LA MAIN HARMONIQUE DES CHINOIS
Le système musical des Chinois est basé sur la division de l'octave en douze parties égales. Ces douze divisions, correspondant aux douze demi-tons de notre gamme européenne, sont appelées/.//'. Les six lu impairs, parfaits mâles ou majeurs, ) s'appellent ymig-lu; les six hc pairs, imparfaits femelles ou mineurs, se nomment yn-lu, sec ou toung.
Chacun des douze lu porte une dénomination symbolique correspondant à l'un des douze mois de l'année lunaire.
Le lu fondamental, ou première note, du système chinois correspond à notre fa. L'échelle des /?/ se v^ termine par un treizième son, situé à l'octave du lu générateur et portant le même nom, puisqu'il en
1 Lu, en chinois, signifie principe, origine, loi, mesure, rè-le.
est considéré comme l'image, selon l'expression pittoresque du Chinois '.
Voici le tableau du douze ht, comparé p. notre échelle chromatique *.
Ing-tchoung
Mi i
Ou-y
Ré ^ ou Mi 17 i
Nan-lu
Ré 1
Y-tsâ
Ut ji ou Ré r?
Lin-tchoung
Ut 1
Joui-pin
Si !
Thoung-lu
La j^ ou Si i? 1
Kou-si
La '
Kia-tchoung
Sol *^ ou La *?
Jay-tsou
Sol ]
Ta-lu
Fa t ou Sol {? 1
Hoang-tchoung
Fa
Les Chinois attribuent à l'invention de leur système musical une origine fabuleuse. Suivant la
1 J. P. Rameau a nommé ce son Réplique.
2 II est curieux de remarquer que le symbolisme chinois ait ici devancé les découvertes de la science moderne. Ainsi, 4,ooo ans avant Rameau, et sans avoir nulle notion du phénomène de la résonance multiple, les Chinois ont fait engendrer par quintes justes les douze sons de leur système du son mâle fondamental. Ainsi le Fa, mâle, engendre la quinte Do; de leur union naît la quinte Sol, etc..
légende répandue dans le céleste empire, la création du système des Lu remonterait au règne de Hoang-ty, c'est-à-dire 2.600 ans avant notre ère.
«Ce prince, raconte la légende, désireux de rallier tous les peuples soumis à sa domination, ordonna à Lyng-lun ' de travailler à régler la musique. Lyng-lun se transporta dans le pays de Si-Joungj dont la position est au nord-ouest de la Chine. Là est une haute montagne, au nord de laquelle croissent des bambous d'une très belle venue. Chaque bambou est partagé, dans sa longueur, par plusieurs nœuds qui, séparés les uns des autreS; forment chacun un tuyau particulier. Lyng-Lun prit l'un de ces tuj^aux, le coupa entre deux noeuds, en ôta la moelle, souffla dans le tuyau, et il en sortit un son qui n'était ni plus haut ni plus bas que le ton qu'il prenait lui-même, lors- <ju'il parlait, sans être affecté d'aucune passion.
«Non loin de là, la source du fleuve Hoangho, sortant de terre avec bouillonnement, rend un son, et ce son était précisément celui du tuyau de Lynglun. Ce premier son devint le son fondamental des Lu.
c< Tout à coup, ajoute la légende, un oiseau fabuleux comme le phénix, le foung-hoang, accompagné de sa famille, vint se percher sur un arbre
1 Ce nom, en chinois, signifie habile à connaître les différences.
voisin; le mâle donna six sons dififérents, et la femelle six autres sons. Ainsi furent déterminés les six lu yang ou mâles et les six yn ou femelles du système musical chinois.
«Lyng-lun coupa douze roseaux qu'il accorda avec les douze sons donnés par le chant des deux oiseaux et il s'en retourna vers l'Empereur, et, après avoir fait sonner l'un après l'autre ces tuyaux en présence de tous les sages qui composaient la cour, il reçut les applaudissements que méritait sa sublime découverte.» (Amiot. — Mémoire sur la musique des Chinois, p. S6
Il ne faudrait pas croire que l'échelle chromatique chinoise entrât pour quelque chose dans leur modalité. Les douze lit ne leur servent que de
^ On voit, par cette le'gende, le rôle important qu'ont joué, dans la genèse musicale, les sons produits par les phénomènes de la nature et les organes sonores des végétaux et des animaux.
Il n'est pas nécessaire de souffler dans un bambou pour qu'il produise un son musical; il suffit d'en frapper la tige qui se compose d'une série de tu3'aux creux, isolés par des nœuds et dont la capacité décroît de la base au sommet de la plante. J'ai pu m'assurer, en frappant avec une canne sur les bambous du magnifique jardin d'essai d'Alger, que la série des tuyaux de quelques-unes de ces plantes résonne comme un xylophone naturel, en faisant entendre une succession variable d'intonations, tantôt diatoniques, tantôt semi-diatoniques. L'observation de ce fait important a dû certainement jouer un rôle dans la genèse du système musical de certains peuples.
points de départ pour y établir la note fondamentale de leurs inodes.
Les Chinois possèdent sept modes, formés par sept échelles ayant chacune pour point de départ l'un des sept sons d'une gamme diatonique composée des mêmes éléments que la nôtre. '
Noms anciens.
Koung.
Chang.
Kio.
Pien-tché.
Tché. Yu. Pien-Koung.
Koung.
Noms modernes.
Ho.
See.
Chang.
Tchë. Kong. Fan.
Licou.
Sons correspondants.
La.
Si.
Do. Ré. Mi.
Fa.
Les noms chinois des sons de cette échelle n'expriment, pour ainsi dire, que des fonctions de chacun des sept modes et l'on peut prendre chacun des douze lu chromatiques pour son fondamental de chacun des sept modes diatoniques. C'est cette opération que les Chinois appellent \a.circii/ation du sou fondamental.
Cette circulation peut donc engendrer 12 (lu) X 7 (modes), c'est-à-dire 84 combinaisons.
> L'échelle primitive des Chinois n'était composée que de cinq sons, c'est-à-dire de deux degrés de moins que la nôtre : Fa, sol, la, do, ré, fa. D'après les théoriciens du céleste empire, ces deux degrés étaient considérés «comme aussi inutiles dans la musique que le serait un doigt de plus dans la main. ■>
Les lu chromatiques ne sont donc qu'une échelle de sons fixes sur chacun desquels vient se fixer la fondamentale d'un des sept modes. On voit que la circulation du son fondamental n'est autre chose qu'une transposition d'un mode à une hauteur donnée.
Supposons, par exemple, qu'on veuille transposer le mode de Fa ci-dessus, en prenant le Sol pour Koung ou Fa, on entonnera ce Fa avec l'intonation réelle du Sol, absolument de la même façon que le font, de nos jours, les chanteurs de l'école de musique en chiffres qui transposent tout en ut majeur ou en la mineur.
Les sept transpositions qui, dans l'échelle chromatique chinoise, ont pour point de départ les /z< ou sons naturels, sont appelés principes, les cinq autres sont nommés compléments.
Afin d'opérer facilement les transpositions de leurs modes, les Chinois se servaient d'une Main harmonique sur les doigts de laquelle étaient incrits leurs lu. Voici, la reproduction de cette m.ain, d'après le mémoire d'Amiot.
«Ces///, dit le missionnaire, sont placés comme s'ils formaient la circonférence d'un cercle, dont le centre serait entre le doigt du milieu et l'annulaire. En posant le pouce sur le In par lequel on veut commencer le son principal d'un mode, on fait le tour en commençant par ce lu qui devient alors
le premier dans l'ordre numérique. Cette manière de compter est très aisée pour un Chinois, parce
qu'il est accoutumé dès Tenfance à supputer ainsi sur ses doigts, les années du C3^cle, pour pouvoir
assigner sur le champ l'intervalle d'une telle époque, d'une telle date, à telle autre » '.
Une curieuse remarque pour terminer cette étude: les Chinois ont placé dans la main harmonique leur son fondamental, leur tonique, à la base de l'annulaire, c'est-à-dire à l'endroit que les chiromanciens donnent pour siège au mont d' Apollon ou du Soleil.
1 Mémoire (p. i23).