César, De belL gall.y IIl, i
Tu mens! le lâche c'est toi, Lugovèse, c'est toi qui insultes et veux perdre un absent ; mais moi je suis là pour le défendre. Ainsi parla Vivliane qui de la maison de son père avait tout entendu.
Elle reprit : « Que voulais-tu faire, avec ces guerriers que ta parole égare, voulais-tu parler au brenn, t'emparer de son esprit que l'âge et la souffrance rendent plus crédule, noircir laul et obtenir quelque sentence contre lui?
» Réponds !.., mais non, tu gardes le silence. . . alors c'est à vous, guerriers, que je m'adresserai. Qu'avez-vous à reprocher à mon époux? En ce moment même, il travaille pour la patrie...
Lugovèse que la subite apparition de Vivliane avait troublé se remit promptement et dit : « Ces guerriers et moi nous ne voulons plus obéir à un homme qui donne son glaive au fondeur pour qu'il le transforme en bracelets. »
Vivliane poussa un cri terrible et s'affaissa presque inanimée au travers du seuil de sa demeure. De ses mains elle cachait son visage pâle.
Femme, livre-nous passage! dit brutalement Lugovèse. — Non, fit Vivliane en se relevant. — Non, vous ^'entrerez pas et m*écouterez !
— Retourne à tes coffres remplis des bijoux que t'a donnés laul, répliqua Lugovèse. Laisse les guerriers poursuivre leur œuvre commencée, range-toi !
Et il marcha vers Vivliane qui debout défendait l'accès de la maison. <îuand il fut près de la fille de Gwenrigh-henn, celle-ci s'empara du poignard qu'il portait à la ceihture.
Elle s'en frappa au sein. Lugovèse interdit, s'arrêta; ses compagnons saisis d'horreur reculèrent de quelques pas.
Vivliane pour ne pas tomber s'appuyait contre le mur et de sa main gauche elle serrait convulsivement le montant de la porte. Le sang qui s'échappait de sa blessure en rouges gouttelettes et qui tombait sur sa robe formait comme des fleurs parmi les feuilles vertes brodées sur l'étoffe de celle-ci.
Elle dit : « Victime volontaire, je vais bientôt monter au cercle de félicité * ; le sacrifice que je fais de ma vie m'assure la bienveillance des dieux immortels.
1. La mythologie gauloise admettait trois cercles : le premier Vabime où chacun prend l'être, le second cercle des migrations^ ou la série des existences successives, et le troisième, le cercle de félicité, ou le ciel.
N En ce moment ils exauceraient toutes les demandes que je leur adresserais. Lugovèse, si tu franchis le seuil de cette demeure, je les supplierai de te frapper toi et tous les tiens ! >
Vivliane avait mis sa main droite sur sa blessure; elle l'en retira et rétendit vers Lugovèse qui reçut quelques gouttes de sang en plein visage; il pâlit et recula.
c Sortez, sortez tous! s'écria la fille de Gwcnrigh-henn. » Les guerriers obéirent à Tinjonction de la mourante qui, brisée par Teffort suprême qu'elle venait de faire, retomba inerte.
Le vieux brenn des Vérargres, cloué par la maladie sur sa couche formée de peaux d'urus, avait tout entendu.
11 ne put ni se lever, ni même intervenir par la parole que la douleur glaça dans son gosier. Des larmes roulèrent sur sa longue moustache blanche.
Bienldt le guerrier laul revint; il trouva sa femme étendue inerte sur le sol; il se précipita vers elle.
Vivliane!... \ivliane! blessée!... Morte!... A la voix du bien-aimé, sous sa chaude étreinte, la femme rouvrit les yeux que la mort voilait déjà d'épaisses ténèbres.
laul, laul, c'est toi!... Les dieux m*ont permis de te revoir avant que mon âme quittât la terre!... Vivliane, qui t'a frappée, dit Taul.
C'est moi ! On a dit que je faisais de toi un lâche. On a dit que l'amour que tu me portes nuit à celui que tu dois à la patrie.
On en donne pour preuve que toi, un guerrier, tu as fait fondre un glaive pour le transformer en bijoux pour moi... Mes pauvres bracelets dont j'étais sifière... Ils nous ont perdus.
Je n'ai pas voulu qu'on t'accusât plus longtemps à causo de moi et je me suis tuée. laul, sois tout à la patrie... Défends-la... Sauve-la... Adieu !
Non ! au revoir Vivliane, au revoir. — Et laul déposa un baiser sur le front pur et déjà pâli de sa jeune femme, morte pour, la patrie et dont l'âme s'envola sur les ailes d'une alouette ^
laul resta longtemps à contempler en silence le corps inanimé de celle qu'il avait si tendrement chérie. U ne fut tiré de sa douleur pro-