GRENOUILLES
LA GRENOUILLE COMMUNE *
Rana esculenta, Linn., Laur., Schneid., Latr., Merr., Cuy., Fitz,
C’est un grand malheur qu’une grande ressemblance avec des êtres ignobles ! Les gre- 4 En grec , éérpaxog £kecos. — La Grenouille mangeable. M.
Daubenton, Encyel. méth.— Gesner, de Quadr. ovip., 44. Rana aquatica. — Roës. Ran., p. 54, L 45. Rana viridis
nouilles communes sont en apparence si conformes aux crapauds , qu’on ne peut aisément se représenter les unes sans penser aux autres ; on est tenté de les comprendre tous dans la disgrâce à laquelle les crapauds ont été condamnés , et de rapporter aux premières les habitudes basses, les qualités dégoütantes, les propriétés dangereuses des seconds. Nous aurons peut-être bien de la peine à donner à la grenouille commune la place qu’elle doit occuper dans lesprit des lecteurs, comme dans la nature ; mais il n’en est pas moins vrai que s’il n'avait point existé de crapauds, si l’on n’avait jamais eu devant les yeux ce vilain objet de comparaison qui enlaidit par sa ressemblance , autant qu’il salit par son approche , la grenouille nous paraitrait aussi agréable par sa conformation, que distinguée par ses qualités, et intéressante par les phénomènes qu’elle présente
dans les diverses époques de sa vie. Nous la.
verrions comme un animal utile dont nous n’avons rien à craindre , dont l'instinct est épuré, et qui, joignant à une forme svelte des membres déliés et souples, est parée des couleurs qui plaisent le plus à la vue, et présente des nuances d'autant plus vives, qu’une humeur visqueuse enduit sa peau et lui sert de vernis.
Lorsque les grenouilles communes sont hors de l’eau , bien loin d’avoir la face contre terre, et d’être bassement accroupies dans la fange comme les crapauds, elles ne vont que par sauts très-élevés ; leurs pattes de derrière, eu se pliant et en se débandant ensuite, leur servent de ressorts ; et elles y ont assez de force pour s’élancer souvent jusqu’à la hauteur de quelques pieds.
On dirait qu’elles cherchent l’élément de l’air comme le plus pur ; et lorsqu’elles se reposent à terre , c'est toujours la tête haute, leur corps relevésur les pattes de devant et appuyé sur les pattes de derrière, ce qui leur donne bien plutôt Vattitude droite d’un animal dont l'instinct a une certaine noblesse, que la position basse et horizontale d’un vil reptile.
La grenouille commune est si élastique et si sensible dans tous ses points, qu’on ne peut la toucher , et surtout la prendre par ses pattes de derrière, sans que tout de suite son dos se courbe avec vitesse, et que toute sa surface aquatica.— Rana, Scotia illustrata, Edimburgi, (684. — RBana esculenta, Wulff, Ichthyologia, cum amphib, regni
Borussici.— Rana esculenta, British Zoology, t. LIL, Lond.
montre , pour ainsi dire, les mouvements prompts d’un animal agile, qui cherche à s'échapper.
Son museau se termine en pointe; les yeux sont gros , brillants et entourés d'un cerele couleur d’or ; les oreilles placées derrière les yeux, et recouvertes par une membrane ; les narines vers le sommet du museau, et la bouche est grande et sans dents ; le corps, rétréci par derrière, présente sur le dos des tubercules et des aspérités. Ces tubercules que nous avons remarqués si souvent sur les quadrupèdes ovipares , se trouvent donc non-seulement sur les crocodiles et les très-grands lézards dont ils consolident les dures écailles , mais encore sur des quadrupèdes faibles , bien plus petits, qui ne présentent qu’une peau tendre, et n’ont pour défense que l’élément qu'ils habitent et l’asile où ils vont se réfugier.
Le dessus du corps de la grenouille commune est d’un vert plus ou moins foncé; le dessous est blanc : ces deux couleurs qui s’accordent très-bien, et forment un assortiment élégant, sont relevées par trois raies jaunes qui s’étendent le long du dos ; les deux des côtés forment une saillie , et celle du milieu présente , au contraire, une espèce de sillon. A cescouleurs jaune, verte et blanche, se mêlent des taches noires sur la partie inférieure du ventre ; et à mesure que l'animal grandit, ces taches s'étendent sur tout le dessous du corps, et même sur sa partie supérieure. Qu'est-ce qui pourrait donc faire regarder avec peine un être dont la taille est légère, le mouvement preste, l'attitude gracieuse ? Ne nous interdisons pas un plaisir de plus; et, lorsque nous errons dans nos belles campagnes , ne soyons päs fâchés de voir les, rives des ruisseaux embellies par les couleurs de ces animaux innocents, et animées par leurs sauts vifs et légers : contemplons leurs petites manœuvres; suivons-les des yeux au milieu des étangs paisibles dont ils diminuent si souvent la solitude sans en troubler le calme ; voyonsles montrer sous les nappes d’eau les couleurs les plus agréables , fendre en nageant ces eaux tranquilles , souvent même sans en rider la surface, et présenter les douces teintes que
donne la transparence des eaux.
Les grenouilles communes ont quatre doigts aux pieds de devant, comme la plupart des salamandres ; les doigts des pieds de derrière sont au nombre de cinq, et réunis par une mem.
DE LA GRENOUILLE COMMUNE
brane ; dans les quatre pieds, le doigt intérieur est écarté des autres , et le plus gros de tous,
Elles varient par la grandeur, suivant les pays qu’elles habitent, la nourriture qu’elles trouvent, la chaleur qu’elles éprouvent, etc. Dans les zones tempérées, la longueur ordinaire de ces animaux est de deux à trois pouces , depuis le museau jusqu’à l’anus. Les pattes de derrière ont quatre pouces de longueur quand elles sont étendues , et celles de devant environ un pouce et demi.
Il n’y a qu’un ventricule dans le cœur de la grenouille commune , ainsi que dans celui des autres quadrupèdes ovipares ; lorsque ce viscère a été arraché du corps de la grenouille, il conserve son battement pendant sept ou huit minutes, et même pendant plusieurs heures, suivant M. de Haller. Le mouvement du sang est inégal dans les grenouilles ; il est poussé goutte à goutte. et à de fréquentes reprises ; et lorsque ces animaux sont jeunes, ils ouvrent et ferment la bouche et les yeux à chaque fois que leur cœur bat. Les deux lobes des poumons sont composés d’un grand nombre de cellules membraneuses destinées à recevoir l'air, et faites à peu près comme les alvéoles des rayons de miel ‘; l’animal peut les tendre pendant un temps assez long, et se rendre par là plus léger.
Sa vivacité, et la supériorité de son naturel sur celui des animaux qui lui ressemblent le plus, ne doivent-elles pas venir de ce que, malgré sa petite taille, elle est un des quadrupèdes ovipares les mieux partagés pour les sens extérieurs ? Ses yeux sont en effet gros et saillants, ainsi que nous l'avons dit, sa peau molle, qui n’est recouverte ni d’écailles, ni-d’enveloppes osseuses , est sans cesse abreuvée et maintenue dans sa souplesse par une humeur visqueuse qui suinte au travers de ses pores; elle doit donc avoir la vue très-bonne , et le toucher un peu délicat; et si ses oreilles sont recouvertes par une membrane, elle n’en a pas moins l’ouie fine, puisque ces organes renferment dans leurs cavités une corde élastique que l’animal peut tendre à volonté, et qui doit lui communiquer avec assez de précision les vibrations de l'air agité par les corps sonores.
Cette supériorité dans la sensibilité des grenouilles les rend plus difficiles sur la nature de
{Rai, Synopsis animalium, p. 247, Lond., 4693.
leur nourriture; elles rejettent tout ce qui pour-
rait présenter un commencement de décompo-
sition. Si elles se nourrissent de vers, de sangsues, de petits limaçons, de scarabées et d’autres insectes tant ailés que non ailés, elles n’en prennent aucun qu’elles ne l’aient vu remuer, comme si elles voulaient s'assurer qu’il vit encore !: elles demeurent immobiles jusqu’à ce que l’insecte soit assez près d’elles ; elles fondent alors sur lui avec vivacité, s’élancent vers cette proie, quelquefois à la hauteur d’un ou deux pieds , et avancent, pour l’attraper, une langue enduite d’une mucosité si gluante , que les insectes qui y touchent y sont aisément empêtrés. Elles avalent aussi de très-petits ijmaçons tout entiers ?; leur œsophage a une grande capacité; leur estomac peut d’ailleurs recevoir, en se dilatant, un grand volume de nourriture ; et tout cela joint à l’activité de leurs sens, qui doit donner plus de vivacité à leurs appétits, montre la cause de leur espèce de voracité : car non-seulement elles se nourrissent des très-petits animaux dont nous venons de parler, mais encore elles avalent souvent des animaux plus considérables, tels que de jeunes souris, de petits oiseaux, et même de petits canards nouvellement éelos , lorsqu’elles peuvent les surprendre sur le bord des étangs qu’elles habitent,
La grenouille commune sort souvent de l'eau, non-seulement pour chercher sa nourriture, mais encore pour s’imprégner des rayons du soleil. Bien loin d’être presque muette comme plusieurs quadrupèdes ovipares, et particulièrement comme la salamandre terrestre, avec laquelle elle a plusieurs rapports, on l'entend de très-loin , dès que la belle saison est arrivée, et qu’elle est pénétrée de la chaleur du printemps , jeter un cri qu’elle répète pendant assez longtemps , surtout lorsqu'il est nuit. On dirait qu’il y a quelque rapport de plaisir ou de peine entre la grenouille et l'humidité du serein ou de la rosée ; et que c’est à cette cause qu’on doit attribuer ses longues clameurs. Ce rapport pourrait montrer pourquoi les cris des grenouilles sont, ainsi qu’on l’a prétendu, d’autant plus forts, que le temps est plus disposé à la pluie, et pourquoi ils peuvent par conséquent annoncer ce météore.
4 Laurenti specimen medicum. Vienne, 1768, p. 157. Dict
d'Hist, nat. de M. Valmont de Bomare , art. des Grenouilles. 2 Rai, Synopsis auimalinum, p. 254,
Le coassement des grenouilles, qui n’est composé que de sons rauques, de tons discordants et peu distincts les uns des autres, serait très-désagréable par lui-même, et quand on n’entendrait qu’une seule grenouille à la fois ; mais c’est toujours en grand nombre qu’elles coassent; et C’est toujours de trop près qu’on entend ces sons confus, dont la monotonie fatigante est réunie à une rudesse propre à blesser l'oreille la moins délicate. Si les grenouilles doivent tenir un rang distingué parmi les quadrupèdes ovipares, ce n’est donc pas par leur voix : autant elles peuvent plaire par l’agilité de leurs mouvements et la beauté de leurs couleurs , autant elles importunent par leurs aigres coassements. Les mâles sont surtout ceux qui font le plus de bruit ; les femelles n’ont qu’un grognement assez sourd qu’elles font entendre en enflant leur gorge; mais, lorsque les mâles coassent, ils gonfient de chaque côté du cou
deux vessies qui, en se remplissant d'air, et
en devenant pour eux comme deux instruments retentissants, augmentent le volume de leur voix. La nature, qui n’a pas voulu en faire les musiciens de nos campagnes, n’a donné à ces instruments que de la force, et les sons que forment les grenouilles mâles, sans être plus agréables, sont seulement entendus de plus loin que ceux de leurs femelles.
Hs sont seulement plus propres à troubler ce calme des belles nuits de l'été, ce silence enchanteur qui règne dans une verte prairie, sur le bord d’un ruisseau tranquille, lorsque la lune éclaire de sa lumière paisible cet asile champêtre, où tout goûterait les charmes de la fraicheur, du repos, des parfums des fleurs, et où tous les sens seraient tenus dans une douce extase, si celui de l’ouie n’était désagréablement ébranlé par des cris aussi aigres que forts, et de rudes coassements sans cesse renouvelés.
Ce n’est pas seulement lorsque les grenouilles mâles coassent, que leurs vessies paraissent à l'extérieur; on peut, en pressant leur corps, comprimer l'air qu’il renferme, et qui, se portant alors dans ces vessies , en étend le volume et les rend saillantes. J’ai aussi vu gonfler ces mêmes vessies lorsque j'ai mis des grenouilles mâles sous le récipient d’une machine pneumatique, et que j’ai commencé d’en pomper l'air.
Indépendamment des cris retentissants et
Len RES SERRE TONNES = nee —
longtemps prolongés que la grenouilie mâie fait entendre si souvent, elle a d’ailleurs un son moins désagréable et moins fort, dont elle ne se sert que pour appeler sa femelle : ce dernier son est sourd et comme plaintif, tant il est vrai que l’accent de l’amour est toujours mêlé de quelque douceur.
Quoique les grenouilles communes se plaisent à des latitudes très-élevées, la chaleur leur est assez nécessaire pour qu’elles perdent leurs mouvements, que leur sensibilité soit très-affaiblie, et qu’elles s’engourdissent dès que les froids de l’hiver sont venus. C’est communément dans quelque asile caché très-avant sous les eaux ; dans les marais et dans les lacs, qu’elles tombent dans la torpeur à laquelle elles sont sujettes. Quelques-unes cependant passent la saison du froid dans des trous sous terre, soit que des circonstances locales les y déterminent , ou qu’elles soient surprises dans ces trous par le degré de froid qui les engourdit. Elles sont alimentées , pendant le temps de leur long sommeil, par une matière graisseuse renfermée dans le tronc de la veine-porte ‘. Cette graisse répare jusqu’à un certain point la substance du sang, et l’entretient de manière à ce qu’il puisse nourrir toutes les parties du corps qu'il arrose. Mais quelque sensibles que soient les grenouilles au froid , celles qui habitent près des zones torrides doivent être exemptes de la torpeur de l’hiver, de même que les crocodiles et les lézards qui y sont sujets à des latitudes un peu élevées , ne s’engourdissent pas dans les climats très-chauds.
On tire les grenouilles de leur état d’engourdissement , en les portant dans quelque endroit échauffé, et en les exposant à une température artificielle, à peu près semblable à celle du printemps. On peut successivement et avec assez de promptitude les replonger dans cet état de torpeur, ou les rappeler à la vie par les divers degrés de froid ou de chaud qu’on leur fait subir. A la vérité, il paraît que l’activité qu’on leur donne avant le temps où elles sont accoutumées à la recevoir de la nature , devient pour ces animaux un grand effort qui les fait bientôt périr. Mais il est à présumer que si l’on réveillait ainsi des grenouilles apportées de climats très-chauds, où elles ne s’engourdissent jamais, bien loin de contrarier les habitudes de
1 Malpighi,
DE LA GRENOUILLE COMMUNE. 3
ces animaux, on ne ferait que les ramener à leur état naturel , et ils n’auraient rien à craindre de l’activité qu’on leur rendrait. On est même parvenu , par une Chaleur artificielle, à remplacer assez la chaleur du printemps , pour que des grenouilles aient éprouvé, l’une auprès de l’autre, les désirs que leur donne le retour de la belle saison. Mais, soit par défaut de nourriture, Soit par une suite des sensations qu’elles avaient éprouvées trop brusquement, et des efforts qu’elles avaient faits dans un temps où communément il leur reste à peine la plus faible existence, elles n’ont pas survécu longtemps à une jouissance trop hâtée ".
Les grenouilles sont sujettes à quitter leur peau, de même que les autres quadrupèdes ovipares ; mais cette peau est plus souple, plus constamment abreuvée par un élément qui la ramollit, plus sujette à être altérée par les causes extérieures ; d’ailleurs les grenouilles, plus voraces et mieux conformées dans les organes relatifs à la nutrition, prennent une nourriture plus abondante, plus substantielle, et qui, fournissant une plus grande quantité de nouveaux sucs, forme plus aisément une nouvelle peau au-dessous de l’ancienne. Il n’est donc pas surprenant que les grenouilles se dépouillent très-souvent de leur peau pendant la saison où elles ne sont pas engourdies , et qu’alors elles en produisent une nouvelle presque tous les huit jours : lorsque l’ancienne est séparée du corps de l’animal , elle ressemble à une mucosité délayée.
C’est surtout au retour des chaleurs que les grenouilles communes, ainsi que tous les quadrupèdes ovipares, cherchent à s’unir avec leurs femelles ; il croît alors au pouce des pieds de devant de la grenouille mâle, une espèce de verrue plus ou moins noire, et garnie de papilles ?, Le mâle s’en sert pour retenir plus facilement sa femelle * ; il monte sur son dos, et l’embrasse d’une manière si étroite avec ses deux pattes de devant, dont les doigts s’entrelacent les uns dans les autres, qu’il faut employer un peu de force pour les séparer, et
1 Mémoires de M, Gleditsch, dans ceux de l'Académie de Prusse,
3 Roésel, page 54.
5 Linnée, vraisemblablement d'après Frédéric Menzius, a été tenté de regarder cette espèce de verrue, comme la partie sexuelle du mâle; pour peu qu'il eût réfléchi à cette opinion, il aurait été le premier à la rejeter, Linn., Systewa Nat., edit, 45, 1,1, (01:55.
qu’on n’y parvient pas en arrachant les pieds de derrière du mâle. M. l’abbé Spallanzani a même écrit qu'ayant coupé la tête à un mâle qui était aceouplé , cet animal ne cessa pas de féconder pendant quelque temps les œufs de sa femelle, et ne mourut qu’au bout de quatre heures !. Quelque mouvement que fasse la femelle, le mâle la retient avec ses pattes, et ne la laisse pas échapper , même quand elle sort de l’eau * : ils nagent ainsi accouplés pendant un nombre de jours d’autant plus grand, que la chaleur de lPatmosphère est moindre, et ils ne se quittent point avant que la femelle ait pondu ses œufs. C’est ainsi que nous avons vu les tortues de mer demeurer pendant longtemps intimement unies, et voguer sur la surface des ondes , sans pouvoir être séparées l’une de VPautre.
Au bout de quelques jours, la femelle pond ses œufs, en faisant entendre quelquefois un coassement un peu sourd; ces œufs forment une espèce de cordon, étant collés ensemble par une matière glaireuse dont ils sont enduits ; le mâle saisit le moment où ils sortent de l’anus de la femelle, pour les arroser de sa liqueur séminale, en répétant plusieurs fois un cri particulier * ; et il peut les féconder d’autant plus aisément, que son corps dépasse communément par le bas celui de sa compagne : il se sépare ensuite d’elle , et recommence à nager, ainsi qu’à remuer ses pattes avec agilité, quoiqu’il ait passé la plus grande partie du temps de son union avec sa femelle dans une grande immobilité , et dans cette espèce de contraction qui accompagne quelquefois les sensations trop vives .
Dans les différentes observations que nous avons faites sur les œufs des grenouilles , et sur les changements qu’elles subissent avant de devenir adultes, nous avons vu, dans les œufs nouvellement pondus, un petit globule, noir d’un côté et blanchâtre de l’autre, placé au centre d’un autre globule, dont la substance glutineuse et transparente doit servir de nourriture à l’embryon, et est contenue dans deux enveloppes membraneuses et conccutriques :
{ Vol. IE, p. 86.
2 Goll, académ., t. V, p, 849, Hist. de la Grenouille, par swammerdam.
5 Swammerdam et Roësel,
4 Laurenti spécimen medicum. Vienne , 1768, p, 138,
5 Swammerdam , à l'endroit da cité,
ce sont ces membranés qui représentent la coque de l'œuf.
Après un temps plus ou moins long, suivant la température, le globule noir d’un côté et blanchâtre de l’autre se développe et prend le nom de Tétard?: cet embryon déchire alors les enveloppes dans lesquelles il était renfermé, et nage dans la liqueur glaireuse qui l’environne et qui s’étend et se délaie dans l’eau, où elle flotte sous l’apparence d’une matière nuageuse ; il conserve pendant quelque temps son cordon ombilical, qui est attaché à la tête au lieu de l’être au ventre, ainsi que dans la plupart des autres animaux ; il sort de temps en temps de la matière gluante, comme pour essayer ses forces ; mais il rentre souvent dans cette petite masse flottante qui peut le soutenir ; il y revient non-seulement pour se reposer, mais encore pour prendre de la nourriture. Cependant il grossit toujours ; on distingue bientôt sa tête, sa poitrine, son ventre et sa queue , dont il se sert pour se mouvoir. |
La bouche des tétards n’est point placée, comme dans la grenouille adulte , au-devant de la tête, mais en quelque sorte sur la poitrine ; aussi lorsqu'ils veulent saisir quelque objet qui flotte à la surface de l’eau , ou chasser l’air enfermé dans leurs poumons, ils se renversent sur le dos , comme les poissons dont la bouche est située au-dessous du corps ; et ils exécutent ce mouvement avec tant de vitesse que l’œil a de la peine à le suivre ÿ.
Au bout de quinze jours, les yeux paraissent quelquefois encore fermés, mais on découvre les premiers linéaments des pattes de derrière”. À mesure qu’elles croissent, la peau qui les revêt s’étend en proportion °. Les endroits où seront les doigts sont marqués par de petits boutons; et, quoiqu'il ny ait encore aucun os, la forme du pied est très-reconnaissable. Les
41 M. l'abbé Spallanzani ne considérant la membrane intérieure qui enveloppe le tétard que comme un ammnios ; a pro: posé de séparer les grenouilles, les crapauds et les raines, des ovipares, pour les réunir avec les vivipares; mais nous n'avons pas cru devoir adopter l'opinion de cet habile naturaliste, Commént éloigner en effet les grenouilles, les raines et les crapauds , des tortues et des lézards avec lesquels ils sont liés par tant de rapports, pour les rapprocher des vivipares , dont ils diffèrent par tant de caractères intérieurs ou extérieurs? Voyez le troisième volume de M. l'abbé Spallanzani, page 76.
2 M. l'abbé Spallanzani, ouvrage déjà cité, vol. LIL, p. 45,
# Swammerdame
+ Idem, p. 790, Leyde ; 4738,
5 Idem, p. 791,
| pattes de devant restent encore entièrement cachées sous l’enveloppe : plusieurs fois les pattes de devant sont au contraire les premières
| Qui paraissent.
C’est ordinairement deux mois après qu’ils ont commencé de se développer , que les tétards quittent leur enveloppe pour prendre la vraie forme de grenouille. D'abord la peau extérieure se fend sur le dos , près de la véritable tête qui passe par la fente qui vient de se faire. Nous avons vu alors la membrane, qui servait de bouche au tétard , se retirer en arrière et faire partie de la dépouille. Les pattes de devant commencent à sortir et à se déployer; et la dé-
-pouille toujours repoussée en arrière , laisse enfin à découvert le corps, les pattes de derrière, et la queue qui, diminuant toujours de volume, finit par s’oblitérer et disparaître entièrement !.
Cette manière de se développer estcommune, à très-peu près , à tous les quadrupèdes ovipares sans queue : quelque éloignée qu’elle paraisse, au premier coup d'œil, de celle des autres ovipares, on reconnaîtra aisément, si on examine avec attention, que ce qu’elle a de particulier se réduit à deux points.
Premièrement, l’embryon renfermé dans l'œuf en sort beaucoup plus tôt que dans la plupart des autres ovipares, avant même que toutes ses parties soient développées, et que ses os et ses cartilages soient formés.
Secondement, cet embryon à demi développé est renfermé dans une membrane, et, pour
ainsi dire, dans un second œuf très-souple et très-transparent, auquel il y à une ouverture qui peut donner passage à la nourriture. Mais de ces deux faits, le premier ne doit être considéré que comme un très-léger changement, et, pour ainsi dire , une simple abréviation dans la durée des premières opérations nécessaires au développement des animaux qui viennent d’un œuf : cette manière particulière peut avoir lieu sans que le fœtus en souffre, parce que le tétard n’a presque pas besoin de force ni de membres pour les divers mouvements qu’il exécute dans l’eau qui le soutient, et autour de la substance transparente et glaireuse où il trouve à
+ Pline, Rondelet et plusieurs autres naturalistes ont pré-
tendu que la queue de la jeune grenouille se fendait en deux,
| pour former lés deux pattes de derrière : cette opinion est
contraire à l'observation la plus constante. Voyez Swam-= merdam, ï
DE LA GRENOUILLE COMMUNE
sa portée une nourriture analogue à la faiblesse de ses organes.
A l'égard de cette espèce de sac dans lequel la grenouille ainsi que la raine et le crapaud sont renfermés pendant Îes premiers temps de leur vie sous la forme de tétard , et qui présente une ouverture pour que la nourriture puisse parvenir au jeune animal , on doit, ce me semble , le considérer comme une espèce de second œuf, ou, pour mieux dire, de séconde enveloppe dont l’animal ne se dégage qu’au moment qui lui a été véritablement fixé pour éclore : ce n’est que lorsque la grenouille ou le crapaud font usage de tous leurs membres, que l’on doit les regarder comme véritablement éclos.
Ils sont toujours dans un œuf tant qu’ils sont sous la forme de tétard ; mais cet œuf est percé parce qu’il ne renferme point la nourriture nécessaire au fœtus , et parce que ce dernier est obligé d’aller chercher sa subsistance, soit dans l’eau, soit dans la substance glaireuse qui flotte avec l’apparence d’une matière nuageuse.
Le tétard, à le bien considérer, n’est donc qu'un œuf souple et mobile, qui peut se
prêter à tous les mouvements de l'embryon.
Il en serait de même de tous les œufs, et même de ceux de nos poules , si, au lieu d’être solides et formés d’une substance crétacée et dure, ils étaient composés d’une membrane très-molle, très-flexible et transparente. Le poulet qui y serait contenu pourrait exécuter quelques mouvements quoique renfermé dans cette enveloppe, qui se prêterait à son action ; il le pourrait surtout si ces mouvements n'étaient pas contrariés par les aspérités des surfaces et les inégalités du terrain, et si au contraire ils avaient lieu au milieu de l’eau qui soutiendrait l’œuf et le fœtus , et ne leur opposerait qu’une faible résistance. Ces mouvements seraient comme ceux d’un petit animal qu’on renfermerait dans un sac d’une matière souple.
Que se passe-t-il donc réellement dans le développement des grenouilles , ainsi que des autres quadrupèdes ovipares sans queue ? leurs œufs ont plusieurs enveloppes ; les plus extérieures, qui environnent le globule noir et blanchâtre , ne subsistent que quelques jours ; la plus intérieure, qui est très-molle et trèssouple , peut se prêter à tous les mouvements d’un animal qui à chaque instant acquiert de nouvelles forces ; elle s’étend à mesure qu'il |
grandit ; elle est percée d’une ouverture que lon n’aurait pas dû appeler bouche , car ce n’est pas précisément un organe particulier , mais un passage pour la nourriture nécessaire à la jeune grenouille , au jeune crapaud , ou à la jeune raine: et comme les œufs des grenouilles , des raines et des crapauds, sont communément pondus dans l’eau , qui , pendant le printemps et l’été, est moins chaude que la
terre et l’air de l’atmosphère , ils éprouvent une
chaleur moins considérable que ceux des lézards et des tortues qui sont déposés sur les rivages , de manière à être échauffés par les rayons du soleil : il n’est donc pas surprenant que, par exemple, les petites grenouilles soient renfermées dans leurs enveloppes pendant deux mois, ou environ, et que ce ne soit qu’au bout de ce temps qu’elles éclosent véritablement en quittant la forme de tétard, tandis que les lézards et les tortues sortent de leurs œufs après un assez petit nombre de jours.
À l’égard de la queue qui s’oblitère dans les grenouilles , dans les crapauds et dans les raines, re doivent-ils pas perdre facilement une portion de leur corps, qui n’est soutenue par aucune partie osseuse , et qui d’ailleurs , toutes les fois qu’ils nagent, oppose à l’eau le plus d’action et de résistance ? Au reste, cette sorte de tendance de la nature à donner une queue aux grenouilles, aux crapauds et aux raines , ainsi qu'aux lézards et aux tortues, est une nouvelle preuve des rapports qui les lient , et , en quelque sorte , de l’unité du modèle sur lequei les quadrupèdes ovipares ont été formés.
Les couleurs des grenouilles communes ne sont jamais si vives qu'après leur accouplement ; elles pâlissent plus ou moins ensuite, et deviennent quelquefois assez ternes et assez rousses pour avoir fait croire au peuple de plusieurs pays que, pendant l'été , les grenouilles se métamorphosent en crapauds.
Lorsqu'on ne blesse les grenouilles que dans une seule de leurs parties , il est très-rare que toute leur organisation s’en ressente, et que l’ensemble de leur mécanisme soit dérangé au point de les faire périr. Bien plus , lorsqu'on leur ouvre le corps , et qu’on en arrache le cœur et les entrailles , elles ne conservent pas moins pendant quelques moments leurs mouvements accoutumés ! : elles les conservent
! Rai, Synopsis methodica animalium, Lond., 1695, p. 248.
aussi pendant quelque temps lorsqu’elles ont perdu presque tout leur sang ; et si dans cet état elles sont exposées à l’action engourdissante du froid , leur sensibilité s’éteint , mais se ranime quand le froid se dissipe très-promptement , et elles sortent de leur torpeur comme si elles n’avaient éprouvé aucun accident !.
Aussi, malgré le grand nombre de dangers auxquels elles sont exposées , doivent-elles communément vivre pendant un temps assez long relativement à leur volume.
Les grenouilles étant accoutumées à demeurer un peu de temps sous l’eau sans respirer , et leur cœur étant conformé de manière à pouvoir battre sans être mis en jeu par leurs pou-
mons comme celui des animaux mieux organi-
sés, il n’est pas surprenant qu’elles vivent aussi pendant un peu de temps dans un vase dont on a pompé l’air , ainsi que l’ont éprouvé plusieurs physiciens, et que je l’ai éprouvé souvent moi-même ?. On peut même croire que l'espèce de malaise ou de douleur qu’elles ressentent lorsqu'on commence à Ôter l’air du récipient tient plutôt à la dilatation subite et forcée de leurs vaisseaux , produite par la raréfaction de l’air renfermé dans leur corps, qu'au défaut d’un nouvel air extérieur. Il n’est pas surprenant d’après cela qu’elles vivent plus longtempsque beaucoup d’autres animaux, ainsi que les crapauds et les salamandres aquatiques , dans des vases dont l’air ne peut pas se renouveler ©.
Les grenouilles sont dévorées par les serpents d’eau , les anguilles , les brochets , les taupes , les putois , les loups * , les oiseaux d’eau et de rivage, ete. Comme elles fournissent un aliment utile, et que même certaines parties de leur corps forment un mets trèsagréable , on les recherche avec soin ; on a plusieurs manières de les pêcher; on les prend avec des filets, à la clarté des flambeaux qui les effraient et les rendent souvent comme immobiles ; ou bien on les pêche à la ligne avec des hameçons qu’on garnit de vers, d’insectes , ou simplement d’un morceau d’étoffe rouge ou couleur de chair ; car, ainsi que nous Pavons
+ Voyez à ce sujet les Œuvres de M. l'abbé Spallanzani. Traduction de M. Sennebier, vol. I, p. 112.
? Rédi, et Lecons de physique expérimentale par l'abbé Nollet, t, IL, p. 270.
5 Voyez les Œuvres de M, l'abbé Spallanzani , traduction de
M. Sennebier, vol. IL, p. 160 et suiv.
4 M, Daubenton en a trouvé dans l'estomac d'un loup.
dit , les grenouilles sont goulues ; elles saisissent avidement et retiennent avec obstination tout ce qu’on leur présente ‘. M. Bourgeois rapporte qu’en Suisse on les prend d’une manière plus prompte par le moyen de grands râteaux dont les dents sont longues et serrées : on enfonce le râteau dans l’eau , et on ramène les grenouilles à terre , en le retirant avec précipitation ?.
On à employé avec succès en médecine les différentes portions du corps de la grenouille , ainsi que son frai auquel on fait subir différentes préparations , tant pour conserver sa vertu pendant longtemps , que pour ajouter à l'efficacité de ce remède *.
La grenouille commune habite presque tous les pays. On la trouve très-avant vers le nord, et même dans la Laponie suédoise * : elle vit dans la Caroline et dans la Virginie, où elle est si agile , au rapport de plusieurs voyageurs , qu’elle peut, en sautant, franchir un intervalle de quinze à dix-huit pieds.
Nous allons maintenant présenter rapidement les détails relatifs aux grenouilles différentes de la grenouille commune , et que l’on rencontre dans nos contrées ou dans les pays étrangers : nous allons les considérer comme des espèces distinctes ; peut-être des observations plus étendues nous obliseront-elles , dans la suite, à en regarder quelques-unes comme de simples variétés dépendantes du climat, ou tout au plus comme des races constantes ; nous nous contenterons de rapporter les différences qui les séparent de la grenouille commune, tant dans leur conformation que dans leurs habitudes.