FER-DE-LANCE
Cophias lanceolatus, Merr.; Coluber lanceolatus, Lacep.; Vipera lanceolata, Latr., Daud.; Coluber Megæra, Shaw ; TRIGONOCÉPHALE JAUNE, Cuv. ; Craspedocepbalus lanceolatus, Fitz.
Le fer-de-lance parvient ordinairement à la longueur de cinq ou six pieds; c’est un des plus grands serpents venimeux, et un de ceux dont le poison est le plus actif. Il n’est encore que très-peu connu des naturalistes ; M. Linnée même n’en a point parlé : on ne l’a observé, jusqu’à présent, qu'à la Martinique, et peutêtre à la Dominique et à Cayenne ?; et c’est de la première de ces îles qu’est arrivé l'individu conservé au Cabinet du roi, et que nous allons décrire : aussi les voyageurs l’ont-ils appelé, jusqu’à présent, Vipère jaune de la Martinique. Nous n’avons pas cru devoir employer cette dénomination, parce que la couleur de cette espèce n’est pas constante, et que la moitié à peu près des individus qui la composent présentent une couleur différente de la jaune. Nous avons préféré de tirer son nom de la conformation particulière et très-constante de sa tête.
La vipère fer-de-lance a cette partie plus grosse que le corps, et remarquable par un espace presque triangulaire, dont les trois angles sont occupés par le museau et les deux yeux.
Cet espace, relevé par ses bords antérieurs, représente un fer de lance large à sa base et un peu arrondi à son sommet.
Les trous des narines sont très-près du bout du museau; les yeux sont gros , ovales et placés obliquement. Lorsque le fer-de-lance a acquis une certaine grosseur, on remarque de chaque côté de sa tête, entre ses narines et ses yeux, une ouverture qui est très-sensible dans les individus conservés au Cabinet du roi, et que l’on a regardée comme les trous auditifs de ce serpent ?. Chacun de ces trous est, en effet, l'extrémité d'un petit canal qui passe au-dessous de l'œil, et qui nous a paru aboutir à l’organe de l’ouie. Comme nous n’avons examiné
4 Vipère jaune de la Martinique, — Couleuvre jaune ou rousse, Rochefort, Hist. natur. des Antilles, Lyon, 4667, t. E, p. 294.
? M. Badier, très-bon observateur, qui a passé plusieurs années à la Guadeloupe, m'a montré deux serpents de l'espèce de la vipère fer-de-lance, et qu'il croyait de Cayenne ou de la Dominique.
# Mémoires sur la Vipère jaune de la Martinique, publiés dans les Nouvelles de la République des Lettres et des Arts.
que des fers-de-lance conservés depuis longtemps dans l’esprit-de-vin, nous n'avons pu nous assurer de ce fait, qu'il serait d’autant plus intéressant de vérifier, que l’on n’a encore observé, dans aucune autre espèce de serpent, des ouvertures extérieures pour les oreilles. S'il était bien constaté, on ne pourrait plus douter que le serpent fer-de-lance n’eût des ouver-
tures extérieures pour l’organe de l’ouie, de |
même que les lézards, avec cette différence cependant que, dans ces derniers animaux, ces ou-
vertures sont situées derrière les yeux, ainsi que | dans les oiseaux et les quadrupèdes vivipares, au lieu que le fer-de-lance les aurait entre les | . tains individus, grisâtre dans d’autres ‘; et ce
yeux et le museau.
De chaque côté de la mâchoire supérieure on aperçoit un et quelquefois deux ou même trois crochets, dont l'animal se sert pour faire les blessures dans lesquelles il répand son venin. Ces crochets, d’une substance très-dure, de la forme d’un hamecon, et communément de la grosseur d’une forte alène, sont mobiles, creux depuis leur racine jusqu’à leur bord convexe, qui présente une petite fente, et revêtus d’une membrane qui se retire et les laisse pa-
raître lorsque l'animal ouvre la gueule et les”
redresse pour s’en servir. Leur racine est eouverte par un petit sac d’une membrane trèsforte qui renferme le venin de l’animal, et qui, suivant l’auteur d’un mémoire que nous venons de citer, peut contenir wne demi-cuillerée à café de liqueur. Au reste, ce sac ne nous a pas paru le vrai réservoir du poison, que nous avons eru voir dans des vésicules placées de chaque côté à l'extrémité des mâchoires, comme dans la vipère commune d'Europe, et qui, par un
la dent, pour sortir par la fente située dans la partie convexe de ce crochet!.
Le venin de la vipère fer-de-lance est pres-
que aussi liquide que de l’eau, et jaunâtre
comme de l’huile d'olive qui commence à s’altérer. La douleur qu’excite ce venin, dans les personnes blessées par la vipère, est semblable à celle qui provient d’une chaleur brülante ; elle est d’ailleurs accompagnée d’un grand accablement. Mais ce poison, qui n’a ni goût ni odeur, ne paraît agir que lorsqu'il est un peu abon-
1 Comme nous n’avons élé à même de disséquer que des vipères fer-de-lance conservées depuis longtemps dans l’esprit-de-vin, et dont les parties molles ainsique les humeurs étaient très-altérées, nous ne pouyons rien assurer à ce sul et,
dant ou qu'il se mêle avec le sang, puisqu'on a quelquefois sucé impunément les plaies produites le plus récemment par la morsure du ferde-lance; et il est aisé de voir, en comparant ces faits avec ceux que nous avons rapportés à l'article de la vipère commune d'Europe, que les organes relatifs au venin, la nature de ce suc funeste, et la forme des dents, sont à peu près les mêmes dans la vipère européenne et dans celle de la Martinique.
La langue est très-étroite, très-allongée , et se meut avec beaucoup de vitesse ; les écailles du dos sont ovales et relevées par une arête ; la couleur générale du corps est jaune dans cer-
qui prouve qu’on ne peut pas regarder les individus jaunes et les individus gris comme for-
mant deux espèces distinctes, ni même deux
variétés constantes, c’est qu'on trouve souvent
| dans la même portée, autant de vipereaux gris
que de vipereaux jaunes ?. Nous avons vu dans la collection de M. Badier, très-bon observateur, que nous venons de citer dans une note de cet article, une variété du fer-de-lance, qui, au lieu de présenter la couleur jaune, avait le dos marbré de plusieurs couleurs plus ou moins
Jivides ou plus ou moins brunes, et était
d’ailleurs distinguée par une tache très-brune
| placée en long derrière les yeux et de chaque
côté de la tête.
Le fer-de-lance a communément deux cent vingt-huit grandes plaques sous le corps, et soixante et une paires de petites plaques sous la
queue. Nous avons trouvé ces deux nombres
sur un individu dont la longueur totale était
| d’un pied deux pouces deux lignes, et la lonconduit particulier, parviendrait à la cavité de
gueur de la queue de deux pouces une ligne.
| Nous n’avons compté que deux cent vingt-cinq
grandes plaques, et cinquante-neuf paires de petites, sur un autre individu, qui cependant était plus grand et avait deux pieds six lignes de longueur totale.
Lorsque le fer-de-lance se jette sur l’animal qu'il veut mordre, it se replie en spirale, et, se servant de sa queue comme d’un point d'appui, il s’élance avec la vitesse d’une flèche; mais Pespace qu’il parcourt est ordinairement peu étendu. Ne jouissant pas de l’agilité des autres serpents, presque toujours assoupi, surtout lorsque la température devient un peu fraiche, il
+ Rochefort, à l'endroit déjà cité, — ? Mémoire déjà cité, .
DES SERPENTS,
se tient caché sous des tas de feuilles, dans des troncs d'arbres pourris, et même dans des trous creusés en terre. Il est très-rare qu’il pénètre dans les maisons de la campagne, et on ne le trouve jamais dans celles des villes; mais il se retire souvent dans les plantations de cannes à sucre, où il est attiré par les rats dont il se nourrit. Il ne blesse ordinairement que lorsqu’on le touche et qu’on l’irrite, mais il ne mord jamais qu'avec une sorte de rage. On peut être averti de son approche par l’odeur fétide qu’il répand, et par le cri de certains oiseaux, tels que la gorge-blanche, qui, troublés apparemment par sa ressemblance avec les serpents qui les poursuivent sur les arbres et les y dévorent, se rassemblent et voltigent sans cesse autour de lui. Lorsqu'on est surpris par ce serpent, on peut lui présenter une branche d’arbre, un paquet de feuilles, ou tout autre objet qui captive son attention et donne le temps de s’armer; un coup suffit quelquefois pour lui donner la mort. Quand on lui a coupé la tête, le corps conserve, pendant quelque temps, un mouvement vermiculaire.
C’est dans le mois de mars ou d’avril que ce dangereux reptile s’accouple avec sa femelle; ils s’unissent si intimement , et se serrent dans un si grand nombre de contours , qu’ils représentent , suivant un bon observateur, deux grosses cordes tressées ensemble !. Ils demeurent ainsi réunis pendant plusieurs jours, et on doit éviter avec un très-grand soin, de les troubler dans ce temps d'amour et de jouissance, où de nouvelles forces rendent leurs mouvements plus prompts et leur venin plus actif. La mère porte ses petits pendant plus de six mois, suivant l’auteur du mémoire déjà cité, et ce temps, beaucoup plus long que celui de la gestation de la vipère commune, qui n’est que de deux ou trois mois, serait cependant proportionné à la différence de la longueur du corps de ces deux serpents, le fer-de-lance parvenant à une longueur double de celle de la vipère commune d'Europe.
Suivant certains voyageurs , ses petits sortent tout formés du ventre de leur mère, qui ne cesse de ramper pendant qu’ils viennent à la lumière; mais, suivant un autre observateur ?,
#2 Lettre sur la vipère jaune de la Martinique, par M. Bonodet de Foix, avocat au conseil supérieur de la Martinique, insérée dans les Nouvelles de la République des Lettres et des Arts, année 1786.
ils se débarrassent de leur enveloppe au moment même où la femelle les dépose à terre.
Chaque portée comprend depuis vingt jusqu’à soixante petits, et il paraît que le nombre en est toujours pair. Ils ont, en naissant, la grosseur d’un ver de terre, et sept ou huit pouces de long ; lorsqu'ils sont adultes, ils parviennent jusqu’à la longueur de six pieds, ainsi que nous l'avons dit, et ont alors, dans le milieu du corps, trois pouces de diamètre; on en voit de plus gros et de plus longs, mais ces individus sont rares.
Le fer-de-lance se nourrit de lézards améiva, et même de rats, de volaille, de gibier et de chats. Sa gueule peut s'ouvrir d’une manière démesurée , et se dilater si considérablement, qu’on lui a vu avaler un cochon de lait; mais un serpent de cette espèce ayant un jour dévoré un gros sarigue, enfla beaucoup et mourut. Lorsque la proie qu'il a saisie lui échappe, il en suit les traces en se traînant avec peine ; cependant comme il a les yeux et l’odorat excellents, il parvient d’autant plus aisément à l’atteindre, qu’elle est bientôt abattue par la force du poison qu’il a distillé dans sa plaie. Il l’avale toujours en commençant par la tête, et lorsque cette proie est considérable , il reste souvent comme tendu et dans un état d’engourdissement qui le rend immobile jusqu’à ce que sa digestion soit avancée.
Il ne digère que lentement, et lorsqu’on a tué un fer-de-lance quelque temps après qu’il a pris de la nourriture, il s’exhale de son corps une odeur fétide et insupportable. Quelque dégoût que doive inspirer ce serpent, des nègres et même des blancs, ont osé en manger, et ont trouvé que sa chair était un mets agréable !. Cependant la mauvaise odeur dont elle est imprégnée lorsque l’animal est vivant, doit se conserver après la mort de la vipère, de manière à rendre cette chair un aliment aussi rebutant que le venin du serpent est dangereux.
On a écrit que ce poison était si funeste, qu’on ne connaissait personne qui eût été guéri de la morsure du fer-de-lance ; que ceux qui avaient été blessés par ses crochets envenimés mouraient quelquefois dans l’espace de six heures, et toujours dans des douleurs aiguës ; que le venin des jeunes serpents de cette espèce donnait aussi la mort, mais que la partie mordue par ces jeunes reptiles n’enflait point; que
! Lettre déjà citée.
le blessé n’éprouvait que des douleurs légères , ou même ne souffrait pas, et qu'il se déclarait souvent une paralysie sur des parties différentes de celle qui avait été mordue !. Nous avons Ju en frémissant qu’un grand nombre de remèdes ont été employés eu vain pour sauver les jours des infortunés blessés par le fer-de-lance, et que l’on était seulement parvenu à diminuer les douleurs de ceux qui expirent quelques heures après par l'effet funeste de ce poison terrible ?. L'auteur de la lettre que nous avons citée croit devoir affirmer, au contraire, qu’excepté certaines circonstances particulières , où le remède est même toujours efficace, la guérison est aussi prompte qu'assurée ; que les moyens de
l'obtenir sont aussi simples que multipliés ; que |
la manière de les employer est connue des nègres et des mulâtres ; que plusieurs traitements ont été suivis du plus heureux succès, quoiqu'ils n’eussent été commencés que douze ou même quinze heures après l'accident ; que la situation du malade n’est point douloureuse, et qu’il périssait sans sortir de l’assoupissement profond dans lequel il était toujours plongé dès le moment de sa blessure. L'activité du venin du ferde-lance doit varier avec l’âge de l'animal , la saison et la température ; mais, quoi qu’il en soit, pourquoi un être aussi funeste existe-t-il encore dans des îles où il serait possible d’éteindre son odieuse race ? Pourquoi laisser vivre une espèce que l’on ne doit voir qu'avec
horreur ? Et pourquoi chercher uniquement des !
remèdes trop souvent impuissants contre les maux qu’elle produit, lorsque , par une recherche obstinée et une guerre à toute outrance, l’on peut parvenir à purger de ce venimeux reptile les diverses contrées où il a été observé?
LA TÉTE TRIANGULAÏRE,
Cophias trigonocephalus, Merr. ; Coluber capite trian-
gulatus, Lacep.: Coluber trigonocephalus, Daud.; Vipera trigonocephala, Latr., Daud.
Nous donnons ce nom à une couleuvre envoyée au Cabinet du roi sous le nom de Vipère de l'ile Saint-Eustache; elle a beaucoup de rapport, par la disposition de ses couleurs, avec la vipère commune ; elle est verdâtre, avec des taches de diverses couleurs sur la tête et sur le corps , où elles se réunissent pour former une
{ Mémoire déja cité. — ? Ibid,
HISTOIRE NATOÜRELLE
bande irrégulière et longitudinale. Les grandes plaques qui revêtent son ventre , et qui sont au nombre de cent cinquante, sont d’une couleur foncée et bordée de blanchâtre. Elle a soixante et une paires de petites plaques sous la queue.
Nous avons tiré son nom de la forme de sa tête , qui paraît d’autant plus triangulaire , que les deux extrémités des mâchoires supérieures forment, par derrière, deux pointes très-saillantes. Cette vipère est armée de crochets creux et mobiles ; des écailles semblables à celles du dos garnissent le sommet de la tête ; elles sont en losange et unies , au lieu d’être relevées par une arête , comme celles qui recouvrent le dos de la vipère commune ; le corps est très-délié du côté de la tête. L’individu que nous avons décrit avait deux pieds de longueur totale, et sa queue trois pouces neuf lignes.
LE DIPSE.
Vipera Dipsas, Gmel., Daud., Latr. ?.
On rencontre en Amérique, et particulière ment à Surinam, suivant Séba , ce serpent ve- . nimeux , dont le dessus du corps est couvert d'écailles ovales bleuâtres dans le centre, et blanchâtres sur les bords. Les grandes plaques qui revêtent le ventre de cette couleuvre sont blanches et au nombre de cent ceinquante-deux. La queue est longue , très-déliée , et garnie en dessous de cent trente-cinq paires de petites plaques, le long desquelles on voit s'étendre une raie bleuâtre. La mâchoire supérieure est armée de crochets mobiles, comme dans les autres espèces de serpents venimeux.