sa main musicale.

En 1823, un maître d'école français, R Su^re, inventa une langue m usicale universelle , au moyen de laquelle tous les différents peuples de la terre, les aveugles, les sourds et les muets pouvaient se comprendre réciproquement.

Cette découverte fit sensation en Europe et fut encouragée par les savants et les hommes politiques.

La langue de Sudre, formée des 7 notes de la musique, pouvait être parlée, écrite, muette et occulte.

Muette, les notes étaient indiquées sur les doigts de la main harmonique de Wilhem.

Occulte, elle permettait au sourd-muet de se faire comprendre de l'aveugle, au moyen d'une légère pression des doigts de la main.

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