‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 195 sur 470 · DE BUFFON · texte numérisé non relu

DE BUFFON

u pace, a voulu remonter jusqu’à celles du « temps ‘.

« Tu as demandé à la matière par quelle « force pénétrante ces astres immobiles, ces « pivots embrasés de l’univers, brülent des « feux dont ils resplendissent.

« Tu as demandé aux siècles par quel mo- « teur puissant ces autres astres errants qui « brillent d’une lumière étrangère, et circulent « en esclaves soumis autour des soleils qui les « maîtrisent , furent placés sur la route céleste « qui leur a été prescrite, et reçurent le mou- « vement dont ils paraissent animés.

« Nous te saluons, Ô chantre immortel des « cieux : que le firmament semé d'étoiles, que « toutes les clartés répandues dans l’espace, « que tout ce magnifique cortége de la nuit rap- « pelle à jamais ta gloire! »

Cependant les premiers feux du jour dorent lorient ; l’astre de la lumière se montre dans toute sa majesté ; il rougit les cimes isolées qui s’élancent dans les airs, et étincelle , pour ainsi dire, contre les immenses glaciers qui investissent les monts. Une vapeur épaisse remplit encorele fond des vallées , et dérobe les collines à nos yeux. Une vaste mer paraît avoir envahi le globe; quelques pies couverts de glaces resplendissantes se montrent seulement au-dessus de cette mer immense dont les flots légers , agités par le vent, roulent en grands volumes, s’élèvent en tourbillons, et menacent de surmonter les roches les plus hautes. Nous croyons voir avec Buffon la terre encore couverte par les eaux de l’Océan , et recevant au milieu des ondes sa forme, ses inégalités, ses montagnes, ses vallées ; et notre hymne continue.

« Nous te saluons, à Buffon! toi dont le gé- « nie, après avoir parcouru l’immensité de l’es-

« pace et du temps , a plané au-dessus de notre « globe et de ses âges ?.

« Tu as vu la terre sortant du sein des eaux; « les montagnes secondaires s’élevant par les « efforts accumulés des courants du vaste « Océan; les vallons creusés par ses ondes ra- « pides ; les végétaux développant leurs cimes « verdoyantessur les premières hauteurs aban- « données par les eaux ; ces bois touffus livrant « leurs dépouilles aux flots agités ; les abimes « de l’Océan recevant ces dépôts précieux

4 Article de la formation des Planètes; première et seconde vues de la Nature, etc., par M. de Buffon.

8 Théor. de la terre et Époques de la Nat., par M, de Buffon.

« comme autant de sources de chaleur et de feu « pour les siècles à venir, et les plaines de la « mer peuplées d'animaux dont les débris for- « ment de nouveaux rivages ou exhaussent les « anciens.

« Tu as vu le feu jaillissant avec violence « des entrailles de la terre, sur le bord des « ondes qui se retiraient, élevant par son effort « de nouvelles montagnes, ébranlant les an- « ciennes , couvrant les plaines de torrents en- « flammés; et les tonnerres retentissants, les « foudres rapides, les orages des airs mélant « leur puissance à celle des orages intérieurs « de la terre et des tempêtes de Ja mer.

« Nous te saluons, toi dont les chants ont « célébré ces grands objets : que le feu des « volcans, que les ondes agitées, que jes « tonnerres des airs rappellent à jamais ta « gloire ! »

Mais la vapeur épaisse se dissipe et nous laisse voir des plaines immenses, des coteaux fertiles , des champs fleuris , des retraites tranquilles ; Ô nature ! tu te montres dans toute ta beauté ! Les habitants des airs, voltigeant au milieu des bocages , saluent par leur chant l’astre bienfaisant source de la chaleur ; l’aigle altier vole jusqu’au-dessus des plus bautes cimes ‘; le cheval belliqueux, relevant sa mobile crinière , s’élance dans les vertes prairies ; les divers animaux qui embellissent le globe paraissent en quelque sorte à nos yeux. Saisis d’un noble enthousiasme, entrainés par l’espèce de délire qui s’empare de nos sens , nous croyons nous détacher , pour ainsi dire, de la terre , et voir le globe roulant sous nos pieds nous présenter successivement toute sa surface. Le tigre féroce, le lion terrible régnant avec empire dans les solitudes embrasées de l’Afrique ; ke chameau supportant la soif au milieu des sables brülants de l’Arabie ; l’éléphant des grandes Indes , étonnant l’intelligence.humaine par l’étendue de son instinct; le castor du Canada, montrant par son industrie ce que peuvent le nombre et le concert; les singes des deux mondes , imitateurs pétulants des mouvements de l’homme; les perroquets richement colorés des contrées voisines de l’équateur; le brillant

4 Voyez particulièrement, dans l'Histoire des Quadrupèdes et des Oiseaux, par M. de Buffon, les articles du Cheval, du Tigre, du Lion, du Chameau, de l’'Eléphant , du Castor des Singes, de l'Aigle, des Perroquets, de FOiseau- Mouche, du Kamichi, etc.

2JÙ oiseau-mouche et le colibri doré du nouveau continent; le kamichi des côtes à demi noyées de la Guyane : tous passent sous nos yeux.

Rien ne peut nous dérober aucun de ces objets que Buffon a revêtus de ses couleurs éclatantes ; et au milieu des sujets de ses magnifiques tableaux, nous voyons sur tous les points de la terre habitable le chef-d'œuvre de la force productrice, l’homme, qui par la pensée a conquis le sceptre de la nature, dompté les éléments , fertilisé la terre, embelli son asile , et créé le bonheur par l’amour et par la vertu.

Depuis le pôle sur lequel brille l’Ourse , depuis les bornes du vaste empire de la souveraine de la Néwa !, et cette contrée fertile en héros, où Reinsberg ? voit les arts cultivés par des mains victorieuses, jusques aux plages ardentes du Mexique , et aux sommets du Potosi, quelle partie du globe ne nous rappelle pas des tributs offerts au génie de Buffon ?

Nous voyons au milieu de l’Athènes moderne ces lieux fameux consacrés à la science ou aux arts sublimes de l’éloquence et de la poésie , ces temples de la renommée qui parleront à jamais de la gloire de Buffon , où il a laissé des amis, des compagnons de ses travaux , un surtout, qui, né sous le même ciel, et réuni avec lui dès sa plus tendre jeunesse, a partagé sa gloire et ses couronnes. Nous croyons entendre leurs voix, et, ce concert de louanges du génie et de l’amitié retentissant jusqu’au fond de nos cœurs, nous nous écrions de nouveau :

« Nous te saluons, 6 Buffon! toi qui as « chanté les œuvres de la création sur ta lyre « harmonieuse ; toi qui d’une main habile as gravé sur un monument plus durable que le « bronze les traits augustes du roi de la nature ; qui l’as suivi d’un œil attentif sous tous les climats , depuis le moment de sa naissance jusqu’à. celui où il disparaît de dessus la terre : à ta voix la nature a rassemblé « ses différentes productions; les divers ani-

* C'est principalement de la Russie, ainsi que de l’Amérique septentrionale et méridionale , que l'on s’est empressé d'offrir à M. de Buffon les divers objets d'histoire naturelle qui pouvaient l'intéresser ; il en a reçu de plusieurs souverains, et surtout de l'impératrice de toutes les Russies.

2 Château du Brandebourg appartenant au prince Henri de Prusse. Avec quel plaisir M. de Buffon ne parlait-il pas de son dévouement pour ce prince ! Combien ne se plaisaitil pas à rappeler les marques d’attachement qu'il en avait reçues, ainsi qu'à s’entretenir de l'amitié que lui a toujours té-

moignée la digne compagne d'un grand et célèbre ministre du meilleur des rois!

DISCOURS

maux se sont réunis devant toi : tu leur as assigné leur forme, leur physionomie, leurs habitudes , leur caractère, leur pays, leur « nom : que partout tes chants soient répétés ; que tout parle de toi; poëte sublime, tu as célébré et tous les êtres et tous les temps.»

DISCOURS SUR LA NATURE DES SERPENTS

A la suite des nombreuses espèces des Quadrupèdes et des Oiseaux, se présente l’ordre des Serpents ; ordre remarquable en ce qu’au premier coup d’œil les animaux qui le composent paraissent privés de tout moyen de se mouvoir, et uniquement destinés à vivre sur la place où le hasard les faït naître. Peu d’animaux, cependant, ont les mouvements aussi prompts et se transportent avec autant de vitesse que le serpent; il égale presque, par sa rapidité, une flèche tirée par un bras vigoureux, lorsqu'il s’élance sur sa proie ou qu’il fuit devant son ennemi : chacune de ses parties devient alors comme un ressort qui se débande avec violence; il semble ne toucher à la terre que pour en rejaillir ; et, pour ainsi dire, sans cesse repoussé par les corps sur lesquels il s’appuie, on dirait qu’il nage au milieu de l’air en rasant la surface du terrain qu’il parcourt. S’il veut s’élever encore davantage, ille dispute à plusieurs espèces d’oiseaux, par la facilité avec laquelle il parvient jusqu’au plus haut des arbres, autour desquels il roule et déroule son corps avec tant de promptitude, que l’œil a de la peine à le suivre : souvent même, lorsqu'il ne change pas encore de place, mais qu’il est prêt à s’élancer, et qu'il est agité par quelque affection vive, comme l’amour, la colère ou la crainte , il n’appuie contre terre que sa queue qu’il replie en contours sinueux; il redresse avec fierté sa tête, il relève avec vitesse le devant de son corps, et le retenant dans une attitude droite et perpendiculaire, bien loin dé paraître uniquement destiné à ramper, il offre l’image de la force, du courage et d’une sorte d’empire.

Placé par la nature à la suite des quadrupèdes ovipares, ressemblant à un lézard qui serait privé de pattes, et pouvant surtout être quelquefois confondu avec les espèces que nous

SUR LA NATURE avons nomméesSeps et Chaleides', ainsiqu’avec les reptiles bipèdes ?, le serpent réunit cet ordre des Quadrupèdes ovipares à celui des Poissons, avec plusieurs espèces desquels il à un grand nombre de rapports extérieurs, et dans lesquels il paraît, en quelque sorte, se dégrader par des nuances successives offertes par les Anguilles , les Murènes proprement dites, les Gymnotes , etc.

Malgré la grande vitesse avec laquelle le serpent échappe, pour ainsi dire, à la surface sur laquelle il s’avance , plusieurs points de son corps portent sur la terre, même dans le temps où il parait le moins y toucher , et il est entièrement privé de membres qui puissent le tenir élevé au-dessus du terrain, ainsi que les quadrupèdes. Aussi le nom de reptile nous a-t-il paru lui appartenir principalement, et celui de Serpent vient-il de serpere, qui désigne l’action de ramper. Cette forme extérieure, ce défaut absolu de bras, de pieds, et de tout membre propre à se mouvoir, le caractérise essentiellement , et empêche qu’on ne le confonde , même à l’extérieur , avec aucun des animaux qui ont du sang, et particulièrement avec les murènes proprement dites, les anguilles et les autres poissons , qui ont tous des nageoires plus ou moins étendues et plus ou moins nombreuses.

Les limites qui circonscrivent l’ordre des serpents sont done tracées d’une manière précise, malgré les grands rapports qui les lient avec les ordres voisins.

Leurs espèces sont en grand nombre: nous en décrivons plus de cent quarante dans cet ouvrage : quelques-unes parviennent à une grandeur très-considérable, elles ont plus de trente pieds, et souvent même de quarante . pieds de longueur *. Toutes sont couvertes d’écailles ou de tubercules écailleux , comme les lézards etles poissons, qu’elles lient les uns avec les autres ; mais ces écailles varient beaucoup par leur forme et par leur grandeur : les unes,

4 Voyez l’article du Seps et celui du Chalcide, dans l'Hist. nat. des Quadrupèdes ovipares.

? Article des Reptiles bipèdes, à la suite de l'Hist. des Quadr. ovipares.

# Notes manuscrites communiquées par M. de Laborde, correspondant du Cabinet du Roi à Cayenne; et par M. le baron de Widerspach, correspondant du même Cabinet, et dans le même endroit.— « Nous lisons qu'auprè: de Batavia, « établissement hollandais dans les Indes Orientales, ily a « des serpents de cinquante pieds de longneur. » Essai sur l'Hist. nat. des Serpents, par Ch. Owen. Londres, 1742, p. 15. Voyez à ce sujet, dans cette Histoire naturelle , l'article du Devin.

DES SERPENTS. 291

que l’on nomme plaques, sont hexagones, étroites et très-allongées ; les autres, presque rondes ou ovales , ou rhomboïdales ou carrées ; cellesci entièrement plates ; celles-là relevées par une arête saillante, ete. Toutes ces diverses sortes d’écailles sont différemment combinées dans les espèces particulières de serpents; les uns en ont de quatre sortes, les autres de trois, les autres de deux, les autres n’en ont que d’une seule sorte; et c’est principalement en réunissant les caractères tirés de la forme, du nombre et de la position de ces écailles , que nous avons pu parvenir à distinguer non-seulement les genres, mais encore les espèces des serpents, ainsi qu’on pourra le voir dans la table méthodique de ces animaux.

Si, avant d'examiner les habitudes naturelles de ces reptiles, nous voulons jeter un coup d’œil sur leur organisation interne, etsi nous commencons par considérer leur tête, nous trouverons que la boîte osseuse en est à peu près conformée comme celle des quadrupèdes ovipares :

cependant la partie de cette boîte qui représente l'os occipital, et qui est faite en forme de triangle dont le sommet est tourné vers la queue , ne parait pas en général avancer autant vers le dos que dans ces quadrupèdes ; elle garantit peu l’origine de la moelle épinière, et voilà pourquoi les serpents peuventêtre attaqués avec avantage et recevoir aisément la mort par cet endroit mal défendu.

Le reste de leur charpente osseuse présente de grands rapports avec celle de plusieurs espèces de poissons, mais elle offre cependant une conformation qui leur est particulière, et d’après laquelle il est presque aussi aisé de les distinguer que d’après leur forme extérieure. Elle est la plus simple de toutes celles des animaux qui ont du sang; elle ne se divise pas en diverses branches pour donner naissance aux pattes, comme dans les quadrupèdes ; aux ailes, comme dans les oiseaux, etc. ; elle n’est composée que d’une longue suite de vertèbres qui s'étend jusqu’au bout de la queue. Les apophyses ou éminences de ces vertèbres sont placées, dans la plupart des serpents, de manière que l’animal puisse se tourner dans tous les sens, et même se replier plusieurs fois sur lui-même ; et d’ailleurs , dans presque tous ces reptiles, ces vertèbres sont très-mobiles les unes relativement aux autres , l'extrémité postérieure de chacune étant terminée par une

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sorte de globe qui entre dans une cavité de la vertèbre suivante, et y joue librement comme dans une genouillère ‘. De chaque côté de ces vertèbres sont attachées des côtes ordinairement d'autant plus longues qu’elles sont plus près du milieu du corps, et qui pouvant se mouvoir en différents sens, se prêtent aux divers mouvements que le serpent veut exécuter. Vers l’extrémité de la queue, les vertèbres ne présentent plus que des éminences , et sont dépourvues de côtes ?.

Ces vertèbres et ces côtes composent toute la partie solide du corps des serpents; aussi leurs organes intérieurs ne sont-ils défendus , dans la partie de leur corps qui touche à terre,

que par les plaques ou grandes écailles qui les:

revêtent par-dessous, et par une matière graisseuse considérable que l’on trouve souvent entre la peau de leur ventre et ces mêmes organes. Cette graisse doit aussi contribuer à entretenir leur chaleur intérieure, à préserver leur sang des effets du froid, et à les soustraire pendant quelque temps à l’engourdissement auquel ils sont sujets, dans certaines contrées, à l’approche de l'hiver; elle leur est d’autant plus utile, que la chaleur naturelle de leur sang est peu considérable; ce fluide ne circule dans les serpents qu’avec lenteur, relativement à la vitesse avec laquelle il coule dans les quadrupèdes vivipares et dans les oiseaux. Et comment serait-il poussé avec autant de force dans les reptiles que dans les oiseaux et les vivipares, puisque le cœur des serpents n’est composé que d’un ventricule Ÿ, et puisque la communication entre le sang qui y arrive et le sang qui en sort peut être indépendante des oscillations des poumons et de la respiration,

* C’est particulièrement ainsi dans le Boiquira ou grand serpent à sonnettes. Edw. Tyson. Transact. Phil., n° 444,

3 J'ai voulu savoir si le nombre des vertèbres et des côtes des serpents a quelque rapport constant avec les différentes espèces de ces animaux. J'ai disséqué plusieurs individus de diverses espèces de serpents, et j'ai remarqué que le nombre des vertèbres et des côtes augmentait ou diminuait dans les couleuvres, les boas, et les serpents à sonnettes, avec celui des plaques qui recouvrent le dessous du corps de ces reptiles; de telle sorte qu'il y avait toujours une vertèbre, et par conséquent deux côtes, pour chaque plaque; mais mes observations n'ont pas été assez multipliées pour que j'en regarde le résultat comme constant. Voyez dans l’article intitulé, Nomenclature des Serpents, ce que l'on peut penser du rapport du nombre de ces plaques avee l'âge ou le sexe des reptiles , etc.

* L'oreillette du cœur de plusieurs espèces de serpents est conformée de manière à paraître double, ainsi que dans un grand nombre de quadrupèdes ovipares; mais aucun de ces reptiles n'a deux ventricules,

DISCOURS

dont la fréquence échauffe et anime le sang des vivipares et des oiseaux ?

Le jeu du cœur et la circulation ne seraient donc point arrêtés dans les serpents par un très-long séjour sous l’eau, et ces animaux pourraient rester habituellement dans cet élément, comme les poissons , si l'air ne leur était pas nécessaire, de même qu'aux quadrupèdes ovipares, pour entretenir dans leur sang les qualités nécessaires à son mouvement et à la vie, pour dégager ce fluide des principes surabondants qui en engourdiraient la masse, ou y porter ceux de liquidité qui doivent l’animer ‘. Les serpents ne peuvent donc vivre dans l’eau sans venir souvent à la surface; et la respiration leur est presque aussi nécessaire que si leur cœur était conformé comme celui de l’homme et des quadrupèdes vivipares , et que la circulation de leur sang ne püût avoir lieu qu’autant que leurs poumons aspireraient l’air de l’atmosphère. Mais leur respiration n’est pas aussi fréquente que celle des quadrupèdes vivipares et des oiseaux; au lieu de resserrer et de dilater leurs poumons par des oscillations promptes et régulières, ils laissent échapper avec lenteur la portion d'air atmosphérique qu’ils ont aspirée avec assez de rapidité; et ils peuvent d’autant plus se passer de respirer fréquemment, que leurs poumons sont trèsgrands en comparaison du volume de leur corps , ainsi que ceux des tortues , des crocodiles, des salamandres, des grenouilles , ete. ; et que, dans certaines espèces, telles que celle du Boiquira , la longueur de ces viseères égalant à peu près les trois quarts de celle du corps, ils peuvent aspirer à la fois une très-grande quantité d’air ?. |

Is sont pourvus de presque autant de viscères que les animaux les mieux organisés ; ils ont un œsophage ordinairement très-long et susceptible d’une très-grande dilatation, un estomac, un foie avec son conduit, une vésicule du fiel , une sorte de pancréas , et de longs intestins qui, par leurs circuits, leurs divers diamètres , et les espèces de séparations transversales qu’ils contiennent, forment plusieurs portions distinctes analogues aux intestins gréles et aux gros intestins des vivipares, et après plusieurs sinuosités , se terminent par une portion droite, par une sorte de rectum, comme

4 Discours sur la nature des Quadrupèdes ovipares. ? Observ. anatom. d'Edw. Tyson, Transact. phil., n° 144.

dans les quadrupèdes. Ils ont aussi deux reins , dont les conduits n’aboutissent pas à une vessie proprement dite , ainsi que dans les quadrupèdes vivipares, mais se déchargent dans un réservoir commun semblable au cloaque des oiseaux , et où se mêlent de même les excréments, tant solides que liquides. Ce réservoir commun n’a qu’une seule ouverture à l’extérieur ; il renferme , dans les mâles, les parties qui leur sont nécessaires pour perpétuer leur espèce, et qui y demeurent cachées jusqu’au moment de leur accouplement: c’est aussi dans l'intérieur de ce réservoir que sont placés, dans les femelles, les orifices des deux ovaires ; et voilà pourquoi, dans la plupart des serpents, et excepté certaines circonstances rares, voisines de l’accouplement de ces animaux, on ne peut s'assurer de leur sexe d’après la seule considération de leur conformation extérieure.

Presque toutes les écailles qui recouvrent les serpents, et particulièrement les grandes lames qui sont situées au-dessous de leur corps, sont mobiles indépendamment les unes des autres; ils peuvent redresser chacune de ces lames par un muscle particulier qui y aboutit : dès lors chacune de ces pièces, en s’élevant et en se rabaissant, devient une sorte de pied, par le moyen duquel ils trouvent de la résistance, et par conséquent un point d'appui dans le terrain qu’ils parcourent , et peuvent se jeter, pour ainsi dire, dans le sens où ils veulent s’avancer. Mais les serpents se meuvent encore par un moyen plus puissant; ils relèvent en arc de cercle une partie plus ou moins étendue de leur corps ; ils rapprochent les deux extrémités de cet arc, qui portent sur la terre, et lorsqu’elles sont près de se toucher, l’une ou l’autre leur sert de point d’appui pour s’élancer, en aplatissant la partie qui était élevée en are de cercle. Lorsqu'ils veulent courir en avant, c’est sur l’extrémité postérieure de cetarc qu’ils s’appuient ; et c’est au contraire sur la partie antérieure, lorsqu'ils veulent aller en arrière.

Chaque fois qu’ils répètent cette action, ils font, pour ainsi dire, un pas de la grandeur de la portion de leur corps qu’ils ont courbée, sans compter l’étendue que peut donner à cet intervalle parcouru , l’élasticité de cette même portion de leur corps qu’ils ont pliée, et qui les lance avec roideur en se rétablissant. Ces arcs de cercle sont plus ou moins élevés, ou plus ou moins multipliés dans chaque individu , sui-

vant son espèce , sa grandeur, ses proportions , sa force, ainsi que le besoin qu’il a de courir plus ou moins vite; et tous ces arcs , en se débandant successivement, produisent cette sorte de mouvement que l’on a appelé vermiculaire, parce que les vers proprement dits, qui sont dépourvus de pieds, ainsi que les serpents, sont également obligés de l’employer pour changer de place.

Pendant que les serpents exécutent ces divers mouvements , ils portent leur tête d'autant plus élevée au-dessus du terrain, qu’ils ont plus de vigueur et qu’ils sont animés par des sensations plus vives ; et comme leur tête est articulée avec l’épine du dos, de manière que la face forme un angle droit avec cette épine dorsale, les serpents ne pourraient point se servir de leur gueule , ne verraient point devant eux , et ne s’avanceraient qu’en tâtonnant dans les moments où ils relèvent la partie la plus antérieure de leur corps, s’ils n’en repliaient alors l'extrémité de manière à conserver à leur tête une position horizontale.

Quoique toutes les portions du corps des serpents jouissent d’une grande élasticité, cependant , dans le plus grand nombre d’espèces , ce ressort ne doit pas être également distribué dans toutes les parties : aussi la plupart des serpents ont-ils plus de facilité pour avancer que pour reculer : d’ailleurs les écailles qui les revêtent, et particulièrement les plaques qui garnissent le dessous du ventre, se recouvrent mutuellement et sont couchées de devant en arrière les unes au-dessus des autres. Il arrive de là , que lorsque les serpents les redressent , elles forment, contre le terrain, un obstacle qui arrête leurs mouvements, s’ils veulent aller en arrière; tandis qu’au contraire, lorsqu'ils s’avancent, la surface qu’ils parcourent applique ces pièces les unes contre les autres dans le sens où elles se recouvrent naturellement.

Quelques espèces cependant, dont le corps est d’une grosseur à peu près égale à ses deux extrémités, et qui, au lieu de plaques, n’ont que des anneaux circulaires, paraissent jouir de la faculté de se mouvoir presque aussi aisément en arrière qu’en avant, ainsi que nous le verrons dans la suite !; mais ces espèces ne forment qu’une petite partie de l’ordre dont nous traitons.

+ articles des S'erpents amphisbènes.

Lorsque certains serpents, au lieu de se mouvoir progressivement pendant un temps plus ou moins considérable, et par une suite d'efforts plusieurs fois répétés, ne cherchent qu’à s’élancer tout d’un coup d’un endroit à un autre , on à se jeter sur une proie par un seul bond, ils se roulent en spirale au lieu de former des arcs de cercle successifs ; ils n’élèvent presque que la tête au-dessus de leur corps ainsi replié et contourné; ils tendent, pour ainsi dire , toutes leurs parties élastiques , et réunissant par là toutes les forces particulières qu’ils emploient l’une après l’autre dans leurs courses ordinaires , allongeant tout d’un coup toute leur masse, et leurs ressorts se débandant tous à la fois , ils se déroulent et s’élancent vers l’objet qu’ils veulent atteindre, avec la rapidité d’une flèche fortement vibrée, et en franchissant souvent un espace de plusieurs pieds.

Les serpents qui grimpent sur les arbres s’y retiennent en entourant les tiges et les rameaux par les divers contours de leur corps ; ils en parcourent les branches de la même manière qu’ils s’'avancent sur la surface de la terre ; ils s’élancent d’un arbre à un autre, ou d’un ra-

meau à un rameau, en appuyant contre l'arbre une portion de leur corps, et en la pliant de. manière qu’elle fasse une sorte de ressort et

qw’elle se débande avec force; ou bien ils se

suspendent par la queue, et balançant à plusieurs reprises leur corps qu’ils allongent avec effort, ils atteignent la branche à laquelle ils

veulent parvenir , s’y attachent en l’embrassant par plusieurs contours de leur partie antérieure, se resserrent alors, se raccourcissent, |

ramassent, pour ainsi dire, leur corps , et retirent à eux leur queue qui leur avait servi à se suspendre. l

Les très-grands serpents l’emportent en longueur sur tous les animaux , en y comprenant même les crocodiles, dont la grandeur est la plus démesurée, et qui ont depuis vingt-cinq jusqu’à trente pieds de long, et en n’en exceptant que les baleines et les autres grands cétacées. A l’autre extrémité cependant de l’échelle qui comprend tous ces reptiles arrangés par ordre de grandeur , on en voit qui ne sont guère plus gros qu’un tuyau de plume, et dont la longueur, qui n’est que de quelques pouces , surpasse à peine celle des plus petits quadrupèdes , tant ovipares que vivipares. L’ordre des

DISCOURS

serpents est donc celui où les plus grandes et les plus petites espèces diffèrent le plus les unes des autres par la longueur. Mais si, au lieu de mesurer une seule de leurs dimensions, on pèse leur masse, on trouvera que la quantité de matière que renferment les serpents les plus gigantesques , est à peu près dans le même rapport avec la matière des plus petits reptiles, que la masse des grands éléphants, des hippopotames, etc. avec celle des rats, des musaraignes , des plus petits quadrupèdes vivipares.

Ne pourrait-on pas penser que, dans tous les ordres d’animaux, la même proportion se trouve entre la quantité de matière modelée dans les grandes espèces , et celle qui est employée dans les petites? Mais, dans l’ordre des serpents, tous les développements ont dû se faire en longueur plutôt qu’en grosseur; sans cela, ces reptiles, et surtout ceux qui sont énormes , privés de pattes et de bras, auraient à peine exécuté quelques mouvements trèslents : la vitesse de leur course ne doit-elle pas, en effet, être proportionnée à la grandeur de l’are que leur corps peut former pour se débander ensuite? Auraient-ils pu se plier avec facilité et chercher sur la surface du terrain dés points d’appui qui remplaçassent les pieds qui leur manquent? Ne pouvant ni atteindre leur proie, ni échapper à leurs ennemis , n’auraientils pas été comme des masses inertes exposées à tous les dangers et bientôt détruites ? La matière a donc dû être façconnée dans une dimension beaucoup plus que dans uné autre, pour que le produit de ce travail püût subsister , et que l’ordre des serpents ne fût pas anéanti, ou du moins très-diminué; et voilà pourquoi la même proportion de masse se trouve entre les grands et les petits reptiles d’un côté, et les grands et les petits quadrupèdes de l’autre; quoique les énormes serpents l’emportent beaucoup plus, par leur longueur, sur les plus petits de ceux que l’on connaît, que les éléphants ne surpassent les musaraignes et les rats, par leur dimension la plus étendue.

Entre les limites assignées par la nature à la longueur des serpents , c’est-à-dire, depuis celle de quarante ou même cinquante pieds, jusqu’à celle de quelques pouces, on trouve presque tous les degrés intermédiaires occupés par quelque espèce ou quelque variété de ces reptiles , au moins à compter depuis les plus courts jusqu’à ceux qui ont vingt ou vingt-cinq pieds de lon-

gueur. Les espèces supérieures paraissent ensuite comme isolées ; ceci se trouve conforme à ce que l’on a déjà remarqué dans les quadrupèdes vivipares !, et prouve également que, dans la nature, les grands objets sont moins liés que les petits par des nuances intermédiaires. Mais voilà donc, depuis la petite étendue de quelques pouces , jusqu’à celle de vingt-cinq pieds , presque toutes les grandeurs intermédiaires représentées par autant d’espèces, ou du moins de races plus ou moins constantes ; et cela ne suffirait-il pas pour montrer la variété qui se trouve dans l’ordre des serpents? Il semble , à la vérité, au premier coup d'œil, que des espèces très-multipliées doivent se ressembler presque entièrement dans un ordre d'animaux dont le corps, toujours formé sur le même modèle, ne présente aucun membre extérieur et saillant qui, par sa forme et le nombre de ses parties, puisse offrir des différences sensibles. Mais si l’on ajoute à la variété des longueurs des serpents, celle des couleurs éclatantes dont ils sont peints, depuis le blanc et le rouge le plus vif, jusqu’au violet le plus foncé , et même jusqu’au noir; si l’on observe que ce grand nombre de couleurs sont merveilleusement fondues les unes dans les autres, de manière à ne présenter que trèes-rarement la même teinte lorsqu'elles sont diversement éclairées par les rayons du soleil ; si l’on se retrace tout à la fois ce nombre de serpents , dont les uns n’offrent qu’une seule nuance, tandis que les autres brillent de plusieurs couleurs plus ou moins contrastées, enchaînées, pour ainsi dire, en réseaux, distribuées en lignes, s'étendant en raies , disposées en bandes, répandues par taches, semées en étoiles, représentant quelquefois les figures les plus régulières et souvent les plus bizarres ; et si l’on réunit encore à toutes ces différences, celles que l’on doit tirer de la position, de la grandeur et de la forme des écailles, ne verra-t-on pas que l’ordre des serpents est un des plus variés de ceux qui peuplent et embellissent la surface du globe? Toutes les espèces de ces animaux habitent de préférence les contrées chaudes ou tempérées : on en trouve dans les deux mondes, où ils paraissent à peu près également répandus en raison de la Chaleur , de l'humidité , et de l’espace

* Voyez les articles de l'éléphant et des autres grands qua-

drupèdes.

libre ‘. Plusieurs de ces espèces sont communes aux deux continents; mais il paraît qu’en général, ce sont les plus grandes qui appartiennent à un plus grand nombre de contrées différentes. Ces grandes espèces ayant plus de force et des armes plus meurtrières , peuvent exécuter leursmouvements avec plus de promptitude, soutenir pendant plus de temps une course plus rapide, se défendre avec plus d'avantage contre leurs ennemis , chercher et vaincre plus facilement une proie, se répandre bien plus au loin, se trouver au milieu des eaux avec moins de crainte, nager avec plus de constance, lutter contre les flots, voguer avec vitesse au milieu des ondes agitées, et traverser même des bras de mer étendus. D’ailleurs ne pourrait-on pas dire que le moule des grandes espèces est plus ferme, moins soumis aux influences de la nourriture et du climat? Les petites espèces ont pu être aisément altérées dans leurs proportions, dans la forme ou le nombre de leurs écailles, dans la teinte ou la distribution de leurs couleurs, de manière à ne plus présenter aucune image de leur origine; les changements qu’elles auront éprouvés n'auront point porté uniquement sur la surface; ils auront pénétré, pour ainsi dire, dans un intérieur peu susceptible de résistance : toutes ces variations auront influé sur leurs habitudes , et ne pouvant pas opposer de grandes forces aux accidents de toute espèce, non plus qu'aux vicissitudes de l’atmosphère, leurs mœurs auront changé de plus en plus, et tout aura si fort varié dans ces petits animaux , que bientôt les diverses races sorties d’une souche commune n’auront pas présenté assez de ressemblances pour constituer une même espèce. Les grands serpents, au eontraire, peuvent bien offrir, sous les divers climats, quelques différences de couleurs ou d’habitudes qui marquent l'influence de la terre et de l’air, à laquelle aucun animal ne

1 « Le mélange de la chaleur et de l'humidité produit, à « Siam, des serpents d'une monstrneuse longueur; il n'est « point rare de leur voir plus de vingt pieds de long, et plus « d’un pied et demi de diamètre. » Hist. génér. des Voyages, éd. in-12, t. XXXIV, p. 583,

« L'humidité, jointe au ferment continuel de la chaleur, « produit, dans toutes les iles Philippines, des serpents « d’une grandeur extraordinaire... Les bohas, qui sont les « plus grands, ont quelquefois trente pieds de longueur. » Hist. génér. des Voyages, éd. in-12, t. XXXIX, p. 100 ets. Comme nous ne voulons pas multiplier les notes sans nécessité, nous ne citons ici que ces deux passages, parmi un très-

grand nombre que nous pourrions rapporter, et dont plusieurs sont répandus dans cet ouvrage.

peut se soustraire ; mais plus indépendants des circonstances de lieux et de temps, plus constants dans leurs habitudes, plus inaltérables dans leurs proportions, ils doivent présenter plus souvent, dans les pays les plus éloignés, le nombre et la nature de rapports qui constituent l’identité de l’espèce. Ce seront quelquesuns de ces grands serpents , nageant à la surface de la mer, fuyant sur les eaux un ennemi trop à craindre pour eux, ou jetés au loin par les vagues agitées , élevant avec fierté leur tête au-dessus des flots, et se recourbant avec agilité en replis tortueux, qui auront fait dire du temps de Pline, ainsi que le rapporte ce grand naturaliste, qu’on avait vu des migrations par mer, de dragons ou grands serpents partis d’Éthiopie, et ayant près de vingt coudées de longueur !, et qui auront donné lieu aux divers récits semblables de plusieurs voyageurs modernes.

Mais il n’en est pas des serpents comme des quadrupèdes vivipares : moins parfaits que ces animaux , moins pourvus de sang, moins doués de chaleur et d'activité intérieure, plus rapprochés des insectes, des vers, des animaux les moins bien organisés, ils ne craignent point l'humidité lorsqu'elle est combinée avec la chaleur : elle semble même leur être alors trèsfavorable ; et voilà pourquoi aucune espèce de serpent ne paraît avoir dégénéré en Amérique : on doit penser, d’après les récits des voyageurs, qu’elles n’ont rien perdu dans ces pays nouveaux, de leur grandeur ni de leur force; et même dans les terres les plus inondées de ce continent, les grands serpents présentent une longueur peut-être plus considérable que dans les autres parties du Nouveau-Monde *.

Si l'humidité ne nuit pas aux diverses espèces de serpents, le défaut de chaleur leur est funeste; ce n’est qu'aux environs des contrées équatoriales , qu’on rencontre ces énormes reptiles, l’effroi des voyageurs; et lorsqu'on s’avance vers les régions tempérées, et surtout vers les contrées froides , on ne trouve que de très-petites espèces de serpents.

L'on peut présumer que ce n’est pas la chaleur seule qui leur est nécessaire; nous sommes assez portés à croire que, sans une certaine abondance de feu électrique répandu dans l’at-

4 Pline, 1. vint, 3 Voyez les articles particuliers de cette Histoire,

DISCOURS

mosphère, tous leurs ressorts ne peuvent pas être mis en jeu avec avantage, et qu’ils ne jouissent pas par conséquent de toute leur activité. Il semble que les temps orageux, où le fluide électrique de l’atmosphère est dans cet état de distribution inégale qui produit les foudres, animent les serpents au lieu de les appesantir, ainsi qu’ils abattent l’homme et les grands quadrupèdes ; e’est principalement dans les contrées très-chaudes que la chaleur plus abondante peut, ense combinant, produire une plus grande quantité de fluide électrique ; c’est en effet vers ces contrées équatoriales que le tonnerre gronde le plus souvent et avec le plus de force ; et voilà done deux causes, l’abondance de la chaleur, et la plus grande quantité de feu électrique, qui retiennent les grandes espèces de l’ordre des serpents aux environs de l’équateur et des tropiques.

On a écrit mille absurdités sur l’accouplement des serpents : la vérité est que le mâle et la femelle, dont le corps est très-flexible, se replient l’un autour de l’autre, et se serrent de si près qu’ils paraissent ne former qu’un seul corps à deux têtes. Le mâle fait alors sortir par son anus les parties destinées à féconder sa femelle , et qui sont doubles dans les serpents, ainsi que dans plusieurs quadrupèdes ovipares, et communément cette union intime est longuement prolongée *.

Tous les serpents viennent d’un œuf, ainsi que les quadrupèdes ovipares, les oiseaux et les poissons ; mais , dans certaines espèces de ces reptiles, les œufs éclosent dans le ventre de

{ Sans cette durée de leur accouplement, il serait souvent infécond ; ils n'ont point, en effet, de vésicule séminale, et il paraît que c'est dans cette espèce de réservoir que la liqueur prolifique des animaux doit se rassembler, pour que, dans un court espace de temps , ils puissent en fournir une quantité suffisante à la fécondation : les testicules où cette liqueur se prépare ne peuvent la laisser échapper que peu à peu; et d'ailieurs les conduits par où elle va de ces testicules aux organes de la génération étant très-longs, très-étroits, et plusieurs fois repliés sur eux-mêmes, dans les serpents, il n'est pas surprenant qu’ils aient besoin de demeurer longtemps accouplés pour que la fécondation puisse s'opérer. Il en est de même des tortues et des autres quadrupèdes ovipares, qui, n'ayant pas non plus de vésicule séminale, demeurent unis pendant un temps assez long ; et cette union très-prolongée, est, en quelque sorte, forcée dans les serpents, par une suite de la conformation de la double verge du mâle; elle est gare nie de pelits piquants tournés en arrière , et qui doiventser-— vir à l'animal à retenir sa femelle, et peut-être à l'animer. Au reste, l'impression de ces aiguillons ne doit pas être trèsforte sur les parties sexuelles de la femelle, car elles sont presque toujours cartilagineuses. On peut consulter à ce sujet,

dans les Trans. phil., n° 144 , les Observations de M. Tyson, célèbre anatomiste, dont nous adoptons ici l'opinion,

SUR LA NATURE

la mère; et ce sont celles auxquelles on doit donner le nom de Vipère au lieu de celui de Vivipare, pour les distinguer des animaux vivipares proprement dits !.

4 Nous croyons, pour éviter toute difficulté relativement

à cette expression d'ovipare, et à la propriété qu'elle désigne,

devoir exposer ici la différence qu'il y a entre les animaux

Vivipares proprement dits, et les ovipares ; différence qui a

été très-bien sentie par plusieurs naturalistes. On peut, à la

rigueur, regarder tous ies animaux comme venant d'un œuf,

et dès lors il semblerait qu'on ne pourrait distinguer les vixipares d'avec les ovipares que par la propriété de mettre au

jour des petits tout formés, ou de pondre des œufs. Mais l'on doit admettre deux sortes d'œufs : dans la première, le fœtus est renfermé dans une enveloppe que l'on nomme ammios,

avec un peu de liqueur qui peut lui fournir le premier aliment; mais comme cette liqueur n’est pas suffisante pour le nourrir pendant son développement, l'œuf est lié par un cordon ombilical ou par quelque autre communication avec le corps de la mère, ou quelque corps étranger d'où le fœtus tire sa nourriture : cet œuf ne pouvant pas suffire à l’accroissement , ni même à l'entretien de l'animal, n’est donc qu'un œuf incomplet; et tels sont ceux dans lesquels sont renfermés les fætus de l'homme et des animaux à mamelles, quine peuvent point être appelés ovipares, puisqu'ils ne produisent pas d'œuf parfait, d'œuf proprement dit. Les œufs de la seconde sorte sont, au contraire, ceux qui contiennent nonseulement un peu de liqueur capable de substanter le fœtus dans les premiers moments de sa formation, mais encore toute la nourriture qui lui est nécessaire jusqu’au moment où il brise ou déchire ses enveloppes pour venir à la lumière. Ces derniers œufs sont pondus bientôt après avoir été formés, ous'ils demeurent dans le ventre de la mère, ils n'y tiennent en aucune manière, ils en sont entièrement indépendants, ils n'en reçoivent que de la chaleur, ils sont véritablement

complets; ce sont des œufs proprement dits, et tels sont ceux des oiseaux, des poissons, des serpents et des quadrupèdes qui n'ont point de mamelles. Tous ces auimaux doivent être appelés ovipares, parce qu'ils viennent d’un véritable

œuf ; et si dans quelques espèces de l'ordre des poissons, ou de celui des quadrupèdes sans mamelles , ou de celui des serpents, les œufs éclosent dans le ventre même de la mère,

d'où les petits sortent tout formés, ces œufs sont toujours des œufs parfaits et isolés ; les animaux qui en éclosent doivent être appelés ovipares, et si l’on en nomme quelques-

uns vipères ou vivipares, pour les distinguer de ceux qui

pondent, et dont l'incubation ne se fait pas dans le ventre

même de la mère , il ne faut point les considérer comme des

vivipares proprement dits, ce nom n'appartenant qu'aux

animaux dont les œufs sont incomplets et ne contiennent pas toute la nourriture nécessaire au fœtus. On doit donc distinguer trois manières dont les animaux viennent au jour ; premièrement , ils peuvent sortir d'une enveloppe à laquelle on

peut , si l'on veut, donner le nom d'œuf, mais qui ne forme |

qu'un œuf imparfait et nécessairement lié avec un corps étranger ou le ventre de la mère. Secondeient, ils peuvent venir d'un œuf complet et isolé, éclos dans le ventre de la mère. Et troisièmement, ils peuvent sortir d'un œuf aussi isolé et complet, mais pondu plus ou moins de temps avant d'éclore. Ces deux dernières manières sont les mêmes quant au fond ; elles différent beaucoup de la première, mais elles ne diffèrent l'une de l'autre que par les circonstances de l'incubation ; dans la seconde, la chaleur intérieure du ventre de la mère développe le véritable œuf; tandis que dans la troisième, la chaleur extérieure du corps de la mère , ou la chaleur plus étrangère du soleil et de l'atmosphère le fait éclore. Les animaux qui viennent au jour de la seconde et de la troisième manière sout donc également ovipares; j'ai donc été fondé à donner ce nom , avec la plupart des naturalistes, aux tortues, crocodiles, lézards, salamandres, grenouilles et

me

DES SERPENTS. 297

Le nombre des œufs doit varier suivant les espèces. Nous ignorons s’il diminue en proportion de la grandeur des animaux, ainsi que dans les oiseaux, et demême que le nombredes petits dans les quadrupèdes vivipares. On a jusqu’à présent trop peu observé les mœursdes reptiles pour qu’on puisse riendire à ce sujet. L’on sait seulement qu’il y a des espèces de vipères qui donnent le jour à plus de trente vipereaux ; et l’on sait aussi que le nombre des œufs, dans

“certaines espèces de serpents ovipares des con-

trées tempérées, va quelquefois jusqu’à treize.

Les œufs dans quelques espèces ne sortent pas Pun après l’autre immédiatement : la femelle parait avoir besoin de se reposer après la sortie de chaque œuf. Il est même des espèces où cette sortie est assez difficile pour être très-douloureuse. Une couleuvre femelle qu’un observateur avait trouvée, pondant ses œufs avec lenteur et beaucoup d'efforts , et qu’il aida à se débarrasser de son fardeau, paraissait recevoir ce secours, non-seulement sans peine, mais même avec un plaisir assez vif; et en frottant mollement le dessus de sa tête contre la main de l’observateur , elle semblait vouloir lui rendre de douces caresses pour son bienfait.

L'on ignore encore combien de jours s’écoulent dans les diverses espèces , entre la ponte des œufs et le moment où le serpenteau vient à la lumière. Ce temps doit être très-relatif à la

| chaleur du climat.

Les femelles ne couvent point leurs œufs; elles les abandonnent après la ponte ; elles les

| laissent quelquefois sur la terre nue, surtout

dans les contrées très-chaudes ; mais le plus souvent elles les couvrent avec plus ou moins de soin , suivant que l’ardeur du soleil et celle de

| autres quadrupèdes sans mamelles; et tous les serpents,

même les vipères, doivent être aussi regardés comme de vrais ovipares , très-différents également, par leur manière de venir au jour, des vivipares proprement dits. Voyez, à ce sujet , Rai: Synopsis methodica animalium quadrupedum et serpentini generis. Lond. 1695, fol. 47 et 285.

4 4 J'observai qu'un de ces serpents femelles, après s'être beaucoup roulé sur les carreaux, ce qu'il n'avait pas coutume de faire, y pondit enfin un œuf; je le pris sur-lechamp , je le mis sur une table, et en le maniant doucement, je lui facilitai la ponte de treize œufs, Cette ponte dura environ une heure et demie, car à chaque œuf ii se reposait , et lorsque je cessais de l'aider, il lui fallait plus de temps pour faire sortir son œuf; d'où j'eus lieu de conclure que le bon office que je lui rendais nie lui était pas inutile , et plus encore de ce que, pendant cette opération, il ne cessa de frotter doucement mes mains avec sa tête, comme pour les chatouiller. » Observ. de George Segerus, médecin du roi de Pologne. Collect. acad., part. étrang.,

vol. IL, p. 2

l’atmosphère sont plus où moins vives ‘ ; nous verrons même que certaines espèces qui habitent les contrées tempérées , les déposent dans des endroits remplis de végétaux en putréfaction et dont la fermentation produit une chaleur active?. Si l’on casse ces œufs avant que les petits soient éclos , on trouve le serpenteau roulé en spirale. Il parait pendant quelque temps immobile; mais si le terme de sa sortie de l’œuf n’était pas bien éloigné , il quvre la gueule et aspire à plusieurs reprises l’air de l’atmosphère ; ses poumons se remplissent ; et le jeu alternatif des inspirations et des expirations est pour lui un nouveau moteur assez puissant pour qu'il s’agite, se déroule et commence à ramper.

Lorsque les petits serpents sont éclos ou qu’ils

sont sortis tout formés du ventre de leur mère, ils trainent seuls leur frêle existence; ils n’apprennent de leur mère dont ils sont séparés , ni à distinguer leur proie , ni à trouver un abri; ils sont réduits à leur seul instinct : aussi doit-il en périr beaucoup avant qu’ils soient assez développés et qu’ils aient acquis assez d'expérience pour se garantir des dangers. Et si nous voulons rechercher quelle peut être la force de cet instinct ; si nous examinons pour cela les sens dont les serpents ont été pourvus, nous trouverons que celui de l’ouie doit être très-obtus dans ces animaux. Non-seulement ils sont privés d’une conque extérieure qui ramasse les rayons sonores; mais ils sont encore dépourvus d’une ouverture qui laisse parvenir librement ces mêmes rayons jusqu’au tympan auquel ils ne peuvent aboutir qu’au travers d’écailles assez fortes et serrées l’une contre l’autre. Leur odorat ne doit pas être très-fin , car l’ouverture de leurs narines est petite et environnée d’écailles ; mais leurs yeux garnis, dans la plupart des espèces, d’une membrane

‘« Au mois de juillet dernier, j'apportai de la campagne des grappes d'œufs de serpents qui avaient été trouvées

caution, j'y trouvai de petits serpents tout vivants, dont le cœur avait des battements sensibles. Le placenta, formé de quantité de vaisseaux , était attaché au jaune, ou, pour mieux dire , en était un prolongement, et allait se terminer en forme de petit cordon, dans l'ombilic du fœtus , assez près de la queue. Il est à remarquer que ces œufs de serpents n'éclosent qu'au frais et à l'air libre, et qu'ils se dessécheraient dans un endroit fermé et trop chaud. I y a apparence que cet animal étant naturellement froid, ses œufs « n'ont pas besoin d'une grande chaleur pour éclore. » Observ. de Thomas Bartholin , insérée dans les Act. de Copeñbague, en 1675 ; et rapportée dans là Coilection académique , part. étrangère, t. IV, p. 226.

Am mA mn À R À À © nn

dans le creux d'un vieux arbre : les ayant ouverts avec pré- |

DISCOURS

clignotante qui les préserve de plusieurs accidents et des effets d’une lumière presque toujours trop vive dans les climats qu’ils habitent, sont ordinairement brillants et animés , trèsmobiles , très-saillants, placés de manière à recevoir l’image d’un espace étendu ; et la prunelle pouvant aisément se dilater et se contracter , admet un grand nombre de rayons lumineux , ou arrête Ceux qui nuiraient à ces organes ‘. Leur vue doit donc être et est en effet très-perçante. Leur goût peut d’ailleurs être assez actif, leur langue étant déliée et fendue de manière à se coller aisément contre les corps savoureux ?; leur toucher même doit être assez fort ; ils ne peuvent pas, à la vérité, appliquer immédiatement aux différentes surfaces, la partie sensible de leur corps; ils ne peuvent recevoir par le tact l'impression des objets qui les environnent , qu’au travers des dures écailles qui les revêtent ; ils n’ont point de membres divisés en plusieurs parties , des mains , des pieds, des doigts séparés les uns des autres, pour embrasser étroitement ces mêmes objets; mais comme ils peuvent former facilement plusieurs replis autour de ceux qu’ils saisissent; qu’ils les touchent , pour ainsi dire, par une sorte de main composée d’autant de parties qu’il y a d’écailles dans le dessous de leur corps, et que par là ils doivent avoir un toucher plus parfait que celui de beaucoup d’animaux et particulièrement des quadrupèdes ovipares, nous pensons qu’ils sont plus sensibles que ces derniers et qu’ils ne cèdent en activité intérieure qu'aux quadrupèdes vivipares et aux oiseaux. D’ailleurs l’habitude d’exécuter avec facilité des mouvements agiles et de s’élancer avec rapidité à d’assez grandes distances, ne doit-elle pas leur faire éprouver dans un

{ Lorsque la prunelle est resserrée, elle est très-allongée, comme dans les chats, les oiseaux de proie de nuit, etc., et elle forme une fente horizontale dans certaines espèces, et verticalé dans d'autres, quand la tête du serpent est parallèle à l'horizon.

2 Elle est ordinairement étroite, mince, déliée , et composée de deux corps longs et ronds, réunis ensemble dans les deux tiers de leur longueur. Pline a écrit qu'elle était fendue en trois; elle peut le paraître lorsque le serpent l'agite vivement, mais elle ne l'est réellement qu'en deux. Pline, liv. If, ch. 65. Dans la plupart des espèces, elie est renfermée presque en entier dans un fourreau; d’où l'animal peut la faire sortir en l’allongeant ; il peut même là darder hors de sa gueule sans remuer ses mâchoires et sans les séparer l'une de l’autre, la mâchoire supérieure ayant, au-dessous du museau, une petite échancrure par où la langue peut passer, et par où , en effet, on voit souvent déborder les deux paintes de

2 Voyez particulièrement l'art. de la Couleuvre à collier. À cet organe, même dans l'état de repos du serpent.

SUR LA NATURE temps très-court un grand nombre de sensations qui remontent, pour ainsi dire , les ressorts de leur machine , ajoutent à leur chaleur intérieure , augmentent leur sensibilité et par conséquent leur instinct? La patience avec laquelle ils savent attendre pendant très-longtemps dans une immobilité presque absolue , le moment de se jeter sur leur proie , la colère qu’ils paraissent éprouver lorsqu'on les attaque, leur fierté lorsqu'ils se redressent vers ceux qui s'opposent à leur passage, la hardiesse avec laquelle ils s’élancent même contre les ennemis qui leur sont supérieurs , leur fureur lorsqu'ils se précipitent sur ceux qui les troublent dans leurs combats ou dans leurs amours, leur acharnement lorsqu'ils défendent leur femelle, la vivacité du sentiment qui semble les animer dans leur union avec elle, ne prouvent-ils pas , en effet , la supériorité de leur sensibilité sur celle de tous les animaux , excepté les oiseaux et les quadrupèdes vivipares ? Non-seulement plusieurs espèces de serpents vivent tranquillement auprès des habitations de l’homme , entrent familièrement dans ses demeures, s’y établissent même quelquefois et les délivrent d'animaux nuisibles et particulièrement d'’insectes malfaisants !; mais l’on a vu des serpents réduits à une vraie domesticité, donner à leurs maitres des signes d’attachement supérieurs à tous ceux qu’on a remarqués dans plusieurs espèces d'oiseaux et même de quadrupèdes, et ne le céder en quelque sorte, par leur fidélité, qu’à l'animal même qui en est le symbole ?.

Il en est des serpents comme de plusieurs autres ordres d'animaux : ceux qui sont très-grands sont rarement plusieurs ensemble. Il leur faut trop deplace pour semouvoir , trop d’espace pour chasser ; doués de plus de force et d'armes plus puissantes , iis doivent s’inspirer mutuellement plus de crainte : mais ceux qui ne parviennent pas à une longueur très-considérable, et qui n’excèdent pas sept ou huit pieds de long , ha-

4 « Schouten décrit une espèce de serpents du Malabar, que les Hollandais ont nommés preneurs de rats, parce qu'ils vivent effectivement de rats et de souris, comme les chats, et qu'ils se nichent dans les toits des maisons : loin de nuire aux hommes, ils passent sur le corps et le visage de ceux qui dorment, sans leur causer aucune incommodité ; ils descendent dans les chambres d'une maison, comme pour les visiter, et souvent ils se placent sur le plus beau lit, On embarque rarement du bois de chauffage , sans y jeter quelques-uns de ces animaux, pour faire la guerre aux insectes « qui s'y retirent, » Hist. génér, des Voy., éd. in-42 , t, XLILI, p. 546.

2 Voyez particulièrement l'art, de la Couleuvre commune, :

DES SERPENTS. 29 bitent souvent en très-grand nombre, non-seulement sur le même rivage ou dans la même forêt , suivant qu’ils se nourrissent d'animaux aquatiques , ou de ceux des bois , mais dans le même asile souterrain ; c’est dans des cavernes profondes qu’on les rencontre quelquefois entassés, pour ainsi dire, les uns contre les autres, repliés , et entrelacés de telle sorte qu’on croirait voir des serpents à plusieurs têtes. Lorsqu'on parvient dans ces antres ténébreux , on n'entend d’abord que le petit bruit qu’ils peuvent faire au milieu des feuilles sèches, ou sur le gravier en se tournant et en se retournant, parce que naturellement paisibles lorsqu'on ne les attaque point, ils ne cherchent alors qu’à se cacher davantage, ou continuent sans crainte leurs mouvements accoutumés ; mais si on les effraie ou les irrite par un séjour trop long dans leurs repaires, on entend autour de soi leurs sifflements aigus; et si l’on peut apercevoir les objets à l’aide de la faible clarté qui parvient dans la caverne, on voit un grand nombre de têtes se dresser au-dessus de plusieurs corps écailleux, entortillés et pressés les uns contre les autres, et tous les serpents faire briller leurs yeux et agiter avec vitesse leur langue déliée. Telle est l’espèce de société dont ces animaux sont susceptibles ; mais, dépourvus de mains et de pieds , ne pouvant rien porter qu'avec leur gueule, ils sont plusieurs ensemble sans que leur union produise jamais aucun ouvrage combiné, sans que leurs efforts particuliers tendent à un résultat commun, sans qu’ils cherchent à rendre leur retraite plus commode ; et peut-être est-ce par une suite de ce défaut de concert dans leurs mouvements, qu’on ne les voit point se réunir contre les ennemis qui les attaquent ni chasser en commun une proie dont ils viendraient plus aisément à bout par le nombre.

Ils éprouvent, pendant l’hiver des latitudes élevées, un engourdissement plus ou moins profond et plus ou moins long, suivant la rigueur et la durée du froid : ce ne sont guère que les petites espèces qui tombent dans cette torpeur , parce que les très-crands serpents vivent dans la zone torride où les saisons ne sont jamais assez froides pour diminuer leur mouvement vital, au point de les engourdir. ; Ils sortent de leur sommeil annuel , lorsque les premiers jours chauds du printemps se font | ressentir, mais ce qui peut paraitre singulier, c’est qu'ainsi que les quadrupèdes ovipares ,

et presque tous les animaux qui passent le temps du froid dans un état de sopeur , ils se réveillent de leur sommeil d’hiver, lorsque la température est encore moins chaude que celle qui n’a pas suffi, vers la fin de l’automne, pour les tenir en activité. On a observé que ces divers animaux se retiraient souvent pendant l’automne dans leurs asiles d'hiver, et s’y engourdissaient à une température égale à celle qui les ranimait au printemps. D’où vient donc cette différence d'effets de la chaleur du printemps et de celle de l’automne ? Pourquoi, vers la fin de l'hiver , le même degré de chaleur produit-il un plus haut degré d'activité dans les animaux ? C’est que la chaleur du printemps n’est point le seul agent qui ranime alors et mette en mou-

vement les animaux engourdis. Dans cette sai-

son, non-seulement l’atmosphère commence à être pénétrée de chaleur, mais encore elle se remplit d’une grande quantité de fluide électrique qui se dissipe aŸec les orages de l’été; et voilà pourquoi on n’entend jamais pendant lautomne un aussi grand nombre d’orages ni des coups de tonnerre aussi violents, quoique quelquefois la chaleur de ces deux saisons soit égale. Ce feu électrique est un des grands agents dont se sert la nature pour animer les êtres vivants ; il n’est donc pas surprenant que- lorsqu’il abonde dans l'atmosphère, les animaux ‘déjà mus par cette cause puissante, n’aient besoin , pour reprendre tous leurs mouvements, que d’une chaleur égale à celle qui les laisserait dans leur état de torpeur si elle agissait seule. La plupart des animaux qui ont assez de chaleur intérieure pour ne pas s’engourdir, et l’homme même , éprouvent cette différence d’action de la chaleur du printemps et de celle de l’automne; ils ont, tout égal d’ailleurs, bien plus de forces vitales et d’activité intérieure dans le commencement du printemps, qu’à l'approche de l'hiver, parce qu’ils sont également susceptibles d’être plus ou moins animés par le fluide électrique dont l’action est bien moins forte dans l’automne qu’au printemps.

Quelque temps après que les serpents sont sortis de leur torpeur, ils se dépouillent comme les quadrupèdes ovipares, et revêtent une peau nouvelle ; ils se tiennent de même plus ou moins cachés pendant que cette nouvelle peau n’est pas encore endurcie ‘; mais le temps de leur dé-

+ L'on trouvera, à l'article de la Couleuvre d’'Esculape, l'exposition très-détaillée de la manière dont se fait le dépouil-

lement des serpents.

DISCOURS

pouillement doit varier suivant les espèces , la température du climat et celle de la saison ‘. C’est méme dans les serpents que les anciens ont principalement observé le dépouillement annuel; et comme leur imagination riante et

féconde se plaisait à tout embellir, ils ont regardé cette opération comme une sorte de rajeunissement, comme le signe d’une nouvelle existence, comme un dépouillement de la vieillesse, et une réparation de tous les effets de

l’âge ; ils ont consacré cette idée par plusieurs proverbes, et supposant que le serpent reprenait, chaque année, des forces nouvelles avec sa nouvelle parure, qu’il jouissait d’une jeunesse qui s’étendait autant que sa vie, et que cette

vie elle-même était très-longue , ils se sont déterminés d’autant plus aisément à le regarder

comme le symbole de l’éternité, que plusieurs

de leurs idées astronomiques et religieuses se

liaient avec ces idées physiques.

On ignore, dans le fait, quelle est la longueur de la vie des serpents. On doit croire qu'elle varie suivant les espèces , et qu’elle est d'autant plus considérable, qu’elles parviennent à de plus grandes dimensions. Mais on n’a point, à ce sujet, d'observations précises et suivies. Et comment aurait-on pu en avoir? La conformation extérieure de ces reptiles est trop simple et trop peu variée, pour qu’on ait pu s’assurer d’avoir vu plusieurs fois le même individu dans les bois ou dans les autres endroits

{ « Ayant trouvé, près de Copenhague, une grande quan- « tité de serpents de l'espèce de ceux qu'on nomme Serpents « d’Esculape, parce qu'ils ne sont pas dangereux et qu'ils « n’ont point de venin, j'en pris quelques-uns en vie, que je « mis dans un panier, et que je fis porter dans mon cabinet. « D'abord, pour plus grande sûreté, je leur arrachai la petite « langue déliée qu'ils dardent sans cesse, croyant alors , sui- « vant l'opinion vulgaire, qu'ils pouvaient par-là faire des « blessures mortelles ; mais devenu par la suite plus hardi, « je leur laissai cette partie comme incapable de pouvoir faire « le moindre mal. Les serpents à qui j'avais ôté la langue « restèrent dans le panier, que j'avais rempli d'une terre « molle et humide, pendant plus de trois jours, tristes et « sans mouvement, à moins qu'on ne les agacât; mais ayant « recouvré leur première vigueur, ils parcoururent bientôt , « sans aucune crainte, tous les recoins de mon cabiuet, se « retirant toujours, sur le soir, dans le panier. Jem'aperçus,un « jour, qu'un d'eux faisait les plus grands efforts pour se fourrer « entre ce panier et le mur, contre lequel je l'avais placé ; je « le retirai donc un peu, pour observer dans quelle vue ce « serpent cherchait ainsi des lieux étroits, et dns l'instant il « se mit en devoir de se dépouiller de sa peau, en commen- « çant près de sa tête; je m'approchaïi alors, et je l'aidai peu « à peu à s'en débarrasser. Ce travail fini, il se retira dans sa « boîte pendant quelques jours, et jusqu'à ce que sa nouvelle « peau écailleuse eût acquis une consistance convenable. » Observ. de George Segerus, Éphémérid, des Curieux de la Nature, déc. 4, an. {.—Collect. acad., part, étrang., t, LEE, p. 4.

SUR LA NATURE

où ils vivent en liberté ; et d’ailleurs , les grands serpents ont toujours inspiré trop de crainte pour qu’on ait osé essayer de les observer avec assiduité ; les moins grands ont été aussi l’objet d’une grande frayeur , ou leur petitesse, ainsi que la nature de leurs retraites, les ont dérobés aux regards de ceux qui auraient voulu étudier leurs habitudes. Mais , si nous manquons de faits positifs et de preuves directes à ce sujet, nous pouvons présumer, par analogie, qu’en général leur vie comprend un grand nombre d’années. Les quadrupèdes ovipares avec lesquels ils ont de très-grands rapports, tant par leur conformation intérieure, la température de leur sang, le peu de solidité de leurs os, leurs écailles , ete., que par leurs habitudes, leur engourdissement périodique et leur dépouillement annuel, jouissent en général d’une vie assez longue. Les très-grandes espèces de serpents doivent donc vivre très-longtemps ; si nous les comparons en effet avec les crocodiles, qui ne parviennent de la longueur de quelques pouces à celle de vingt-cinq ou trente pieds qu’au bout de trente ans', nous trouverons que les serpents, dont la grandeur excède quelquefois quarante pieds, ne doivent y parvenir qu’au bout d’un temps pour le moins aussi long. Ces énormes serpents sortent en effet d’un œuf, comme les crocodiles ; leurs œufs sont à peu près de la même grosseur que ceux de ces derniers animaux , et le fœtus ne doit guère avoir plus de deux pieds de long lorsqu'il éclot , à quelque espèce démesurée qu’il appartienne ; nous avons vu et mesuré de jeunes serpents évidemment de la même espèce que ceux qui parviennent à trente ou quarante pieds de long, et leur longueur n’était qu'environ de trois pieds, quoique leur conformation et la position de leursdiverses écaillesannonçassentqu’ils étaient sortis de leur œuf depuis quelque temps lorsqu'ils avaient été tués. Mais si ces grands serpents ont besoin au moins du même temps que les crocodiles pour atteindre à leur entier développement , ne doit-on pas supposer que leur vie est aussi longue ?

Sa durée serait bien plus considérable , ainsi que celle de presque tous les animaux qui vivent dans l’état sauvage, et qui ne recoivent de l’homme ni abri ni nourriture, s’ils pouvaient passer par un véritable état de vieillesse, et si

! Voyez l'article du Crocodile dans l'Hist. nat. des Quadrupèdes ovipares,

DES SERPENTS. ou le commencement de leur dépérissement n’était pas presque toujours le terme de leur vie. Presque aucun des animaux qui sont dans le pur état de nature ne prolonge son existence au delà du moment où ses forces commencent à s’affaiblir. Cette époque, qui, dans l’homme placé au milieu de la société , n’indique tout au plus que les deux tiers de sa vie, marque la fm de celle de l’animal sauvage. Dès le moment que sa vigueur diminue, il ne peut ni atteindre à la course les animaux dont il se nourrit, ni supporter la fatigue d’une longue recherche pour se procurer les aliments qui lui conviennent , ni échapper par la fuite aux ennemis qui le poursuivent, ni attaquer ou se défendre avec des armes supérieures ou égales. Dès lors ayant moins de ressources, lorsqu'il aurait besoin de plus de secours ; exposé à plus de dangers, lorsqu’il a moins de puissance et de légèreté pour s’en garantir ; manquant plus souvent d’aliments, lorsqu'il lui est plus nécessaire de réparer des forces qui s’épuisent plus vite, sa faiblesse va toujours en augmentant; la vieillesse n’est pour lui qu'un instant très-court , auquel succède une décrépitude dont tous les degrés se suivent avec rapidité : bientôt retiré dans son asile, où même quelquefois il a bien de la peine à se traîner , il meurt de dépérissement et de faim, ou est dévoré par des animaux plus vigoureux que lui. Et voilà pourquoi l’on ne rencontre presque jamais d’animal sauvage avec les signes de la caducité ; il en serait de même de l’homme qui vivrait seul dans le véritable état de nature ; sa vie se terminerait toujours au moment où elle commencerait à s’affaiblir ; la société seule, en lui fournissant les secours, les abris , les divers aliments, a prolongé des jours qui ne peuvent se soutenir que par ces forces étrangères ; l'intelligence humaine a doublé, pour ainsi dire, la vie que la nature avait accordée à l’homme ; et si les produits de cette intelligence, si les résultats de la société, si les arts de toute espèce ont amené les excès qui diminuent les sources de l'existence, ils ont créé ces secours puissants qui empêchent qu’elles ne tarissent presque au moment où elles commencent à n’être plus si abondantes. Tout compté, ils ont donné à l’homme bien plus d'années, par tous les biens qu’ils lui procurent, qu’ils ne lui en ont Ôté, par les maux qu’ils entrainent. Les animaux élevés en domesticité, jouissant des mêmes abris, et trouvant toujours à leur portée

la nourriture qui leur convient, parviendraient presque tous, comme l’homme, à une longue vieillesse ; ils recevraient ce bienfait de nos arts en dédommagement de la liberté qui leur est ravie, si l'intérêt qui les élève ne les abandonnait dès que leurs forces affaiblies et leurs qualités diminuées les rendent inutiles à nos jouissances.

Lorsque les très-grands serpents sont encore éloignés de leur courte vieillesse, lorsqu'ils jouissent de toute leur activité et de toutes leurs forces , ils doivent les entretenir par une grande quantité de nourriture substantielle ; aussi ne se contentent-ils pas de brouter l'herbe, ou de manger des graines et des fruits, ils dévorent les animaux qu’ils peuvent saisir, et comme, dans la plupart des serpents, la digestion est très-longue, et que leurs aliments demeurent très-longtemps dans leur corps, les substances animales qu’ils avalent, et qui sont très-susceptibles de putréfaction, s’y décomposent et s’y corrompent au point de répandre l’odeur la plus fétide. Il est arrivé à plusieurs voyageurs, et particulièrement à. M. de Laborde!, qui avaient ouvert le corps d’un serpent, d’être comme suffoqués par l’odeur forte et puante qui s’exhalait des restes d’aliments que l’animal avait encore dans les intestins. Cette odeur vive pénètre le corps da serpent, et, se faisant sentir de très-loin , annonce à une assez grande distance l’approche du reptile. Fortifiée dans plusieurs espèces par celles qu’exhalent des glandes particulières?, elle sort, pour ainsi dire , par tous les pores, mais se répand surtout par la gueule de l’animal ; elle est produite par un grand volume de miasmes corrupteurs et de vapeurs méphitiques, qui, s'étendant jusqu’à la victime que le serpent veut dévorer, l’investit, la suffoque, ou, ajoutant à la frayeur qu’inspire la présence du reptile, l’enivre, lui ôte l’usage de ses membres, suspend ses mouvements, anéantit ses forces, la plonge dans une sorte d’abattement, et la livre sans défense à l’animal vorace et carnassier.

4 No‘es manuscrites commuuiquées par M. de Laborde, correspondant du Cabinet du Roi, à Cayenue.

2 Voyez les divers articles de cette Histoire. « Au Brésil il se trouve, à chaque pas, des serpents dans les campagnes, dans les bois, dans l’intérieur des maisons, et jusque dans leslits ou les hamacs; on en est piqué la nuit comme le jour, et si l'on n'y remédie pas aussitôt par la saignée par la dilatation de la blessure, et par les plus puissants antidotes, il faut s'attendre à mourir dans les plns cruelles douleurs. Quelques espèces jettent une odeur de

us qui est d’un grand secours pour se garantir de leurs surprises. » Hist. gén. des Voyag., éd. im-12, t. LIV, p. 326.

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DISCOURS

Cette vapeur putride, qui produit des effets si funestes sur les animaux qui y sont exposés, et qui a donné lieu à tant de contes bizarres et absurdes ! , forme une sorte d’atmosphère empestée autour de presque tous les grands reptiles , soit qu’ils aient du venin, ou qu’ils n’en soient pas infectés ; et elle ne doit être presque jamais rapportée à la nature de ce poison, qui, malgré son activité, ne répand pas souvent une odeur sensible, même lorsqu'il est mortel.

Lorsque les serpents se sont précipités sur les animaux dont ils se nourrissent, ils les retiennent en se roulant plusieurs fois autour d'eux, et en les serrant dans leurs nombreux replis ; ils les dévorent alors, et ce qui sert à expliquer comment ils avalent des volumes très-considérables, c’est que leurs deux mächoires sont articulées ensemble de manière à pouvoir se séparer l’une de l’autre, et s’écarter autant que la peau de la tête peut le permettre ; cette peau obéissant avec facilité aux efforts de l’animal , et les deux os qui forment les deux côtés de chaque mâchoire n’étant réunis vers le museau que par des ligaments qui se prêtent plus ou moins à leur séparation, il n’est pas surprenant que la gueule des serpents devienne une large ouverture par laquelle ils peuvent engloutir des corps très-gros. D'ailleurs comme ils commencent par briser au milieu de leurs contours les os des animaux, et les autres substances très - dures qu'ils veulent avaler; comme ils s’aident, pour y parvenir plus facilement, des arbres, des grosses pierres et de tous les corps très-résistants qui peuvent être à Jeur portée ; comme ils les enveloppent dans les mêmes replis que leurs victimes, et qu’ils s’en servent comme d’autant de leviers pour les écraser, il est encore moins étonnant que leurs aliments, étant broyés de manière à céder aux différentes pressions , et étant enduits de leur bave et d’une liqueur qui les rend plus souples et plus gluants, puissent entrer engrande masse dans leur gueule très-élargie ; ils serrent même souvent leur proie avec tant de force et de promptitude , que non-seulement ils la compriment, la brisent et la concassent, maïs la coupent comme le fer le plus tranchant.

Les anciens connaissaient cette manière d’attaquer qu’emploient presque tous les serpents, et surtout les très-crandes espèces. Pline ? a

4 Lisez particulièrement l'Hist. gén. des Voyages , éd. in-12, t. LILI, p. 445 et suiv.

3 Pline, 1. X, c. 92.

écrit même que lorsque ces énormes reptiles avaient avalé quelque grand animal, et par exemple une brebis, ils s’efforçaient de le briser en se roulant en plusieurs sens et en comprimant ainsi avec force les os et les différentes parties de l’animal qu’ils avaient dévoré.

Leurs aliments étant triturés et préparés avant de parvenir dans leur estomac, il est aisé de voir qu’ils doivent être aisément digérés, d'autant plus que leurs sucs digestifs paraissent très-abondants , leur vésicule du fiel par exemple étant en général très-grande en proportion des autres parties de leur corps.

La masse des aliments qu’ils avalent est . quelquefois si grosse, relativement à l’ouverture de leur gosier, que, malgré tous leurs efforts, l’écartement de leurs mâchoires et l’extension de leur peau , leur proie ne peut entrer qu’à demi dans leur estomac. Étendus alors dans leur retraite, ils sont obligés d'attendre que la partie qu’ils ont déjà avalée soit digérée, et qu’ils puissent de nouveau écraser, broyer, enduire et préparer les portions trop grosses ; et on ne doit pas être étonné qu'ils ne soient cependant pas étouffés par cette masse d’aliments qui remplit leur gosier et y interdit tout passage à l’air; leur trachée-artère par où l'air de l'atmosphère parvient à leurs poumons s'étend jusqu’au-dessus du fourreau qui enveloppe leur langue; elle s’'avance dans leur bouche demanière que sonouverture ne soit pas obstruée par un volume d’aliments suffisant néanmoins pour remplir toute la capacité du gosier; et l’air ne cesse de pénétrer plus ou moins librement dans leurs poumons jusqu’à ce que presque toutes les portions des animaux qu’ils ont saisis soient ramollies, mêlées avec les sucs dicestifs, triturées, etc. Quelques efforts qu’ils fassent cependant pour briser et concasser les os, ainsi que pour ramollir les chairs et les enduire de leur bave, il y a certaines parties, telles, par exemple, que les plumes des oiseaux, qu’ils ne peuvent point ou presque point digé- TEL et qu'ils rejettent presque toujours.

Lorsque leur digestion est achevée, ils reprennent une activité d’autant plus grande, que leurs forces ont été plus renouvelées, et pour peu surtout qu’ils ressentent alors de nouveau l’aiguillon de la faim, ils redeviennent très-

4 {1 n'y a point d'épiglotte pour fermer l'ouverture de la

trachée ; cette ouverture ne consiste communément que dans |

une fente très-étroite, et voilà pourquoi les serpents ne peuvent faire entendre que des sifflements.

dangereux pour les animuax pius faibles qu'eux ou moins bien armés. Ils préludent presque toujours aux combats qu’ils livrent, par des sifflements plus ou moins forts. Leur langue étant très-déliée et très-fendue , et ces animaux la lançant en dehors lorsqu'ils veulent faire entendre quelques sons, leurs cris doivent toujours être modifiés en sifflements ; et il est à remarquer que ces sifflements plus ou moins aigus ne paraissent pas être comme les cris de plusieurs quadrupèdes ou le chant de plusieurs oiseaux, une sorte de langage qui exprime les sensations douces aussi bien que les affections terribles ; ils n’annoncent dans les grands serpents que le besoin extrême, ou celui de l’amour ou celui de la faim. On dirait qu'aucune affection paisible ne les émeut assez vivement pour qu’ils la manifestent par l’organe de la voix ; presque tous les animaux de proie tant de l’air que de la terre, les aigles, les vautours, les tigres, les léopards, les panthères, ne font également entendre leurs cris ou leurs hurlements que lorsque leurs chasses commencent ou qu’ils se livrent des combats à mort pour la libre possession de leurs femelles.Jamais on ne les a entendus comme plusieurs de nos animaux domestiques, et la plupart des oiseaux chanteurs, radoucir , en quelque sorte, les sons qu’ils peuvent proférer , et exprimer par une suite d’accents plus ou moins tranquilles , une joie paisible, une jouissance douce, et pour ainsi dire, un plaisir innocent; leur langage ne signifie jamais que colère et fureur ; leurs clameurs ne sont que des bruits de guerre; elles n’annoncent que le désir de saisir une proie, et d’immoler un ennemi, ou ne sont que l’expression terrible de la douleur aiguë qu’ils éprouvent, lorsque leur force trompée n’a pu les garantir de blessures cruelles, ni leur conserver la femelle vers laquelle ils étaient entraînés par une puissance irrésistible.

Si les sifflements des très-grands serpents étaient entendus de loin, comme les cris des tigres , des aigles , des vautours, ete., ils serviraient à garantir de l’approche dangereuse de ces énormes reptiles : mais ils sont bien moins forts que les rugissements des grands quadrupèdes carnassiers et des oiseaux de proie. La masse seule de ces grands serpents les trahit, et les empêche de cacher leur poursuite ; on s’aperçoit facilement de leur approche, dansles endroits qui ne sont pas couverts de bois, par

aU4 le mouvementdes hautes herbes qui s’agitent et se courbent sous leur poids ; et on les voit aussi quelquefois de loin repliés sur eux-mêmes, et présentantainsiun cercleassez vaste etassez élevé.

Soit qu’ils recherchent naturellement l’humidité, ou que l’expérience leur ait appris que le bord des eaux , dans les contrées torrides, était toujours fréquenté par les animaux dontils font leur proie, et qu’ils peuvent y trouver en abondance, et sans la peine de la recherche, l’aliment qu'ils préfèrent , c’est auprès des mares, des fontaines, ou des bords des fleuves qu’ils choisissent leur repaire. C’est là que, sous le soleil ardent des contrées équatoriales, et, par exemple, au milieu des déserts sablonneux de l'Afrique, ils attendent que la chaleur du midi amène au bord des eaux les gazelles, les antilopes, les chevrotains qui, consumés par la soif, excédés de fatigue, et souvent de disette, au milieu de ces terres desséchées et dépouillées de verdure, viennent leur livrer une proie facile à vaincre. Les tigres et les autres animaux moins altérés d’eau que de sang viennent aussi sur ces rives, plutôt pour y saisir leurs victimes que pour y étancher leur soif. Atiaqués souvent par les énormes serpents, ils les attaquent eux-mêmes. C’est surtout au mo-

ment où la chaleur de ces contrées est rendue |

plus dévorante par l'approche d’un orage qui fait briller les foudres et entendre ses affreux roulements, et où l’action du fluide électrique répandu dans l’atmosphère donne, en quelque sorte, une nouvelle vie aux reptiles , que, tourmentés par une faim extrême , animés par toute l’ardeur d’un sable brülant et d’un ciel qui parait s’allumer, environnés de feu, et le lançant, pour ainsi dire, eux-mêmes par leurs yeux étincelants, le serpent et le tigre se disputent avec le plus d’acharnement l’empire de ces bords si souvent ensanglantés. Des voyageurs disent avoir vu ce spectacle terrible; ils ont vu un tigre furieux, et dont les rugissements por-

taient au loin l’'épouvante, saisir avec ses grif- |

fes, déchirer avec ses dents, faire couler le sang d’un serpent démesuré, qui, roulant son corps gigantesque et sifflant de douleur et de rage, serrait le tigre dans ses contours multipliés , le couvrait de son écume rougjie, l’étouffait sous son poids, et faisait craquer ses os au milieu de tous ses ressorts tendus avec force ; mais les efforts du tigre furent vains , ses armes

{ M. Adanson, Voyage au Sénégal.

DISCOURS

furent impuissantes, et il expira au milieu des replis de l’énorme reptile qui le tenait enchaîné.

Et que l’on ne soit pas étonné de la grande puissance des serpents. Si les animaux carnassiers ont tant de force dans leurs mâchoires, quoique la longueur de ces mâchoires n’excède guère un pied, et qu’ils n’agissent que par ce levier unique, quels effets ne doivent pas produire, dans les serpents ; un très-grand nombre de leviers composés des os, des vertèbres et des côtes , et qui, par l’articulation de ces mêmes vertèbres, peuvent s’appliquer avec facilité aux corps que les serpents veulent saisir et écraser ?

A la force et à l’adresse les serpents réunissent un nouvel avantage : on ne peut leur ôter la vie que difficilement, ainsi qu'aux quadrupèdes ovipares, et ils peuvent, sans en périr, perdre une portion de leur queue , qui repousse presque toujours lorsqu’elle a été coupée ‘. Mais ce n’est pas seulement par des blessures qu'il est difficile de les faire mourir ; on ne peut y parvenir qu’avec peine par une privation absolue de nourriture, puisqu'ils vivent plusieurs mois sans manger?; et même il leur reste encore quelque sensibilité lorsqu'ils ont été privés pendant longtemps et presque entièrement de l'air qui leur est nécessaire pour respirer. Redi a fait des expériences à ce sujet ; il a placé des serpents dans le récipient d’une machine pneumatique, et après en avoir pompé presque tout l’air, il les a vus donner encore quelques signes de vie au bout de près de vingt-quatre heures®. Cette expérience montre comment ils

‘ Les anciens ont exagéré cette propriété des reptiles: Pline a écrit que lorsqu'on arrachait les yeux à un jeune serpent, il s'en formait de nouveaux.

2? Voyez les divers articles de cette Histoire. 5 Boyle a fait aussi des expériences analogues. « Nous renfermâmes une vipère, dit ce grand physicien, dans un récipient des plus grands entre les petits, et nous fimes le vide avec un grand soin ; la vipère allait de bas en haut et de haut en bas, comme pour chercher l'air; peu de temps après, elle jeta par la bouche un peu d'écume qui s'attacha aux parois du verre, son corps enfla peu, et le cou encore moins, pendant que l'on pompait l'air, et encore un peu de temps après ; mais ensuite le corps et le cou se gonflérent prodigieusement , et il parut sur le dos une espèce de vessie. Une heure et demie après qu'on eut totalement épuisé l'air du récipient, la vipère donna encore des signes de vie, mais nous n’en remarquâmes plus depuis, L'enflure s'étendait jusqu'au cou , mais elle n'était pas fort sensible à la mâchoire inférieure ; le cou , et une grande partie du 80sier, étant tenus entre l'œil et la lumière d'une chandelle, paraissaient assez transparents dans les endroits qui n'étaient point obscurcis par les écailles. Les mâchoires demeurérent fort ouvertes et un peu tordues ; l'épiglotte et la fente du larynx, qui restèrent aussi ouvertes , allaient presque jusqu'à l'extrémité de la mâchoire inférieure; la langue « sortait , pour ainsi dire, de dessous l'épiglotte, et s'étendait

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peuvent‘parvenir à tout leur accroissement, jouir de toute leur force, et même choisir de préférence leur demeure au milieu des marais fangeux dont les exhalaisons empestées corrompent l’air, le rendent moins propre à la respiration,et produisent dans l’atmosphère l'effet d’un commencement de vide.

: Quoique de tous les temps les serpents, et surtoutles très-erandes espèces, diusi que celles quivsont venimeuses, aient dù inspirer une frayeur très-vive , leur forme remarquable et leurs habitudes singulières , ont attiré sur eux . assez d'attention pour qu’on ait reconnu leurs qualités principales. Il parait que les anciens connaissaient, même dès les temps les plus reculés, toutes les propriétés que nous venons d'exposer. Il faut qu’elles aient été observées dans ces temps antiques, dont il nous reste à

peine quelques monuments imparfaits, et qui.

“ont précédé les-siècles nommés héroïques , où la plupart des idées religieuses des Égyptiens et des Grecs ont commencé à prendre ces formes brillantes qui ont fourni tant d'images à la poésie. Si nous ouvrons, en effet, les livres des premiers poëtes dont les ouvrages sont parvenus jusqu’à nous; si nous consultons les fastes de la mythologie grecque; si nous réunissons , sous un même point de vue, les différentes parties de ces anciennes traditions, où le serpent

.estemployé comme emblème, nous trouverons | que les anciens lui ont attribué, ainsi que nous,

une grandeur très-considérable,. qu’ils sem-

blaient regarder comme dépendante du séjour de ce reptile au milieu des endroits marécageux et humides > puisqu'ils ont supposé qu'à la suite

au delà ; elle était noiré et paraissait sans vie, le dedans de la bouche était aussi noirâtre ; au bout de vingt-trois heures, ayaat laissé rentrer l'air dans le récipient, nous observâmes que la vipère ferma la bouché à instant, mais elle la rouvrit bientôt et demeura en cet état ; lorsqu'on lui pinçait où qu'on lui-brûlait la queue, on apercevait, dans tount.le “corps, des mouvements qui indiquaient vu reste de vie:

« A ces expériences sur les vipères ,j'en joindrai une faite sur un serpent ordinaire etsans venin, que nous enfermâmes, le 25 avril, avec une jauge, dans un récipient portatif: ayant épuisé l'air de ce récipient , et pris les précautions nécessaires pour que l'air extérieur n’y pûtpas rentrer, nous lé poriâmes dans un éndroit tranquille etretiré; il y resta dépuis les dix ou‘onze heures après midi, jusqu’au lendemain environ les neuf heurés du matin, et alors le serpent me parut inort; mais ayant mis le récipient auprès du feu, à une distance convenable, l'animal donna des signes de vie et darda même sa ladgue fourchue je le laissai en cet état , et n'étant révénn le voir que le léndemain après midi, je lé trouvai sans vie et ne pus le fairerevenir ; sa bouche, qui étaibferméela veille ; se tronvait alors fort ouverte, comme si lés mâchoires cussent été écarlées avec violence, » Collect, académ., part, étrang., t: VI, p. 25.

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rar AR Aa nm 2 2 RAA n À 2 a

du déluge de Deucalion, le limon de la terre engendra un énorme serpent qu’Apollon tua par ses flèches, c’est-à-dire que le soleil fit périr et dessécha es chaleur de ses rayons. IIs.lui ont aussi donné la force, car en parlant du combat d’Achéloüs contre Hereulé, ils ont supposé que le premier de ces deux demi-dieux avait revêtu la forme du serpent pour vaincre-plus aisément son redoutable adversaire. C’est son agilité et la. promptitude de tous ses. mou-

vements qui Pont fait choisi: par les auteurs

de la mythologie égyptienne et grecque, pour le symbole de Ja vitesse du temps et de la rapidité avec Jaquelle les siècles roulent à la suite les uns des autres ; et voilà pourquoi ils l’ont donné pour emblème à Saturne, qui désigne ce temps ; et voilà pourquoi encore, ils l'ont représenté se mordant la queue, et formant ainsi ün cercle parfait, pour peindre la succession infinie des siècles de siècles , pour exprimer cette durée. éternelle dont chaque instant fuit avec tant de vitesse, el dont l’ensemble n’a ni commencement ni fin. C’est ainsi qu’il était figuré en argent dans, un des temples de Memphis, comme l’attestent les monuments échappés au ravage de ce même. temps dont il était le symbole; et c’est encore ainsi qu’il était représenté autour de ces tableaux chronologiques où divers hiéroglyphes retraçaient aux yeux des Mexicains, de ce premier peuple du Nouveau- Monde, ses années, ses mois, et les divers événements qui en remplissaient le cours".

Les anciens ne lui ont-ils pas aussi attribué l'instinct étendu que les voyageurs s’accordent à reconnaitre dans cet.être remarquable. Ils ont ennobli, exagéré cet instinct; ils l’ont décoré, du nom d'intelligence ; de prévoyance ; de divination? ; et-voilà pourquoi, placé autour du mi-

4 Description de la Nouveile-Espagne. Hist. génér. des Voyag., éd.in-12,t. XLVIIT.

2'Les-habitants d’Argos vénéraient les serpents. Les Athéniens disaient, suivant Hérodole, qu'on avait vu, dans Le Temple, un grand serpent gardien et protecteur de la citadelle ; et même Jupiter était adoré sous la forme d'un serpent dans plusieurs endroits de la Grèce.

Mais, pour avoir une idée plus précise des opinions des anciens touchant l'intelligence, la vivacité et les autres qualités des serpents ;'on peut consulter Plutarque, Eusèhe, Shaw, et M. Savary. Les Egyptiens l'employaient, dans leur langue symbolique, pour désigner le soleil; il représentait aussi, pour ce peuple, le bon génie, la bonté suprême et infinie, dont le nom, Cneph, lui fut donné, suivant Eusèbe; et les Phéniciens le nommaient de même 4gatho Daimon, bon génie. Plutarque, Traité d'Isis et d'Osiris. — Eusèbe , Préparation évangélique , liv. 3. — Shaw, Observations géographiques

sur la Syrie , l Égypte, etc., t. IL, C. 5, — M. Saxe, Lettres

sur l'Égypte, &I1,p 112,

roir de la déesse de la Prudénce, il fut consacré à celle de la Santé, ainsi qu’à Esculape adoré à Épidaure sous la forme d’un serpent. \’ont-ils pas reconnu sa Jongue vie lorsquils ont feint que Cadmus et plusieurs autres héros avaient été métamorphosés en serpents, comme pour désigner la durée de leur gloire; et. que; le choisissant pour représenter les mânes de ce qui leur était cher, ils Pont placé parmi les tombeaux!? N'ont-ils pas’fait allusion à Tl’effroi qu’il inspire, et principalement au poison mortel qu’il :recèle quelquefois, lorsqu'ils Pont donné aux Euménides dont il entoure et hérisse la tête; à l’Envie, dont il perce le cœur; à la Discorde, dont il arme les mains sanglantes ? Et cependant, par un certain contraste d’idées que l’on rencontre presque. toujours lorsque les objets ont été examinés plusieurs fois et par divers yeux, n'ont-ils pas vu, dans le serpent, cette beauté de couleurs et ces proportions déliées que nous y ferons plus d’une fois remarquer? Ne lui ont-ils pas accordé la beauté, puisqu'ils ont dit que Jupiter, qui, pour plaire à Léda, avait pris la forme élégante du cygne, avait choisi. celle du serpent pour obtenir les faveurs d’une autre divinité? Toutes ces idées, répandues des contrées de l’Asie anciennement peuplées?, s'étendant parmi les sociétés à demi

1 Voyez, à ce sujet , dans le cinquième livre de l'Enéide, la

belle description du serpent qu'Énée vit autour du tombeau de son père.

? Un roi de Calécut avait ordonné que celui qui biérait un serpent serait puni aussi rigoureusement que s’il avait tué un homme ; il regardait les serpents comme descendus du ciel, comme doués d'une puissance divine, et même comme des divinités, puisqu'ils pouvaient.donner la-mort en un justaut.

Dès les tempsles plus reculés , le serpent a été aussi regardé par les Indiens, comme le symbole de la sagesse; et leur religion avait consacré cette idée. Mémoire manuscrit de feu M. Commerson, sur l'Autorrha-Bahde, commentaire du Chasta ou Shastak, le plus ancien des livres sacrés Gesthabitants de l'Indostan et de la presqu'ile en decà du Gange.

« Les Égyptiens peignaient un serpent ; convert d'écailles « de différentes couleurs, roulé sur Ini-même. Nous savons, « par l’interprétation qu'Horus Apollo donne des hiéroglyphes « égyptiens ,que, dans ce style, Les écailles du sérpent dési- « gnaient les étoiles du ciel, On apprend encore ; par Clément « Alexandrin, que ces peuples représentaient la. marche oblique des astres par les replis tortueux d'un serpent. Les EÉgypliens, les Perses, peignaient un homme nu , entortillé d'un serpent; sur les contours du serpent étaient dessinés

monuments antiques, ét en parliculier sur une réprésenta= tion de Mithras, expliquée par l'abbé Bannier, et sur un tronçon de statue trouvé à Arles , en 1698. Il n'est pas douteux qu'on a voulu représenter, par cet emblème, la route du soleil dans les duuze signes , et son duuble mouvement annuel et diurne, qui, en se combinant, font qu'il semble s'avancer d'un tropique à l’autre par deslignes spirales. On retrouve cet hiérogiyphe jusque chez les Mexicains. {ls ont

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