SERPENTS À SONNETTE
LE BOIQUIRA !.
Crotalus atricardatus, Merr.; Crotalus Boiquira et C. Durissus, Lacep.; C.atricaudus, Daud. ?.
Un voyageur égaré au milieu des solitudes brülantes de l’Afrique, accablé sous la chaleur du midi, entendant de loin le rugissement du tigre en fureur qui cherche une proie, et ne sachant comment éviter sa dent meurtrière, ne doit pas éprouver un frémissement plus grand
{ Boicininga et Boicinininga. — Ecacoatl.— Casca vela ou Cascavel, par les Portugais. — Tangedor, par les Espagnols. — The Rattlle Snake, par les Anglais.— Le Boïquira. M. Daubenton, Encycl. méth. — Crotal. horridus. Linn., amphib. Serp. — Bradl. natur. tab. 9, fig. 1. — Séba, mus. 2, tab. 93, fig. 1. — Caudisona terrifica, 205. Laur. Spec. med. — Teuhtlacot Zauhqui.i. e. Regin1 Serpentum, Hernandez. — Vipera caudisona, et Anguis crotalophorus. Rai, Synopsis , p. 291. — Pipera Brasiliæ caudisona, Musæum Kircherianum , rom. 4773, classis 2, fol. 55, tab. 9, ne 45. — Boicinininga. Pison, de Medicina Brasiliensi, Lib. 5 , p. 41. — Boicinininga, Boiquira, Ayug. Georg. Marcgravi, hist. rerum naluralium Brasiliæ, 1. 6, p. 240.
3 Ce serpent dangereux est le même que celui qui est décrit plus loin dans cet ouvrage, sous le nom de Durissus. D,
DES SERPENTS
que ceux qui parcourant les immenses forèts des contrées chaudes et humides du Nouveau-Monde, séduits par la beauté des feuillages et des fleurs, entrainés, comme par une espèce d’enchantement, au milieu de ces retraites riantes, mais perfides, sentent, tout à coup, l’odeur fétide qu'exhale le boiquira ‘, reconnaissent le bruit de la sonnette qui termine sa queue, et le voient prêt à s’élancer sur eux.
Ce terrible reptile renferme en effet un poison mortel ; et, sans excepter le naja, il n’est peutêtre aucune espèce de serpent qui contienne un venin plus actif.
Le boiquira parvient quelquefois à la longueur de six pieds , et sa circonférence est alors de dix-huit pouces ?.
avons décrit, et qui est conservé au Cabinet du Roi, a quatre pieds dix lignes de long, en y comprenant la queue qui a quatre pouces, et qui, dans cette espèce, ainsi que dans les autres serpents à sonnette déjà connus, est trèscourte à proportion du corps.
Sa tête aplatie est couverte, auprès du museau, de six écailles plus grandes que leurs voisines, et disposées sur trois rangs transversaux, chacun de deux écailles.
Les yeux paraissent étincelants, et luisent même dans les ténèbres comme ceux de plusieurs autres reptiles , en laissant échapper la lumière dont ils ont été pénétrés pendant le jour’; et ils sont garnis d’une membrane celignotante , suivant le savant anatomiste Tyson, qui a donné une description très-étendue, tant des parties extérieures que des parties intérieures du boiquira *.
La gueule présente une grande ouverture, et le contour en est de quatre pouces, dans l’individu de la collection du Roi. La langue est noire, déliée, partagée en deux , renfermée en
! « L'odeur des serpents à sonnette est très-mauvaise, sur- « Lout lorsqu'ils se chauffent au soleil ou qu'ils sont en colère; « on les sent quelquefois avant de les voir et de les entendre :
« les chevaux et les bœufs les découvrent par l'odorat, et !
« s'eufuient très-loin : mais lorsque le veutemporte l'exhalaison « du serpent vers le côté opposé à la route que tient le che- « val ou le bœuf, celui-ci va quelquefois jusque sur le serpent « même, sans en avoir connaissance. » Kalm. Mém. de Suède, Collect. acad., part. étrangère, t. XI, p. 94. ;
? Hernandez ne lui donne que quatre pieds de longueur; Marcsrave un peu plus de quatre pieds, et Pi:on cinq; mais Kalm a écrit que les plus gros boiquira qu’on ait vus dans l’Amériqne septentrionale étaient longs de six pieds. Mém. de l'Acad. de Stockholm. Suivant Catesby, les plus grands serpents à sonnette ont près de neuf pieds de longueur. Hist. natur, de la Caroline, t. II, p.41.
3 Transactions philosophiques, n° 144.
L'individu que nous |
AT
partie dans une gaine, et presque toujours l’animal l’étend et l’agite avec vitesse. Les deux os qui forment les deux côtés de la mâchoire inférieure ne sont pas réunis par devant, mais séparés par un intervalle assez considérable que le serpent peut agrandir, lorsqu'il étend la peau de sa bouche pour avaler une proie volumineuse. Chacun de ces os est garni de plusieurs dents crochues, tournées en arrière, d’autant plus grandes qu’elles sont plus près du museau, et qui, par une suite de cette disposition, ne peuvent point lâcher la proie qu’elles ont saisie, et la retiennent dans la gueule du boiquira, pendant qu’il l’infecte du venin qui tombe de sa mâchoire supérieure. C’est, en effet, sous la peau qui recouvre cette mâchoire, et de chaque côté, que nous avons vu les vésicules où le poison se ramasse. Lorsque le serpent comprime ces vésicules, le venin se porte à la base de deux crochets très-longs et très-apparents, attachés au-devant de la mâchoire supéfieure ; ces crochets, enveloppés en partie dans une espèce de gaine, d’où ils sortent lorsque l'animal les redresse, sont creux dans presque toute leur longueur ; le venin y pénètre par un trou dont ils sont percés à leur base, au-dessous de la gaine , et en sort par une fente longitudinale que l’on voit vers leur pointe !. Cette fente a plus d’une ligre de longueur dans l'individu conservé au Cabinet du Roi, et les crochets sont longs de six lignes. Indépendamment de ces crochets, qui paraissent appartenir à toutes les espèces de serpents venimeux, et que nous avons vus, en effet, dans les vipères, les cérastes, les naja, etc., la mâchoire supérieure est garnie d’autres dents plus petites et plus voisines du gosier vers lequel elles sont tournées, et qui servent, ainsi que celles de la mâchoire inférieure, à retenir la victime que les crochets percent et imbibent de venin.
Les écailles du dos sont ovales et relevées dans le milieu par une arête qui s'étend dans le sens de leur plus grand diamètre. On a écrit qu’elles sont articulées si librement, que lanimal, lorsqu'il est en colère, peut les redresser ; mais le mouvement qu'il leur donne doit être
1 Lorsqu'on presse la racine de ces crochets, il coule abondamment de leur extrémité une matière verte, qui est le \enin. Kalm. Mém. de l’Acad. de Stockholm. Ce venin donne une couleur verte au lingesur lequel on le répand, et plus on lessive ce linge, et plus il devient vert. Manuscrit de M. Gauthier, 4749, que M. de Fougeroux de Bondaroy, de l'Acaüé.
| mie royale des Sciences, a bien voulu me communiquer,
peu considérable, puisque nous nous sommes assurés qu’elles tiennent à la peau dans presque toute leur longueur et toute leur largeur ‘. Le dessous du corps, ainsi que le dessous de la queue, sont revêtus d'un seul rang de grandes plaques comme dans le genre des boa; nous en avons compté vingt-sept sous la queue, et cent quatre-vingt-deux sous le ventre de l’individu qui fait partie de la collection du Roi. MT. Linnée en a compté cent soixante-sept sous le corps, et vingt-trois sous la queue de celui qu’il a décrit ?.
La couleur du dos est d’un gris mêlé de jaunâtre,et, sur ce fond, on voit s’étendre une rangée longitudinale de taches noires, bordées de blanc *. d
Sa queue est terminée, comme dans presque tous les serpents de son genre, par un assemblage d'écailles sonores qui s’emboitent les unes dans les autres, et que nous croyons d’autant plüs devoir décrire ici en détail, que la considération attentive de leur forme et de leur position peut nous éclairer relativement à leur production ainsi qu’à leur aceroissement.
Cette sonnette du boiquira est composée de plusieurs pièces dont le nombre varie depuis un jusqu’à trente et même au delà . Toutes ces pièces sont entièrement semblables les unes aux autres, non-seulement par leur forme, mais souvent par leur grandeur; elles sont toutes d’une matière cassante, élastique, demi-transparente, et de la même nature que celle des écailles. La pièce la plus voisine du corps, et qui le touche immédiatement, forme, comme toutes les autres , une sorte de pyramide à quatre faces , dont deux faces opposées sont beaucoup plus larges que les deux autres ; on peut
* Chacune de ces plaques est mue par un muscle particulier, dont une extrémité s'attache au bord supérieur de la plaque inférieure, et l'autre à peu près au milieu de la face interne de la plaque supérieure. D'ailleurs chaque plaque tient, par ses deux bouts, à l'extrémité des côtes, et cette extrémité est un ferme point d'appui sur lequel porte la plaque, et qui sert à l'animal à élever on à abaisser cette plaque avec force, par le moyen du mus:le dont nous venons de parier. Observ. d'Edw. Tyson, Trans. philosoph., n° 444,
? Tyson en a trouvé cent soixante-huit sous Le corps et dixnenf sous la queue du boiquira qu'il a décrit. Trans. philos., n° 144. Û
Le docteur Tyson a très-bien fait connaître deux petites glandes, qui s'ouvrent dans le rectum du boiqnira auprès de l'anus, et qui contiennent une liqueur un pen épaisse et d'une odeur forte et très-désagréable.
4 Pour bien entendre ce que nous a'lons dire, on pourra Jeter les yeux sur la planche où nous avons fait représenter . uné sonnette, sa coupe longitudinale, et rne des pièces qui la composent vue séparément.
la regarder comme une espèce de pétit étui terminé en pointe, et qui enveloppe les dernières vertèbres de la queue. Elle est moulée sur ces dernières vertèbres, dont elle n’est séparée que par une membrane très-mince, et auxquelles elle est appliquée de manière qu’elle suit toutes les inégalités de leurs élévations. Elle présente trois bourlets circulaires qui répondent à trois de ces élévations ; leur surface est raboteuse comme celle de ces éminences sur lesquelles ils se sont moulés; ils sont creux, ainsi que le reste de la pièce; le premier bourlet, c’est-à-dire le plus proche de l'ouverture de la pièce , a le plus grand diamètre ; et.le plus petit diamètre est celui du troisième bourlet.
Toutes les pièces de la sonnette sont emboitées l’une dans l’autre, de manière que les deux tiers de chaque pièce sont renfermés dans la pièce qui la suit, à commencer du côté du corps. Des trois bourlets que présente chaque pièce, deux sont cachés par la pièce suivante; le premier bourlet est le seul qui paraisse. La pièce, située au bout de la sonnette, opposé au corps, est la seule dont les trois bourlets soient visibles, et qui montre sa vraie forme en son entier ; et la sonnette n’est composée, à l’extérieur, que de cette pièce, et des premiers bourlets de toutes les autres.
Les deux derniers bourlets de chaque pièce, qui ne peuvent pas être vus, sont placés sous les deux premiers de la pièce suivante. Ils en
| occupent le creux; ils retiennent cette pièce, et
l’empêchent de se séparer du reste de la sonnette ; mais, comme leur diamètre est moins.
grand que celui des premiers bourlets de la pièce suivante, chaque pièce joue librement autour de celle qu’elle enveloppe, et qui la retient. Aucune pièce, excepté la plus voisine du corps, n’est liée avec la peau de l’animal, ne tient au corps du serpent par aucun muscle, par aucun nerf, par aucun vaisseau !, ne peut recevoir par conséquent ni accroissement, ni nourriture, et n’est qu’une enveloppe extérieure qui se remue lorsque l’animal agite l’extrémité de sa queue, mais qui se meut uniquement, comme se mouvrait tout corps étranger qu’on aurait attaché à la queue du serpent ?.
{ On a écrit le contraire (voyez Séba); mais nous nous sommes assurés de la conformation que nous décrivons ici,
? La sonnette du boïquira est placée de manière que ses côtés les plus larges sont élevés vertiralement lorsqne le serpent est sur son ventre; elle ne touche pas immédiatement aux grandes plaques qui garnissent le dessous de la queue,
DES SERPENTS
Cette conformation de la sonnette semble très-extraordinaire au premier coup d'œil; cependant elle cessera de le paraître , si l’on veut en déduire avec nous la manière dont la sonnette a dû être produite.
Les différentes pièces qui la composent, n’ont été formées que successivement ; lorsque chacune de ces pièces a pris son accroissement, elle tenait à la peau de là queue ; elle n’aurait pas pu recevoir sans cela la matière nécessaire à son développement, et d’ailleurs on voit souvent, sur les bords des pièces qui ne tiennent pas immédiatement au corps du serpent, des restes de la peau de la queue à laquelle elles étaient attachées.
Quand une pièce est formée, il se produit au-dessous une nouvelle pièce entièrement semblable à l’ancienne , et qui tend à la détacher de l’extrémité de la queue. L'ancienne pièce ne se sépare pas cependant tout à fait du corps du serpent; elle est seulement repoussée en arrière; elle laisse entre son bord et la peau de la queue, un intervalle occupé par le premier bourlet de la nouvelle pièce; mais elle enveloppe toujours le second et le troisième bourlet de cette nouvelle pièce, et elle joue librement autour de ces bourlets qui la retiennent.
Lorsqu'il se forme une troisième pièce, elle se produit au-dessous de la seconde, de la même manière que la seconde au-dessous de la première ; elle détache égaiement de l’extrémité de la queue la seconde pièce qu’elle fait reculer, mais qu’elle retient par ses bourlets.
Si les dernières vertèbres de la queue n’ont pas grossi pendant que la sonnette s’est formée, chaque pièce qui s’est moulée sur ces vertèbres a le même diamètre, et la sonnette parait d’une égale largeur jusqu’à la pièce qui la termine ; si, au contraire, les vertèbres ont pris de l’accroissement pendant la formation de la sonnette, les bourlets de la nouvelle pièce sont plus grands que ceux de la pièce plus ancienne, et le diamètre de la sonnette diminue vers la pointe. Dans les divers serpents à sonnette qui sont conservés au Cabinet du Roi, la sonnette est d’un égal diamètre vers sa pointe et à son origine ;
mais, dans plusieurs sonnettes détachées du corps du serpent, et qui font aussi partie de la
mais entre ces grandes plaques et le bord de la première pièce, on voit une rangée de petites écailles semblables à celles du dos. La sonnette de l'individu conservé au Cabinet du Roi, a neuf lignes de hauteur, un pouce neuf lignes de longueur, et est composée de six pièces.
collection de Sa Majesté, nous avons vu les pièces diminuer de grandeur vers l'extrémité de la sonnette,
Il est évident, d’après ce que nous venons de dire, qu’il ne peut se former qu’une pièce à chaque mue particulière que le serpent éprouve vers l’extrémité de sa queue. Le nombre des pièces est donc égal à celui de ces mues particulières ; mais comme l’on ignore si la mue particulière arrive dans le même temps que la mue générale du corps et de la queue, si elle a lieu une fois ou plusieurs fois par an, le nombre des pièces, non-seulement ne prouve rien pour la ressemblance ou la différence des espèces, mais ne peut rien indiquer relativement à l’âge du serpent, ainsi qu’on l’a écrit ‘. Une nourriture plus abondante, et une température plus ou moins chaude, peuvent d’ailleurs augmenter ou diminuer le nombre des mues dans la même année ; et voilà pourquoi, dans certains individus, la sonnette est partout d’un égal diamètre, parce que, pendant le temps de sa production, les dernières vertèbres n’ont pas grossi d’une manière sensible, tandis que, dans d’autres individus, les mues ont été assez éloignées pour que les vertèbres aient eu le temps de croître entre la formation d’une pièce et celle d’une autre. [l pourrait donc se faire que la sonnette d’un individu qui, dans différentes années, aurait éprouvé des accidents très-différents , fût d’un égal diamètre dans quelques-unes de ses portions, et allât en diminuant dans d’autres. D'un autre côté, on verrait de vieux serpents avoir des sonnettes d’une longueur prodigieuse, et presque égales à la longueur du corps ?, si les pièces qui les composent ne se desséchaient pas promptement; mais, comme elles ne tirent aucune nourriture de l’animal, et ne sont abreuvées par aucun suc, elles deviennent très-fragiles, se brisent et se séparent souvent par l'effet d’un frottement assez peu considérable, Voilà pourquoi le nombre des pièces n'indique
4 Voyez Séba, l'Hist. nat. de l'Orenoque, traduct. franc., Lyon, 1758, t. LIL, p.78, et Raï, Synopsis quadrupedum et Serpentini generis, p. 291.
2 « On prétend que les anneaux qui se trouvent à la son- « nette indiquent, par leur nombre, celui des années du ser- « pent. Les plus jeunes n'ont ordinairement qu'un seu! an» «neau; ceux que l’on tue maintenant dans les colonies « anglaises en ont depuis un jusqu à douze. Quelques per- « sonnes âgées disent en avoir vu qui avaient depuis vingt « jusqu'à treute anneaux , et qu'on en a tué autrefois qui en « avaient quarante-un et plus. La destruction que l'on en fait «les empêche de vieillir. » Kalm., Mém. de l'Académie dé Stockholm. Coll, acad, part. étrangère, t. XE, p. 93
jamais le nombre de toutes les mues particuliè- | terrible. Chaque jour les arts et les travaux pu-
res que l’animal peut avoir éprouvées à l’extrémité de sa queue. Si même, dans la mue générale des serpents à sonnette, qui doit s’opérer de la même manière que celle des couleuvres, et pendant laquelle la vieille peau de l’animal doit se retourner en entier comme un gant, et ainsi que nous l’avons vu '; si, dans cette mue générale, le dépouillement s'étend jusqu'aux dernières vertèbres de la queue et emporte la première pièce de la sonnette , toutes les autres pièces doivent être avec elle séparées du corps au reptile ; et dès lors les sonnettes ne seraient jamais composées que de pièces toutes produites dans l'intervalle d’une mue générale à la mue générale suivante.
Toutes les parties des sonnettes étant trèssèches , posées les unes au-dessus des autres , et ayant assez de jeu pour se frotter mutuellement lorsqu'elles sont secouées, il n’est pas surprenant qu’elles produisent un bruit assez sensible ; nous avons éprouvé, avec plusieurs sonpettes à peu près de la grandeur de celle dont nous venons de rapporter les dimensions, que ce bruit, qui ressemble à célui du parchemin qu’on froisse, peut être entendu à plus de soixante pieds de distance. I] serait bien à désirer qu’on püt l’entendre de plus loin encore, afin que l'approche du boïquira , étant moins imprévue , fût aussi moins dangereuse. Ce serpent est, en effet, d'autant plus à craindre, que ses mouvements sont souvent très-rapides. En un clin d’œil il se replie en cercle , s’appuie sur sa queue, se précipite comme un ressort qui se débande, tombe sur sa proie, la blesse et se retire pour échapper à la vengeance de son ennemi; aussi les Mexicains le désignent-ils par le nom d’Ecacoatl, qui signifie le vent.
Ce funeste reptile habite presque toutes les contrées du Nouveau-Monde , depuis la terre de Magellan jusqu’au lac Champlain, vers le quarante-cinquième degré de latitude septentrionale. Il régnait, pour ainsi dire, au milieu de ces vastes contrées, où presque aucun animal n’osait en faire sa proie, et où les anciens Américains , retenus par une crainte superstitieuse, redoutaient de lui donner la mort?; mais, encouragés par l’exemple des Européens, ils ont bientôt cherché à se délivrer de cette espèce
‘ Articie de la Couleuvre d'Esculape.
? Kaüun, Mém, de Acad, de Stockholm,
rifiant et fertilisant de plus en plus ces terres nouvelles, ont diminué le nombre des serpents à sonnette, et l’espace sur lequel ces reptiles exerçaient leur funeste domination se rétrécit à mesure que l’empire de l’homme s’étend par la culture.
Le boïquira se nourrit de vers, de grenouilles et même de lièvres ; il fait aussi sa proie d'oiseaux et d’écureuils ; car il monte avec facilité sur les arbres , et s’y élance avec vivacité de branche en branche, ainsi que sur les pointes des rochers qu’il habite, et ce n’est que dans la plaine qu’il court avec difficulté, et qu’il est plus aisé d’éviter sa poursuite.
Son haleine empestée , qui trouble quelquefois les petits animaux dont il veut se saisir , peut aussi empêcher qu’ils ne lui échappent.
Les Indiens racontent qu’on voit souvent le serpent à sonnette entortillé à l’entour d’un arbre, lançant des regards terribles contre un écureuil qui, après avoir manifesté sa frayeur par ses cris et son agitation, tombe au pied de l’arbre où il est dévoré. M. Vosmaër, qui a fait à La Haye des expériences sur les effets de la morsure d’un boiquira qu’il avait en vie, dit qüe les oiseaux et les souris qu’on lui jetait dans la cage où il était renfermé, témoignaient une grande terreur, qu’ils cherchaient d’abord à se tapir dans un coin, et qu’ils couraient ensuite, comme saisis de douleurs mortelles, à la rencontre de leur ennemi qui ne cessait de sonner de sa queue? ; mais cet effet d’une vapeur méphitique et puante a été exagéré et dénaturé au point de devenir merveilleux. On a dit que le boiquira avait, pour ainsi dire, la faculté d’enchanter l'animal qu’il voulait dévorer ; que, par la puissance de son regard, il le contraignait à s'approcher peu à peu, et à se précipiter dans sa gueule ; que l’homme même ne pouvait résister à la force magique de ses yeux étincelants, et que, plein de trouble, il se présentait à la dent envenimée du boiquira, au lieu de chercher à l’éviter. Pour peu que les serpents à
‘M. Tyÿson a trouvé un grand nombre de vers, du genre des lombrics , dans l'estomac et dans les intestins d'un boiquira. On en trouve aussi quelquefois dans ceux de 1a vipère commune. Trans. philosoph., n° 444,
3 « Lorsqu'il a été pris, et qu'il se voit enfermé, il refuse « toute nourriture, et on dit qu'il peut vivresix mois de cette « manière : il est alors très-irrité; si on lui présente des ani- « maux, il les tue, mais il ne les mange pas. » Kalm, Mém. de l'Acad, de Suède, Coll. académ., t, XI, p. 98,
DES SERPENTS
sonnette eussent été plus connus , et qu’on se fût occupé de leur histoire, on aurait bientôt sans doute ajouté à ces faits merveilleux de nouveaux faits plus merveilleux encore. Et combien de fables n’aurait-on pas substituées au simple effet d’une haleine fétide, qui même n’a jamais été ni aussi fréquent , ni aussi fort que certains naturalistes l’ont pensé! L'on doit présumer , avec Kalm, que le plus souvent, lorsqu'on aura vu un oiseau, ou un écureuil, ou tout autre animal se précipiter, pour ainsi dire, du haut d’un arbre dans la gueule du serpent à sonnette, il aura été déjà mordu par le serpent; qu'il se sera enfui sur l’arbre ; qu’il aura exprimé, par ses cris et son agitation , l’action violente du poison laissé dans son sang par la dent du reptile; que ses forces se seront insensiblement affaiblies; qu’il se sera laissé aller de branche en branche , et qu’il sera tombé enfin auprès du serpent, dont les yeux enflammés et le regard avide auront suivi tous ses mouvements, et qui se sera de nouveau élancé sur lui lorsqu'il l'aura vu presque sans vie. Plusieurs observations rapportées par les voyageurs, et particulièrement un fait raconté par Kalm, paraissent le prouver".
On a écrit que la pluie augmentait la fureur * du boïquira; mais il faut que ce soit une pluie d'orage, car il ne craint point d’aller à l’eau. C’est lorsque le tonnerre gronde qu’il est le plus redoutable; on frémit lorsqu'on pense à l’état affreux et aux angoisses mortelles qu’éprouve celui qui, poursuivi par un orage terrible, au milieu de ténèbres épaisses qui lui dérobent sa route, cherche un asile sous quelque roche avancée, contre les flots d’eau qui tombent des nues, aperçoit, au milieu de l'obscurité, les yeux étincelants du serpent à sonnette, et Le découvre à la clarté des éclairs, agitant sa queue, et faisant entendre son sifflement funeste ?.
Un animal qui ne parait né que pour détruire, devait-il done aussi sentir les feux de l’amour? Mais la même chaleur qui anime tout son être, qui exalte son venin, qui ajoute à ses forces meurtrières , doit rendre aussi plus vif le sentiment qui le porte à se reproduire.
‘ Kalm, ouvrage déja cité.
2 « C'est pendant le temps couvert et pluvieux qu'ils sont le « plus à craindre ; alors il est rare que les Américains voya- « gent dans les bois : les sonnettes qui font beaucoup de bruit « lorsque le soleil luit, n'en font pas pendant la pluie. C'est « peut-être parce que les cartilages mouillés sont plus mous
« et moins élastiques. » Kalm, Mém. de l'Acad. de Suêde, e Coll. acad., part. étrangère, t, XI, p.93 et s,
Il ne pond qu’un assez petit nombre d'œufs ; mais , comme il vit plusieurs années , l’espèce n’en est que trop multipliée.
Pendant l’hiver des contrées un peu éloignées de la ligne, les boiquira se retirent en grand nombre dans des cavernes où ils sont presque engourdis et dépourvus de force. C’est alors que les nègres et les Indiens osent pénétrer dans leurs repaires pour les détruire, et même s’en nourrir ; car, malgré le dégoût et l’horreur que ces reptiles inspirent, ils en mangent, dit-on, la chair ‘, et elle ne les incommode pas, pourvu que le serpent ne se soit pas mordu lui-même. Voilà pourquoi, a-t-on ajouté, il faut tuer promptement le boiquira, lorsqu'on veut le manger : il faut lui donner la mort avant qu’il ne s’irrite, parce qu’alors il se mordrait de rage. Mais, comment concilier cette assertion avec le témoignage de ceux qui prétendent qu’on peut manger impunément les animaux que sa morsure fait périr, de même que les sauvages se nourrissent, sans aucun inconvénient, du gibier qu’ils ont tué avee leurs flèches empoisonnées ? Cette dernière opinion paraît d'autant plus vraisemblable que le boiquira semblerait devoir se donner la mort à lui-même, si la chair des animaux, percés par ses crochets, devenait venimeuse par une suite de sa morsure.
Les nègres saisissent le boiquira auprès de la tête , et il ne lui reste pas assez de vigueur, dans le temps froid , pour se défendre ou pour leur échapper. Il devient aussi la proie de couleuvres assez fortes, qui doivent le saisir de manière à n’en être pas mordues?; et l’on doit supposer la même adresse dans les cochons marrons , qui, suivant Kalm , se nourrissent , sans inconvénient , du boiquira, dressent leurs soies dès qu’ils peuvent le sentir, se jettent sur lui avec avidité, et sont garantis , dans certaines parties de leur corps, du danger de sa morsure par la rudesse de leur poil , la dureté de leur peau et l’épaisseur de leur graisseÿ.
\ Jls mangent aussi sa graisse, que l'on fait fondre au soleil, et dont on tire une huile très-bonne, dit-on, contre les meurtrissures, et même contre les effets de sa morsure. Kalm, On a aussi employé cette graisse pour dissiper plusieurs douleurs, et particulièrement celles de sciatique, ainsi que pour fondre les tumeurs. Hernandez, hist. nat. du Mexique, I. 9, chap. 17.
2 Voyez l'article de la couieuvre Lien.
5 Le boiquira est très-vivace, ainsi que les autres serpents ; M. Tyson rapporte que celui qu'il disséqua, vécut quelques jours après que sa peau eut été déchirée, et qu'on lui eut arraché la plupart de ses viscères. Pendant ce temps ses poumous qui, vers le devant du corps, étaient composés de pe-
Lorsque le printemps est arrivé dans les pays élevés en latitude et habités par les boiquira, que les neiges sont fondues et que l’air est réchauffé, ils sortent pendant le jour de leurs retraites, pour aller s’exposer aux rayons du s0= leil. Ils rentrent pendant la nuit dans leurs asiles , et ce n’est que lorsque les gelées ont entièrement cessé, qu’ils abandonnent leurs cavernes, se répandent dans les campagnes, et pénètrent quelquefois dans les maisons. On ose observer le temps où ces animaux viennent se chauffer au soleil, pour les attaquer et en tuer un grand nombre à la fois.
Pendant l'été, ils habitent au milieu des montagnes élevées, composées de pierres calcaires , incultes et couvertes de bois, telles que celles qui sont voisines de la grande chute d’eau de Niagara. Ils y choisissent ordinairement les expositions les plus chaudes et les plus favorables à leurs chasses ; ils préfèrent le côté méridional d’une montagne , et le bord d’une fontaineoud’unruisseau habités pardesgrenouilles, et où viennent boire les petits animaux , dont ils font leur proie. Ils aiment aussi à se mettre de temps en temps à l’abri sous un vieux arbre renversé; et voilà pourquoi, suivant Kalm , les Américains qui voyagent dans les forêts infestées de serpents à sonnette, ne franchissent point les troncs d’arbres couchés à terre, qui obstruent quelquefois le passage ; ils aiment mieux en faire le tour, et, s’ils sont obligés de les traverser, ils sautent sur le tronc du plus loin qu’ils peuvent, et s’élancent ensuite au delà.
Le boiquira nage avec la plus grande agilité ; il sillonne la surface des eaux avec la vitesse d’une flèche. Malheur à ceux qui naviguent sur de petits bâtiments, auprès des plages qu’il fréquente! Il s’élance sur les ponts peu élevés"; et quel état affreux que celui où tout espoir de fuite est interdit, où la moindre morsure de l'ennemi que l’on doit combattre donne la mort la plus prompte , où il faut vaincre en un instant , ou périr dans des tourments horribles.
Le premier effet du poison est une enflure générale; bientôt la bouche s’enflamme , et ne peut plus contenir la langue devenue trop gon-
tites cellules, comme ceux des grenouilles, se terminaient par une grande vessie transparente et forte, et avaient près de trois pieds de longueur, ne se dilatèrent et ne se contractèrent point alternativement, mais demeurèrent enflés etremplis d'air jusqu'au moment où l'animal expira. Trans. phil., no 144.
4 Voyez, à ce sujet, Kalm, Ouvrage déja cité,
flée; une soif dévorante consume; et si l’on cherche à l’étancher, on ne fait que redoubler les tourments de son agonie. Les crachats sont ensanglantés ; les chairs qui environnent la plaie se corrompent et se dissolvent en pourriture ; et, surtout si c’est pendant l’ardeur de la canicule, on meurt quelquefois dans cinq ou dix minutes , suivant la partie où on a été mordu. On a écrit que les Américains se servaient, contre la morsure du boiquira , d’un emplâtre composé avec la tête même du serpent écrasé. On a prétendu aussi qu’il fuit les lieux où croit le dictame de Virginie, et l’on a essayé de se servir de ce dictame comme d’un remède contre son venin ?; mais il paraît que le véritable antidote , que les Américains ne voulaient pas découvrir, et dont le secret leur a été arraché par M. Teinnint, médecin écossais, est le polygale de Virginie, Sénéka ou Sénéga | Polygala Senega) *. Cependant il arrive quelquefois que ceux qui ont le bonheur de guérir, ressentent périodiquement, pendant une ou deux années, des douleurs très-vives, accompagnées d’enflure ; quelques-uns même portent toute leur vie des marques de leur cruel accident, et restent jaunes ou tachetés d’autres couleurs.
Le capitaine Hall# fit, dans la Caroline, plusieurs expériences touchant les effets de la morsure du boiquira sur divers animaux; il fit attacher à un piquet un serpent à sonnette long d'environ quatre pieds. Trois chiens en furent mordus ; le premier mourut en quinze secondes ; le second, mordu peu de temps après, périt au bout de de ux heures dans des convulsions ; le troisième, mordu après une demi-heure, n "0ffrit d’effets visibles du venin qu’au bout de trois heures.
Quatre jours après, un chien mourut en une demi-minute, et un autre ensuite en quatre minutes ; un Chat fut trouvé mort le lendemain de l'expérience ; on laissa s’écouler trois jours ; une grenouille mordue mourut en deux minutes, et un poulet de trois mois dans trois minutes.
Quelque temps après, on mit auprès du boi-
1 Voyez M. Laurenti,
2 On lit, dans les Trans. philosoph., année 1663, qu ‘en Virginie, en 1657, au mois de juillet, on attacha au bout d'une longue baguette des feuilles de dictame que l'on avait un peu broyées, et qu'on les approcha du museau d'un serpent à sonnette, qui se tourna et s'agita vivement comme pour les éviter, mais qui mourut avant une demi-heure, et parut n'expirer que par l'effet de l'odeur de ces sx.
L y Linnée et M. Laurenti.
ransactions philosophiques.
quira un Serpent blanc , sain et vigoureux ; ils se mordirent l’un l’autre ; le serpent à sonnette répandit même quelques gouttes de sang ; il ne donna cependant aucun signe de maladie, et le serpent blanc mourut en moins de huit minutes. On agita assez le boiquira pour le forcer à se mordre lui-même, et il mourut en douze minutes !; ainsi ce furieux reptile peut tourner contre lui ses armes dangereuses, et venger ses victimes.
Tranquilles habitants de nos contrées tempérées , que nous sommes plus heureux , loin de ces plages où la chaleur et l'humidité règnent avec tant de force! Nous ne voyons point un serpent funeste infecter l’eau au milieu de laquelle il nage avec facilité ; les arbres dont il parcourt les rameaux avec vitesse ; la terre dont il peuple les cavernes ; les bois solitaires, où il exerce le même empire que le tigre dans ses déserts brülants, et dont l’obseurité livre plus sûrement sa proie à sa morsure. Ne regrettons pas les beautés naturelles de ces climats plus chauds que le nôtre , leurs arbres plus touffus, leurs feuillages plus agréables , leurs fleurs plus suaves , plus belles : ces fleurs , ces feuillages , ces arbres cachent la demeure du serpent à sonnette.
. 4 « La morsure de cet animal est très-dangereuse dans tou- « tes les parties du corps ; les chevaux et les bœufs en meurent « presque à l'instant : les chiens la soutiennent mieux; quel- « ques-uns ont été guéris cinq fois : les hommes le sont aussi « lorsqu'on y remédie à temps ; mais quand la dent meurtrière « a ouvert un gros vaisseau, on meurt en deux ou trois mi- « nutes. Les bottines de cuir ne sont pas un préservatifassuré, « la dent est si aiguë, qu'elle les perce facilement, surtout « quand la bottine est juste à la jambe : on prétend qu'il vaut « mieux porter de grandes culottes de matelot, qui descendent « jusqu'aux talons ; lorsque le serpent y mord , il s'y fait des « plis quis'opposent à l'effort de la dent et des mâchoires ; « mais il peut être plus sûr de porter les unes et les autres. » « Kalm, Mém, de Suède, Collect. acad., t. XI, p. 95.
« Le serpen: à sonnette n'est nulle part si commun qu'au « Paraguay. On y observe que lorsque ses gencives sont trop « pleines de venin, il souffre beaucoup; que, pour s'en dé- . « charger, il attaque tout ce qu'il rencontre ; et que, par deux « crochets creux assez larges à leur racine, et terminés en « pointe, il insinue, dans la partie qu'il saisit, l'humeur qui « l'incommodait. L'effet de sa morsure, et de celie de plu- « sieurs autres serpents du même pays, est fort prompt; « quelquefois le sang sort en abondance par les yeux, les na- « rines,, les oreilles , les gencives et les jointures des ongles ; « mais les antidotes ne manquent point contre ce poison. On « y emploie surtout, avec succès, une pierre qu'on nomme ‘« Saint Paul, le bézoard et l'ail, qu'on applique sur la plaie « après l'avoir mäché; la tête de l'animal même et son foie, « qu'on mange pour purifier le sang, ne sont pas un remède « moins vanté; cependant le plus sûr est de commencer par «faire sur-le-champ une incision à la partie piquée, et d'y « appliquer du soufre; ce qui suffit même quelquefois pour la « guérison. » Hist. nat. du Pérou et des contrées voisines. Hit. gén, des Voy., éd. in-12, t, LIL, p, 419,