‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 30 sur 470 · LE NARWAL VULGAIRE · texte numérisé non relu

LE NARWAL VULGAIRE

Monodon Narwhal , Fabr. — Monodon monoceros, Linn., Bonn. — Narwalus vulgaris, Lacep.

Quel intérêt ne doit pas inspirer l’image du narwal? elle exerce le jugement, élève la pensée, et satisfait le génie , par les formes colossales qu’elle montre , la puissance qu’elle annonce , les phénomènes qu’elle indique ou

1 Note manuscrite de M. Geoffroy de Valognes.

3 Voyage en Islande, traduit par M. Gauthier de la Peyronie, t. IL, p. 254. ;

5 Voyez la table méthodique placée au commencement de cette Histoire,

4 Narhwal — Narwal.— Licorne de mer. — Narhval, en Norwége.-— Lighval, ibid. — Narhval, en fslande. — Nar-hoai, ibid. — Naa-hval, ibid. — Tauvar, en Groenland. — Xillelluak , ibid, — Kerneklok, ibid. — Tugalik, ibid. — Monodon Artedi, gen. 78, spec. 108. — Ja. Faun. Suec., 48. — Zd. Mus. Ad. Fr, 4, pag. 52. — Id. Muller, Zoolog. Dan. Prodrom., pag. 6, n° 44. — Narhwal , oder Einhorn. Anders. Island, pag. 223. — 7d. Cranz , Groenland. pag. 146. — Einhorn. Mart. Spitzb., pag. 94.— Fenhiorning. Eggede, Groënl., p. 56.—Monodon Narhwal, Eiit. de Bloch, publiée par R. R. Castel. — Oth. Fabric. Faun. Groënland., 29. — Unicornu marinuwm. Mus. Wormi., page 282-285. — Raï. Pisc., pag. 41. — Licorne de mer, Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat. — Narhwal, Id., ibid, — Klein, Miss

pisc 2, pag. 18, tab. 2 fisc.

rappelle ; elle excite la curiosité, elle fait naître une sorte d'inquiétude; elle touche le cœur, en entraînant l'attention vers les contrées lointaines, vers les montagnes de glaces flottantes, vers les tempêtes épouvantables qui soumettent d’infortunés navigateurs à tous les maux de l'absence, à toutes les horreurs des frimas , à tous les dangers de la mer en courroux ; elle agit enfin sur l'imagination, lui plaît, l'anime et l’étonne , en réveillant toutes les idées attachées à cet être fantastique et merveilleux que les anciens ont nommé Licorne, ou plutôt en retraçant cet être admirable et réel, ce premier des quadrupèdes , ce dominateur redoutable et paisible des rivages et des forêts humides de la zone torride, cet éléphant si remarquable par sa forme, ses dimensions, ses organes , ses armes, sa force, son industrie et son instinct.

Le narwal est, à beaucoup d’égards , l’éléphant de la mer. Parmi tous les animaux que nous connaissons, eux seuls ont recu ces dents si longues , si dures, si pointues , si propres à la défense et à l’attaque. Tous deux ont une grande masse, un grand volume, des muscles

vigoureux, une peau épaisse. Mais les résultats |

de leur conformation sont bien différents : l’un, très-doux par caractère, n’use de ses armes que pour se défendre, ne repousse que ceux qui le provoquent , ne perce que ceux qui l’attaquent, n’écrase que ceux qui lui résistent, ne poursuit et n’immole que ceux qui l’irritent ; l’autre, impatient, pour ainsi dire, de toute supériorité, se précipite sur tout ce qui lui fait ombrage, se jette en furieux contre l’obstacle le plus insensible, affronte la puissance, brave le danger , recherche le carnage, attaque sans provocation, combat sans rivalité, et tue sans besoin.

Et ce qui est très-remarquable, c’est que l’éléphant vit au milieu d’une atmosphère perpétuellement embrasée par les rayons ardents du

soleil des tropiques, et que le narwal habite au

milieu des glaces de l’Océan polaire, dans cet empire éternel du froid, que la moitié de l’année voit envahi par les ténébres.

Mais l’éléphant ne peut se nourrir que de végétaux , le narwal a besoin d’une proie; et dès lors tout est expliqué.

On n’a compté jusqu’à présent qu’une ou deux espèces de ces narwals munis de défenses comparables à celles de l'éléphant ; mais nous croyons devoir en distinguer trois. Deux surtout sont séparées l’une de l’autre par de grandes di-

versités dans les formes, dans les dimensions, dans les habitudes. Nous exposerons successivement les caractères de ces trois espèces , dont les traits distinctifs sont présentes dans notre tableau général des cétacées. Occupons-nous d'abord du narwal auquel se rapporte le plus . grand nombre d'observations déjà publiées, auquel nous pourrions donner le nom particulier de Macrocéphale', pour désigner la grandeur relative de sa tête, l’un des rapports les plus frappants de sa conformation avec celle des baleines , et notamment de la baleine franche, mais auquel nous préférons de conserver l’épithète spécifique de vulgaire.

De la mâchoire supérieure de ce narwal sort une dent très-longue , étroite, conique dans sa forme générale, et terminée en pointe : cette dent, séparée de la mâchoire, a été conservée pendant longtemps, dans les collections des curieux , sous le nom de corne ou de défense de licorne. On la regardait comme le reste de l’arme placée au milieu du front de cet animal fabuleux , symbole d’une puissance irrésistible, auquel on à voulu que le cheval et le cerf ressemblassent beaucoup, dont les anciens ne se sont pas contentés de nous transmettre la chimérique histoire , dont on retrouve l’image sur plusieurs des monuments qu’ils nous ont laissés , et dont la figure , adoptée par la chevalerie du moyen:âge , a décoré si souvent les trophées des fêtes militaires, rappelle encore de hauts faits d'armes à ceux qui visitent de vieux donjons gothiques, et orne les écussons conservés dans une partie de l’Europe.

Il n’est donc pas surprenant qu’à une époque déjà un peu reculée elle ait été vendue trèscher. |

Cette dent est cannelée en spirale. On ne sait pas encore si la courbe produite par cette cannelure va, dans tous les individus , de gauche à droite, ou de droite à gauche ; mais on sait que les pas de vis formés par cette spirale sont trèsnombreux , et que le plus souvent on en compte plus de seize.

La nature de cette dent se rapproche beaucoup de celle de l’ivoire. Cette défense est creuse à la base comme celle de l'éléphant ; elle est cependant plus dure. Ses fibres plus déliées, ne forment pas des arcs croisés, comme les fibres de l’ivoire; mais elles sont plus étroi-

! Macrocévhale , signifie grande (éle.

tement liées, plus ténues elles ont plus de surface, à proportion de leur masse; elles exercent les unes sur les autres une force d’affinité plus grande ; elles sont réunies par une cohérence plus difficile à vaincre : la défense est plus compacte, plus pesante, moins altérable, moins sujette à perdre, en jaunissant, l’éclat et la couleur blanche qui lui sont propres.

Sinous considérons la longueur de cette dent, relativement à la longueur totale de l’animal, nous trouverons qu’elle en est quelquefois le quart ou à peu près'. Il ne faut donc pas être étonné qu’on ait trouvé des défenses de narwal de plus de trois mètres, et même de quatre mètres et deux tiers.

Lorsqu'on rencontre un narwal avec une seule dent, on ne voit pas cette défense placée au milieu du front , ainsi qu’on le pensait encore du temps d'Albert”; mais elle est située au côté droit ou au côté gauche de la mâchoire supérieure. Plusieurs naturalistes célèbres ont écrit qu’on la trouvait beaucoup plus souvent à gauche qu’à droite. Elle perce la lèvre supérieure, qui entoure entièrement sa base et forme ordinairement autour de cette arme une sorte de bourrelet en anneau, assez large et un peu convexe. Le diamètre de la défense est le plus souvent, à cette même base, d’un trentième de la longueur de cette dent, et la profondeur de l’alvéole qui la reçoit et la maintient peut égaler le septième de cette même longueur.

Mais cette dent placée sur le côté gauche ou sur le côté droit est-elle l’unique défense du narwal? ce cétacée est-il un véritable wnicorne ou licorne de mer?

On ne peut plus conserver cette opinion.

Toutes les analogies devaient faire croire que la dent du narwal n'étant pas placée sur la ligne du milieu de la tête, mais s’insérant dans un des côtés de cette partie, n’est pas unique par une suite de la conformation naturelle de l’animal; mais les faits connus ne laissent aucun doute à ce sujet.

Lorsqu'on a pris un narwal avec une seule défense, on a trouvé fréquemment, du côté opposé à celui de la dent un alvéole recouvert

! Suivant Wormius, et d'après les renseignements qu'un évêque d'Islande lui avait fait parvenir, la longueur de la dent du narwal est à la longueur totale de ce cétacée comme 7 est à 50. .

2 Albertus, XXIV, pag. 244, a.

par la peau, mas qui renfermait le rudiment d’une seconde défense arrêtée dans son développement. Des capitaines de bâtiments pécheurs ont attesté à Anderson que plusieurs individus de l’espèce que nous décrivons ont, du côté droit de la mâchoire supérieure, une seconde dent semblable à la première, quoique plus courte et moins pointue; et pour ne pas allonger cet article sans nécessité, et ne citer maintenant qu’un seul fait, le capitaine Direk- Petersen, commandant le vaisseau le Léon d’or, apporta à Hambourg, en 1689, les os de la tête d’un narwal femelle, dans lesquels deux défenses étaient insérées. La figure gravée de cette tête a été publiée dans plusieurs ouvrages, et récemment dans la partie de l'Encyclopédie méthodique que nous devons au professeur Bonnaterre. Ces deux dents n'étaient éloignées l’une de l’autre, à leur sortie du crâne, que de six centimètres ; mais leurs directions s’écartaient de manière qu’il y avait cinquante centimètres de distance entre leurs extrémités : celle de gauche avait près de deux mètres et demi de long, et celle de droite était moins longue de treize centimètres et demi.

D’après ces faits , et indépendamment d’autres raisons , on n’a pas besoin de réfuter les idées des premiers pêcheurs, qui ont eru que la femelle du narwal était privée de défenses, comme la biche est privée de cornes , et qui, par je ne sais quelle suite de conséquences, ont pensé que le cétacée nommé marsouin était la femelle du narwal vulgaire.

Anderson assure, d’après un témoin oculaire, pêcheur expérimenté et observateur instruit, qu’on avait pris un narwal femelle dans le ventre de laquelle on avait trouvé un fœtus qui ne présentait aucun commencement de dent. Nous ignorons à quel âge paraissent les défenses; mais il nous semble que l’on doit croire, avec le professeur Gmelin et d’autres habiles naturalistes, que les narwals ont deux dents pendant leur première jeunesse.

Notre illustre confrère Blumenbach, de la société des sciences de Gottingue, etc., a eu occasion de voir un jeune narwal dont la défense gauche excédait déjà la lèvre d’un tiers de mètre ou environ, et dont la défense droite était encore cachée dans son alvéole ?.

4 Abbildungen naturhistorischer gegenstande,.... von J< Fr, Blumenbach ; Gottingen , n° 44,

Si les cétacées de l'espèce que nous décrivons n’ont qu’une défense lorsqu'ils sont devenus adultes, c’est parce que des chocs violents ou d’autres causes accidentelles, comme les efforts qu’ils font pour casser les blocs de glace dans lesquels il se trouvent engagés, ont brisé une défense encore trop fragile ,. comprimé, déformé, désorganisé l’alvéole au point d'y tarir les sources de la production de la dent. Souvent alors la matière osseuse, qui n’éprouve plus d’obstacle, ou qui a été déviée, obstrue cet alvéole; et la lèvre supérieure, s’étendant sur une ouverture dont rien ne la repousse, la voile et la dérobe tout à fait à la vue.

Nous avons une preuve de ces faits dans un phénomène analogue, présenté par un individu de l'espèce de l'éléphant, dont les défenses ont tant de rapports avec celles du narwal. On peut voir, dans la riche collection d'anatomie comparée du Muséum d'histoire naturelle, le squelette d’un éléphant mâle, mort il y a deux ans dans ce Muséum. Que l’on examine cette belle préparation, que nous devons, ainsi que tant d’autres, aux soins de mon savant collègue, MF. Cuvier, on ne verra de défense que du côté oauche de la mâchoire supérieure, et l’alvéole de la défense droite est oblitéré. Cependant, non-seulement tout le monde sait que les élépbants ont deux défenses, mais encore l’individu mort dans la ménagerie du Muséum en avait deux lorsqu'on l’a fait partir du château de Loo en Hollande, pour l’amener à Paris.

C’est pendant son voyage, et en s’efforçant de sortir d’une grande et forte caisse de bois dans laquelle on l’avait fait entrer pour le transporter, qu’il cassa sa défense droite. Il avait alors près de quatorze ans, et il n’a vécu que cinq ans depuis cet accident.

Quoi qu’il en soit, quelle arme qu’une défense très-dure, très-pointue, et de cinq mètres de longueur ! quelles blessures ne doit-elle pas faire, lorsqu'elle est mise en mouvement par un narwal irrité!

Ce cétacée nage en effet avec une si grande vitesse, que le plus souvent il échappe à toute poursuite; et voilà pourquoi il est si rare de prendre un individu de cette espèce, quoiqu’elle soit assez nombreuse. Cette rapidité extraordinaire n’a pas été toujours reconnue, puisque Albert, et d’autres auteurs de son temps ou plus anciens, ont au contraire fait une mention expresse de la lenteur qu’on attribuait

au narwal. On la retrouve néanmoins non-seulement dans la fuite de ce cétacée, mais encore dans ses mouvements particuliers et dans ses diverses évolutions ; et quoique ses nageoires pectorales soient courtes et étroites, il s’en sert avec tant d’agilité, qu’il se tourne et retourne avec une célérité surprenante. Il n’est qu’un petit nombre de circonstances où les narwals n’usent pas de cette faculté remarquable. On ne les voit ordinairement s’avancer avec un peu de lenteur, que lorsqu'ils forment une grande troupe; dans presque tous les autres moments, leur vélocité est d'autant plus effrayante, qu’elle anime une grande masse. Ils ont depuis quatorze jusqu’à vingt mètres de longueur, et une épaisseur de plus de quatre mètres dans l’endroit le plus gros de leur corps : aussi a-t-on écrit ! depuis longtemps qw’ils pouvaient se précipiter, par exemple, contre une chaloupe, l’écarter, la briser, la faire voler en éclats, percer le bord des navires avec leur défense, les détruire ou les couler à fond. On a trouvé de leurs longues dents enfoncées très-avant dans la carène d’un vaisseau par la violence du choc, qui les avait ensuite cassées plus ou moins près de leur base. Ces mêmes armes ont été également vues profondément plantées dans le corps de baleines franches. Ce n’est pas que nous pensions, avec quelque naturalistes, que les narwals aient une sorte de haine naturelle contre ces baleines : mais on a écrit qu’ils étaient très-avides de la langue de ces cétacées, comme les dauphins gladiateurs ; qu’ils la dévoraient avec avidité, lorsque la mort ou la faiblesse de ces baleines leur permettaient de l’arracher sans danger. Et d’ailleurs, tant de causes peuvent allumer une ardeur passagère et une fureur aveugle contre toute espèce d'obstacles, même contre le plus irrésistible et contre l’animal le plus dangereux, dans un être moins grand, moins fort sans doute que la baleine franche, mais très-vif, très-agile, et armé d’une pique meurtrière ! Comment cette lance si pointue, si longue, si droite, si dure, n’entrerait-elle pas assez avant dans le corps de la baleine pour y rester fortement attachée?

Et dès lors quel habitant des mers pourrait

4 Auctor de natura rerum , apud Vincentium. XVI{, cap, 120. Albertus XXIV , p. 244, a. : &

Voyez l'ouvrage du savant Schneider qni a pour titre, Pedri Artedi Synonymia, etc. Lipsiæ , 4789,

pe pas craindre le narwal? Non-seulement avec ses dents il fait des blessures mortelles, mais il atteint son ennemi d’assez loin pour n’avoir point à redouter ses armes. Il fait pénétrer l’extrémité de sa défense jusqu’au cœur de cet ennemi, pendant que sa tête en est encore éloignée de trois ou quatre mètres. Il redouble ses coups, il le perce, il le déchire, il lui arrache la vie, toujours hors de portée, toujours préservé de toute atteinte, toujours garanti par la distance, D'ailleurs, au lieu d’être réduit à frapper ses victimes, il en est qu’il écarte, soulève, enlève, lance avec ses dents, comme le bœuf avec ses cornes, le cerf avec ses bois, l'éléphant avec ses défenses.

Mais ordinairement, au lieu d’assouvir sa rage ou sa vengeance, au lieu de défendre sa vie contre les requins , les autres grands squales et les divers tyrans des mers, le narwal, ne cédant qu’au besoin de la faim, ne cherche qu’une proie facile : il aime parmi les mollusques ceux que l’on à nommés planorbes; il paraît préférer, parmi les poissons , les pleuronectes pôles. On trouve dans Willughby, dans Worm, dans Klein, et dans quelques autres auteurs qui ont recueilli diverses opinions relatives à ce cétacée, qu'il n’est pas rebuté par les cadavres des habitants des mers, que ces restes peuvent lui convenir, qu’il les recherche comme aliments, et que le mot narwhal vient de whal, qui veut dire baleine, et de nar, qui, dans plusieurs langues du Nord, signifie cadavre.

Il lui arrive souvent de percer avec sa défense les poissons, les mollusques et les fragments d'animaux dont il veut se nourrir. II les “enfile, les ramène jusqu'’auprès de sa bouche, et, les saisissant avec ses lèvres et ses mächoires, les dépèce, les réduit en lambeaux, les détache de sa dent, et les avale.

1! trouve aisément, dans les mers qu’il fréquente, la nourriture la plus analogue à ses organes et à ses appétits.

Il vit vers le quatre-vingtième degré de latitude, dans l'Océan glacial arctique. Il s’approche cependant des latitudes moins élevées. Au mois de février 1736, Anderson vit à Hambourg un narwal qui avait remonté l’Elbe, poussé, pour ainsi dire, par une marée très-forte.

Tous les individus de l’espèce à laquelle cet article est consacré a’ont pas les mêmes couleurs: les uns sont noirs, les autres gris, les au-

tres nuancés de noir et de blanc‘. Le plus grand nombre est d’un blanc quelquefois éclatant et quelquefois un peu grisâtre, parsemé de taches noires, petites, inégales, irrégulières. Presque tous ont le ventre blanc, luisant et doux au toucher ; et comme dans le narwal ni le ventre ni la gorge ne présentent de rides ou de plis, aucun trait saillant de la conformation extérieure n'indique l’existence d’une grande poche natatoire auprès de la mâchoire inférieure de ce cétacée, comme dans la jubarte, le rorqual et la baleinoptère museau-pointu.

Sa forme générale est celle d’un ovoïde. Il a le dos convexe et large; la tête est très-grosse, et assez volumineuse pour que sa longueur soit égale au quart ou à peu près de la longueur totale. La mâchoire supérieure est recouverte par une lèvre plus épaisse, et avance plus que celle d’en bas. L'ouverture de la bouche est très-petite ; l'œil, assez éloigné de cette ouverture, forme un triangle presque équilatéral avec le bout du museau et l’orifice des évents. Les nageoires pectorales sont très-courtes et très-étroites ; les deux lobes de la :caudale ont leurs extrémités arrondies ; une sorte de crête ou de saillie longitudinale, plus ou moins sensible, s'étend depuis les évents jusque vers la nageoire de la queue, et diminue de hauteur à mesure qu’elle est plus voisine de cette nageoire.

Les deux évents sont réunis de manière qu’ils n’ont qu’un seul orifice. Cette ouverture est située sur la partie postérieure et la plus élevée de la tête : l'animal Ja ferme à volonté, par le moyen d’un opercule frangé et mobiie, comme sur une charnière; et c’est à une assez grande hauteur que s'élève l'eau qu’il rejette par cet orifice.

On ne prendrait les narwals que très-diffeilement, s’ils ne se rassemblaient pas en troupes très-nombreuses dans les anses libres de glacons, où si on ne les rencontrait pas dans la haute mer, réunis en grande bandes. Rapprochés les uns des autres , lorsqu'ils forment une sorte de légion au milieu du vaste Océan, ils ne nagent alors qu’ave: lenteur, ainsi que nous l'avons déjà dit. On s’approche avec précaution de leurs longues files. Ils serrent leurs rangs et se pressent tellement, que les défenses de plusieurs de ces cétacées portent sur le dos de ceux qui les précèdent. Embarrassés les uns

AHist. des Pêches des Hollandais, etc., t. 4, p. 182.

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par les autres, au point d’avoir les mouvements de leurs nageoires presque entièrement suspendus, ils ne peuvent ni se retourner, ni avancer, ni échapper, ni combattre , ni plonger qu’avec peine; et les plus voisins des chaloupes périssent sans défense sous les coups des pêcheurs.

Au reste, on retire des narwals une huile qu’on à ps tésiets à celle de la baleine franche. Les Groenlandais aiment beaucoup la chair de ces cétacées , qu’ils font sécher en l’exposant à la fumée. Ils regardent les intestins de ces animaux comme un mets delicieux. Les tendons du narwal leur servent à faire de petites cordes très-fortes ; et l'on a écrit que de plus ils retiraient de son gosier plusieurs vessies utiles pour la pêche ‘ ; ce qui pourrait faire croire que ce, cétacée a sous la gorge, comme la baleinoptère museau-pointu , le rorqual et La jubarte, une grande poche très-souple, un grand réservoir d’air, une large vessie natatoire quoiqu’aucun pli de la peau n’annonce l'existence de cet organe.

On emploie la défense, ou, si l’on aime mieux, l’ivoire du narwal, aux mêmes usages que l'ivoire de l’éléphant , et même avec plus d’avantage, parce que, plus dur et plus compacte , il recoit un plus beau poli, et ne jaunit pas aussi promptement. Les Groenlandais en font des flèches pour leurs chasses, et des pieux pour leurs cabanes. Les rois de Danemark ont eu, dit-on , et ont peut-être encore, dans le château de Rosenberg , un trône composé de défenses de narwals. Quant aux prétendues propriétés de cet ivoire contre les poisons et les maladies pestilentielles, on ne trouvera que trop de détails à ce sujet dans Bartholin, dans Wormius , dans Tulpius, etc.

Mais comment n’aurait-on pas attribué des qualités extraordinaires à des défenses rares , d’une forme singulière, d’une substance assez belle, qu’on apportait de très-loin, que l’on n’obtenait qu’en bravant de grands dangers, et qu’on avait pendant longtemps regardées comme l’arme toute-puissante d’un animal aussi merveilleux que la fameuse Licorne ?

Enécartant cependant toutes ces erreurs , quel résultat général peut-on tirer de la considération des organes et des habitudes du narwal? Cet éléphant de la mer, si supérieur à celui de ja terre par sa masse, sa vitesse, sa force , et son

* V. le Traité des pêches de Duhamel,

égal par ses armes, lui est-il comparable par son industrie et son instinct? Non: il n’a pas reçu cette trompe longue et flexible ; cette main souple , déliée et délicate ; ce siége unique de deux sens exquis : de l’odorat, qui donne des sensations si vives , et du toucher , qui les rectifie ; cet instrument d’adresse et de puissance, cet organe de sentiment et d'intelligence. Il faudrait bien plutôt le comparer au rhinocéros ou à l’hippopotame. IL est ce que serait l’éléphant , si la nature le privait de sa trompe.

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