Histoire mythique de Shatan [microform]
10 exemplaires sur Japon Impérial de Tokio (1 à 10). 10 exemplaires sur Hollande Van Gelder Zonen (11 à 20). bOO exemplaires sur alfa (21 à 520).
D'entente entre l'auteur et l'éditeur, cet ouvrage ne sera jamais réimprimé.
A tous ceux que terrifie la caricature
de leurs propres vices,
immonde et sinistre, effroyable et grotesque,
ces pages sont dédiées.
Ceci est l'histoire d'un'livre.
Dans le courant d'avril 1903, je recevais de l'éditeur H. Daragon un petit bleu ainsi conçu :
« Je men8 de découvrir deux manuscrits sur les SCIENCES OCCULTES. J'ai envie de les publier, mais je veux avoir votre avis et vous demander de m'en écrire la préface. . . Faites donc même V impossible pour me venir voir et jeter un coup d'oeil sitr ma trouvaille. »
Le surlendemain, j'étais chez lui et il me confiait les deux manuscrits aux fins d'examen.
C'était un ouvrage des xvn^ et xviii" siècles qui, sous le titre de « Chroniqiie Infernale » touchait à des traditions de sorcellerie et à des actes de procédure en affaires criminelles relatives à la démonialité, telle qu'elle était comprise en ce temps — en somme une œuvre non dénuée d'intérêt au pomt de vue de l'histoire, du folk-lore et du satanisme.
— « Faites-m'en donc les annotations et la préface, pour la présenter au public », me dit l'éditeur quand, en lui rapportant ses manuscrits, je lui eus expliqué mon opinion.
Et je me mis à ma table de travail pour écrire une préface,
Mais quelle ?
Une généralité quelconque ? Je hais la banalité.
Une tartine philosophico-historique sur la croyance au démon dans le principe du XYin*^ siècle ? Gela a été fait cent fois.
Un résumé des grands procès auxquels se référaient la plupart des pièces manuscrites ? Le premier venu, tant soit peu teinté de lettres et d'histoire, pouvait édifier proprement telle besogne de compilation.
Alors, quoi ?
Et je restais indécis, ne voulant tomber ni dans les redites ni dans le clinquant.
Il y a des manœuvres qui gâchent le plâtre — il y a des ouvriers qui édifient... Je préfère être de ces derniers.
Mais, encore une fois, quoi écrire qui ne fut ni poncif, vulgaire ou banal, ni frivole, puéril ou futile, ni oiseux, stérile ou vain ?
Soudain, il me vint à la pensée que l'histoire de l'idée satanique et de son développement à travers les âges, n'avait jamais été écrite telle que je la coniprenais^ — je veux dire historiquement — et qu'il y aurait peutêtre du nouveau et du curieux à mettre au jour, en traitant telle matière....
J'avais les outils de travail nécessaires : quelques documents réunis d'avance et une connaissance relative de l'hébreu pour remonter aux sources originales : — je me mis à l'œuvre.
Mais au début du travail je fus d'abord un peu effrayé de l'immensité du sujet auquel je m'attaquais : fixer les primordiaux éléments d'une histoire du démon!
Telle œuvre n'a jamais été réalisée comme je la comprends, au moins à ma connaissance, par ce double motifque les historiographes de l'Eglise sont gênés en
ce cadre — on verra tout à l'heure pour quel motif — , et que, pour les autres, il y a une telle somme de fastidieuses recherches à opérer, qu'ils ont pu reculer devant ce travail énorme, dont l'utilité ne leur semblait pas immédiate. J'excepte cependant Stanislas de Guaita qui, dans son « Serpent de la Genèse » a complètement élucidé tout ce qui touche au démon considéré comme l'auteur de la chute originelle du genre humain.
Je l'avoue, j'ai moi-même un peu hésité à me lancer dans ce formidable historique d'une entité non moins formidable, non par crainte des recherches — sans être ce que l'on appelle un « rat de bibliothèque )) je dois à une. longue pratique de savoir manier un catalogue si compliqué qu'il soit, et me retrouver en ses détours ; — mais parce que l'écrivain, quel qu'il soit, et quel que soit l'objet qu'il se propose, doit toujours avoir un critérium présent à l'esprit : « Ce que j'écris offrira-t-il quelque intérêt pour le lecteur ? »
Je me sens toutefois, au début de ce travail, pleinement rassuré par deux motifs : — C'est que d'abord le présent ouvrage, étant d'un prix relativement élevé et d'un tirage restreint, ne doit tomber qu'entre les mains de bibliophiles, de connaisseurs ou d'ouvriers de la pensée, qu'intéressera ce genre de recherches, ce qui me permettra de dire certaines choses que l'on trouverait difficilement ailleurs et que, pour ma part, je me refuserais à écrire si ce volume devait être jeté à foison dans le public. — Le second motif, c'est que cette étude n'a jamais été faite et qu'il me semble curieux d'en réunir les éléments, dételle façon que, dans l'avenir,- quiconque voudra traiter l'histoire dé Shatan développée davantage ou bien conçue dans un autre sens, soit forcé de recourir à ces pages comme base d'un travail à venir.
Enfin, — car il faut tout prévoir ! — si le hasard veut que cet ouvrage tombe sous les yeux d'un mondain ou d'un lecteur peu au courant de ces matières, je lui dirai simplement ceci : — Connaissez-vous, en fait d'entretiens salonniers, un sujet qui ne soit pas nul, absolument, radicalement nul, pour ne pas dire bête à en pleurer, en dehors de ceux qui touchent à notre Au-delà — passé ou avenir ultra-terrestres, tels que les comprennent les religions — ou bien à notre présent dans ses aspirations vers l'Art, jour entç' ouvert aux yeux de notre âme sur l'Infini, — en somme, de ces sujets de conversations que domine seul le pur et suprême Idéal? Si tel est votre avis, je vais vous dire des choses que certainement vous ignorez; sinon, refermez ces pages: elles ne sont pas écrites pour vous ! ceux-là ne sauraient les comprendre, de qui, suivant l'énergique expression de J.-K. Huysmans, l'idéal unique est de s'emplir les tripes pour se vidanger l'âme par le basventre !
J'avais d'abord eu la pensée de diviser cette étude en deux parties : la a Légende du Maudit », selon les traditions, et 1' « Histoire de Shatan » d'après les textes. Mais ces deux aspects d'un même objet chevauchent tellement l'un sur l'autre, s'enchevêtrent de si intime façon qu'il me parut préférable, pour la compréhension totale de l'étude, de les réunir en une somme compacte et sous ce titre unique : Histoire mythique de Shatan.
Et je memis au travail, inaugurant l'œuvre...
J'accumulai les notes, je réunis les pièces, je fouillai jusqu'au tréfonds des annales des temps, en ces ouvrages qu'aujourd'hui l'on ne rencontre que dans les abîmes des bibliothèques publiques, antérieurs à l'imprimerie, antérieurs à notre ère, antérieurs même pour
certains aux écrits de la Bible — et j'établis mon travail.
Persuadé que telle tâche n'avait aucune devancière et que je posais les jalons pour quiconque^ dans l'avenir, voudrait traiter le même sujet, j'activai fiévreusement l'édification de l'œuvre, colligeant des textes inconnus du public, avec d'autres qu'ensevelissait dans des ouvrages colossaux un fatras d'inutilités, dégageant avant tout l'idée-mère de la conception primordiale, afin qu'elle pût guider quiconque après moi suivrait la voie que je pensais ouvrir. . .
Lorsque l'éditeur reçut les feuillets où se condensait le labeur, il leva les bras au ciel, ce qui dans tout langage mimé est la marque indéniable de la stupéfaction :
— Mais ce n'est pas une préface que vous m'apportez, c'est un volume 1
— Lisez : vous verrez ce qu'il y a lieu d'en faire. Trois jours plus tard il était chez moi :
— J'ai lu votre «Histoire mythique de Shatan »' ; c'est une œuvre personnelle et très fouillée, que je ne veux pas utiliser comme simple introduction d'un livre. Pour la « Chronique Infernale )i que je publierai après, vous me ferez une préface qui sera une préface et pas autre chose. Quanta celle-ci, si vous voulez, l'ouvrage étant par soi-même complet, j'en ferai un volume à part pour ouvrir la série que je médite de publications sur les « Sciences maudites. »
— Faites !
Et voilà comment est né ce livre que je pensais, en l'écrivant, devoir être seulement une introduction au travail d' autrui.
Habent sua fata libelli...
a dit, daiis son poème « Des Syllabes » le grammairien Terentianus Maurus.
Je dois cependant prévenir le lecteur que si, en écrivant ces pages, j'avais pensé faire œuvre particulière au lieu d'une simple préface que je croyais ouvrer, il est telle partie du travail que j'eusse plus amplement développée, telle autre où il m'eût semblé utile d'étayer, par des textes précis, l'opinion que j'émettais, et d'autres encore où, les citations se pressant sous ma plume, j'aurais préféré me retrancher derrière mes auteurs plutôt que de sembler avancer une idée que l'on peut croire émaner de moi seul et d'après le plan préconçu de l'œuvre...
J'ai demandé à l'éditeur s'il ne croyait pas, ce livre devenant par la force des choses un ouvrage complètement personnel, qu'il fût utile d'en remanier quelques passages en ce sens,
— N'en faites rien, me dit-il ; l'œuvre est tout d'un bloc et se tient bien. Des remaniements lui pourraient nuire. D'ailleurs, elle me plaît ainsi...
... Je désire que le lecteur soit de l'avis de l'éditeur.
Charles Lângelin.