‹ Histoire mythique de Shatan [microform]Chapitre 16 sur 22 · X. DE Maistre · texte numérisé non relu

X. DE Maistre

LE SHATAN ÉVANGÉLIQUE

Il n'entre ni dans ma pensée ni dans le plan de ce travail de rechercher si Jésus fut « Fils de Dieu » dans l'acception théologique du terme, ou bien un prophète, ou bien un inspiré, ou simplement — ce qui renferme en soi tous les termes précédents — un homme mortel, mais ayant aimé tous ses frères en humanité jusqu'à sacrifier sa vie à ce qu'il croyait être pour eux la « Bonne Nouvelle ». Il importe peu, au point de vue de cette étude, que l'on considère sa personnalité sous tel ou tel aspect : ce' qui m'offre de l'intérêt, c'est de savoir quelle portée avaient dans sa bouche les termes de démon et à! enfer. Et comme, trop souvent dans la suite, on s'est appuyé sur les paroles de cet Etre de sublime bonté pour donner droit de cité à l'effroyable mythe de Shatan, et à la légende impitoyable de l'Enfer, je vais plus encore que précédemment scruter avec soin les textes et les produire au jour.

11 me serait facile, à ce propos, de soutenir que nos évangiles canoniques n'ont pu rapporter les dis-

cours textuels de Jésus, n'ayant été écrits au plus tôt dans leur forme actuelle qu'environ un demi-siècle après sa mort^, et étant, pour ce fait, sujets à suspicion de la part des Pères de l'Eglise tels que Jérôme, Epiphane, Irénée, Théodoret, Origène, Ambroise, Clément d'Alexandrie et autres, dont aucun ne les cite. Mais comme c'est sur ces mêmes évangiles que l'on se base pour établir l'existence de l'enfer et du démon, je les accepterai tels quels, admettant que leur texte est la parole même du Maître, recueillie dans toute sa sincérité, au moment précis où elle vient d'être prononcée.

Jésus a-t-il parlé, dans son enseignement, de l'enfer et du démon? Oui, indubitablement. Mais en a-t-il fait l'objet de son enseignement ? Pas le moins du monde .Or, tout est là ! ,

Il en a parlé... S'adressait-il aux docteurs, aux princes des prêtres ou du monde? Non, sa parole était pour les simples, les âmes naïves du peuple, les petits enfants... A tous ces humbles, il tenait le langage simple, ingénu et même enfantin qui plaît aux petits ; il entrait dans leurs idées, bonnement, familièrement. Or la foule croyait à un vague enfer, à .un Shatan qui perd les hommes : cela portait-il ombrage à son enseignement moral? Pas le moins du monde. Donc, en utilisant leur idée pour se faire

* Voir à cet égard les profondément, savantes critiques de d'Eichtlial, D.-F. .Strauss, G. Tiscliendorf, etc., auxquelles je renvoie le lecteur plutôt que d'entrer dans une discussion à côté de raonsujet.

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bien comprendre de ses auditeurs, il les entretenait d'un enfer imprécis — toujours le Schéol de leurs pères — d'un Être de malice ou d'un Roi du Mal non moins équivoque, et l'on peut affirmer hautement que ces deux points demeurèrent après lui ce qu'ils étaient avant : des mythes obscurs et nébuleux, sans aucune consistance, sans aucune certitude.

Il leur en parlait par accommodation.

Qu'est-ce que V accommodation ?

L'accommodation est nécessaire à renseignement. Le maître doit avoir un point de départ commun avec son disciple : il faut qu'il procède du connu à l'inconnu, il faut qu'il s'abaisse pour pouvoir s'élever. Et comme, dans l'esprit du disciple, le vrai et le faux sont mêlés, il doit rattacher son enseignement à la vérité pour la dégager peu à peu de l'erreur : c'est ainsi que l'homme se fait enfant pour instruire l'enfant, il lui enseigne la vérité sous la forme qui convient à son âge. Jésus ne voulait pas communiquer sa doctrine comme une tradition morte ; il voulait imprimer à l'esprit une impulsion qui l'amenât peu à peu à la possession d'un enseignement supérieur : c'est pourquoi il lui a fallu s'accommoder au point de vue de l'homme, pour l'amener à la conscience de la vérité — ■ et la parabole, dont il usa si souvent, n'est en somme qu'une sorte d'accommodation.

D'autre part, n'ayant pour but que d'enseigner la . vérité religieuse, il ne pouvait pas s'attacher à com-

battre les erreurs d'expressions courantes qui ne concernaient en rien, selon lui, le « royaume divin », Ainsi, quand il a dû emplo^'^er certaines locutions consacrées par le langage ordinaire, il a pu le faire sans se croire obligé de réfuter les idées fausses qu'autour de lui l'on attachait à ces expressions : par exemple, lorsqu'il désigne les maladies comme étant des Esprits malins et des Démons, ou bien lorsqu'il parle du Schéol où sont les pleurs et les grincements de dents. Il est absolument illogique de voir dans cette façon de s'exprimer une expresse confirmation de l'opinion ayant cours, à cette époque et dans ce milieu, sur la nature des maladies ou sur l'existence du Tartare (Cf. II, Pierre II, 4) K

Mais entrons au fond de la question.

Oui ou non, la doctrine touchant Shatan fait-elle partie de l'enseignement de Jésus, ou bien n'est-elle, de sa part, qu'une accommodation formelle aux idées communément reçues de son temps ?

Bien des discussions ont été engagées à ce sujet.

Ces discussions me paraissent on ne peut mieux résumées dans les lignes suivantes, dues à A. Néander ' :

' Quand, de nos jours, nous entendons une nourrice menacer de Croquemitaine un enfant turbulent, cela signifie-t-il fatalement qu'elle-même croit à Croquemitaine ?

-Vie de Jésus, traduction P. Goy, vol. I, p. 207, note. — La seconde partie du xix» siècle fut féconde en écrits de toutes sortes sur la vie humaine du Christ et sur les évangiles. De nombreux critiques, armés de science ou de foi, descendirent dans l'arène : J. Salvador, P. Laroque, E. Renan, l'abbé Michon,

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« S'il était prouvé que la doctrine touchant Satan « ne fait point partie de l'enseignement de Jésus, et « qu'elle n'est, dans la bouche du Seigneur, qu'une « accommodation formelle aux idées reçues, la ques- « tion qui nous occupe serait immédiatement résolue. « // est certain que, dans beaucoup de passages des « évangiles, le sens permet parfaitement de consi- « dérer Satan comme une simple personnification « de ridée du mal. Nous serions donc disposés à ne « voir dans cette expression qu'une figure adoptée « par Jésus-Christ parce quelle est la forme popu- <x laire d'une idée vraie ; nous y serions disposés (( si quelque chose nous montrait d'ailleurs que Jésus « n'a point voulu consacrer la doctrine du mal telle « que cette expression la renferme... — Mais... « nulle part, dans ses entretiens avec ses disciples, « nous ne trouvons la preuve qu'il ait exphqué Tori-

Pierre-Victor, J. Soury, Morln, G. d'Eichthal, Peyrat, Kirchen, Rainée, et bien d'autres, ont apporté leur pierre à l'édifice commun. Parmi ces lutteurs de l'Idée, un surtout, D.-F. Strauss s'est l'ait remarquer en Allemagne, par ses deux « Vie de Jésus », l'une et l'autre, profondément pensées et supérieurement réalisées. Il a suscité aussitôt un contradicteur en la personne de son compatriote A. Néander, que j'ai eu l'occasion de qualifier ailleurs [Ecrits apocryphes des premiers siècles du Christianisme] d'exégète « résolument fidèle ». En effet le système de Néander consiste à abandonner tout ce qui, dans la vie du Christ telle qu'elle est rapportée par les évangiles, n'est pas absolument défendable, pour maintenir le reste avec plus d'énergie. Or le seul fait qu'il consacre une simple note, légèrement embarrassée, à la question de la doctrine de Jésus au sujet de Shatan, suffit pour montrer qu'il ne considère pas ce point comme sérieusement inexpugnable. 11 donne toutefois une raison en faveur de sa thèse ; mais cette raison, comme on va le voir, n'en est pas une pour qui veut aller au fond des choses.

« gine du mal autrement que par la chute d'une, in- « telligence supérieure... »

Il y a là une pétition de principe : l'auteur considère comme prouvé précisément le point en litige. Jésus, dans son enseignement, a pris la locution courante (Sliatan ou le démon) pour symboliser le mal : est-ce à dire qu'il acceptait la théorie qui en découlait pour les esprits cultivés ? Point du tout, puisqu'il s'adressait toujours à la fruste intelligence des foules. Dès lors, à quoi bon développer, devant un auditoire peu éclairé, de hautes considérations théoriques et métaphysiques sur l'origine du mal dans l'humanité ? 11 ne s'occupait que du fait : « Le mal existe ! » sans remonter à la source du mal, et il en déduisait une leçon de morale pratique : « Pour tuer le mal, aimez-vous les uns les autres. »

Pour ma part je me figure difficilement un curé de campagne développant, devant de grossières intelligences, des idées spéculatives sur le problème du mal. Par qui serait-il compris ?

En tout cas, pour faire de Shatan, dans la bouche de Jésus, l'auteur du mal, Néander ne trouve à s'appuyer que sur un bien vague passage de Jean^ qui, d'après lui, constituerait au démon une réalité bien

' Jean VIII, 44. « Vous êtes les enfants du diable et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été homicide dès le commencement^ et il n'a point demeuré dans la vérité, parce que la vérité n'est point en lui. Lorsqu'il dit des mensonges, il dit ce qu'il trouve dans lui-même, car il est menteur et père du mensonge. »

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déterminée. On peut juger, par le texte, si cette conclusion est exacte.

Mais il y a plus.

Le théologien allemand dit qu' « il serait disposé à « ne voir dans Shatan qu'une figure populaire em- « ployée par le langage du Christ, s'il ne remarquait (( que, nulle part, Jésus ait expliqué l'origine du « mal autrement que par la chute d'une intelligence « supérieure... »

Ici, l'erreur est grossière et flagrante. Il est en effet tel passage des évangiles (Marc, VII, 21-23. Matt.j XV, 18-20) où le Christ affirme, en termes exprès et positifs, que la source du mal est dans l'homme lui-même, dans son cœur, dans ses passions, dans sa méchanceté propre : « C'est du dedans, du cœur (( des hommes, dit-il très nettement et sans amba- « ges, que sortent les mauvaises pensées, les adul- « tères, les fornications, les homicides, les larcins, « l'avarice, les méchancetés, la fourberie, la dissolu- « tion, Foeil maUn, les médisances, l'orgueil, la folie : « tous ces maux sortent de l'intérieur de l'homme et « souillent l'homme !»

Que devient après cela Shatan pris comme cause extérieure du mal ? Jésus, en parlant de Shatan et du Schéol, n'a donc fait qu'employer les idées courantes à son époque et dans son milieu.

Au reste, mieux que toutes les affirmations, les textes vont parler. Ils sont réellement en si petit nombre que le lecteur me pardonnera de lui mettre

SOUS les yeux, in extenso, toutes les pièces de ce procès.

I. « Tout royaume divisé contre lui-même sera ruiné » dit Jésus aux Pharisiens qui l'accusaient de chasser les démons par Béelzebub ; « si donc Satan (ou Béel- (c zebub) chasse Satan, comment son royaume sub- « sistera-t-il ? » (Math., XII, 26. — Cf. Marc, III, 23. Luc XI, 18).

II. « Ceux qui sont marqués par ce qui tombe le long « du chemin, et que mangent les oiseaux (dans la (c parabole des semences) sont ceux qui n'ont pas « plutôt entendu la bonne parole que Satan vient et « enlève cette parole... » (Marc, IV, 15. ■. — Cf. Luc, « VIII, 12) ;

III. « Pourquoi donc ne fallait-il pas guérir, un jour « de Sabbat, cette fdle d'Abraham que Satan avait « tenue liée pendant dix-huit ans ? » (Luc, XIII, 16).

IV. (c Simon, Satan vous a demandés tous pour vous c( cribler comme on crible le froment; mais j'ai prié « pour vous... » (Luc, XXII, 31).

V. A ses disciples qui lui annoncent avec joie que les démons même (les maladies) leur sont assujettis, Jésus répond :(( Je voyais Satan tomber du ciel comme « un éclair. » (Luc X, 18).

VI. [S'adressant au disciple Pierre] : « Retire-toi de « moi, Satan, qui n'as point de goût pour les choses «de Dieu!...» (Math., XVI, 28).

VII. « L'ennemi qui sème l'ivraie parmi le bon grain « (parabole de l'ivraie semée dans le champ) c'est le «diable. » (Math., XIII, 39).

VIII. « Je vous ai choisis au nombre de douze ; mais « l'un de vous est un démon. » (Jean, VI, 7).

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