LE SERPENT D’ESCULAPE
Coluber (Natrix) Æsculapïüi, Merr.; Col. Æsculapii, Lacep., Latr., Daud., Cuv., Fitz:
Ce nom a été donné à plusieurs espèces de serpents , tant par les voyageurs que par les
* Hist. nat. de la Sardaigne, par M. François Cetti.
? On voyait, entre l'anus et les grandes plaques, deux paires de petites.
Ilopetx. — Anguis Æsculapii. Rai, Synopsis Serpentini generis,p. 291.
naturalistes ; il a été attribué à des serpents d'Europe et à des serpents d'Amérique; mais nous ne le conservons à aucune autre espèce qu’à celle qui se trouve aux environs de Rome, et qui parait être en possession, depuis plus de dix-huit siècles, de cette dénomination de Serpent d’Esculape, comme si l’innocence des habitudes et la douceur de ce reptile l’avaient fait choisir de préférence pour le Symbole de la Divinité bienfaisante, très-souvent désignée, ainsi que nous l’avons dit, par l’emblème du serpent ‘. Nous ne donnerons donc ce nom de serpent d’Esculape ni à la couleuvre que M. Linnée à appelée ainsi, ni à plusieurs autres espèces que Séba à nommées de même; et nous croyons d'autant plus que la description que nous allons faire concerne le serpent d’Esculape des anciens Romains , que l’individu qui en a été le sujet a été envoyé des environs de Rome au Cabinet du Roi.
La tête de ce serpent est assez grosse à proportion du corps ; le dessus en est garni de neuf grandes écailles disposées sur quatre rangs, comme dans la verte et jaune. Celles qui couvrent le dos sont ovales et relevées par uné arête; mais celles qui revêtent les côtés sont unies. La couleur générale du dessus du corps est d’un roux plus ou moins clair; et l’on voit de chaque côté du dos, une bande longitudinale obscure et presque noire, surtout vers le ventre. Les écailles qui touchent les grandes plaques du dessus du corps sont blanches, et la moitié de ces écailles , la plus voisine de ces grandes plaques, est bordée de noir, ce qui forme , de chaque côté du ventre, une rangée de petits triangles blanchâtres. Nous avons compté cent soixante-quinze grandes plaques et soixante-quatre paires de petites : les unes et les autres sont blanchâtres et tachetées d’une
| couleur foncée. La longueur de la queue était
de neuf pouces trois lignes dans l'individu qui fait partie de la collection du Roi, et la longueur totale de trois pieds dix pouces.
Ce serpent, qui a de grands rapports, ainsi qu'on peut le voir, avec la couleuvre verte et jaune, la couleuvre à collier, la lisse et la quatre-raies , est aussi doux et peut-être même naturellement plus familier que ces quatre couleuvres. Il se trouve dans presque toutes les régions chaudes ou tempérées de l’Europe, en Espagne, en Italie, et particulièrement aux en-
4 Discours sur la nature des Serpents.
DES SERPENTS
virons de Rome. Non-seulement il se laisse ca- | et des petites plaques, par la forme des écailles
resser par les enfants et manier par les charlatans qui s’en servent pour s’attribuer, aux yeux du peuple, un pouvoir merveilleux sur les animaux les plus funestes, mais il se plait dans les lieux habités ; il s’introduit dans les maisons, et même quelquefois il se glisse innocemment jusque dans ies lits. Ses autres habitudes doivent ressembler beaucoup à celles de la couleuvre commune et de la couleuvre à collier.
M. Faujas de Saint-Fond a eu la bonté de me donner une dépouille de serpent trouvée dans une de ses terres , auprès de Montélimart en Dauphiné; comme elle est très-entière et qu’il est extrêmement rare d’en avoir d’aussi bien conservées, je l’ai examinée avec soin, et avec d'autant plus d'attention, qu’elle démontre d’une manière incontestable la façon dont se dépouille le Serpent auquel elle a appartenu ; et qu'après avoir comparé les diverses observations recueillies au sujet du dépouillement des reptiles, on peut croire que tous les serpents se dépouillent à peu près de la même manière. J’ai d’abord cherché de quelle espèce était le serpent dont cette dépouille avait fait partie. Il était évidemment du genre des couleuvres ; j’ai compté les grandes et les petites plaques ; j’aitrouvé cent soixante-seize grandes plaques, et quatre-vingt-neuf paires de petites. La couleuvre verte et jaune ayant ordinairement deux cent six grandes plaques, et la couleuvre à quatre raies en ayant deux cent dixhuit, j'ai cru ne devoir pas leur rapporter le serpent dont j'avais la dépouille sous les yeux, d'autant plus que la quatre-raies a deux paires
de petites plaques entre les grandes plaques et l'anus, et que sur la dépouille on ne voit, dans cet endroit, qu’une paire de petites plaques. La lisse et la couleuvre à collier m’ont paru aussi avoir trop peu de rapports de conformation et de grandeur avec le serpent dont j’examinais la dépouille, pour être de la même espèce ‘. Ainsi, parmi les diverses couleuvres observées en France, ce n’est qu’à celle d’Esculape que j’ai cru devoir rapporter ce serpent, Il se rapproche en effet beaucoup de cette couleuvre d’Esculape, par le nombre des grandes
* Nous avons vu que la conleuvre à collier a ordinairement cent soixante-dix grandes plaques et soixante paires de petites, et que la lisse a quarante-six paires de petites plaques, et cent soixante-dix-huit grandes piaques ou écailles,
qui garnissent le dos, les côtés du corps, le sommet de la tête et les mâchoires , par les proportions des diverses parties, et enfin par la grandeur, la dépouille que M. Faujas de Saïnt- Fond m’a procurée, ayant quatre pieds cinq pouces de longueur totale, et un pied quatre lignes depuis l’anus jusqu’à l’extrémité de la queue. Je n’ai pu juger de la ressemblance ou de la différence des couleurs de ces deux serpents, la dépouille étant très-mince, sèche, transparente et entièrement décolorée. Quoi qu’il en soit, l’objet intéressant n’est pas de savoir à quel reptile a appartenu la dépouille trouvée dans la terre de Saint-Fond, mais de prouver, par cette dépouille , la manière dont le serpent a dû quitter sa vieille peau.
Cette dépouille, quoique entière , est tournée à l'envers d’un bout à l’autre ; elle présenté le côté qui était l’intérieur lorsqu'elle faisait partie de l’animal. Le reptile a dû commencer de s’en débarrasser par la tête, n’y ayant pas d'autre ouverture que la gueule par où il ait pu sortir de cette espèce de sac. Lorsque le serpent exécute cette opération, les écailles qui recouvrent les mâchoires sont les premières qui se retournent en Se détachant du palais et en demeurant toujours très-unies avec les écailles du dessus et du dessous de la tête.
Ces dernières se retournent ensuite jusqu'aux coins de la gueule, et on pourrait voir alors la tête du serpent, depuis le museau jusque derrière les yeux, revêtue d’une peau nouvelle, et faisant effort pour continuer de se dégager de l’espèce de fourreau dans lequel elle est encore un peu renfermée. Ce fourreau continue de se retourner comme un gant, de telle manière que, pendant que la véritable tête de l'animal s’avance dans un sens pour s’en débarrasser, le museau de la vieille peau, qui est toujours bien entière , s’avance, pour ainsi dire, vers la queue, pour que cette vieille peau achève de se retourner. Les yeux se dépouillent comme le reste du corps; la cornée se détache en entier, ainsi que les paupières de nature écailleuse qui l'entourent, et elle conserve sa forme dans la dépouille desséchée, où elle présente , à l’extérieur, son côté concave, attendu que cette dépouille n’est que la peau retournée. Les écailles s’enlèvent en entier avec la partie de l’épiderme à laquelle elles étaient attachées. Cet épiderme forme une sorte de
cadre autour de chaque écaille, ainsi qu’autour de chaque plaque, grande ou petite. Ce cadre ne suit pas précisément le contour de chaque écaille ou de chaque plaque, mais il fait le tour de la partie de la plaque ou de l’écaille qui tenait à la peau et qui ne pouvait pas s’en séparer dans les divers mouvements de l’animal. Ces différents cadres, qui se touchent, forment une sorte de réseau moins transparent que les écailles, qui paraissent en remplir les intervalles comme autant de facettes et de lames presque diaphanes. Le serpent, en se tournant en différents sens, et en se frottant contre le terrain qu'il parcourt, ainsi que contre les divers corps qu’il rencontre, achève de se débarrasser de sa vieille peau, qui continue de se retourner. Le museau de cette vieille peau dépasse bientôt l’extrémité de la queue dans le sens opposé à celui dans lequel s’avance le serpent, de telle sorte que , pendant que le reptile, revêtu d’une peau et d’écailles nouvelles , sort de son fourreau qui se replie en arrière, ce fourreau paraît comme un autre reptile qui engloutirait le serpent , et dans la gueule duquel on verrait disparaître l’extrémité de sa queue. Vers la fin de l'opération, le serpent et la dépouille , tournés en sens contraire , ne tiennent plus l’un à l’autre que par la dernière écaille du bout de la queue, qui se détache aussi mais sans se retourner !. On verra aisément que cette manière de quitter la vieille peau a beaucoup de rapports avec celle dont se dépouillent les salamandres à queue plate ?.