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IX. « Retirez-vous de moi maudits ; allez au feuéter

LE SHAÏAN ÉVANGÉLIQUE 95

« nel quia été préparé pour le diable et pour ses « anges. » (Math., XXV, 41).

X. [S'adressant à ses contradicteurs juifs] : « Vous « êtes les enfants du diable ! » (Jean VIII, 44).

XI. c( Si l'on appelle le père, le père de famille Beel- (.(. zébub, comment traitera-t-on les domestiques ? » (Math., X, 25).

XII. « Les juifs ont dit de Jean, parce qu'il ne man- (( geait ni ne buvait, qu'il était possédé du démon ! » (Math. XI, 18. — Cf. Luc, VII, 33).

XIII. « Tais-toi » dit Jésus à un démon qui tourmentait un malade ; « tais-toi et sors de cet homme. » (Luc, IV, 35).

XIV. « Je ne suis pas un possédé du démon, car j'ho- « nore mon Père ! » (Jean VIII, 49).

XV. (( Ceux qui auront cru chasseront les démons en mon nom. » (Luc XVI, 17).

XVI. « J'ai encore à chasser les démons et à rendre « la santé aux malades. » (Luc, XIII, 32).

« XVII. «Rendez la santé aux malades... chassez les « démons... » (Math., X, 8).

Telles sont les seules paroles relatives au démon, rapportées par les évangiles comme émanées de Jésus. A plusieurs autres endroits, il est vrai, le démon est cité, mais soit par la bouche des assistants (Matt., XII, 24), soit par la plume même du narrateur (Jean. XIII, 27), ce qui enlève toute force doctrinale à ces citations.

Or, dans les dix-sept textes qui précèdent, voit-on autre chose que l'emploi des idées courantes chez les juifs de cette époque ? Tantôt (IU,V, etc.) le diable est

considéré comme une maladie-, — tantôt (II, VII) comme un ennemi, — tantôt (IV) comme un accusateur, dans le sens hébraïque, devant le trône divin, — tantôt (V et IX) comme une allusion à des textes bien connus alors du public (Isaïe, XIV, 12 et Deut., XXXII, 22, où se retrouve l'idée du Gi-Hennom), — tantôt (VI) dans le sens scriptural de : hostilité, d'avis différent, mais toujours comme simple personnification de ridée du mal, et nulle part dans un sens de réalité bien déterminée. Le plus précis à tout prendre est encore le IX, mais nous n'y retrouvons en fin de compte que l'idée vague du Lucifer, — roi de Bab-IIou, tombé, comme l'étoile du matin, du ciel au fond de l'abîme. Nulle part, nous ne voyons émerger de ces textes le Shatan rival de Dieu tel que le connaît le Christianisme du xx^ siècle.

Cependant, pour ne rien laisser dans l'ombre, deux textes sont encore à examiner : la Tentation, qui est un des principaux passages de l'Ecriture, et l'exorcisme du possédé de Gadara : le démon jouant un rôle prépondérant dans chacun de ces faits.

Un possédé, racontent les synoptiques ^ (deux, selon Marc) habitait un sépulcre près du lac de Tibériade ; il était dans un constant état de fureur et nul n'osait l'approcher. Les démons qui le possèdent reconnaissant Jésus, l'insultent d'abord, puis s'avouent vaincus, et lui demandent la grâce d'être

' Math., YII1,.28 seq., Marc, V. 1 seq., Luc, VI II, 26 seq.

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envoyés dans un troupeau de deux mille cochons qui paissait aux environs. Jésus y consent, et les animaux possèdes à leur tour, tandis que le malade est délivré, se précipitent dans le lac où ils se noient. Pour conclure, les habitants du pays, saisis de frayeur à la suite de cet événement, prièrent Jésus de s'éloigner.

Un tel fait répondrait à merveille à l'idée que l'on se fait aujourd'hui d'un Shatan stupidement méchant; malheureusement le récit fourmille d'impossibilités : — comment pouvait-il y avoir un troupeau de deux mille cochons dans un pays oii l'usage du porc était . absolument interdit ? Pourquoi le détruire et causer un tel dommage aux propriétaires ? Quel intérêt avaient les démons à entrer dans le corps de ces animaux qu'ils vont aussitôt noyer ? Et enfin, le fait étant admis, les Gadaréniens, au lieu de chasser Jésus, n'auraient-ils pas plutôt accueilli, comme un grand thaumaturge, l'homme qui venait de guérir un possédé, terreur de la contrée ?

Origène a si bien compris cette absurdité qu'il voulut ne voir là qu'une allégorie, et, après lui, Hilaire, Augustin, Ambroise et d'autres Pères donnèrent à l'apologue une série d'explications qui ne laissent rien subsister de la lettre.

Que si maintenant nous abordons le fait de la Tentation, nous n'y verrons plus une allégorie, mais un mythe. Je m'explique.

Les évangiles, je l'ai dit plus haut, ne furent rédi-

gés qu'assez tard dans la forme que nous leur connaissons. Pendant les premiers temps ils ne se composèrent que des « Paroles du Seigneur » écrites en araméen par ceux qui les avaient recueillies et, dit Papias, « traduites en grec comme chacun le pouvait ou le voulait ». Gelse reprochait aux chrétiens de changer continuellement leurs Ecritures, car les évangiles en circulation étaient alors innombrables, si bien qu'en 3251e Concile de Nicée était obligé de s'en remettre au Saint-Esprit pour savoir lesquels devaient être définitivement adoptés : de là sont sortis les trois synoptiques et Jean.

Or, parmi la communauté chrétienne du f siècle une idée dominait : Jésus, comme messie, comme initiateur à une loi nouvelle, devait réparer les fautes qu'avait commises Israël avec l'ancienne loi, et réaliser en lui toutes les prédictions éparses dans les Écritures. Cette simple donnée explique tout ce qu'il y a de mythique dans les récits — je ne dis pas les enseignements — évangéliques, car elle fut la pensée dirigeante de tous les rédacteurs d'évangiles. Je n'examinerai ce principe qu'au point de vue qui nous intéresse immédiatement : la Tentation dans le désert.

Le peuple d'Iswara-El à sa sortie d'Egypte avait été conduit au désert pendant quarante ans pour être éprouvé, pour que Yahveh sût s'il serait fidèle ou infidèle à observer ses commandements. (Deut. VIII, 2).

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La première épreuve du peuple avait été la faim, et Iswara-El, succombant à la tentation, avait murmuré contre Yahveh qui lui envoya alors des cailles et de la manne (Ex. XVI). Et plus tard, Moïse rappelle ce souvenir à son peuple en lui disant (Deut. VIII, 3) : « Il vous a affligés de la faim et vous a « donné pour nourriture la manne qui était inconnue (( à vous et à vos pères, pour vous faire voir que « l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de « toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » — Et Moïse lui dit ailleurs (VI, 16) : « Vous ne tenterez pas le Seigneur votre Dieu comme vous l'avez tenté au lieu de la tentation [dans le désert]. »

D'autre part, le psalmiste écrit (XCI, 11-12) en parlant au juste qui « demeure sous l'assistance du Très-Haut » : « Il a commandé à ses anges de vous « garder dans toutes vos voies : ils vous porteront « dans leurs mains de peur que vous ne heurtiez « votre pied contre la pierre. »

Enfin, dans le désert le peuple était tombé à différentes reprises dans Tidolâtrie, adorant les dieux des nations et le veau d'or — symboles divers du démon tel qu'il devait être conçu par la suite comme entité du mal; et, pour terminer les quarante années d'épreuves, Moïse devait être conduit par Yahveh sur le mont Abarim (Nabo) pour y voir de loin, avant de mourir, la terre promise où il ne devait pas entrer.

Que l'on rapproche tous ces traits divers, qu'on

les relie entre eux, et l'on aura la tentation du Christ.

Avec une différence, cependant : — Lorsque le Pentateuque avait été composé, Iswara-El ne connaissait pas encore le Mazdéisme : habitué à un Dieu unique, despote, vindicatif et jaloux, il lui semblait tout naturel que ce fut Yahveh lui-même qui assumât l'odieux de la tentation. Mais après les exils dans les pays d'Assur, il en avait rapporté un Ahrimane judaïsé, c'est-à-dire à la fois opposé et subordonné à Yahveh — un accusateur, un adversaire, un calomniateur, un Shatan, en un mot. Là est toute la différence des deux tentations.

Ecoutons l'Evangéliste : ^

« Jésus fut conduit dans le désert pour y être tenté « par le diable ; et, ayant jeûné quarante jours et qua- « rante nuits, il eut faim ensuite. Et le tentateur s'ap- « prochant de lui lui dit : Si vous êtes le fils de Dieu, « dites que ces pierres déviennent des pains ^. Mais « Jésus lui répondit : L'homme ne vit pas seulement c de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche « de Dieu. — Le diable alors le transporta dans la « ville sainte et, le mettant sur le haut du Temple, il lui « dit : Si vous êtes le fils de Dieu, jetez-vous en bas, « car il est écrit qu'il a ordonné à ses anges d'avoir a soin de vous et qu'ils vous soutiendront de leurs « mains de peur que vous ne vous heurtiez le pied « contre quelque pierre. Jésus lui répondit : Il est aussi

* Matt. IV, 1-11. — cf. Marc I, 12-13: Luc IV, 1-13.

* Cf. Matt. III, 9 et VII, 9.

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(( écrit : Vous ne tenterez pas le seigneur votre Dieu. « Le diable le transporta encore sur une montagne fort « haute et, lui montrant tous (?) les royaumes du monde « et la gloire qui les accompagne, il lui dit : Je vous « donnerai toutes ces choses si, vous prosternant, « vous m'adorez. Mais Jésus lui répondit : Retire-toi, (( Shatan, car il est écrit : Vous adorerez le Seigneur « votre Dieu et ne servirez que lui seul. Alors le diable « le laissa... »

Iswara-El avait succombé à la tentation : le Christ rachète Iswara-El en surmontant la même tentation !

Ici, le mythe semble absolument établi, et la figure du démon s'évanouit de plus en plus.

Voyons, maintenant, et par le même procédé, ce qui est dit de l'Enfer — au moins les paroles qui s'y appliquent et que l'Evangéliste place dans la bouche de Jésus :

I. « Et toi, Gapharnaum... tu seras abaissée jusqu'au « fond de l'enfer (mot à mot : jusque dans l'Hadès) [pour ce n'avoir pas cru aux miracles]. » Math., XI. 23. — Cf. «Luc, X, 15).

IL « ... Ce pauvre mourut et fut emporté par les « anges dans le sein d'Abraham . Le riche mourut aussi « et eut l'enfer ^ pour sépulcre. » (Luc, XVI, 22).

III. « Les portes de l'enfer ne prévaudront point « contre. mon Eghse. » (Math., XVI, 18).

IV. « Celui qui dira à son frère :Vous êtes fou, méric( tera d'être condamné à la géhenne du feu, » (Math. V,

^ Le texte grec dit simplement : étaphé, mot à mot : fut mort, mis au tombeau.

i02 HISTOIRE MYTHIQUE DE SHATAN

V. « Malheur aux hypocrites qui rendent leurs pro- « sélytes dignes de la géhenne. » (Math., XXIII, 15).

VI. « Comment éviterez-vous le jugement de la géhenne ?» (Math., XXIII, 33).

VII. « Mieux vaut pour vous qu'un des membres de ft votre corps périsse, que si tout votre corps était jeté « dans la géhenne. » (Math., V, 29.— Cf. Luc, XII. 5).

VIII. « Craignez plutôt celui qui peut perdre l'âme et « le corps dans la géhenne. » (Math., X, 28.)

IX. «Et ceux-ci (les pervers) iront dans le supplice « éternel, et les justes dans la vie éternelle.» (Math. , XXV, 46).

X. «... Ils les précipiteront dans la fournaise du feu « où il y aura despleurs et des grincements de dents.» (Math., XIII, 42).

XI. « Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera « coupé et jeté au feu. » (Math. III, 10.— Cf. ibid.,VlI, 19, et Luc, III, 9).

XII. « Allez, maudits, au feu éternel qui a été pré- « paré pour le diable et pour ses anges. » (Math., XXV, 41).

. XIII. « Si quelqu'un ne demeure pas en moi... on le « ramassera comme un sarment pour le jeter au feu et il brûlera. » (Jean, XV, 6).

XIV. «Mieux vaut n'avoir qu'une main, qu'un pied, « qu'un œil, dans la vie, plutôt que d'avoir les deux « et d'être jeté dans la géhenne du feu où le ver [qui « ronge] ne meurt point, où le feu ne s'éteint point, « car ils doivent tous (les objets de scandale), être « salés par le feu comme toute victime doit être salée « par le sel. » (Marc, IX, 42-48. — Cf. Math., XVIII, 9).

Tels sont les passages placés par les Evangélistes dans la bouche de Jésus — j'ai, comme précédem-

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ment, passé sous silence les termes, similaires d'ailleurs, que le rédacteur emploie de lui-même ou insère dans le discours d'autres personnages (par exemple Math., III, 11-12) — et relatifs à la façon dont le Maître de douceur comprenait l'Enfer.

J'avoue ne rien y voir qui semble modifier l'idée qu'avaient alors les foules juives soit du schéol dans son acception générale, soit en particulier du schéol considéré comme Gi-Hennom.

Il est quelques-uns de ces textes dans lesquels l'idée de feu ne semble amenée que par la contexture générale de la phrase (XI, XIII).

Dans plusieurs, ou l'idée de feu infernal émane du traducteur (II, note) ; ou le terme grec original luimême (I, Hadès) n'évoque que l'idée d'enfer antique, analogue au schéol hébreu ; ou encore l'expression employée ne signifie que le jnal, la moi't (III) ; ou bien enfin le mot géhenne, particulièrement, ne semble qu'un terme de vague effroi destiné seulement à donner du poids à la parole (IV, V, VI) .

Pour le reste, je le répète, à part l'exception dont je vais parler, je ne vois rien qui ne réponde absolu-ment au schéol juif dont j'ai plus haut étudié l'exacte signification.

Seul, un texte semble donner raison à l'idée d'Enfer tel que le comprend le christianisme de nos jours, le XIP ; mais j'ai déjà eu à l'examiner plus haut, à propos du démon : je renvoie le lecteur à ce qui en fut dit à cette place.

Et si, malgré tout, quelque lecteur prévenu par ses idées personnelles ou son antérieure éducation persistait à voir dans ce texte unique qui, cela est évident, semble se distinguer des autres par sa précision — la reconnaissance officielle, par l'enseignement personnel de Jésus, d'un éternel enfer de flammes et d'une abominable divinité du mal (A. P. H.) je dirais ceci : Jésus lui-même, le divin Crucifié d'amour, par une parole textuellement évangélique, va nous affirmer que cela est faux, et, après lui, son Eglise aussi, par ses actes, va nous montrer que ce texte, à son propre avis, n'est rien moins que précis et définitif en sa signification.

Le symbole de Nicée, basé sur les évangiles, nous dit dans son article V que « Jésus, entre sa mort et « sa résurrection, est descendu aux enfers après son « ensevelissement, et, le troisième jour, est ressuscité « d'entre les morts... »

On nous dit aujourd'hui qu'il est descendu seulement dans les limbes (bord ou appendice de l'enfer, suivant la définition de l'abbé Glaire en son Dictionnaire des sciences ecclésiastiques). Qu'est cela ? Les limbes n'ont été créés qu'au xiif siècle, après avoir été imaginés par Thomas d'Aquin, lorsque, l'Enfer igné du christianisme s'étant définitivement séparé du vague schéol hébraïque, on eut reconnu l'impossibilité morale qu'il y avait à faire attendre, au milieu des supplices, la venue du Christ par les justes antérieurs. Soit ! Mais les premiers chrétiens

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gnoraient de si subtiles distinctions, et les rédacteurs collectifs des Evangiles firent descendre le Maître au schéol, dans TEnfer, durant trois jours. Si donc, dans leur pensée, ce schéol, cet Enfer était non pas le vague séjour des morts mais un lieu précis de souffrances incompatible avec le séjour du Père Céleste, comment se fait-il que ces mêmes Evangélistes pussent faire concorder telle affirmation avec la parole que Jésus expirant adresse au bon larron : <(En vérité, je te dis que tu seras aujourd'hui avec moi dans le Paradis?» (LucXXIIl, 43).*

Gela est la négation de Jésus. — Voici maintenant la contradiction de son Eglise.

L'Enfer, tel que nous le connaissons à l'heure actuelle, ne date que du xvf siècle, puisque c'est au xvf siècle seulement que, dans le but de donner à l'Enfer la pérennité absolue qui le ca.ractérise aujourd'hui, fut établie la doctrine d'un Purgatoire temporaire. Durant des âges et des âges, l'Eglise, perplexe devant le vague des textes évangéliques, a hésité à faire du schéol^ tel que le comprenaient les apôtres et

* Si l'on examine les choses au point de vue logique, il est évident que les rédacteurs des évangiles en faisant descendre Jésus dans l'enfer ou schéol avaient en vue son corps, demeuré en effet trois jours au tombeau; mais suivant les interprétations plus récentes, quelle partie de lui-môme serait allée aux enfers, puisque son corps était dans le sépulcre? Son âme? Mais il l'affirme lui-même : elle est montée le jour même dans le paradis. Alors, quoi? On voit toutes les difficultés qui surgissent dès que, du schéol hébreu, demeure générale des morts, on veut faire l'enfer du Christianisme, lieu igné de tourments et d'horreur.

les premiers Pères, un lieu d'éternel supplice et d'impitoyable damnation...

C'est ce que je vais étudier dans le stade suivant de cette septaine.

On ne saura jamais les terreurs où, plusieurs siècles durant, le Moyen Age vécut, toujours en présence du diable.

MlCHELET

A. — Développement dogmatique

i° Du Schéol à l'Enfer.

Les juifs faisaient une importante distinction entre Shatan, divinité de mensonge, dont la demeure était diverse, soit au fond des mers (Job, XXVI, 5) soit sous les montagnes ou dans le feu (Deut. XXXII, 22), et le schéol^ demeure commune des âmes des morts, voire ses parties distinctes, la Géhenne ou l'Abaddon, lieux d'expiation pour les pervers.

Au temps de Jésus, l'association d'idées s'était faite entre l'être du mal et le lieu de châtiment : le feu avait été préparé « pour le diable et ses anges » (Matt.,XXV, M).

Désormais la fusion sera de plus en plus intense : Fun deviendra le synonyme de l'autre, et étudier l'expansion de l'un, c'est assister à l'épanouissement de l'autre : — deux fleurs vénéneuses sur une tige léthifère.

Etudier, ai-je dit?... Oh ! très difficilement, car

une chose est à remarquer dès le début de ce chapitre : le jour où fut close l'ère des persécutions, l'Eglise, admirable jusque-là, se constitua et devint un pouvoir : donc, elle eut une politique ■ — fatalement.

Comme les objets de son ressort évoluent dans un domaine semi-positif semi-virtuel, elle se trouva dès le début en face d'une difficulté qui, à l'heure actuelle, après dix-neuf siècles, n'est pas encore résolue : à moins de renoncer à son infaillibilité, il ne lui fallait rien affirmer que pût infirmer un avenir dont elle n'était pas maîtresse. Dans ces conditions, et sur toutes questions de solution difficile, dans tous les temps, elle laissa parler ses prêtres, ses docteurs, ses papes mêmes — professant en leur nom personnel mais jamais ex cathedra — de façon qu'il se créât une sorte de courant, formant tradition à la longue, qui fût enseignée aux fidèles dans des prédications journalières; mais dès qu'il s'agit de régler officiellement un point doctrinal sujet à caution, d'affirmer dans ses conseils le sens exact d'une dangereuse controverse, elle eut recours à une diplomatie savante qui lui permît de ne pas se prononcer solennellement et positivement sur des sujets litigieux que le lendemain peut nous montrer sous un autre angle que la veille, et sous un aspect différent.

Dans ces conditions, on comprendra combien il est difficile de réunir des textes clairs et nets sur ce qui fait l'objet de cette étude, lequel fut, dès le prin-

l'évolution du FANTOME Ul

cipe, violemment discuté. Tout y est donc de pure tradition, ou à peu près.

Et cela est si vrai que, dans un ouvrage classique en pareille matière, ^ par ailleurs fort bien établi, la table générale parle en détail des jours déjeune, des résidences bénéficiaires, du règlement des épreuves judiciaires et autres minuties, mais ne renferme aucune rubrique sur l'Enfer ou le démon. Tout ce qui concerne ces matières épineuses se rencontre en quelques textes on ne peut plus vagues et prudents — j'aurai à en citer des exemples — enfouis dans les recueils de résolutions et conclusions des conciles dont seule, la série des dix-neuf conciles œcuméniques — et les conseils particuliers, provinciaux, synodes, assemblées, conciliabules sont en nombre prodigieux — remplit une douzaine d'énormes volumes grand in-quarto de fine impression.

11 m'a été possible toutefois de fixer les jalons principaux sur cette route de vingt siècles, et l'on verra combien les textes qui les constituent sont savamment et prudemment diplomatiques, de façon à ne rien livrer au hasard, et à ménager, dans l'inconnu de l'avenir, le moyen d'abandonner des théories qui sembleraient trop osées, ou que saperaient les croyances futures.

En résumé, la formation, au point de vue dogmatique, des doctrines sur l'enfer et le démon, telles que

* La somme des Co7iciles généraux et particuliers, par l'abbé Guyof. 2 forts volumes in-12, de \ 400 pages.

nous les connaissons aujourd'hui, résulte surtout d'un travail latent de tradition : je vais donc examiner comment s'est formée cette tradition.

On a vu que, ce qui domine dans l'enseignement du Christ à cet égard, ce sont exclusivement, et par voie d'accommodation, les idées juives qui avaient cours de son temps. Pour lui, l'enfer est encore le Schéol de la Bible ; mais comme ce mot est dans sa bouche une menace pour les pervers, il prend plutôt le sens plus récent de Gi-Hennom et à^Abaddon avec des flammes, avec aussi la vague signification qu'ils comportaient, et sans jamais que la nature ou la localisation en soient précisées. Pour Jésus, le Mauvais, le Démon, g^ est Diabolos^ dont nous avons fait le Diable, mais qui n'a reçu cette signification d'épouvante et de mal que dans la suite; au moment où écrivaient les rédacteurs des Évangiles, il n'avait que le sens très net de « calomniateur, accusateur, » et, dans cette acception, il répondait absolument au Shatan des Ecritures, qui se tient à la droite de Yahvehpour accuser et calomnier les hommes (Zach. 111, 1). Cette doctrine fut celle des premiers temps de l'Église, de lapériode des grandes persécutions, où les chrétiens étaient presque exclusivement des humbles, esclaves ou menu peuple, qui se contentaient d'aimer Jésus, messager des rayons de divine bonté dans cet abîme de douleurs qu'était alors le monde romain.

Mais peu à peu se hausse le niveau intellectuel des hommes de la nouvelle doctrine : la Bonne Nouvelle

w (Il

l'évolution du fantôme H3

se propage, monte, atteint le pied du trône des Césars, et, à la tête du Christianisme conquérant d'âmes, prennent place non plus des pêcheurs de poisson ou des publicains de bas étage, mais des hommes versés en la littérature grecque, si en faveur alors dans la société romaine. Et l'Hadès de la primitive mythologie hellénique est étudié, approfondi, non seulement dans ses origines, mais encore dans ses derniers avatars.

Voici Tépoque où Plutarque — un sceptique grec qui habille l'élégant polythéisme de ses pères à la mode épicurienne — écrit sur le Tartare de jadis : « Les âmes des pervers sont précipitées dans un « abîme de ténèbres, où des eaux croupissantes, cou- « vertes d'ombres épaisses, engloutissent les cou- « pables. Il n'y a pas de vautours pour dévorer sans « cesse le foie des méchants rivés au roc; il n'y a pas « de fardeaux pour accabler les maudits ; car les os (c et la chair n'ont plus ni muscles ni nerfs,. et les « morts n'ont plus de corps susceptible d'endurer des «. tourments que seul peut subir un organisme vivant. « Mais le seul, le vrai châtiment des hommes qui « ont mal vécu sur terre, c'est une infamie, une « ignorance, une destruction entières, et l'anéan- « tissement total qui les emporte au fleuve du Léthé « (oubli) où il n'y a plus ni rire ni joie; et ce fleuve « les roule vers un océan qui n'a ni fond ni rivage et <( qui les ensevelit dans une éternelle abolition du « passé et de la conscience. »

Alors les raffinés lisaient et commentaient les écrits de Zenon dont la doctrine, relativement aux peines posthumes, était que a les âmes des morts, dont la vie « avait été entachée de mal, seraient enfouies dans « des ténèbres pleines de tourments, pour y subir « d'inexprimables soujffrances. »

Alors, les idées platoniciennes, auxquelles le développement ultérieur de l'Eglise allait donner un si grand essor, étaient goûtées de tous les vrais philosophes, et méditées par les chefs du Christianisme, dont la doctrine sur tant de points était encore si flottante et nébuleuse. Or Platon émet la théorie des châtiments éternels, mais il établit plusieurs catégories de damnés, oii, pour qui se rend compte du rôle capital qu'ont joué les écrits platoniciens dans le développement doctrinal du christianisme, se trouve en germe le double dogme de l'Enfer et du Purgatoire, double dogme qui consacrera quinze siècles à son développement latent, et que le concile de Trente proclamera (?) définitivement au commencement des temps modernes. « Lorsque, dit Platon, chacun est (( arrivé, conduit par un démon ^ à sa destination, il « est procédé au jugement. Les hommes qui sont « reconnus avoir vécu de telle sorte qu'ils ne sont

' Encore une profonde modification d'acception dans un changement de langue ! Le daimôn grec avait le sens de intelligence divine ou génie supérieur, C'est dans cette idée que Socrate avait son démon ; le mot, transcrit dans les idiomes modernes n'a gardé que le sens bien connu de génie du mal, puis a pris la valeur de suppôt et d'aide de Shatan.

l'évolution du fantôme h 5

« ni entièrement innocents, ni entièrement criminels, « sont envoyés à TAchéron. Ils s'embarquent sur des (( nacelles et sont portés au lac Achérusiade, où ils « habitent; et, après avoir subi le châtiment des « fautes qu'ils ont pu commettre, ils sont délivrés et « reçoivent la récompense de leurs bonnes actions, « chacun suivant son mérite; ceux qui sont trouvés « incurables sont précipités dans le Tartare d'où ils « ne sortent jamais. »

Ainsi, le double courant de Fenfer Parsi et de l'Hadès grec, qui avait jadis modifié la primitive conception du Schéol hébraïque, se retrouva et se poursuivit dans les premiers siècles du Christianisme. Parmi les évoques et les docteurs de la nouvelle religion, les uns tenaient pour l'éternité des peines suivant les théories platoniciennes ; les autres ne comprenaient que l'enfer du Mazdéïsme dont les damnés devaient sortir un jour, et dont l'Ahrimane lui-même, avec ses Dews de mal, devait être retiré pour s'absorber dans le rayonnement triomphant d'Ormuzd.

La lutte fut ardente entre les adversaires, les uns — les judaïsants, les traditionnistes — regardant les hvres sacrés du mosaïsme comme toujours en vigueur avec, par suite, leur Schéol vague et indéfini; les autres — les hellénisants et les novateurs — éclairés par la philosophie plus élevée, plus profonde, du platonisme; et le bruit du débat est parvenu jusqu'à nous. Chacun soutenait ses idées, la plupart assez obscures dans un but de conciliation. Tour à tour,

Lactance, Cyrille, Clément d'Alexandrie et autres descendent dans l'arène ; le polythéisme grec envahit l'enfer chrétien en voie de formation : Pluton devient Shatan; les Furies se muent en démons, et le fleuve de feu des légendes grecques roule définitivement ses eaux embrasées à travers le Gi-Hennom.

Parmi les plus brillants esprits qui prirent part à cette lutte, se trouve Origène qui dit, dans son ouvrage Péri Archôn (Principes introductifs à la théologie), que « tous les esprits sont sujets à changer de « bien en mal, et de mal en bien; la félicité même des « bienheureux ne les rend pas impeccables, dans la « crainte qu'ils n'attribuent ce don à eux-mêmes « plutôt qu'à Dieu. D'ailleurs, le démon même, sa « mauvaise volonté étant détruite, cessera un jour « d'être l'ennemi de Dieu, afin que Dieu soit tout en « tous. Mais cela n'arrivera qu'après une longue « période de siècles; car à ce monde en succédera « un autre, puis un autre, et puis d'autres encore, (( comme il en exista également plusieurs autres

« avant sa création » (Bict. de Patrologie de

l'abbé A. Sévestre, tome IV, art. Origène).

Ces idées furent adoptées par un grand nombre de fidèles qui prirent le nom d'Origénistes. Ils soutenaient que « après un certain temps la punition de tous « les méchants esprits, tant hommes que démons, « devait finir, Jésus-Christ devant être crucifié pour « les démons comme il l'a été pour les hommes, et que « toutes les intelligences devaient être rétablies dans

(( leur premier état, c'est-à-dire dans l'état d'esprits « purs. .... » [Dict. des Hérésies, par Pluquet et l'abbé Claris, tome I, art. Origénistes) .

La scission devint si profonde après deux siècles de luttes continuelles entre judaïsants et hellénisants, qu'il fallut prendre une décision. Mais alors toutes les difficultés dont se hérissait la question se dressèrent en face des conciles. Les textes des évangiles étaient bien flottants! Il y était déjà dit j à la vérité, qu'aux pervers serait infligé un éternel supplice (Matt. XXV , 46) ; mais l'Écriture se prête à des interprétations si diverses et renferme tant d'autres vérités inconciliables entre elles, que le doute qui étreignait le Christianisme entier eut son reflet dans l'esprit des juges. Le concile œcuménique de Gonstantinople, en S47, forcé de statuer, s'en tira de façon habile et sans engager outre mesure la doctrine. Il déclara :

(( (41" Anathématisme). Si quelqu'un n'anathématise « pas... et Origène avec tous leurs écrits impies, qu'il « soit anathème !

(( (12'= cANOîs subséquent). Si quelqu'un dit que les « Vertus célestes et tous les hommes avec le diable et « les esprits de malice seront unis au Verbe-Dieu sans « aucune divinité, de sorte que l'âme elle-même à « laquelle ces impies ont donné le nom de Christ et « qu'ils font exister dans la forme de Dieu, et qui, « disent-ils, s'est anéantie elle-même, mettra fm au « règne du Christ, qu'il soit anathème ! »

Donc la décision fut que les démons ne seraient

jamais unis à Dieu. Mais les êtres humains damnés pour leurs fautes? Pas un mot ne concerne la réhabilitation possible des pécheurs. De plus, on ne dit pas formellement que les damnés et les démons ne seront pas un jour convertis et sauvés. Mais, dans une phraséologie alambiquée au possible, pour ne pas dire presque incompréhensible, on se contente de déclarer que les puissances du mal ne seront jamais unies au Dieu-Verbe de la même manière que l'âme du Christ.

C'est là une décision sur une pointe d'aiguille, et la question en litige, loin d'être résolue, n'est même pas touchée. Et cependant, c'est sur ce canon que se trouve basée Téternité de l'enfer chrétien et l'inexorabilité d'une divinité plutôt Yahveh vengeur, que Père affectueux prêché par Jésus.

De ce jour l'enfer existe — non pas, certes, tel que nous le connaissons en ce xx*^ siècle — maisenprincipiation et avec le monstrueux attribut d'une infrangible pérennité. L'idée pharisaïque de l'éternel enfer a pris corps — bien chétif à la vérité, mais auquel la tradition donnera les forces qui lui manquent — et l'Eglise du Christ a accueilli et fait sienne la doctrine des hommes qui ont crucifié le doux annonciateur d'un Dieu gardant éternellement, dans les plis de sa bonté, l'aumône de l'ineffable pardon !

Nous venons de voir la formation de l'enfer chrétien, des débris du Schéol hébraïque; voyons maintenant l'évolution de Shatan durant la même période.

l'évolution DU FANTÔME. 119

Dans les premiers temps de cette période, le diable [Shatan, Diabolos, l'accusateur, le calomniateur) demeura ce qu'il était à l'époque de Jésus et tel que Jésus lui-même l'avait compris : un symbole du mal, mais sans personnalité précise et bien définie. Sous cette forme obscure et confuse, il allait traverser des siècles, destiné peut-être à s'enfouir dans l'oubli, et peut-être à être englobé parmi les daimonès grecs d'Origène et du concile de Gonstantinople.

Mais alors parut un homme dont l'enseignement allait, sous une forme nouvelle, rénover, revivifier l'antique Shatan, en lui donnant une personnalité presque divine.

En 240 [Clwonique d'Edesse, Bibl. Orient., tome I, p. 493) naissait en Perse un jeune esclave, que quelques années plus tard achetait une femme riche de la Huzitide, veuve d'un certain Térébinthe. L'esclave, qui s'appelait Cubricus, était beau : la veuve en devint amoureuse et lui fit donner une instruction soignée, puis, à sa mort, lui légua une fortune considérable. Alors, cet esclave affranchi prit le nom de Manès et prêcha une doctrine bizarre.

Son enfance, en Perse, avait été bercée par les mythes mazdéïques, et par les récits légendaires d'Ormuzd, principe du bien, luttant contre Ahrimane, principe du mal ; chez sa bienfaitrice, il lut les livres qu'elle avait acquis d'un marchand arabe, Scythan, qui, lui-même les avait colligés dans tous ses voyages en Orient. De cette série de lectures et de

souvenirs, mélangés confusément avec l'enseignement qu'il reçut du Christianisme, Manès échafauda une théorie religieuse, à la fois orientale, grecque et juive dont voici (L. Dubeux, Manès) le résumé succinct.

Manès reconnaissait deux dieux, ou, si l'on veut, deux natures ou deu:x substances entièrement différentes : il appelait l'un « Principe du Bien » et l'autre « Principe du Mal ». Avant la création du monde, le peuple des ténèbres, c'est-à-dire le peuple du mauvais principe, se révolta contre Dieu ou le principe du Bien, et celui-ci, incapable de résister d'une manière efficace à l'attaque du principe du Mal et de son armée, leur jeta une partie de son essence. Les princes du peuple des ténèbres dévorèrent cette partie du bon principe, et, recelant ainsi en eux-mêmes le bien qui leur était étranger et le mal qui leur était naturel, ils purent faire ce monde où leg deux principes se trouvent mélangés, mais où le mal domine comme l'élément naturel des êtres qui le formèrent. Le peuple des ténèbres n'a pas eu de commencement, et il a toujours été mauvais ; une lutte incessante existe entre le Dieu de lumières et le Dieu de ténèbres. Par suite, l'homme est un mélange des deux natures: les âmes remontent à Jésus-Christ, donc au Dieu de lumières ; et les corps, surtout la distinction des sexes, sont l'œuvre du mauvais principe.

Chose étrange ! la doctrine de Manès lui-même ne fut condamnée par aucun concile : sans doute on la

, L ÉVOLUTION DU FANTÔME 12i

jugeait trop en dehors de l'Eglise pour pouvoir jamais être confondue avec elle. La seule assemblée qui prit la peine de la réfuter fut organisée par Archélaûs, évoque de Gascar en Gomagène ^ Mais cette doctrine allait prendre des forces.

Manès et les Manichéens disparurent pour une cause qui ne touchait en rien le Christianisme : à certains points de vue, leurs théories menaçaient la société civile, et, par suite, furent sévèrement proscrites par les empereurs. Valentinien P"" interdit les réunions des Manichéens ; Théodose P' les persécuta jusqu'à leur ôter tout droit civil. Au commencement du Y^ siècle, Augustin lutta contre eux ; Valentinien III porta à leur endroit les lois les plus sévères, ainsi que Léon le Grand au nom de l'Église, de sorte que la plupart des Manichéens finirent par entrer dans l'Église catholique. // ç,n resta toujours un noyau mystérieux qu'on retrouve en Occident, dans le moyen âge (Johann Alzog, Hist. univ. de l'Église tomel, p. 242).

Comme le constate l'auteur que je viens de citer, il en resta toujours un noyau mystérieux^ et ce noyau produisit des fruits de deux sortes :

Ouvertement, en apparence, et en tant que doctrine rehgieuse relevant de près ou de loin du Christianisme, le Manichéisme rejeta des surgeons qui se

' V. dans les Collect. monument, veier. Eccl. Gr. et Lat. de Zacagny, Rome, 1698, les Acta disputationis Arehelaï... et Manetis...

rattachent plus ou moins nettement à sa théorie : les Eustathiens, les Catharres, les Novatiens, les Priscillianistes \ les Apotactites, les Encratites, les Montanistes, et quelques autres sectes de cette période. Il sembla disparaître, puis, à une époque plus rapprochée de nous, on le voit essaimer de nouveau, et naissent les Albigeois, les Pétrobrusiens, les Henriciens, les disciples de Tanchelin, les Néo-Gatharres, les Popelicains, etc., etc.

Mais en réalité toutes ces croyances ne furent qu'éphémères et leurs partisans, dans chacune de ces hérésies, se scindèrent rapidement en deux groupes distincts: le premier, celui qui donnait la prééminence au bon principe ne tardait pas à se fondre dans le Christianisme général. Le second, celui qui croyait à la supériorité du principe mauvais, se retournait vers le Shatan presque mystique des anciens âges, et lui apportait, avec ses croyances, une force où s'infusait à chaque siècle le sang nouveau d'un nouveau schisme de même nature; et dès lors, comme on le verra quand nous arriverons au Moyen Age, le Shatan biblique, imprécis et fuyant jusque-là, prit un corps en quelque sorte palpable, eut ses dogmes

' C'est au deuxième concile de Tolède (447), tenu contre les Pfiscillianistes, que fut pour la première fois officiellement définie la personnalité doctrinale du démon (canon 7) : « Si quelqu'un « dit que le diable n'était pas dans le principe le bon ange fait « par Dieu et que sa nature n'est pas l'ouvrage de Dieu, mais « qu'il est sorti du chaos et des ténèbres, qu'il n'y a point « d'auteur de son être, mais qu'il est le principe et la substance « du mal, suivant l'enseignement de Manès et de Priscillien, « qu'il soit anathême ! »

L ÉVOLUTION DU FANTÔME d23

sa liturgie, ses fidèles, son Église... dès lors il était réellement né, il vivait effectivement, il se redressait, et, devenu Dieu lui-même, il n'allait pas tarder à regarder Yahveh face à face, prêt à la lutte ouverte.

2° De l'Enfer aux Limbes.

Mais le temps marchait, rejetant le passé dans l'oubli et emportant le monde vers l'avenir. La croyance à l'enfer platonicien de feu éternel, étayée sur le Gi-Hennom des Juifs, sur quelques paroles prononcées par Jésus dans un but d'accommodation aux idées reçues de son temps, enfin sur le 12® canon (en quels termes énigmatiques conçu !) du concile de 547, et avant tout sur une tradition constante de plusieurs siècles, a pris consistance, s'est afGrmée, et, admise, reçue, enseignée, elle est devenue un article de foi.

Mais lorsque fut accomplie cette transmutation de l'antique »Stf/ieV'/ hébraïque, séjour commun des âmes des morts, en un enfer chrétien, lieu de supplices sans fin et d'effroyables tourments, on se heurta à une difficulté à laquelle on ne paraît pas tout d'abord avoir songé, et qui allait surgir par la force même des choses.

Les évangélistès étaient tous d'accord, les synoptiques et Jean, pour affirmer qu'entre l'ensevelissement et la première christophanie, il s'était écoulé

un espace de trois jours pendant lesquels Jésus était demeuré dans le tombeau.

Or, dans le langage courant, on disait de lui qu'il était descendu trois jours dans le Schéol, ce qui se comprend parfaitement puisque, d'après les idées de l'époque, le tombeau étant la demeure individuelle des morts, et le Schéol leur séjour collectif, les deux expressions étaient presque synonymes.

Cependant, quand le Schéol ne fut plus le Schéol, mais l'enfer chrétien, la synonymie de ces deux expressions s'effaça de jour en jour, et bientôt, il se superposa deux idées absolument distinctes l'une de l'autre : — d'une part, Jésus avait été enseveli — et, de l'autre, Jésus était descendu dans l'enfer.- Et ces deux idées, avec le temps, divergèrent de plus en plus.

Autant les historiographes étaient précis quant aux plus menus détails de la sépulture, autant — et cela se comprend, puisque, pour eux une idée était le corollaire nécessaire de l'autre — ils étaient muets en ce qui concerne la descente aux enfers.

Ce fut donc une nouvelle tradition qui s'établit, et, cela est certain, cette tradition, comme il est de règle en pareil cas, chemina d'abord de façon en quelque sorte souterraine, avant de se produire au grand jour. Elle se développa sur un plan parallèle à celui où évoluait déjà l'idée de l'Enfer de flammes, puisqu'elle en était pour ainsi dire la conséquence nécessaire.

Or, avant le concile de 547 qui décréta l'existence

l'évolution du fantôme 125

de l'enfer chrétien, aucun symbole des apôtres ne parle de la descente dé Jésus aux enfers.

Ceci demande une explication.

On croit communément que ce fut le concile de Nicée, en 325, qui établit ne varie tiir le symbole composé de toutes les vérités fondamentales du Christianisme : c'est une erreur, doublement; d'abord, il existait avant lui, et il a existé depuis, d'autres symboles des apôtres reçus, employés et affirmés, par différents centres chrétiens; et, d'autre part, le symbole de Nicée fut modifié dans la suite ainsi qu'il sera établi plus loin.

J'ai recherché dans tous les symboles des apôtres actuellement connus — et je prie le lecteur de vouloir bien m'avoir quelque gré de ces fouilles ingrates — quels sont ceux qui parlent de la descente aux enfers ; je n'en ai trouvé que quelques-uns, et tous postérieurs auconcile de 547. — Le symbole de Nicée lui-même n'en fait pas mention dans le texte établi en 32S. — Preuve qu'il ne s'agit ici que d'une tradition formée peu à peu ^

Je vais énumérer successivement ces symboles en établissant mes sources, et en faisant suivre d'un D, tous ceux qui mentionnent ce tardif article de foi.

* Irênée, Tertullien et Origène ne disent pas un mot de la descente aux enfers ; cependant, ils étaient persuadés que Jésus avait visité après sa mort les demeures souterraines des défunts :. leurs écrits en font foi. (Tert. de animâ^ 7 et 53 — Orig. C. Celsum II, 43). Nouvelle preuve de la presque complète synonymie, pour eux, du schéol et du tombeau.

1° Symbole des apôtres, (ii* et iii^ siècle ; tiré des Constitutions apostoliques, viii, 42).

2° Symbole de Cyprien (commencement du iiV siècle; reconstitué par Heurtley, Harmonia symbolica, p. 20).

3" Symbole de Veiiustianus (303 ; Baluzii miscellanea, II, p. S4).

4° Symbole d'Antioche (commencement du iv* siècle; Gassieu, De incarn. Dom. VI, 3) .

5° Symbole du premier concile de Nicée (325; Guyot, Somme des Conciles^ I, p. 66 ^).

6° Symbole de Marcel d'Ancyre (337; Epiph.

iîcem.,LXXII, 3).

7* Symbole de Jérusalem (milieu du iv^ siècle; Catéchèses, VI-XVIII de Cyrille).

8" Deuxième symbole de Jérusalem (même date; même source) .

9° Symbole du premier concile de Constantinople (381; Guyot, Somme des Conciles,!, p. 112^).

10" Symbole d'Aquilée (fin du iv'* siècle; rapporté par Rufm) — D ^

^ Ce symbole, que suivent aujourd'hui toutes les églises chrétiennes, ne renfermait pas dans l'origine, je le répète, l'article de la descente aux enfers, qui a dû y être inséré bien postérieurement.

- L'auteur de ce symbole des apôtres serait Grégoire de Nysse, suivant Nicéphore Galliste (Hist. II, 13) et Grégoire de Nazianze au rapport de Marc d'Ephèse [in synodo Florent.).

^ Ce symbole, le premier en date qui mentionne la descente aux enfers ne parle pas, par contre, de la sépulture. Il y a là, ce semble, une preuve évidente, que pour l'Eglise des premiers siècles, la descente dans le schéol ou l'enfer, et la mise au tombeau correspondaient à une seule et même idée.

L ÉVOLUTION DU FANTÔME i27

11" Symbole Romain (même date; même source).

12° Symbole des Églises d'Orient {même date; même source).

13''Symbole de Ravenne (4S0; Pierre Ghrysologue).

14" Symbole de Turin (460; Maxime de Turin).

15" Symbole de Gélase (494; Martène, De antiq. Eccl.riLl,p. 172)^ .

16° Premier symbole d'Augustin (commencement du vi" siècle; Aug. seiin. 115 De temporé) ^ — D.

17° Deuxième symbole d'Augustin (même date; serm. 1 du Supplementum àQ Vignier) — D.

18° Troisième symbole d'Augustin (même date ; serm. 115, 131, 181 et 195 De tempoî^e) — D.

19° Quatrième symbole d'Augustin (même date; même source).

20° Cinquième symbole d'Augustin (même date; même source).

21" Premier symbole de Garthage (même date; Augusi. serm. 2iù, detrad. symb.).

22" Second symbole de Garthage (même date; serm. 2, 3, 4, de S2j'mbob).

23° Symbole d'Arles (vi" siècle; Eusebius Gallus, Bibliot. patrum, V, p. 554).

24° Symbole de Facundus d'Hermiane (milieu du yf siècle; Sirmondi Opéra, Il p. 846).

' Formule baptismale.

* Les sermons (Connus sous le nom d'Augustin ne sont pas de lui; ils ont été composés ou recueillis dans la première moitié du vp; siècle; mais leurs indications paraissent dignes de foi et sont généralement reçues comme telles.

25" Symbole Franck (fin du vf siècle; Marlène, de antiq. Eccl. ritibiis, I, p. 95).

26° Symbole de Venantius Fortunatus (vers 600 ; Max. bibliot.patnim, X, p. 592) — D.

27° Symbole Franck (vii° siècle; Mahillon, Musœimi italicwn, I, 2, p, 397) — ,D.

28° Symbole Frank en forme interrogative (même •date; même source) — D.

29° Symbole d'Ethérius et de Béatus (viif siècle; Bibliot. max. patnim, XIII, p. 360) — D.

30° Symbole de Moissac (viii® siècle ou ix° siècle; Martène, loc. cit. ï, p. 195) *.

31° Symbole grec d'Angleterre (ix® siècle ; J. Usser, Derom. Eccl. symbolo ajoost. veteré).

32° Symbole de Saint-Germain des Près (xi° siècle; Martène, loc. cit. I, p. 189) ^

33° Symbole de Paris (xii° siècle; Martène, loc. €it. I, p. 186) '.

34° Symbole vulgaire anglais (xv° siècle; Heurtley, Harm symb. p. 82) — D.

Je résume cette énumération ^ Jusqu'au v° siècle dans les Credo en usage parmi les églises chrétiennes de rite catholique, il n'est aucunement fait allusion à une descente posthume de Jésus dans l'enfer. Le symbole de Nicée

* Formule baptismale.

* Il existe encore quelques autres symboles des apôtres de ■différentes époques, mais beaucoup moins importants et dont .la plupart ne parlent aucunement de la descente du Christ aux enfers. — Yoy. Walcli, A. Hahn, A. Heurtley, etc.

l'évolution du fantôme ' 129

lui-rnême n'en parle pas; et si celui dont usent actuellement les églises chrétiennes en fait mention, c'est par suite d'une ultérieure interpolation.

Pendant tout le v^ siècle les Credo employés comportent .soit la descente en Enfer, soit la mise au tombeau — jamais les deux simultanément.

Au vi" siècle seulement, les deux idées s'étant scissionnées, quelques symboles — trois sur dix — les mentionnent Tune et l'autre ; les autres symboles s'en tiennent à la sépulture seule.

Au vif siècle et depuis, la moitié des symboles usités les mentionnent toutes deux ; l'autre moitié ne comporte que la mise au tombeau.

Enfin, à partir du xvi^ siècle — on verra plus loin que cette époque correspond à une troisième période de la question de l'enfer chrétien — l'idée a fait son chemin, et presque tous les cj-edo mentionnent simultanément les deux affirmations.

On comprend de la sorte comment, peu à peu, la croyance à la descente du Christ en enfer s'est formée d'abord, — puis a pris corps — enfin s'est affirmée comme idée distincte de celle de la mise au tombeau — et, définitivement, a revêtu une forme dogmatique que, de nos jours, le public croit remonter aux premiers temps du christianisme.

Mais ce dogme, sur quelle base reposait-il luimême ? Sur la croyance que, le Christ devant par sa mort ouvrir les portes du paradis, tous les justes qui l'avaient précédé sur terre devaient attendre sa venue :

il fallait donc qu'il allât les délivrer pour les introduire à sa suite dans le séjour des bienheureux.

Cette croyance a-t-elle précédé le dogme pour lui donner naissance ? L'a-t-elle au contraire suivi pour le justifier ?

A examiner de près les choses, il paraît certain qu'elle l'a précédé. En effet, pour les Juifs, tous les morts allant dans le Schéol, les justes comme les autres devaient, en âme, y demeurer; et il était naturel que le Christ^ y étant descendu luimême, en ramenât dans le séjour céleste toutes les âmes qui, durant leur vie terrestre, n'avaient pas démérité du Ciel.

Cette croyance parfaitement logique tant que le schéol hébraïque était demeuré lui-même, parut insupportable le jour où ce même schéol devint un enfer de flammes, car on se trouva alors acculé à cette monstruosité : les justes attendant dans une géhenne de feu, au milieu de souffrances égales à celles qui torturaient les damnés, l'heure où la rédemption du Christ les viendrait retirer de leurs affres séculaires...

C'est alors que prit peu à peu naissance la croyance à un lieu où état mixte, que l'on appela Limbes^ terme qui ne se rencontre ni dans les Écritures, ni dans les Pères des premiers siècles, ni dans Pierre Lombard, le Maître des Sentences (xif siècle), mais seulement et pour la première fois dans ses commentateurs postérieurs sans qu'il puisse être

l'évolution du fantôme 131

assigné une date fixe à celte expression. Le mot luimême désignait chez les Romains le bord d'un vêtement, ce qui démontre l'origine populaire de ce terme : par une analogie forcée, on l'appliqua à la limite extérieure de l'enfer.

Un seul fait est positif à cet égard : personne, ne sait, personne n'a jamais su exactement la signification dogmatique de ce mot, et la doctrine de l'Église, en ce qui le concerne, est des plus flottantes. Tous les théologiens placent dansles limbes les âmes des patriarches qu'il leur répugne de voir confondues avec celles des damnés; quelques-uns y mettent celles des enfants morts sans baptême, bien qu'Augustin, et après lui Bossuet, affirment qu'elles vont en enfer^; d'autres y localisent les âmes des corps encore incréés... en somme, on ne sait rien d'exact à ce propos, rien de précis, rien de positif, rien même de clair.

Aucun concile n'a jamais eu à définir le terme, à en expliquer la portée, à en dire l'étendue. Où se trouvent exactement les limbes? Mystère. On les classe d'habitude comme subdivision de l'enfer, intermédiaire entre cet enfer et le paradis, mais sans s'appuyer sur aucun texte sacré, sur aucune décision de concile, sur aucune parole de pape.

La fortune de ce mot, et de l'idée qu'il représente, vient de ce qu'il a été employé par un des plus

' Celte théorie semble avoir ému vivement la conscience publique. Voir à ce propos les pages de Michelet (^e Peuple).

grands théologiens que compte le Christianisme, Thomas d'Aquin. Cet esprit profond, désigné comme lecteur (terme qui dans les anciennes Universités équivaut à celui de professeur) à Cologne, y écrivit à l'âge de vingt-deux ans un « Commentaire du du Maître des Sentences», qui est comme le premier essai de sa somme théologique. L'éclat dont jouit Thomas d'Aquin, tant de son vivant qu'après sa mort, fut cause que ses opinions se virent favorablement accueillies dans le monde savant d'alors : de là, la fortune des Limbes dont l'idée, je le répète, ne se trouve ni avant lui, ni après lui, dans aucun canon de concile, dans aucun texte prononcé ex cathedra.

C'est bien peu de chose — et néanmoins, à l'heure actuelle, le mot limbes revêt, par pure tradition, une allure dogmatique qui sera vraisemblablement consacrée un jour ou l'autre, malgré toute décision antérieure.

Malgré toute décision antérieure, ai-je dit... En effet, le concile de Carthage, en 418, est formel pour condamner la doctrine des limbes :

« — Si quelqu'un dit, est-il affirmé au canon 3, que « le Seigneur, par cette parole \ a II y a plusieurs « demeures dans la maison de mon Père » a voulu (( faire entendre qu'au royaume des cieux ou ailleurs a il existe un lieu intermédiaire où vivent heureux (c les enfants qui sortent de cette vie privés de « baptême, sans lequel on ne peut entrer au royaume « des cieux qui ne diffère pas de la vie éternelle, « qu'il soit anathème ! Car après que le Seigneur

i/évolution du fantôme 133

« a dit (( A moins de renaître de Veau et du Saint

« Esprit^ personne oi' entrera au royaume des deux,

(( quel catholique peut douter que celui qui n'a point

« mérité d'être le cohéritier de Jésus-Christ, ne soit

« l'associé du diable ? Quand on n'est pas à la droite,

« on est, sans nul doute, placé à la gauche. »

Voilà qui est net contre la doctrine des limbes.

Je ne parlerai pas, durant cette période, de l'évolution du démon, sur laquelle je jetterai tout à l'heure un coup d'œil général ; qu'il suffise de savoir que, pendant tout ce temps, le manichéisme a continué à jeter ses vénéneux rameaux, et ceux-ci à se fondre dans le satanisme dont nous allons voir bientôt l'épanouissement depuis son origine.

Pour l'instant, j'épuiserai l'étude des transformations de l'enfer chrétien.

3° Des Limbes au Purgatoire.

On vient de voir quelles difficultés avait soulevées, au sujet du séjour des justes, morts antérieurement à la venue du Christ, le changement du vague Schéol des juifs en un enfer chrétien précis, fait de flammes et de tourments.

Simultanément à celte question s'en éleva une autre encore plus épineuse, en ce sens que tous les actuels vivants se trouvaient intéressés à sa solution : « Les coupables de fautes légères sont-ils donc con- « damnés, après leur mort, au même éternel supplice « que les criminels les plus endurcis ? »

134 HISÏ0IRI5 MYTHIQUE DE SHATAN

Jamais peut-être, question semblable n'a suscité de discussions plus passionnées.

Un seul texte se trouve dans les livres canoniques, sur lequel on peut s'appuyer pour ne pas continuer à admettre un enfer unique pour tous : « Quiconque « aura parlé contre le fils de l'homme, il lui sera « remis ; mais si quelqu'un a parlé contre le Saintce Esprit il ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans « l'autre. » (Matt. Xll, 32).

Ce passage fait-il allusion à une rémission immédiate, à une rémission à venir ? C'est on ne peut plus diffus, aussi les Pères de l'Eglise ont-ils professé à cet égard les idées les plus variées, pour ne pas dire les plus contradictoires.

L'apôtre Paul avait dit : « Le jour du Seigneur « fera voir l'ouvrage de chacun, parce que ce jour « sera manifesté par le feu, et que le feu mettra à « l'épreuve l'ouvrage de chacun. » (1, cor. III, 13). Ce texte, pourtant bien ambigu, mais pris à la lettre, suscita dès le début du iii*^ siècle l'idée d'un enfer temporaire.

D'après ces paroles, Méthodius {if siècle) avait enseigné que tous les élus doivent passer par le feu, et que les apôtres ne peuvent s'y soustraire. Méthodius vit sa doctrine condamnée. Cette doctrine cependant fut reprise par Origène, qui soutint de plus que certains pourraient échapper à ce baptême de feu.

Après luijLactance embrouilla la question, en affirmant [Divin. Imtit., IV, 2o) que l'âme humaine

l'évolution du fantôme 13&

meurt provisoirement en même temps que le corps, pour ne ressusciter qu'à la fin des temps et être jugée seulement alors.

Plus tard, Grégoire de Nysse (iv^ siècle) enseigna que ce feu rendrait saints tous les pervers et même le diable. Ces idées furent encore condamnées. Puis Hilaire de Poitiers, Ambroise de Milan (fin du iv^ siècle), affirmèrent que seuls, les coupables de fautes légères pourraient être purifiés par le feu : tel est le début du purgatoire actuel.

Par contre, au début du y" siècle, Augustin nia formellement cette théorie [De temp. sermo 232) '■ — « Que personne ne s y trompe, il n'y a que deux « lieux pour les âmes (l'enfer et le paradis) . Pas de <c troisième lieu n'existe. Celui qui n'aura pas mérité « de régner avec le Christ, périra sans aucun doute a avec le diable. » Sa doctrine à cet égard est formelle, car il ajoute ailleurs [Ran. sœc.) : « Qu'on le sache bien, quand l'âme est séparée du corps, elle est aussitôt admise par ses mérites dans le paradis, ou précipitée pour ses péchés dans l'enfer ». Fulgence (v" siècle) professe une opinion semblable [De incarn. et gratiâ^ XIV) : « Quicoiique n'entre pas au ciel, « souffre les peines éternelles de l'enfer ».

Gésaire d'Arles (vf siècle) soutint l'opinion contraire. Gliose curieuse ! s'appuyant sur une simple hypothèse d'Augustin — dont on vient de voir l'avis formel et opposé — il transmit le dogme du purgatoire à Grégoire le Grand (fin du \f siècle) qui

contribua le plus à sa propagation ; c'est même lui qui, dans ses écrits [DiaL jjrœs.)^ a créé le mot, en appelant le feu purificateur des âmes : purgatorius ignis.

Voyons maintenant, au milieu de toutes ces idées opposées les unes aux autres, quelle fut la doctrine des conciles qui commença dès lors à se manifester pour remettre un peu d'ordre dans cette incohérence d'enseignements et d'affirmations contradictoires.

Il existe plusieurs décisions conciliaires, concernant le Purgatoire, mais parmi lesquelles deux seulement ont de Timportance.

La question de l'état des âmes outre-tombe fut agitée au concile de Ferrare (tenu en 1438, entre Grecs et Latins, puis transféré à Florence), d'abord dans des conférences particulières.

« Les latins, dit le compilateur grec des actes du « concile, tiennent que la purification des âmes se fait (( dans le siècle présent par le feu, dont elles sont « délivrées parles suffrages de l'Église, après plus ou « moins de temps, selon le nombre plus ou moins « grand de leurs péchés. Ils reconnaissent donc un « double feu, l'un éternel, l'autre temporaire, qui agit « dans la vie présente et qu'ils nomment le feu du « Purgatoire.

« Les Grecs n'admettent . de feu que dans la vie « future. Ils croient que les âmes destinées à être « punies temporairement s'en vont dans un lieu de « ténèbres où, privées de la lumière divine, leur puri- « fication s'achève par le chagrin et l'angoisse, sans « que le feu y contribue ; qu'elles en sont délivrées (( par la prière, le saint sacrifice et l'aumône. »

l'évolution du fantôme 137

Le concile, mis en demeure d'opter entre les deux systèmes, déclara qu'il existe un purgatoire où les âmes des pécheurs descendent aussitôt après leur mort (contrairement à l'avis des Grecs qui rejetaient le purgatoire à la fin des temps) ; que les âmes souffrantes peuvent être soulagées par les bonnes œuvres et les prières. Quant à la question — capitale en l'espèce — de savoir si ces âmes étaient épurées par le feu, comme le voulaient les Latins, ou simplement par la tristesse, le remords et la privation de la présence divine, comme l'affirmaient les Grecs, l'assemblée tout en décidant que les âmes doivent être diversement punies [pœnis tamen disparibiis puniendas), arrêta qu'il importait peu de décider si l'expiation se fait par la peine du feu ou par un autre genre de tourment.

Comme on voit, ce n'était là qu'une solution partielle, bâtarde, insuffisante. Aussi la question n'allaitelle pas tarder à s'imposer de nouveau.

Le ooncile de Trente, un siècle plus tard, allait être appelé à donner une nouvelle opinion qui, aujourd'hui, régit la matière. Je vais donc étudier spécialement ce point et produire les textes.

Ce concile, avant de prendre une décision définitive, affirma d'abord l'existence du Purgatoire, mais sans le définir autrement.

Le canon 30 de la cinquième session porte :

« Si quelqu'un dit qu'après la réception de la grâce « de la justification, la coulpe est tellement remise à

i38 HISTOIRE MYTHIQUE DE SHATAN

« tout pêcheur pénitent, et la condamnation à la peine « éternelle tellement effacée, qu'il ne lui reste aucune ■(( peine temporelle à subir, soit dans ce monde, soit (( dans l'autre en purgatoire, avant que l'entrée du « royaume des cieux puisse lui être ouverte, qu'il soit «. anathême ! )>

Le canon 3 de la vingt-deuxième session porte que le sacrifice de la messe peut être offert pour le soulagement des âmes souffrantes.

Enfin, la vingt-quatrième session aborda le fond •de la question. Peut-être s'attend-on à une définition sérieuse destinée à lever tous les doutes... Point!...

Au contraire, le décret doctrinal qui fut rendu à ce sujet offre un modèle de phraséologie savamment alambiquée et embarrassée qui, après lui, laisse la porte ouverte à toutes les opinions.

Au reste, voici ce décret in extenso :

« L'Église catholique, instruite par le Saint-Esprit, <(. ayant toujours enseigné, et récemment encore dans •(( ce concile œcuménique comme dans les précédents, « d'après les saintes Lettres et l'antique tradition des (( Pères, qu'il y a un Purgatoire, et que les âmes qui « y sont détenues sont soulagées par les suffrages des <( fidèles, et principalement par le sacrifice de l'autel, « si agréable à Dieu, le saint concile recommande aux « évêques d'avoir le plus grand soin que la sainte « doctrine des Pères et des Conciles soit crue, retenue, ■(( enseignée et prêchée partout aux fidèles; que Von « bannisse des instructions populaires données à un « auditoire ignorant les questions difficiles et trop

l'évolution du fantôme 139

« subtiles sur cette matière^ qui ne servent ni à édifier, (c ni à développer V esprit de piété ; que Von évite de « répandre et de débattre sur ce sujet des choses in- « certaines, et qui ont une apparence de fausseté ; « que tout ce qui tient de la curiosité ou, de la supers- « tition, ou a une teinte de basse cupidité, soit interdit « comme un objet de scandale et une pierre d'achop- « pement pour les fidèles. Les évoques tiendront aussi « la main à ce que les suffrages des fidèles vivants^ « le sacrifice de la messe, les prières, les aumônes et « les autres œuvres de piété qui ont coutume d'être « offertes pour les défunts, le soient dévotement selon <( l'institution de l'Église, et que ce qui leur est dû par « fondation testamentaire ou autrement soit acquitté, « non par manière de décharge, mais avec diligence « et exactitude, par les prêtres, les ministres de l'Église, « et autres qui y sont tenus. »

Donc, le Purgatoire est déclaré existant. Mais oii est-il? Quelles sont ses conditions, d'être? Quelles peines comporte-t-il? Néant! Ce sont là des question difficiles et trop subtiles sur cette matière...; mieux vaut éviter de répandre et débattre sur ce sujet des choses incertaines et qui ont une appa- , rence de fausseté ou bien tiennent de la curiosité ou de la superstition...

Tout ceci peut servir de base à une croyance aveugle, mais non à une foi intelligente, et j'estime, en présence de la fragilité de ces preuves, que l'on peut ne pas cesser d'être catholique tout en laissant dans le plus profond des doutes l'Enfer chrétien sous sa triple forme.

UO HISTOIRE MYTHIQUE DK SHATAN

En effet, pour résumer la question, qu'y voyonsnous?

Dans l'origine, le ScJiéol hébraïque qui n'a aucune ressemblance avec ce que nous appelons l'Enfer.

Comme transformation du Schéol en Enfer chrétien, une décision conciliaire de 547 qui ne vise que le pardon éventuel du démon, et ne prononce même pas le mot d'Enfer;

Pour l'établissement des limbes, rien que de stériles discussions sans aucun texte formel à Fappui;

Pour l'adjonction du Purgatoire, un décret concihaire qui statue sur sa réalité théorique, mais sans rien oser dire en ce qui concerne les bases réelles de cette théorie...

Alors quoi?

Et cependant, celte doctrine s'est affirmée, quelque faibles que soient ces bases; aujourd'hui, par la seule force de la tradition, elle s'est imposée, elle règne, elle domine...

Et, comme il est dans l'intimité de la conscience humaine que toute peine doit égaler toute faute; comme il répugne de plus en plus de voir damner pour l'éternité tel ou tel qui meurt après une vie dure, avec, sur la conscience, une seule faute légère, à l'égal de tel autre qui a vécu dans la prospérité grâce à des fautes, à des crimes, à des forfaits surajoutés, il arrivera un jour que l'Enfer se subdivisera en catégories de pénahtés.

A moins que...

A moins que l'Eglise, comme il est probable dans l'avenir, devant le cri de réprobation profonde qui s'élève de plus en plus de la conscience humaine en présence de cet Enfer, aussi effroyablement inique pour l'homme que bassement injurieux à la Bonté Suprême, à moins, dis-je, que rÉghse ne s'avise de peser dans les balances de sa politique terrestre la fragilité de la décision concihaire de S47, base vacillante et minuscule — oh! combien! — de tout l'édifice...

Qui sait

B. — Développement populaire

Par une fortune bizarre, les deux termes de la question qui nous occupe ont évolué, dans les temps, chacun en un milieu différent : la question de l'Enfer a été agitée presque exclusivement dans l'esprit et les conseils de l'Église — l'énigme du démon a passionné surtout l'instinct et l'âme des foules.

C'est une étrange odyssée à travers les âges, que celle de cette entité de Mystère et de Mal à laquelle les peuples ont définitivement attribué le nom de Shatan ! Sorti du néant, comme nous l'avons vu, ou plutôt de la légende mythique, le démon fut de toutes pièces créé par l'homme, de qui la lâcheté devant le mal se complaisait à faire un dieu rival de Dieu, de ce monstre jailli, dans la nuit des temps, de , sa propre imagination.

En effet, en face d'un être de force irrésistible et presque divine comme auteur du mal sur terre, l'homme était délivré sur terre de tout remords du mal. Que pouvait lui reprocher sa conscience, puisque Dieu lui-même l'avait livré aux embûches d'un monstre plus formidablement puissant que l'humanité?

Et, la commode complicité de l'homme aidant, Shatan s'affirma, Shatan grandit, Shatan devient Dieu! L'homme vola au Dieu d'En-Haut tous ses attributs, sa puissance, sa gloire, son éternité, sa bonté même, à certains points de vue, et il en exorna le Dieu d'En-Bas. On l'a dit avant moi : — « Le diable, ce sont les lambeaux de Dieu! » ce qui s'explique à merveille par cette autre définition : — « Le diable, c'est Dieu compris par le pervers ! »

Il est une remarque à faire : c'eîfet que, de même que l'Enfer, pour devenir ce que nous le connaissons, passa par trois stades différents, de même Shatan, pour arriver à revêtir son apparence actuelle, a parcouru, dans le temps, trois périodes de développement (bien que ce cycle d'évolution ne soit pas isochrone avec le cycle d'évolution infernale), caractérisées chacune par une messe noire différente qui lui correspond : — la messe vaine, — la messe sanglante — la messe stercoraire.

Je vais examiner chacune de ces trois parties du cycle démoniaque.

l'évolution du fantôme 143:

1" La messe Vaine.

Jusqu'au m" siècle, le diable demeure dans le Christianisme ce que l'avaient fait les vieilles traditions, et surtout l'enseignement de Jésus : une entité plutôt intellectuelle que physique, un être qui était par rapport au démon actuel, ce que chez les Arabes de nos jours est demeuré Eblis \ au regard du grand roi d'Israël, Schelôm : — une sorte d'adversaire, de contradicteur, doué d'une personnalité plutôt morale que matérielle.

Progressivement, à mesure que l'antique Schéol se transforme en un enfer de feu, le démon cesse de demeurer un être fuyant et incertain : il sort de l'ombre, timidement d'abord, cherchant sa voie, ne sachant presque ce qu'il va advenir de lui.

Mais à peine s'est-il produit comme Roi d'un royaume de feu, comme ennemi implacable du Roi du royaume du Ciel que, aussitôt, ce fut pour lui comme un éclatement formidable de puissance : ses serviteurs désignés mirent incontinent à ses pieds tout ce qui lui manquait pour faire de lui une personnalité presque divine : — les judéo-chrétiens, de peu de foi mais de. beaucoup de crédulité — et naïve jusqu'à la sottise — l'auréolèrent d'un nimbe légendairement lumineux en reconnaissant en lui le Shatan des vieux mythes hébraïques; le manichéisme lui apporta

* L'Ëblis arabe a beaucoup de points de similitude avec le Shalan de la Bible.

ses rites religieux, retrouvant en lui l'Ahrimane de ses origines; et les adeptes de basse sorcellerie qui, à ce moment, pullulaient^ dans l'Empire romain, et que, de temps à autre, pourchassait un édit des empereurs, se rejetèrent vers ce nouveau culte qui répondait si bien à leurs aspirations malsaines, et lui donnèrent la force matérielle, faite d'horreur mystique et d'épouvante sacrée, qui lui manquait encore.

Et, à travers les âges postérieurs, chaque nouveau surgeon de manichéisme condamné par l'ÉgUse lui devenait une source de nouvelle vigueur; et chaque édit impérial contre les mathématiciens ^ lui était un adjuvant ajouté aux- ay très; et tout ancien juif nouvellement converti lui apportait le réconfort de ses idées mythiques... — non pas en Orient où la tradition était demeurée ce que doit être toute tradition de ' cette nature, énigmatique et nébuleuse, mais dans les provinces latines de l'empire, où, par suite de la ruine de Jérusalem, foisonnaient les esclaves juifs : car l'âme juive portait en soi, avec l'indestructible souvenir d'un Yahveh sanguinaire, vengeur et, par cela même, opposé au Père de bonté prêché par le Christ, la flottante mémoire d'un Béelzébuth, d'un Sammaël, d'un Asmodée, d'un Bélial, d'un Lucifer. . .

Et les judéo-grecs apportèrent leur contingent, sous la forme d'un Pvthon ; et les Grecs donnèrent leur Pluton, un des douze consentes, un des trois

* Ainsi s'appelaient alors les adeptes de la sorcellerie.

l'évolution du fantôme 14o

dieux supérieurs; et les Nortmans, demeurés dans le sud-ouest à la suite de leurs incursions, produisirent Loke, leur génie du mal; et les Gaëls donnèrent leur Teutatès-Hésus, qui boit le sang des victimes; et tous les peuples d'invasions, Kymris, Teutons, Goths, Alamans, Saxons, Vandales, Bulgares, Longobards, Burgondes, Hérules, etc., amènent tout le Mal de leurs mythologies pour en former l'Ahrimane des temps nouveaux; et, de tous ces éléments divers, digérés et resserrés en une entité unique, est né, à la longue, le Shatan que nous connaissons aujourd'hui.

Mais ses débuts? Ils furent simples : l'Enfer venait d'être créé par le Christianisme, et par lui opposé au ciel; le Ciel avait son roi de gloire, il fallait que l'Enfer eût son prince de puissance : Shatan était là, le Shatan biblique qui se combine avec le Mauvais dont avait parlé Jésus. Mais l'Enfer prenait de l'extension : le pouvoir du démon s'en accrut. Ce pouvoir était, non pas ainsi que celui du Père des cieux, éclatant comme le soleil même, mais mystérieux, incompréhensible, souterrain en quelque sorte; donc, à ce pouvoir répondait le pouvoir étrange et dès longtemps accrédité des magiciens, nécromans, enchanteurs, empuses, fascinateurs, psychagogues et autres thaumaturges d'œuvres basses ou criminelles.

La sorcellerie existait dès longtemps en Iswara- El. Moïse Taccable de ses sanglantes pénalités; elle

florissait dans tout l'Orient : divinations, philtres, charmes, évocation mauvaise des morts, métamorphoses, se rencontrent dans le. monde grec; pour comprendre la quantité des sorciers à la grande période du monde romain, il suffit de lire l'épode V d'Horace, In Canidiam veneficam et le Lucius.

A l'époque de Tacite, leur foule était innombrable, et, comme dans tous les temps, la sorcellerie était un voile qui recouvrait le crime; c'est le philtre d'une magicienne qui fit de Caligula un fou érotomane et sanguinaire ; le mont Esquilin avait alors la même renommée que plus tard le Sabbat.

Toutefois, les sorciers n'étaient, en ce temps, que des magiciens noirs, agissant par tradition, au gré de formules qu'ils comprenaient mal et qui, néanmoins, leur donnaient parfois une réussite et, par suite, une puissance réelles; mais ils allaient au hasard, attendant l'aube de leur force et la venue de leur . dieu : en leur apportant, sur le véhicule de son enfer, le Shatan biblique rénové en gloire du mal, le Christianisme leur amena le messie attendu par eux. A ce Shatan, se joignirent toutes les divinités vaincues par l'avènement du Christ, et dès lors, tout un faisceau de forces actives se porta vers le démon qui s'en accrut d'autant.

Alors naissent les pactes compliqués, les philtres savants, les amulettes pour tout usage.., le satanisme envahit même la pensée sereine qui devait

l'évolution du fantôme 147.

guider les Pères de l'Église : après avoir créé le démon en créant l'Enfer, ils sont effrayés de leur œuvré. « Les magiciens, dit Clément d'Alexandrie, (( se font gloire d'avoir le démon pour ministre de « leur impiété et de le réduire, par leurs évocations, « à la nécessité de les servir, m Et Augustin, de son côté : « D'où vient que Thomme, souillé de tous « les vices, fait des menaces au démon pour s'en « faire servir comme par un esclave ? »

Et la sorcellerie, basée sur le démon, finit par prendre une telle créance, que le premier de nos codes, la loi salique (y" et peut-être vf siècle), renferme cet article (n° 67) : « Quiconque en appellera (( un autre sorcier ou l'accusera d'avoir porté la « chaudière au lieu où les sorciers s'assemblent, et « ne pourra le prouver, sera condamné à 2,500 dece niers d'amende. »

D'où vient cette intrusion de la sorcellerie démoniaque dans nos mœurs ? Du manichéisme, tout simplement, qui, repoussé du christianisme s'abattit sur le satanisme et en fit une religion à rebours : cette doctrine avait le double sacrifice, celui du bien et celui du mal. Les adhérents qui tenaient pour le sacrifice — et par suite la pratique — du bien refluèrent vers le Christianisme ambiant; les autres évoluèrent vers le diabolisme, et lui apportèrent le premier type de messe noire dont l'histoire fasse mention, l'office de la vaine observance, où se trouvent ritualisés l'orgueil et la sensualité.

Écoulons Jules Bois ^ dont, en ces matières, la passion a parfois fait dévier le jugement, mais qui est un scrutateur profond et un mage du verbe sty^ listique.

Cette messe, en désuétude dès le xvii" siècle, perpétue la doctrine des anciens albigeois "- ; un gnosticisme trouble y chuchote, perverti encore par le souvenir de la chaldéenne magie. Elle est célébrée en l'honneur d'un Shatan bifront, Dieu et Diable, Bien et Mal, Esprit et Matière, roi de l'avenir.

La grille du chœur cède au tâtonnement d'une main qui se glisse hors d'un vaste manteau. Des plis du noir vêlement jaillissent trois livres. L'homme les dispose avec symétrie, un à chacune des extrémités de l'autel, et le troisième au milieu, s'étayant au tabernacle.

Minuit tinte. •

Le prêtre, à la douzième vibration, s'abîme contre les marches, et son rigide corps, bras tendus, s'immobilise en croix vivante.

Préparatoire veillée qui conjurera l'occulte puissance; le vouloir maudit se condense et s'affermit en celui qui prie Satan.

Quatre heures. Les hauts cierges du chœur frétillent d'une flamme; dans la sacristie, l'ombre téméraire s'enfonce pour revêtir l'aube, l'ctole, là chasuble; le calice, qui entre ses doigts s'affuble d'un voile noir, reçoit antirituellement l'eau, puis le vin.

Maintenant, un reliquaire étincelle entre ses doigts. Trois sceaux l'occlusent, rompus sur la pierre de la

* Satanisme et Magie.

^ Issus du primitif manichéisme. -

l'évolution du fantôme 149

consécration. Voici trois têtes humaines, luisantes sous la mourante lune, mais si vieilles en leur décrépitude respectée, que l'on dirait les crânes d'anthropoïdes ou des premiers fils d'Adam.

Non, ce sont les ossements des trois rois mages ^ de Théobens, de Menser, de Saïr, fds de Job, qui avait habité près du Caucase, et disciples du prophète Balaam ; la légende les a nommés Gaspard, Melchior et Balthasar -.

« Puissants astrologues, soyez-moi propices, mar- « monne l'évocateur; il faut que vos poussières soient « éloquentes comme si les flammes de votre cœur dé- (( composé y passaient encore en inspiratoires flam- « beaux.

c( Mieux, même ! Car vos esprits attirés, mais non « plus enchaînés par ces crânes qui furent leurs pri- (( sons, ont accumulé les pensées de la Mort et de la « Sagesse d'au delà le sépulcre ! »

Sans enfant de chœur, solitaire comme un lévite d'Hécate, le dissident, arraché à l'orthodoxie souveraine, dit sa messe nocturne à voix basse, sa messe d'avant l'éveil des cloches, l'office superstitieux qui n'est pas fait pour le vulgaire Dieu conculcateur do ces foules ivres de soleil ^

. * Voiries visions de Catherine Eramôrich (Noie de J. Bois).

* [Chronique de Dexter, v» siècle. — Chronique anonyme à la suite de celles d'li)usèbe et de Marcellin, vi» siècle). Suivant la tradition, Gaspard représente la jeunesse — Balthasar, l'âge mùr — et Melchior, la vieillesse. On ne sait au juste d'où ils venaient : de Ghaldée, suivant Jérôme et GhaVcidius, de Perse selon d'autres, ou m^me d'Arabie. Leurs corps auraient été portés de bonne heure à Constanlinople, de là à Milan, et enfin, au XII» siècle, à Cologne (Dom Geillier, Eist. tom. XVI, p. 615). — Note de l'auteur.

^ Les Galharres célébraient leurs offices sans lumière [Note de ./. Bois).

Il commence à rebours par l'évangile de saint Jean, l'évangile aux révélations gnostiques, et, au lieu de s'écrier : « Et le Verbe s'est fait chair, » il affirme : « Et la Chair s'est faite Verbe », ajoutant : « Car il a « été dit que nous serons sauvés par la chair : il faut « marcher nu dans la vie, et anéantir le Mal par le Mal « en s'y abandonnant avec frénésie ^ »

Alors^ s'approchantdes crânes immobiles, prenant un peu de poussière à leur ricanement, l'officiant la répand dans le calice :

(( Béni sois-tu, dit-il, pain de la Mort, béni mille fois « plus que le pain de la vie, car tu n'as point été « moissonné par une main humaine, aucun labeur « inexorable ne t'a broyé ; c'est le Dieu mauvais seul « qui t'a porté au mouhn du cimetière, afin que tu de- (( viennes le pain de la révélation ^ »

L'hostie chrétienne se mêle à l'essence des mages.

Le prêtre mange et boit, puis, accomplissant enfin ta promesse de sa secte, il extirpe du retable sa croix, met en loques ses vêtements sous ses pieds nus, et crie :

« croix, je t'opprime en souvenir des anciens « maîtres du Temple ^

« Je t'opprime parce que tu fus l'instrument de tor- « turc de l'Eon Jésus.

« Je t'opprime parce que ton pantacle oppose une « promesse de supplice et de honte, pour qui se hausse « hors de l'humanité, répudie la condition d'esclave.

« Je t'opprime encore parce que ton règne est fini, « qu'il n'est plus nécessaire aux hommes de s'enfoncer « dans les ténèbres et la douleur, mais qu'ils doivent

' Doctrine albigeoise [Note de J. Bois).

• Doctrine manichéenne pure {Note de l'auteur). .

' Formule moderne {Note de l'auteur),

l'évolution du fantôme loi

((• ressusciter enfin pour saluer l'esprit de Manès, qui « est le Paraclet. »

Puis, regardant la pompé ecclésiastique éparsc sur les marches et les dalles :

ce Toi qui veux rappeler par les dorures et par l'am- « pleur qu'il y a des pouvoirs humains et des maîtres « hiérarchiques, toi qui cèles l'auguste nudité, seule « agréable à Dieu et à la Dame, toi qui prétends faire « croire, selon le mensonge de Pierre, le faux apôtre, « que l'exotérisme vaut mieux que l'ésotérisme, laisse <( h la chair glorieuse, — ô livrée qui n'es, malgré tes « chamarrures sur elle, que de l'ombre — sa splen- « deur et sa lumière ! »

Le long silence semble troublé par le bégaiement de l'aurore aux vitraux offensés.

Et le prêtre, de la voix cadencée et monotone des incantations :

« Vie, écoute !... Mort, parle !...

« Têtes puissantes qui fûtes l'Orient saluant l'Etoile « d'Occident, Jésus, annonciateur de Manès ;

« Toi d'abord, Gaspard, ô très cruel, toi qui apportas « de l'or à nos pauvretés, livre-moi la sagesse de « l'Avenir, apporte-moi le métal précieux du Conseil!

« Toi aussi, Melchior, vieillard orgueilleux, longue « barbe semblable à la pâle lune, toi qui offris l'en- « cens à l'humilité, exalte ma sécheresse, fouaille ma « lâcheté, enivre ma défaillance !

« Toi enfin, Balthasar, toi plus proche de moi, ô « luxurieux ! tu aimas la reine de Saba jusqu'à en « mourir ; aux pieds de la pureté, tu répandis la myr- « rhe ; effréné la passion toute-puissante en mes sens « rajeunis ; marie-moi avec le Vertige, afin que je sois « inspiré sinon par la Grâce, au moins par l'irrésis- « tible Désir.

« Chacun des trois livres est en face d'un des trois « crânes : que les crânes, aussi morts que les livres, « m'expliquent la Vie !

a Ma main, guidée }3ar vos fantômes, en feuilletant (( ces pages éteintes, découvrira en trois versets les « trois flambeaux de mon avenir. »

Et la main du prêtre, conduite par de mystérieux effluves, fend chaque livre après avoir baisé d'une lèvre en fièvre le maxillaire édenté du mage initiateur.

; Le parchemin, bordé de lacs de soie alternativement verts et jaunes formant sur la tranche latérale du rouleau une 'longue touffe multicolore, s'ouvre ici ou là, car chaque lac correspond à des passages et à des figures symboliques...

2° La messe sanglante.

Mais cet Office de Vaine Observance était trop .élevé encore : il portait la marque certaine d'un cheminement de ridée du principe mauvais parallèle à la marche de l'Idée Chrétienne. Dans la progression du temps, il va se scinder en deux parties distinctes : la messe elle-même qui s'adressera à Fésotérisme des intellectuels, mais alors ne se contentera plus de vagues symboles de mort, exigera du sang fluide, vivant, — et le sabbat qui livrera son grossier exotérisme aux foules crucifiées de douleurs et avides d'abjection.

Deux motifs allaient amener cette évolution dans le culte et la croyance sataniques :

l'évolution du fantôme 133-

La femme, d'abordj qui aux premiers temps de l'Eglise s'approchant des autels, en fut ensuite écartée et voulut, elle aussi, avoir son Dieu dont elle fut d'abord la prêtresse, puis Fautel vivant et l'hostie, et créa la messe noire, célébrée jusqu'au xvf siècle sur ses reins, et plus tard sur son ventre \

Et ensuite l'épouvantable série de fléaux qui tortura le Moyen Age, et fit de cette période des temps le plus sombre pandémonium de douleurs qui ait jamais hurlé ses souffrances à travers les claironnements de l'Histoire. De la grande invasion de 406 à la fin de la guerre de Cent ans, les annales de l'Europe ne présentent qu'une longue série de massacres^ de désastres, de pestes, de famines et de fléaux de toutes sortes et de toute durée, qui rejeta les populations, surtout dans les campagnes, presque à l'état sauvage.

On savait bien, certes, qu'il existe un Dieu d'amour et de bonté, mais quoi î c'était une théorie, et, dans la pratique journalière de la vie, les paysans et le bas peuple des villes vivant de racines, taillés par la féodalité, pillés par les routiers, réduits en certaines périodes ' entières à se nourrir de cadavres déterrés ou même de tuerie humaine, songèrent que le Dieu

* J'examine ailleurs ce rôle de la femme dans le développement du satanisme à travers les âges. Je ne puis en ces pages étudier que l'ensemble du mouvement, et prie le lecteur curieux d'en approfondir les causes et l'évolution de se reporter à mon Quvrage Le Tehiaire marfique de Skalan : Bnvoûlement, Incubât,. Vampirisme (1 vol. in-8, chez H. Daragon, éditeur, Paris. — SoKs pi'essé).

i54 HISTOIRE MYTHIQUE DE SHM'AN

du ciel les repoussait — et ils portèrent leurs hommages au Dieu de l'enfer.

De cette époque date réellement la puissance de Shatan.

La messe vaine, nalurcUement interdite par FÉglise, et à sa suite par l'autorité séculière, se réfugia en des endroits écartés, au fond des landes, sous le dôme épais des forêts, dans les cavernes ignorées, et là, devant un petit nombre de fidèles, elle perpétua ses rites.

Mais là aussi, elle rencontra les derniers vestiges du paganisme expirant, dont les prêtres offraient toujours, dans le secret de leurs retraites, à leurs divinités proscrites, le sang des victimes et parfois des victimes humaines. Peu à peu un fusionnement s'opéra entre les deux cultes également exilés et honnis : les mystères païens communiquèrent au satanisme naissant leur mode d'affiliation et leurs sacrifices sanglants, et dans les famines incessantes de ces temps, la foule se rua vers ces messes étranges après lesquelles on trouvait à manger les restes des victimes, de créatures humaines, trop souvent — (n'oublions pas que, dans les rituels du mal et dans les noires eucologies, le sang de chevreau yeui toujours dire le sang d'un enfant), — et le sabbat naquit, forme nouvelle du satanisme cérémoniel.

Un autre motif, politique celui-là, donna dans ces temps le véritable essor au sabbat. Pour les malheureux qui s'y rendaient, le sabbat était la fête succé-

l'évolution DU FANTÔME 155

dant au rude labeur de la semaine, c'était la ronde échevelée succédant au désespoir; mais sous cette apparence folle naquit bientôt un but sérieux. Si la femme se donnait à Shatan, reniant le Dieu de qui elle n'avait reçu que misères et privations, l'homme entrevoyait autre chose qu'un plaisir passager et brutal : au sabbat, il avait à ses côtés des êtres misérables comme lui, mécontents, fous de rage et de désespoir, et, de ces fêtes démoniaques sortit plus d'une de ces révoltes terribles qui éclatèrent vers le xif siècle : — les Jacques, les Bagaudes et autres Bons-hommes sortaient du sabbat.

Il y avait donc dans ces fêtes deux parties distinctes, l'une de joie extérieure, l'autre de colère concentrée : — les prêtres y voyaient Shatan se redressant contre Dieu — la société n'y voyait pas la révolte qui couvait : à dix siècles d'avance, le Sabbat préludait aux clubs révolutionnaires.

Car c'était bien la haine contre l'ordre politique du temps qui y amenait tous ces désespérés — et c'est ce qui donna tant d'ampleur au sabbat et tant de force à Shatan. Dieu avait prodigué aux uns la richesse €t l'abondance, condamnant les autres à la faim et à la misère; pour punir Dieu de son injustice, le peuple le reniait, portant ses hommages et ses adorations à son éternel ennemi, Shatan. C'était plutôt une protestation, non un acte de foi. Le prêtre était conspué, le pouvoir honni. En face du roi, de la noblesse, du clergé, il y avait une multitude livide et

meurtrie qui, la nuit, dans les bois, montrait le poing au ciel, jetant une menace avec un blasphème.

Je n'entrerai pas ici dans le détail de ce qui se passait en ces assemblées, des hommages au Maître, du festin dont la nappe était dorée, mais dont les mets ne comportaient pas de sel, des hymnes qu'on y chantait, de la consécration des enfants, des danses, etc. Ce sont là choses que Ton trouvera dans le premier venu des ouvrages relatifs à telles matières. : Je noterai seulement une particularité : c'est que l'on y paraît avoir célébré des messes ordinaires ne différant de celles de l'Éghse que par un point : au lieu de dire les paroles de la consécration, on répétait trois fois le nom de Béelzébub sur une hostie noire que l'on mâchait ensuite pour l'avaler \ Plusieurs prêtres, notamment Aupelit, de Fossas en Limousin, ont été brûlés pour avoir célébré cette messe.

Il ne faut pas croire que le sabbat demeura localisé dans les campagnes : la détresse des temps était alors si profonde que les villes se laissèrent entraîner à cet acte de protestation ; ce fut d'abord le menu peuple qui donna l'exemple, puis, comme un abcès qui fuse, le satanisme gagna de proche en proche ; la bourgeoisie se rendit au sabbat, entraînant à sa suite la noblesse des provinces qui, tout d'abord, n'y alla que par curiosité, pour voir. Mais quand on entendit les prédicants noirs affirmer que le Dieu d'En

' Delancre, Incred. et mécr, des sorciers, p. 506.

l'évolution du fantôme 157

Bas était plus puissant que le Dieu d'En Haut, qu'en ce monde il donnerait de l'or à ses fidèles, et dans l'autre un bonheur que ne pouvait plus leur assurer une divinité menteuse et banqueroutière, quand on regarda sur la terre où l'humanité se débattait dans une orgie de fléaux, alors on se dit que les prédicants noirs avaient raison. Et l'on fit hommage au diable. Et la puissance de Shatan s'accrut, indéfiniment. Et le Mauvais régna son règne. La messe noire de Manès, jadis expulsée des cités et des châteaux, envahit de nouveau les cités et les châteaux — non plus comme office de vaine observance, mais comme office de sang et comme messe de carnage rituel.

La messe vaine, cependant se perpétuait, mais presque exclusivement chez les Templiers; après eux elle languit encore quelques siècles, puis ne tarda pas à disparaître sous le flot montant de la messe de sang. Et c'est alors que les souterrains de Ghamptocé, de Machecoul et de Tiffauges vomissent au grand jour d'une enquête judiciaire plus de deux cents cadavres d'enfants égorgés, et que pour des crimes effroyablement sataniques, un des plus braves compagnons de Jeanne d'Arc, un des plus hauts barons de France, Gilles de Retz, seigneur de Laval, es,t Condamné au dernier des supplices.

Mais la lèpre infernale s'étend, s'étend toujours^;

* Pour comprendre l'importance capitale acquise par le diable

vers la fin du Moyen Age, il suffit de lire le théâtre de .l'époque. ,

Il n'est presque aucun Mystère de ce temps" où le démon ne

iS8 HISTOIRE MYTHIQUE DE SHATAN

après s^être insinuée dans les infamies des cités, après avoir fait siens les vices des châteaux, elle s'épa-

joue un rôle généralement prépondérant, car il n'y manifeste aucune autre crainte que celle de Dieu, ou pour parler plus exactement, de Jésus-Christ.

« ... l'ai vu au désert entrer « Ne sais quel homme que ie crains « Plus que tous les aullres humains ; « Devant lequel de peur ie tremble.

« Nous ne pouvons durer ensemble :

« Jamais ie n'en vis de semblable « Et crois qu'en enfer n'y a dyable tt Qiù en sût venir au dessus.

Le Mystère de la Passion, dont fextraîs ce passage, nous donne la physionomie populaire de Shatan à cette^ époqne :

« Dyables d'enfer, horribles et cornus

« Gros et menus, ors regards basiliques,

« Infâmes chiens, qu'estes-vous devenus ?

« Saillez tous nudz, vieulz, ieunes et chanus,

« Bossus, tortus, serpens dyabolicques,

*t Aspidicques, rebelles tyrannicques,

« Vos pratiques de jour en jour perdez !

« Traîtres, larrons d'enfer, sortez, vuidez l

« Parles-tu point, Sathan accusateur,

(( Persécuteur de tout humain lignaige ?

« Toi, Bélial, nostre grand Procureur,

« Faulx, rapineur, infâme, détracteur,

« Et inventeur de larcin et pillaige,

« Dyables d'enfer, à vous ie me complains ;

« Ton courage canin rempli de rage

« De Gerbérus, traistre chien à trois testes,

« Tes apprestes fais de mauvaise sorte,

« Esperitz dampnéz, désraisonnables bestes,

« Plains de déceptes, infâmes deshonnestes,

« Faites vos questes ; saillez hors de vos portes,

« Grandes cohortes de nos dyablesses sortes,

« Droictes et fortes avecques vous traisnez ;

« Venez à moy, mauldis esperitz dampnés 1

« Que te fault-il, mastin irraisonnable ?

« Abhominable, puant, villain, infaict,

« Pansa, goulu, espèrit insaciable,

« Incrépable, infâme dampné dyable,

« Villenable, quesse que talen [l'on t'a] fait?

« Par toy avons encontre Dieu forfaict

« Dont souffrons maulx plus qu'on ne sçauroit dire..,

« Ordé trongno, sac plein de pourriture,

nouit enfin à la cour : Charles IX sur son lit de mort, se fait dire une messe de sang pour savoir si, dans

« Ta matière est de nous tourmenter;

« Grapaux, aspitz te fault pour nourriture,

« Car ta cure est que tousiours procure

« Ta pasture pour humains espanter [épouvanter].

■ Dans ce théâtre du moyen âge, le diable prend eii quelque sorte la figure du « Deus ex Machina » de l'antiquité. Il est même un certain nomiîre de mystères dont il est le principal acteur. Parmi ces derniers, je citerai :

— Le Procez m déable, un des rares exemples du mystère juridique que nous possédions [xiy^ siècle), et dont l'auteur est le jurisconsulte Bartole.

— Le Miracle dk nostre-dame, d'ung enfant qui fu donné au UYABLE QUAND IL FU ENGENDRÉ (xiv slècle, auteur ignoré, mscrit 7208, 4, A, fonds de Gange, de la Bibl. nat.), où se remarque particulièrement l'opposition entre la Vierge et Shatan.

fl Puissant Vierge, vueilliez m'aidier, « Roine des cieulx souveraine, « Vers ce dyable qui me maine.

« Dame, me vueilliez guaranlir !

— Dialogue ENTRE Dieu, l'homme et le dyable (xv siècle; attribué par l'abbé Lebœuf à Jehan Michel.'— V. mscrit 880/ de St- Victor).

— Moralité NOUVELLE de Mundus, Caro etDemonia; en l.aquelle verrez les durs assaults et tentation qu'ils font au chevalier Ghrestien; et comme, par conseil de son bon esperit avec la GRACE DE Dieu, les vaincra, et a la fin aura le foyaume du paradis, (xv siècle; auteur inconnu; V. Histoire du Théâtre français, par les frères Parfait, t. III, p. 106, seq.).

— Le Livre de la Déablerie de maistre Eloy d'Amernal, yui TRAicïE comment sathan faict démonstrance a Lucifer de tous les

MAULX que les mondains FONT SELON LEURS ÉTATZ, . VACATIONS ET MESTIERS ; ET COMMENT IL LES TIRE A DAMPNATION (xVl» Siècle). Cet

ouvrage ne comporte pas d'autres personnages que des démons. C'est \h que se trouve ce naïf récit de la tentation :

« le prins la forme d'un serpent, « Et la [la femmej temptai, s'on ne te pent, « A telles enseignes, que la folle « Adiousta foy à ma parolle ■ « Et présenta 'à son mary

« Le fruit dont il fust puis rnarry

« Quant il congnoust son grant trespas. »

r Au-delà, la Saint-Barihélemy ne lui sera pas imputée à crime.

Jean Bodin, bien placé pour savoir, puisqu'il vécut dans l'intimité d'Henri III, raconte cet effroyable drame tout au long; il nous montre l'enfant de mœurs pures et de visage angélique, victime désignée à son insu, préparé à sa première communion, puis, une nuit, introduit dans la chambre où agonisait le royal malade. Sur un autel que dominait l'image de Shatan foulant aux pieds la croix, mi prêtre renégat consacre deux hosties, l'une blanche,

Les « pièces à diables » étaient si nombreuses à cette époque ciu'on les divisait en petite ou grande diablerie, suivant qu'elles comportaient moins ou plus de quatre démons comme personnages. Et, ce qui montre bien l'intensité de telle croyance superstitieuse en cette époque, c'est que cette division a donné lieu à une locution, familière encore de nos jours : faire le diable à quatre.

D'autre part, Rabelais (IV, 13) nous indique comment étalent vêtus les acteurs des diableries :

« Ses diables estoyent tous capparassonnez de peaulx de « loups, de veaulx et de béliers, passementées de testes de ft moutons, de cornes de bœufz et de grandz hauctz [crocs] de « cuisine, ceinctz de grosses courroies, èsquelles pendoyenl « grosses cymbales de vaches, et sonnettes de muletz à bruit « horrificque. Tenoyent en mains aulcuns basions noirs pleins « de fusées, autres portoyent longs tizons allumez, sus lesquelz « à chascun carrefour iectoyent plenes poignées de parasine « (poix, résine) en pouldre, dont sortoyt feu et fumée terrible. »

On voit, par tous ces extraits quel rôle prépondérant en était arrivé à jouer Shatan k la fin du Moyen Age.

Fût-ce un bien ? fût-ce un mal "?

Il est certain, en tous cas, que dans ces temps où dominait la seule loi du plus fort, si Shatan était un sujet d'universelle terreur, cette terreur eut du moins son utile contrepartie : si l'épouvante du démon n'eût alors existé, on se demande à quelles abominations eût abouti l'homme, en cette période pourtant si féconde en forfaits de toute sorte !

Au Moyen Age, le diable fut le gendarme de la société.

l'évolution du fantôme 161

l'autre noire ; l'entant communie avec l'hostie blanche, est aussitôt décapité, et sa tète placée sur l'hosiie noire émet, dans un terrifiant rictus, quelques sons où Ton croit distinguer les mots Vim patioi\ sans que personne ait jamais su exactement à quelle question répondaient ces termes.

Dès lors, la messe noire est installée au sommet de la hiérarchie sociale. L'évêque Gilles Lefranc la célèbre, et Davot, et Mariette, et Lesage, complice de la Voisin. Mais cette messe noire se satanise de plus en plus : au sang, elle a dès longtemps joint le sadisme avant la venue du « divin marquis » : la femme y prend part non comme officiante, mais comme s^^mbole de vie, comme autel de chair, et comme hostie de sexe. C'est sur ses reins d'abord et plus tard sur son ventre que se fait la consécration, que s'égorge la victime dans un divin ruissellement de meurtre, de sacrilège, de rut et d'abomination rituelle...

A quelle époque a pris naissance ce cérémonial monstrueux? On ne sait; on le trouve tout établi vers le xvf siècle ; au siècle suivant, on voit les dames de la cour s'y ruer — les plus grandes entre les plus grandes : la marquise d'Argenson, les duchesses de Bouillon, de Saint-Pont, de Luxembourg, de Vendôme... que sais-je! Mais la messe noire la plus colossalement abominable qu'aient vue ces jours, c'est celle que célébra l'abbé Guibourg — un prêtre renégat — sur le ventre de la Montespan

convoitant le diadème royal, pour obtenir la pâte conjitraioire « mélange effroyable de sang, de frag- « ments d'hostie et de boue criminelle, os d'enfants « broyés, cendres sans baptême, où, pour grandir la « royale concupiscence, s'ajoute du rut masculin et « féminin, du sang mensuel et de la farine — innom- « mable potion ! » (Jules Bois) .

Et ce sacrifice de férocité démente se perpétue comme il a été dit pour la messe de Charles IX, sinon que d'ordinaire c'est un petit enfantelet — le chevreau des noirs rituels — qui sert de victime, qui est consacré — égorgé — ■ pour mêler son sang à l'affreux et ordurier mélange dont je viens de parler. . . le prêtre boit et fait communier l'autel vivant que , dans l'orgie d'un sacerdoce monstrueusement enragé, il secoue d'une étreinte sacrilège, satanique, sadique... Le drame alors s'agite dans les trois mondes : sur la terre, au ciel et dans l'enfer !

Ainsi donc, la messe noire en haut, le sabbat en bas !... Shatan est Dieu !

Mais les classés movennes de la société ?. . . Shatan est partout, vous dis-je, et les classes moyennes de la société, comme les plus hautes, comme les plus basses, sont soumises à Shatan... folie diabohque ! universelle démonomanie ! Possession au sommet, possession au milieu, possession en bas, possession générale ! Des communautés, des villes entières sont possédées. Les exorcistes sont las de prononcer les formules conjuratoires, et lesbourreaux d'allumer leurs bûchers. Sous

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Charles IX seulement, en France, trente mille sorciers sont brûlés : J. Bodin, Delancre, Del Rio, Boguet et autres démonographes publient leurs manuels judiciaires, et le juge Remigius, navré qu'on ne veuille pas croire tout le monde sorcier, se dénonce lui-même et meurt sur le bûcher.

Mais, par la suite des siècles, tout s'est perfectionné ; seuls, les petites gens, le bas peuple des campagnes, vont corporellement au sabbat, au risque d'y trouver un bûcher plus réel que les flammes de l'enfer ; pour les autres, la sorcellerie s'est ingéniée, elle a dérobé aux mages blancs quelques-uns de leurs secrets, et les adeptes qui veulent laisser leur corps chez eux et n'être transportés au sabbat qu'en esprit, mais avec toutes les sensations delà réalité, s^oignent d'un onguent ou absorbent un électuaire composés suivant des données précises et savamment compliquées que ne désavouerait pas la pharmacopée moderne.

Le hasard de mes lectures m'a fait retrouver l'une et l'autre formule, je les donne ici par curiosité :

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