Plutarque, Vie de César, p
suffisait ' pas d'avoir causé la mort d'un million 192 000 hommes, si nous acceptons les chiffres donnés par Pline TAncien, à qui cette boucherie faisait horreur. Pour faire oublier au peuple romain sa liberté perdue, il Teût conduit de champs de bataille en champs de bataille. César, si l'on en croit Mommsen, était plus homme d'u^tat qu'homme de guerre. C'était la nécessité qui avait fait de lui un général, quand il eut reconnu que Tannée était l'unique instrument de révolution dont il pût disposer. Le même historien affirme que plus tard il aurait voulut se passer d'elle. Nous ne sommes pas de cet avis. Un homme arrivé au souverain pouvoir par la guerre doit persévérer dans la voie qu'il a suivie d'abord. César était condamné à marcher de conquête en conquête, comme le Macbeth de Shakspeare, de crime en crime.
Le dictateur romain ne fut pas seulement le fléau de son époque. Il fut celui de tous les temps. Les rois, les empereurs de tous les pays l'ont sans cesse pris pour modèle. Aujourd'hui encore que voyons-nous en Allemagne, en Autriche et en Russie ? Des souverains dont le titre officiel dérive du nom même de César, Kaiser et Tzar.
Maintenant que le caractère du futur vainqueur des Gaules nous est connu, il ne nous reste plus qu'à indiquer brièvement les événements qui précédèrent l'asservissement de notre pays.
Ce fut malgré la constante opposition du Sénat et surtout du vertueux Caton, qui de bonne heure avait su lire dans la pensée de César, que celui-ci devint tour à tour tribun militaire, questeur, édile, préteur et gouverneur de l'Espagne. A son retour, après cette campagne, il fut nommé consul en même temps qu'un certain Bibulus qu'il obligea bientôt à s'abstenir des fonctions de sa. charge.
Il en était donc arrivé à réaliser une grande partie de ses désirs. Seul, il administrait la République. Le peuple qui aurait dû s'alarmer, se contenta de faire des railleries. On disait dans les rues qu'à Rome la coutume était changée. Au lieu de mettre, dans les dates, César et Bibulus étant consuls, on écrivait : Jules et César étant consuls.
César s'unit ensuite par serment à Crassus et à Pompée et forma ainsi le premier triumvirat. Cette triple alliance fut scellée par ties mariages. César donna à Pompée sa fille Julie, déjà fiancée à Servilius Cœpio, et donna à ce même Servilius, la fille de Pompée qui n'était pas absolument libre, puisqu'elle était promise à Faustus, fils de Syila, mais les intérêts paternels exigeaient mutuellement ces sacrifices. A peu près à la même époque, César épousa Calpurnie, fille de Pison, qu'il désigùa comme consul pour Tannée suivante. Caton, qui dans sa lutte contre César ne sut pas toujours rester dans, la stricte légalité, et eut en cela le tort d'imiter son terrible adversaire, s'écria en pleine séance du Sénat à propos de toutes ces alliances que « c'était une chose insupportable de voir le maquignonnage que tous ces gens-là faisaient des plus grandes charges par ces mariages, et comment en trafiquant des femmes, ils se donnaient les uns aux autres les premières dignités, les gouvernements et les commandements des armées, i^
Les sorties que Caton fit plusieurs fois n'eurent d'autres résultats que d'amener son exil. César sut se ménager l'amitié de Tordre équestre en accordant à ses membres une part dans les impôts, et celle des rois et des peuples étrangers en les faisant déclarer alliés et amis du peuple romain.
A la fin de son consulat, César s'assura les moyens de conserver son autorité. Il fit donc donner à ses partisans tous les gouvernements des provinces. Pour sa part, grâce à l'appui du tribun Yatinius et aux suffrages du peuple, il obtint le commandement de la Gaule Cisalpine et de rillyrie avec trois légions. Bientôt après, il mit à profit la mort de Hétellus Celer pour demander au Sénat, qui n'osa refuser, une nouvelle légion et le gouvernement de la Gaule Transalpine.
Parmi toutes les provinces de la République, le choix qut fit César était habile. Il lui fallait de l'argent. Les Gaules étaient riches. Tout le monde ep Italie parlait de leurs mines d'or et d'argent. Il lui fallait aussi une armée toute dévouée à sa fortune. César compiait bien qu'une occasion favorable lui permettrait quelque jour de s'immis-
cer dans les affaires de la Gaule indépendante, et de remporter sur elle une de ces victoires qui rendent un général ridole des troupes placées sous son commandement et le mettent en situation de s*appuyer aveuglément sur elles, quelle que soit Taventure qu'il veuille risquer.
Il semblait que la popularité de César ne pouvait plus s'accroître. L'adversaire de Caton comprit fort bien qu'une campagne heureuse contre les Gaulois lui donnerait sur le peuple une influence encore plus grande que celle qu'il avait. Les fils de Romulus n'avaient pas oublié le sac de leur ville par les Gaulois. Ce n'était pas assez qu'on les eût chassés de cette partie de l'Italie que nous nommons la Lombardie et qu'ils avaient occupée pendant des siècles. Pour que l'honneur national fût satisfait, il fallait l'asservissement des Gaules ^ Aussi ce fut avec des transports de joie qu'à Rome la nouvelle des victoires de César fut toujours accueillie. Le Sénat, dont bon nombre de membres n'avaient confié au consul le gouvernement de provinces assez mal soumises qu'avec l'arrière-pensée de lui imposer de la sorte une tâche au-dessus de ses forces, le Sénat comprit la faute qu'il avait commise. Il était trop tard pour la réparer. L'enthousiasme du peuple pour un général sans cesse triomphant, du moins à en croire ses bulletins, se changea en délire, et les pères conscrits, poussés par l'opinion générale, (lurent plusieurs fois ordonner des prières publiques et des processions dont la durée fut fixée à quinze jours, ce qui n'avait encore eu lieu pour aucun autre capitaine '.
Les Gaules étaient peu connues. C'était un pays mystérieux sur lequel on racontait des choses étranges. La fausse idée qu'on s'en faisait ajouta beaucoup à l'effet produit par les rapides victoires de César ^ Cicéron, quoiqu'il fût
1. Albert Réville, Étiuie sur Vercingétorix, dans la Revue des deux mondeSy numéros du 15 août et du !•' sept. 1877.