PROLÉGOMÈNES
« son pouvoir et sa malice, .subordonnés à la vo- « lonté de Dieu, auront plus d'étendue au temps « de r Antéchrist qiià présent; qu'il est comme lié « dans r enfer, dont le feu est préparé pour lui et « les siens ; enfin, qiCil doit être jugé au dernier « jour. ».
Telle définition, quoique très complète en ses attributions et résiliant de façon parfaite les idées généralement réptandues au sujet de Shatan, est absolument nulle quant à ses origines.
Et je supplie le lecteur de bonne foi, avant de me jeter la pie?re pour ce que je vais avoir à dire, de faire un retour- sur lui-même et de se rendre compte s'il a, dès ses premières années ou depuis lors, connu Shatan autrement que dans ses manifestations, — mais jamais dans ses origines !
Je me vois donc forcé, à cet égard, d'aborder la légende, afin de combler tel vide ; mais que le lecteur se tranquillise si le terrain lui parait mouvant : il m est en la volonté de ne la jamais utiliser qu'à titre d'historien, c'est-à-dire en produisant mes auteurs. Il est certain que cette façon d'agir alourdira le discours par des citations de textes, mais elle allégera ma responsabilité morale, en mettant chacun à même de recourir directement aux sources où j'ai piiisé.
11 n'est pas une grande fondation qui ne repose sur une légende ; le seul coupable, c'est l'iiumanité qui veut ôtre trompée.
E, Renan
L'opinion universellement reçue est que les démons furent, dans le principe, des anges déchus : c'est donc de ce côté qu'il nous faut rechercher l'origine de Shatan : je vais, en conséquence, donner quelques coups de sonde dans le « Mystère antérieur ».
A quelle époque furent créés les anges ?
Origène affirme [liomil. I, in gènes.) avec d'autres auteurs sacrés, que ce fut dès le commencement, et qu'ils sont compris dans le Ciel qui date du premier jour biblique \ D'autres {Aug. l. I, de Genesi ad
^ Il est bien entendu que je prends ici le mot « jour » dans son acception scripturale et non suivant la donnée de certains complaisants commentateurs qui lui ont attribué une durée soidisant géologique, en réalité arbitraire, de 10 000, 20 000 ans et plus. Il est hors de doute, et aucun hébraïsant ne me contradira, que le terme employé par la Bible IVM (avec la notation massorétique : lum) ne peut avoir le sens d'épogiie indéterminée, à moins d'être accompagné d'un correctif. Ce terme employé seul ne comporte que la signification d'une durée de vingt-quatre heures, ce qui résulte amplement du texte biblique (Gen. II, 3) : « Dieu bénit le septième jour (qui correspond au schabat judaïque et par suite à notre sa:meài). et le sanctifia. » Il ne saurait être ici question d'une durée vague de 20 000 ou 25 000 ans.
Litt. IX, et passim; Rttpert., Ide Trinitate X, etc.], ont pensé que les anges procédaient de la lumière, créée également le premier jour. Quelques-uns, enfin, ont prétendu que les anges avaient été formés avant le monde sensible [Basil, homil. in Hexaemer ; Greg. Nazianz. Orat. 3B;Amhros.inHexaemei\'etc.). Ces derniers s'appuient sur un passage de Job (XXXVIII, 7) « Où étiez-vous quand je posais les fondements de la terre ? » Quelques rabbins ont affirmé que les anges furent créés le second jour, en même temps que le. Ciel séparé des eaux, et que c'est à eux que s'adressait l'Innommable disant :
« Faisons l'homme à notre ressemblance ». Cette opinion est enfantine, au moins autant que celle du chev. Drach qui suppose s'agir ici d'une consultation entre
elles des trois personnes de la sainte Trinité (5® lettre
(T un rabbin converti) .
Voilà donc tout ce que nous savons de la création
des anges : il n'existe à cet égard aucun autre
texte.
Nous allons voir maintenant comment de cette
flottante et collective entité angélique est sorti le
démon.
On est porté à croire, à notre époque, d'après une
nébuleuse mythologie sacrée, que Shatan aurait été
rejeté du Ciel à la suite d'une révolte réprimée, et
qu'il aurait entraîné avec lui dans l'abîme les cohortes
des anges qui l'avaient suivi dans sa rébellion...
C'est là un vague racontar, s'il m'est permis d'em-
ployer ce terme, tel qu'à la longue en forment les âges. Mais si l'on recourt aux sources, également légendaires, il est vrai, — ne sommes-nous pas, à ce sujet, en pleine légende? — au moins d'une incontestable antiquité, l'on se rend compte que le Royaume d'En-Bas fut peuplé à diverses reprises et par des causes différentes que je vais successivement examiner, toujours en citant mes auteurs.
1" Que l'on ne s'attende pas à ce que j'étudie en premier lieu la tentation d'Eve par le serpent de la Genèse : ce point que l'on place généralement au sommet de toute démonologie n'est qu'un fait subséquent et secondaire sur lequel je reviendrai en temps et lieu, au cours du développement de cette étude. Non ! l'origine du démon se trouve ailleurs dans la Bible.
Un verset de la Genèse (VI, 2) nous apprend que « les Enfants de Dieu, voyant que les filles des hom- « mes étaient belles, prirent pour femmes celles des (( hommes qui leur avaient plu ».
Ce simple verset résume en lui plusieurs chapitres du Livre d'Enoch, dans lequel il faut lire cette histoire grandiose de la chute des Anges. Le Livre d'Enoch étant très peu connu, on me saura peut-être gré d'en donner in extenso ce fragment qui nous a été conservé par Georges Le Syncelle, bien plus explicite en ceci que la version éthiopienne du même apocryphe ;
Le Livre d'Enoch
1 . Quand les enfants des hommes se furent multipliés dans ces jours, il arriva que des filles leur naquirent élégantes et belles.
2. Et lorsque les Anges, les enfants des Gieux, les eurent vues, ils en devinrent amoureux ; et ils se dirent les uns aux autres : choisissons-nous des femmes de la race des hommes, et ayons des enfants avec elles.
3. Alors, Samyaza, leur chef, leur dit : je crains bien que vous ne puissiez accomplir votre dessein,
4. et que je supporte seul la peine de votre crime. 8, Mais ils lui répondirent : nous vous le jurons,
6. et nous nous lions tous par de mutuelles exécrations : nous ne changerons rien à notre dessein, nous exécuterons ce que nous avons résolu.
7. En effet, ils jurèrent, et se Kèrent entre eux par de mutuelles exécrations. Ils étaient au nombre de deux cents, qui descendirent sur Aradis (?), Heu situé près du mont Armon.
8. Cette montagne avait été appelée Armon, parce que c'est là qu'ils avaient juré, et s'étaient liés par de mutuelles exécrations ^
9. Voici le nom de leurs principaux : Samyaza, leur chef ; Urakabarameel, Akibeel, Tamiel, Ramuel, Danel, Azkeel; Sarakmyal, Asael, Amers, Batraal,Anane, Zavebe, Samsavael, Ertael, Turel, Yomiael, Arazeal '^
* Peut-être l'Hermon, un des points culminants deTAnti-Liban; En tous cas, ce mot, dérivé du radical HhRM, anathème, malédiction, prouve que le livre d'Enoch est d'origine hébraïque.
- Tous ces noms, particulièrement ceux qui sont caractérisés
Tels furent les chefs de ces deux cents anges ; et le reste étaient tous avec eux.
10. Et ils se choisirent chacun une femme ; et ils s'en approchèrent, et ils cohabitèrent avec elles ; et ils leur enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, et les propriétés des racines et des arbres.
11. Et ces femmes conçurent; et elles enfantèrent des géants,
12. dont la taille avait trois cents coudées. Ils dévoraient tout ce que le travail des hommes pouvait produire, et il devint impossible de les nourrir.
13. Alors, ils se retournèrent contre les hommes eux-mêmes, afin de les dévorer.
14. Et ils commencèrent à se jeter sur les oiseaux., les bêtes, les reptiles et les poissons, pour se rassasier de leur chair et se désaltérer de leur sang.