ASMODÉE
Asmodée fSch-MDI, Feu de Médie) est Tesprit impur, ou maladie, qui obsédait Sara, tille de Raguel, et qui fit mourir les sept maris qu'on lui donna avant le jeune Tobie [Tob. 111,1; passim). Tobie brûla dans la chambre nuptiale un foie de poisson dont l'odeur mit en fuite Asmodée que Tange Raphaël saisit et lia dans le désert de la Haute-Egypte {Ib. VIII, 2, 3).
Il n'y a dans ce récit qu'une légende orientale qui
^ Nous verrons tout à l'heure que le serpent de la Genèse n'est pas PThN, mais NHSgIi, ce qui le différencie absolument, et ne laisse entre ces deux termes qu'une vague analogie moins forte encore que celle qui existe en notre langue entre un reptile qui se glisse et un cours d'eau qui serpente.
LA :naissange de SHATAN 41
n'aurait pas suffît à donner un rang prépondérant à Asmodée, dans la démonologie Juive, si les rabbins ne s'étaient emparés de ce nom pour accumuler sur lui les plus merveilleuses traditions.
On en a fait successivement le produit de l'inceste de Tubalcaïn et de Noëma, sa sœur ; l'ange exterminateur (HSchMVI, tuer, détruire) : on a raconté de lui qu'après avoir chassé Schélôm de. son royaume, il avait pris sa place, mais que ce prince recouvra son trône, chargea le démon de chaînes, et le força à lui donner, pour la construction du Temple, un secret par le moyen duquel cet édifice fut bâti sans y employer aucun instrument de fer, etc. [Gemar. Cod. Gittim.). Par suite, une partie de la célébrité du Temple rejaillit sur Asmodée, qu'une telle accumulation de légendes rendit célèbre même chez les peuples voisins, puisque c'est une tradition arabe [Golius in abulfarag. p. i^) qu'il fut enchaîné par Schélôm sur la montagne de Barend.
Il était donc tout désigné pour devenir dans la tradition juive, un des chefs, et le principal du Royaume d'Ombre.
5° Bélial
Bélial (BLY-HhL, textuellement : qui repousse le joug ou l'utilité) présente un curieux exemple de ce que peut devenir un mot très ordinaire à la suite d'une longue série d'4ges. Primitivement, c'était un
simple substantif, avec la double signification « bassesse, méchanceté » (/ Sam, XXV, 25) et (( perte, malheur» {Nalmm, I, 11). Plus tard il s'employa adjectivement {p. e. II\ Sam XXIII, 6) avec le sens de « méchant, homme qui ne veut point souffrir de joug, rebelle ». C'est ainsi que sont qualifiés (Jug. XIX, 22) les habitants de Gabaa qui abusèrent de la femme du lévite. A la longue ce mot donna lieu à une locution proverbiale ce enfants de Béhal » c'est-àdire a enfants de méchanceté », qui employée très fréquemment par le langage biblique (I, Rois II, 12) donna une sorte de personnalité malfaisante à ce terme, et ce, d'autant plus facilement que les noms des divinités assyriennes et phéniciennes étaient généralement précédés du préfixe BL (littéralement : Seigneur divin) comme par exemple de Bel-Zebub, Bel-Phégor, etc. Il s'ensuivit donc, pour ce terme purement hébraïque, une rapide assimilation avec les divinités des Gentils, c'est-à-dire opposées à Yahveh, et par conséquent mauvaises. Pour les Juifs, il avait encore le sens primordial de « ruine » et de « méchanceté » ; mais ce sens disparut complètement le jour où il passa tel quel — en transcription et non en traduction • — dans une langue étrangère. On peut avancer hardiment que Paul fut, sinon le créateur, au moins le consécrateur de ce prince des démons, lorsqu'il dit (II, Cor.VI, 15) : « Quel accord y a-t-il entre Jésus-Christ et Bélial? » Dès lors, la légende avait pris son essor, et Bélial était devenu un Prince du Feu.
6" Lucifer
Lucifer est un nom originaire du latin (littéralement : qui apporte la lumière), et que l'on n'est pas peu surpris de rencontrer dans le langage biblique. De même que, pour le terme de Bélial, nous avons trouvé une étrange extension de la valeur primitive de ce mot, de même pour celui de Lucifer, nous allons nous heurter à une flagrante erreur d'interprétation.
Le passage capital qui concerne ce terme se trouve dans Isaïe (XIV, H seq,). « Ton orgueil a été préci- « pité dans les enfers ; ton corps est tombé par « terre ; ta couclie sera la pourriture, et tes vête- « ments seront les vers ! Comment es-tu tombé du « ciel, Lucifer, toi qui paraissais si brillant au point « du jour ? Gomment as-tu été renversé sur la « terre, toi qui frappais de plaies les nations, qui « disais en ton cœur : « Je monterai au ciel,- j'éta- « blirai mon trône au-dessus des astres de Dieu, je « m'assiérai sur la montagne de l'Alliance, aux côtés « de l'Aquilon; je me placerai au-dessus des nuées « les plus élevées, et je serai semblable au Trèsce Haut ! » etc. ,
Il est certain, à première vue, que ce texte paraît on ne peut mieux s'appliquer à l'ange déchu : aussi est-ce dans ce sens que Font pris les anciens commentateurs (Origène, Eusèbe, Atlianase, Grégoire-le-
Grand, TertuUien, Ambroiseet autres) : mais lorsqu'on examina de plus près ce passage capital, on s'aperçut que cette opinion primitive ne s'étayait que sur un immense quiproquo, très simple d'ailleurs à expliquer. Le prophète vivait à la fin de l'exil, à l'époque où la Médie menaçait déjà l'empire de la Ghaldée. L'espoir de la vengeance remplit l'esprit de l'écrivain d'IsAvara-el ; il croit déjà voir Bab-Ilou en ruines et son roi mis à mort; ce souverain, qui faisait trembler la terre, descend à son tour auSchéol ; à son arrivée, les ombres s'émeuvent; les fantômes de ceux qui l'ont précédé dans la tombe s'étonnent de la chute d'un si puissant monarque, et ils le comparent à un astre qui se serait détaché de la voûte céleste.
En somme, il n'y a là qu'un magnifique morceau de poésie orientale, et l'erreur des premiers commentateurs est d'autant plus singulière que le verset 4 de ce passage désigne en toutes lettres le roi de Bab- Ilou comme étant l'objet de ce « discours figuré », et que le prophète annonce sa chute comme un événement futur, tandis que, d'après l'universalité des traditions, la chute de l'ange révolté a accompagné, sinon précédé la création du monde. C'est ce qu'ont bien vu les commentateurs suivants, Jérôme, Basile, Cyrille, Augustin et bien d'autres : mais la légende était créée — elle a subsisté.
Gomment se fait-il, d'autre part, que ce terme latin « Lucifer » se trouve dans un écrit hébraïque ? C'est ce que nous allons voir.
Lorsque les Septante traduisirent en grec les livres de l'Ancien Testament, ils se heurtèrent à certains termes qui, bien qu'ayant en hébreu une signification imprécise, étaient néanmoins très nets et très compréhensibles pour le lecteur juif ^ Gomment faire ■ passer ces termes dans une autre langue, sinon en employant des mots qui sans être une traduction rigoureuse éveillassent cependant en l'esprit des nouveaux lecteurs une idée de signification analogue ? C'est évidemment le procédé qu'ils employèrent couramment. Or, pour rendre certaines expressions (par exemple BQR, petit jour brillant ; KhIMH que l'on croit désigner les pléïades; SchHhR, moment où l'aurore chasse l'ombre, etc.), ils trouvaient en grec un adjectif générique qualifiant communénaent toutes les divinités sidérales de l'hellénisme, Phôsphoros, porteur de lumière, et s'appUquant à toutes les sources de lumière céleste ou terrestre, de Diane à Lucine, du soleil au dernier des astres. Et lorsque Jérôme étabht sa Vulgate sur le texte grec, il rencontra tout naturellement en latin le terme correspondant intimement à Phôsphoros : Lucifer.
Il en résulte que, dans la Vulgate, Lucifer caractérise tout ce qui est brillant.
Par suite, Lucifer se trouve avoir bien des sens
* Ceci peut paraître bizarre ; cependant je prie le lecteur de se reporter à notre mot français fois ; un enfant de trois ans sait ce que signifient tme fois, deux fois, etc. ; et cependant aucun lexicographe français n'a jamais pu, de façon satisfaisante et autrement que par analogie, définir le mot fois.
absolument différents : ce n'est que depuis le Moyen- Age que ce terme s'applique exclusivement au Prince de Ténèbres. Dans l'origine, je veux dire aux premiers siècles de l'ère chrétienne, on lui reconnaissait quatre significations qui rentraient dans son sens étymologique « porteur de lumière ».
A. Certains astres plus brillants que les autres.
B. Particulièrement l'étoile du matin : « Je vous ai engenâré de mon sein ante luciferem, avant l'étoile du matin ». (Ps. C/X, S).
G. Le Christ lui-même, considéré comme lumière spirituelle du monde : « Vous faites bien de vous arrêter aux oracles des prophètes... jusqu'à ce que l'auteur de la lumière [Lucifer) se lève dans vos cœurs ». (II, Pierre, 1, 19).
D. Et enfin le Mauvais, suivant les premiers commentateurs d'Isaïe dont il a été question plus haut.
Par suite, ici plus encore que pour le terme Bélial, on peut dire que c'est la traduction de Jérôme qui a fait donner au chef des anges rebelles le nom de Lucifer sous lequel le désignèrent les auteurs postérieurs. On voit combien est fragile la base primitive de cette acception : mais la légende était créée, et cette nullité originelle, trop tard découverte, n'a pas empêché la dénomination de passer dans presque toutes les langues vulgaires de l'Europe, et de devenir par suite un des principaux noms du Maître des Abîmes.
7° Shatan
Shatan (SchTN, adversaire) est le principal vocable caractérisant de nos jours l'héréditaire ennemi du genre humain : comme je l'ai fait pour les termes précédents, je vais serrer de près son origine et son développement.
C'est avec le sens d' « adversaire, ennemi, calomniateur », que nous apparaît ce mot dans les livres les plus anciens de la Bible : — « Renvoyez David, de peur qu'il ne devienne notre shatan » (/, Rois XXIX, 4) — et : « Le Seigneur suscita des shatans à Schélôm, en la personne d'Adad et de Razon » lII,Rois,XI,Uet23).
Le mot est passé d'ailleurs, avec son sens primer-, dial dans le Nouveau Testament. Par exemple, Jésus dit à Pierre (Matt. XVI, 23 ; Marc VIII, 33) : « Retire-toi de moi,' shatan, parce que (contrairement à moi) tu n'as point de goût pour les choses de Dieu. »
Ce terme a, bien plus, été introduit par les traducteurs dans leurs versions, toujours avec le même sens : « Non est satan, neque occursiis malus, je n'ai ni ennemi, ni mauvaise rencontre » [Vulg. III, Reg. V, 4) et ailleurs (// Reg. XIX, S3) Cur efficimini mihi hodie in Satan? Fourquoi êtes-vous devenus mes accusateurs » ?
48 HISTOIRE MYTHIQFE DE SHATAN
C'est ici l'origine du Shatan démoniaque. En effet, ce terme par suite de sa signification d'accusateur a rapidement pris le sens de demandeur dans un procès, et la Bible l'entend souvent ainsi : « L'ange me fit voir le grand prêtre Jéshuah qui était debout devant l'ange du. Seigneur, et l'accusateur (shatan) était à sa droite pour s'opposer à lui ». (Zach. III, 1). Ce. passage montre clairement que Shatan est, dans l'Ecriture, le ministre du seigneur, — l'ange pourrait-on dire -— chargé d'accuser les hommes.
On voit poindre déjà sa personnalité démoniaque ; mais dans l'Ancien Testament, il n'est que le serviteur, bien plus, le fils de Dieu : « Les enfants de Dieu s' étant présentés devant le Seigneur, Satan fut aussi parmi eux » [Job, /, 6). 11 se tient à sa droite [Ps. CVIIl, 6). Il paraît être 1' « Esprit de mensonge » qui fait partie de 1' « Armée du Ciel », à la droite et à la gauche de Dieu, et que celui-ci envoie pour tromper ses ennemis (///, Rois^ XXII ^ i^ seq.). Il est le démon qui marche devant lui [H ah. III, 5). 11 est un des « Anges du Seigneur », au même titre que l'ange exterminateur, l'ange de mort, etc. Mais le rôle particuUer d'accusateur ennemi des hommes et d'artisan d'embûches, qu'il remplit près de la Divinité, va rapidement l'appeler à devenir le rival de Dieu ; or Dieu est la source du bien : Shatan sera donc l'origine du mal.
Gomment a pu s'opérer cette transformation ? C'est ce qui va être étudié dans les pages suivantes.
Remarquons seulement qu'en résumé cette étude s'est constamment, jusqu'au point où je suis arrivé, heurtée à de vagues et fuyantes légendes : — légendes d'idées : la naissance et la chute des anges — légendes de mots : les noms primordiaux et constitutifs de la personnalité du mal.
ni
L'INCiRNATION DE Ll CHIMÈRE
Le plus grand et le premier vice de la mythologie était de rapetisser la nature et d'en bannir la vérité.
Chateaubriant
m L'INCARNATION DE LA CHIMÈRE
II est un fait digne de remarque pour qui étudie l'avenir posthume de l'âme humaine suivant les idées . diverses qui s'agitent à cet égard à la surface de notre globe, c'est que, de toutes les religions que nous connaissons actuellement, il n'en est aucune — je dis aucune ! — dont les livres sacrés soient traduits dans nos langues modernes de façon aussi odieusement misérable que ceux du Christianisme. C'est à croire que les traducteurs — en français, pour ne parler que de notre langue — ■ se sont ingéniés à faire entre eux assaut de contresens et d'absurdités, et l'on comprend que le GathoHcisme, sans précisément défendre la lecture in extenso de ses ouvrages canoniques * voie cependant cette lecture d'un mauvais
' Je ne parle pas seulement ici des textes hébraïques et clialdaïques dont la langue offre par elle-même une grande difficulté de traduction, mais, en étudiant uniquement les évangiles dont la langue primitive était le grec, pourtant à la portée d'un lettré de moyenne envergure, que d'abominables sottises n'y rencontret-on pas, dont la faute est aux traducteurs !
Un exemple entre beaucoup d'autres : — Aux noces de Gana (Jean II, 1 seq.) la mère de Jésus dit à son fils en parlant des hôtes : « Ils n'ont plus de vin », à quoi Jésus lui répond :
œil, tant il s'y rencontre de passages troublants à toutes sortes de points de vue.
En ce qui concerne la Genèse biblique, le seul de ces ouvrages qui nous intéresse en ce moment, que voyons-nous ? Le public en est toujours, depuis des siècles et des siècles, à la conception naïvement enfantine d'un principe créateur qui, après avoir flotté pendant la moitié d'une éternité à la surface des eaux (?) se résout enfin à créer l'univers, entre en activité pendant six jours \ pour revenir le septième à son état d'inertie — comme si l'on pouvait, philosophiquement, comprendre un principe créateur qui ne crée pas encore ou qui cesse de créer, qui, en un mot, n'est créateur que par intermittence ! Le public en est encore à la création instantanée du
Femme, que nous importe à toi et à moi (qui avons à penser plutôt à l'approche de mon heure) ? Le texte grec qui porte : Ti émoi kai soi ? est on ne peut plus compréhensible dans ce sens. Lorsque Jérôme en fit sa traduction latine, connue sous le nom de Vulgate, il y fit passer textuellement cet hellénisme qui, le grec étant généralement parlé à son époque, devait être compris de chacun : Quid mihi et tibi est? Ce qui n'a pas empêché les traducteurs officiels en français d'écrire avec une suave imbécillité: Qu'y a-t-il de commun entre loi et moi? ce qui est non seulement un contresens quant au texte, mais encore une injure dans la bouche de Jésus parlant à sa mère, et un nonsens dans la contexture du discours... Qui donc nous donnera, de nos livres sacrés, une traduction véritablement digne de ce nom ?
* Aujourd'hui, l'on fait ce modeste sacrifice à la Science d'admettre au lieu de six jours, six époques d'une durée différente et indéterminée : mais c'est un contresens littéral. J'ai montré plus haut que le terme hébraïque IVM, sans qualificatif ne pouvait signifier qu'un jour de vingt-quatre heures. C'est autrement qu'il faut comprendre la Genèse. (Voir la note p. 13).
l'incarnation de la chimère 55
monde, comme si une formation portant sur des lois fixes et primordialement établies, sur des myriades de siècles, n'était pas un miracle plus grandiose dans sa continuité!... Il en est encore, quant, au sujet qui nous occupe, à la formation subite de l'homme et de la femme, et à leur exil d'un lieu de délices à la suite de la tentation du principe mauvais, représenté dans ce mythe par le serpent...
Il ne s'écoulera certainement pas un siècle avant que ces idées puériles soient réformées, et alors ce sera la stupéfaction de la génération suivante de voir que notre époque, si féconde en progrès pourtant, n'ait pas généralement admis que nos livres sacrés doivent être expliqués de façon autrement profonde que par des contes de nourrice.
Je vais tâcher de faire comprendre ceci, en revenant à mon thème, dont le développement est intimement lié à la cosmogonie moïsiaque, mais dont l'intrusion a précisément faussé le développement ultérieur et la compréhension ordinaire de cette même cosmogonie, en faisant prévaloir la lettre sur l'esprit, pendant des siècles et des siècles. Je m'explique :
La Genèse de Moïse, le Beresehilh comme on l'appelle (du mot initial BR'SchITh), quand on l'étudié dans son, essence profonde, est un livre admirable en" ceci qu'il possède trois sens :.le sens exotérique et concret, le sens ésotérique et le sens abstrait.
Les anciens, en écrivant,, ne philosophaient pas :
ils racontaient, certains que les mythes de leurs idées revêtus d'une affabulation populaire seraient colportés d'âge en âge par la bouche des ignorants, mais en retenant l'attention des penseurs qui les entendraient réciter.
Supposons qu'un philosophe ancien — Moïse — ait voulu traiter de l'union de l'homme et de la femme : « Dans cette union, songe-t-il, l'homme, principe » actif, personnifie l'intelUgence ; la femme, principe » passif, personnifie l'amour; unis, ils forment un » tout dont les deux parties se complètent mutuelle- » ment. Si l'actif succombe à la partie sensitive et » attractive du passif, abdiquant ainsi son intelli- » gence, l'homme, alors, involue vers T animalité : il » est chassé par sa faute de l'unité de lumière, et il » n'y pourra rentrer qu'après avoir vaincu la science, » dont le glaive de vérité lance des éclairs qui le » repoussent et l'aveugienl... » (Papus). Quel est le grossier esclave, à peine échappé des ergastules égyptiens qui pourra comprendre l'élévation de cet enseignement? Alors, pour pénétrer dans la mémoire, sinon dans l'intelhgence de son peuple barbare, Moïse lui raconte l'apologue d'Adam et d'Eve chassés de l'Eden pour avoir mangé du fruit défendu, et maintenus au loin par un cherub au glaive flamboyant.
Donc, dans la cosmogonie de cet auteur, il faut examiner :
1° Le sens littéral, concret, exotérique, celui que
l'incarnation de la chimère 57
nous ont transmis les Septante \ celui sur lequel sont basées nos traductions modernes.
2° Le sens spirituel, abstrait et en partie ésotérique que l'on retrouve dans l'étude des radicaux '\ Ce sens
1 Lorsque trois siècles avant notre ère, Ptolémée Lagide voulut faire traduire en grec les livres d'Iswara-El, il en demanda un exemplaire au pontife Eléazar. Mais alors l'hébreu n'était plus parlé depuis longtemps et était remplacé comme langue, par l'Araméen. Seule une communauté Essénienne du Mont Moria avait la réputation de posséder à fond à la fois la langue sacrée et la doctrine ésotérique des ancêtres ; c'est à cette communauté que s'adressa le roi pour faire la traduction. Mais ces Esséniens alors, se trouvèrent dans un grand embarras : pris entre leur loi religieuse qui leur interdisait de communiquer les mystères divins, et l'ordre absolu du monarque qui exigeait la traduction, ils furent forcés de ruser ; ils obéirent au prince en lui donnant le corps du livre, et à leur conscience en en retenant l'esprit : ils firent leur version dans l'expression restreinte et matérielle, très exacte à ce point de vue, mais encore obscurcie par l'emploi du texte samaritain, moins clair en maints endroits que le texte hébreu. Ces traducteurs étaient au nombre de cinq ; ils ne s'occupèrent que du Sépher (ensemble des livres attribués à Moïse) . Leur traduction fut adoptée par les juifs d'Alexandrie qui avaient môme oublié l'Araméen de leur Targums ; ils y Joignirent une traduction faite par eux, et par suite très mauvaise, des additions d'Ësdras, et envoyèrent le tout à Jérusalem pour être approuvé. Le sanhédrin accueillit leur demande, et comme, conformément à la loi, il se composait de soixante-dix membres, la version en grec approuvée par lui, reçut le nom de Versioii des Septante. C'est donc une copie, en langue grecque, des écritures hébraïques, où les formes matérielles du Sepher de Moïse sont assez bien conservées pour que ceux qui ne voient rien au delà n'en puissent pas soupçonner les formes spirituelles. Mais pour quiconque a étudié, cette version, base de toutes nos traductions en langues modernes, est enfantine et aurait besoin d'être refaite, dans son triple sens et avec des notes explicatives.
- Il existe tel chapitre de la Genèse, le dixième, qui ne comprend dans les traductions courantes que des générations d'hommes : on ne s'explique pas au premier abord quel besoin avait Moïse de faire connaître à la postérité que, par exemple (verset 2) « les fds de Japhet furent Gomer, Magog, Madaï, Javan, Tubal, Mosoch et Thirar ». Mais tout ceci s'éclaire d'une vive lumière dès que l'on étudie le sens caché ; on y voit alors le
58 HISTOIBE MTfTHIQtJE DE SHÀTAN
a été donné dans les traductions partielles de quelques hébraïsants parmi lesquels, au premier rang, il faut compter Fabre d'Olivet [Langue Hébraïque restituée) .
3° Enfin, le sens supérieur, caché, absolument ésotérique, que Ton obtient par l'étude des signes graphiques ayant servi à composer les mots employés, tant dans leurs propriétés individuelles que dans leurs rapports réciproques. En effet, chaque lettre hébraïque, formée à la fois d'un hiéroglyphe, d'une idée, et d'un nombre, a par suite les multiples sens de l'hiéroglyphe, du nombre, de l'idée, et de la combinaison de ces trois éléments. Mais c'est là affaire de la sainte Kabbale, et je renvoie le lecteur curieux de cette science aux écrivains spéciaux de notre temps (Ad. Franck, de l'Institut, D'' Encausse, etc.).
Ces longues mais nécessaires explications étant comprises, je reviens à mon sujet.
On a vu que le peuple juif, façonné à un sévère
développement d'une immense cosmogomie conçue dans le sens philosophique d'une magnifique profondeur, et ce même verset, traduit à la lueur de cette lumière, nous apprend que « les émanations de l'Etendue-Absolue sont : la Force agrégative, l'Elasticité, la Divisibilité, la Ductilité, la Diffusibilitô, la Perceptibilité et la Modalité (faculté de paraître sous une forme déterminée) ». Là où la traduction courante nous dit (verset?) : « Les fils de Chus furent Saba, Hevila, Sabalha, Regma et Sabatacha ; les fils de Regma furent Saba etOadan » il faut lire, avec le secours de cette analyse : « Les productions émanées de la Force-ignée furent l'Humide-Radical (cause universelle de toute sapidité), l'Energie naturelle, le Mouvement déterminant (la cause), le Tonnerre, le Mouvement déterminé (l'effet) ; le Tonnerre enfanta à son tour l'Humide-Radical (dans la réintégration de ses principes); et l'Electricité (affinité élective). — Et ainsi de suite.
■l'incarnation de la CHIMKBE 59
monothéisme qui n'admettait qu'une di^vinité suprême dominant et gouvernant l'univers, était resté, à quelques exceptions près, rares, courtes, et partielles, le fidèle de Yahveh, et cela jusqu'au temps des grandes captivités. Mais alors il connut en Orient, chez les peuples vainqueurs, dans Bab-Ilou et dans Nin-veh, lesrehgions dualistes, TOrmuzd et TAhrimane des Parsis, les six Amschaspands messagers du Bien et les innombrables Darvands, artisans du Mal.
Devant cette religion, si commode à la lâcheté humaine en ce qu'elle dit à l'homme qu'il est le jouet du Mal au lieu de lui faire comprendre qu'il en est la cause efficiente, le pur monothéisme des ancêtres s'écroula, et quand le peuple de Yahveh revint au sol de ses pères, il rapportait avec lui une angélologie et une démonologle calquées sur celles de ses vainqueurs, Les messagers de la divinité, qui jusque-là n'avaient été que des hommes poussés par l'esprit de Dieu — des hommes providentiels, dirions-nous aujourd'hui — devinrent des anges dans toute l'acception du mot.
Jusque-là, c'était au Seigneur que parlaient les élus du peuple, c'est le Seigneur qui s'était entretenu avec Moïse (Ex. 111, 2, pass.) ; maintenant, il aura ses remplaçants célestes : et c'est alors qu'apparaissent Gabriel, Michel, Raphaël et autres noms angéliques à forme assyrienne. Les anges croissent rapidement en pouvoir et en nombre : Daniel s'étant aipiproché àeVAncietî des joints, en compte un mil-
lion qui le servaient, et mille millions qui assistaient en sa présence (Dan. VII, 10).
Cependant, parmi toutes ces innombrables entités angéliques qui assistaient l'Ancien des jours, quelques-unes inquiétaient le peuple : quelques-unes qui portaient dans les pennes de leurs ailes les malédictions du Seigneur : — l'ange exterminateur, qui avait joué un si grand rôle dans les temps passés de l'histoire — et l'ange de la mort, que célébraient les traditions des arabes — et ce mystérieux « ange cruel » dont parlent les Proverbes (XVII, 11) — et ces mauvais anges du Seigneur (Ps. XXXIV, 5, 6), — et ce nocturne démon du Midi (Ps. XG, 6) qu'évoque la plainte du Psalmiste — et toutes les entités du mal dont l'adoration avait jadis égaré la multitude, Dagon, Moloch, Thartac, Adramelech, Bénoth, Néhabas et tant d'autres Baalim — et les êtres sombres des légendes nationales, Béelzébub, Sammaël, Bélial — et surtout ce terrifiant Shatan, l'accusateur des épouvantes, le tentateur et le trompeur, qui jusque-là marchait à la droite de l'Etre des Etres, presque l'égal de Dieu, puisqu'il était le ministre de ses vengeances — tel, le bourreau près d'un roi de l'Orient !
Dès lors la démonologie juive prend corps : tous ces êtres qui terrifient les hommes deviennent leurs ennemis surnaturels, créés par Dieu, moins forts que lui, mais plus puissants que l'humanité. Et le peuple fait revivre les antiques légendes du livre d'Enoch et toutes les traditions orientales qui rappellent la
l'incarnation de la chimère 61
naissance des démons. Et il rend siens les mythes des nations avoisinantes qui ont trait aux créatures du mal : Omnes dii gentium dasmonia (Psalm.
XGV, 5). Et, conformément à la doctrine du Mazdéisme, les démons deviennent infiniment plus nombreux que les anges! Naturellement! Sans cela, comment expliquer logiquement et commodément que le Mal, œuvre de l'homme, domine sur terre, sinon en rendant les démons plus nombreux et plus forts que les créatures de Bien ? Par suite, tout ce qui arrive de fâcheux à l'homme, incommodités, souffrances matérielles et morales, maladies, mort, tout est l'œuvre des démons, et nous verrons plus tard Jésus chasser les démons du corps des malades, d'ua muet (Malt. XI, 32, 35), d'une femme qui avait un esprit de maladie et que Shatan tenait hée depuis dix-huit ans (Luc, XIII, 11, 16)...
Mais nous n'avons jusqu'à présent vu se former que la lente et successive agrégation de l'Etre démoniaque — nous allons maintenant le voir prendre corps pour assumer devant les siècles à venir, au grand profit de l'homme et avec la complicité de celui-ci, la respojisabilité causale du Mal éternellement rongeur de l'humanité ; nous allons assister à ce drame, le plus invraisemblablement nébuleux que l'histoire légendaire ait eu jamais à enregistrer : deux fictions anthropomorphes rejetées d'un Eden de rêve par l'incarnation d'un Néant !
Cinq cents ans avant la naissance du Christ, la
6i HISTOIRE MYTHIQUE OE SHATAN
langue hébraïque pure n'était plus du tout coiiiprise de la masse des juifs : elle était devenue un idiome savant que seuls étudiaient encore les anciens et les prêtres : le peuple usait, pour les besoins journaliers de la vie, d'un langage qu'il avait rappprté de la grande captivité, l'araméen, sorte de syriaque mélangé de mots étrangers, grecs surtout, et présentant quelques formes hébraïques : on l'appelle aussi syro-chaldéen . Quant à l'écriture même, depuis longtemps elle utihsait les caractères samaritains. C'est dire que la foule ne connaissait couramment, parmi les hvres sacrés, que les derniers écrits — tels ceux dits des prophètes. Quant au Pentateuque de Moïse et particulièrement le livre de la Genèse, composé environ dix siècles antérieurement, il était lettre morte pour le public, qui n'en avait guère la notion que par des expHcations verbales ou des affabulations araméennes, au cours des instructions religieuses données dans les synagogues.
On conçoit donc qu'à l'époque où nous sommes arrivés (v^ siècle avant notre ère) les juifs, ne connaissant plus la langue de leurs ancêtres, étaient dans la plus absolue impossibilité de distinguer les trois sens du sepher : à peine savaient-ils la signification la plus grossière, la plus matérielle, de leurs principales légendes cosmiques, à travers les explications et commentaires des deux Talmuds et de tous les Targums. Certes, le joi^r de la prière, on récitait encore dans le temple ou les synagogues des frag-
l' INCARNATION DE LA GHIMÈRE 63
ments de l'œuvre moïsiaque, oui, — mais comme aujourd'hui, à l'église, les paysans chantent les hymnes latines — sans en comprendre la pensée, qui peu à peu, au fur et à mesure que fuyait le temps, ne se laissait plus saisir que par les érudits, les docteurs et les rabbis d'ordre supérieur.
Cependant le peuple, par tradition, n'ignorait pas que ses écritures sacrées, dont il connaissait en versions et paraphrases les principales légendes, — ces écritures émanées de la main même du fondateur du peuple, sous la parole et la dictée de Yahveh, — possédaient un sens caché au profane. Quel pouvait être ce sens, en dehors de la signification littérale ?
Rien ne guidait la foule à ce point de vue, et les applications politiques ou autres foisonnèrent dès lors suivant les sous-entendus que semblaient offrir les textes : c'est ainsi que le Messie se trouve annoncé par les plus lointaines allusions des vieux livres (1, Reg. II, 10), du Psalmiste (II, 2 ; XLIV, 8, etc.), et des prophètes (Jérem. IV, 20; Dan. IX, 26; Habac. CXI, 13; étc). Souvent même, ces appUcations sont fausses^ : n'importe! on cherche d'autant plus âprement le sens caché des écritures, que l'on en a complètement perdu la clé.
Or, parmi les légendes primitives des ancêtres, une surtout devait attirer l'attention et susciter les
' Les titres de Christ et de Messie sont notamment donnés par Isaïe à Cyrus (ts. XLV, d), par Ezéchiel au roi de Tyr (Ez. XXVIII, 14), .etc.
regrets du peuple : elle montrait, à travers les maux, les captivités et les misères du présent, l'Eden perdu où l'homme eut si heureusement vécu sans la faute des auteurs de la race.
Et cette légende disait, dans son sens littéral et concret, le seul qu'ils connussent, — et dans son sens abstrait et spirituel, celui que connaissaient leurs pères, qu'eux-mêmes avaient oublié,, et qu'aujourd'hui nous déchiffrons ^ :
Genèse Moïsiaque
I, 27. Dieu créa donc Et Lui- les Dieux avait l'homme à son image et créé l'existence potentielle il les créa mâle et fe- du Principe humain, en ommelle. bre réfléchie ; et ce Principe
humain, puissance collective [de l'humanité en principiation], il l'avait identifié ensemble, mâle et femelle.
II, 15. Le Seigneur prit Ihôah prit donc le Prindonc l'homme, et le mit cipehumainetle plaça dans dans le paradis de déli- l'enceinte organique de la ces pour qu'il le cultivât sensibilité temporelle (la Vie et le gardât. organique sensible et tem-
poraire) pour qu'il l'élaborât et la conservât avec soin.
^ Dans la colonne de gauche, je donne le sens vulgaire ; la colonne de droite fournit le sens caché de l'écriture, l'idée, mais non le sens sacré delà Kabbale, inutile à reproduire ici.
l'incarnation de la chimère 6b
III, 1. Or, le serpent Or, la Cupidité (ou l'Égoïsétait le plus fm rie tous me) était la passion la plus les animaux que le Sei- entraînante (le ressort intégneur-Dieu avait formés rieur) de la Vie élémentaire, sur la terre. Et il dit à la ouvrage de Ihôah. Et elle femme : Pourquoi Dieu s'adressa à la faculté volivous a-t-il commandé de tive [du Principe humain] : ne pas manger du fruit Pourquoi Lui-les Dieux fade tous les arbres qui t-il commandé de ne pas sont dans le Paradis ? t'alimenter de toute la sub-
stance de la sphère organique (de ne pas user pour toi de toutes les forces de la nature organisée) ?
2. La femme lui répon- Et la Faculté volitive rédit : Nous mangerons du pondit à la Cupidité : Nous fruit de tous les arbres nous ahmentons de tous les qui sont dans le Paradis, fruits substantiels de l'enceinte organique (de toutes les forces produites par la nature organisée) ;
3. Mais pour ce qui est Mais quant à la force subsdu fruit de l'arbre qui est tantielle qui est l'essence au milieu du paradis, de la sphère organique (de Dieu nous a commandé la Vie organisée) S Lui-lesde n'en point manger, et Dieux nous a dit de n'en de n'y point toucher, de point faire profit, de n'y peur que nous ne fus- point aspirer l'âme, de peur sions en danger de mou- de nous faire inévitablerir. ment mourir.
' L'Énergie Vitale, la grande Force Cosmique, prise dans son essence, cette Force encore ignorée de tous les hommes — sauf des Initiés — dont on ne connaît généralement que les manifestations secondaires, chaleur, lumière, électricité, magnétismes, etc.
4. Le serpent repartit àlaiemme : Assurément, vous ne mourrez point.
5. Mais c'est que Dieu sait qu'aussitôt que vous aurez mangé de ce fruit vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux , connaissant le bien et le mal.
6. La femme considéra donc que le fruit de cet arbre était bon à manger, qu'il était beau et agréable à la vue. Et, en ayant pris, elle en mangea et en donna à son mari qui en mangea aussi.
La Cupidité repartit à la Volition : Non, ce n'est point de mort que vous feriez mourir inévitablement.
Mais sachant , Lui - les Dieux, que dès que vous vous absorberez cette force substantielle, vos yeux seront illuminés, vous serez tel que Lui-les Dieux, connaissant le bien et le mal.
La Volition [du Principe humain ] considéra que cette Force - Substantielle [de la Vie] universaliserait sa compréhension, qu'elle était favorable au [développement de] son intelligence et de sa vue (interne). Et, ayant pris de cette force, elle s'en nourrit et en fit profiter son Principe intellectuel qui s'en accrut aussi .