Mot à mot, fils du manchot
2. En Normandie, en Bretagne, dans le Morvand et sans doute encore dans d'autres parties de la France, on attribue aux coqs et aux poules un pouvoir protecteur. Dans certaines contrées, sur le seuil de toute maison nouvellement construite, on immole encore de nos jours un coq afin d'assurer la prospérité de la famille qui viendra l'habiter.
Soudain Yivliane paraît sur le seuil. Son sein agité soulève les plis de sa longue robe d*azur. Elle s'avance d*abord sans oser lever les yeux.
Une douce harmonie remplit toute la maison. C'est l'hymne de Korridgwenn, la grande et bonne déesse épouse de Ha-Kadarn, que nous chantons !
Vivlîane est triste. On voit qu'en venant elle n*a fait qu'obéir aux ordres de son père. La conpe d*or tremble dans sa main blanche.
On dirait qu'elle est assurée que parmi les convives, l'homme à qui elle eût voulut confier son avenir ne se trouve point.
Elle marche d'une manière presque inconsciente. Elle s'approche du côté où Lugovèse radieux est assis. Déjà il se soulève, déjà il semble même porter en avant la main pour saisir la coupe, tant il se croit certain de la victoire.
Mais, ô prodige! le coq destiné au sacrifice se met à crier avec effroi au milieu du silence de tous. Yivliane relève alors la tête.
Elle vit bien Lugovèse ! mais elle voit surtout laul et s'élance vers lui. — laul, laul !... c'est toi, mon bien-aimé, le soleil de ma vie!'....
A ses lèvres plus rouges que les graines de l'églantier elle porte rapidement la coupe d'or et l'ayant à moitié vidée, elle la tend à son laul.
Celui-ci ivre de joie se dresse d'un bond et saisit la coupe. — Yivliane, s'écrie-t-il, Yivliane, tu es à moi!...
Que la volonté des dieux soit faite!... laul est l'époux de ma fille, laul est fils d'Iaul, un vaillant s'il en fut, qui est mort en combattant pour sa patrie. Je l'ai bien connu.
Et le guerrier Nantuate envié par tous les convives du brenn, sortit de la salle avec sa jeune épouse qui en souriant à travers ses larmes de joie s'appuyait sur le bras fort et robuste d'Iaul.
Ici Mognanat fit une pause. Meabh, la femme de Cott, ranima le foyer prêt à s'éteindre. Une corne de cervoise circula à la ronde.
Le barde s'étant assuré que les guerriers étaient de nouveau disposés à faire silence pour écouter la fin de son lai reprit en ces termes :
1. laul, héaule, soûle, suivant les dialectes, signifient Soleil,
Je voudrais ne plus avoir à chanter que le bonheur d'Iaul et de Vivliane. Je vous ai montré l'aube de leurs amours. Que ne puis-je vous les dépeindre s*étalant au grand soleil !
Dans leur ciel si beau, si pur, il faut que je fasse passer de sombres nuées. 11 faut, hélas! que je parle des jours d'orage.
L'orage vint d'Italie, de ce repaire d'une louve énorme aux yeux fauves dont le sanglier des Gaules a vainement cherché naguères à labourer les flancs de ses rudes boutoirs.
La louve maudite, rien ne l'arrête dans sa marche conquérante, ni les déserts brûlants, ni les montagnes couvertes de neiges éternelles, ni les fleuves au cours torrentieux.
Un jour la bête immonde fondit sur la vallée pennine et les échos de nos cimes altières se renvoyèrent son hurlement de guerre.
Tu sais cela, Gott, brenn vaillanl. Gésar, vers le commencement de l'automne dernier, envoya Galba avec la douzième légion et un nombreux corps de cavalerie contre nos quatre peuples confédérés*.
Son attaque fut si imprévue, qu'après quelques combats malheureux livrés par les tribus nos alliées, dans la contrée d'Ëlen tout le pays fut à la merci des Romains.
La première nouvelle de l'invasion avait porté un coup terrible à Gwenrigh-henn. Au poids des ans se joignit le lourd fardeau de la maladie. Le vieillard accablé par la souffrance dut rester au coin de l'âtre.
Le pouvoir était donc exercé en fait par laul. Il comprit que les premiers échecs avaient été occasionnés en partie par le défaut d'entente alla précipitation.
Il fallait que la lutte reprît implacable et terrible, mais après avoir été longuement préparée. Si les Vérargres à leur tour marchaient seuls contre les envahisseurs, ils étaient eux aussi certains d'une défaite.
Il fallait que THelvétie, qui avait à se venger du désastre que Gésar lui avait infligé dans le pays des Ëdues, se levât en armes des bords du Rhin aux rives du Léman ^,
laul conseilla donc aux guerriers de Gwenrigh-henn de feindre la soumission. Notre tribu tout entière était encore sous l'impression des