DES SERPENTS MONSTRUEUX
Nous venons de présenter la description des diverses espèces de serpents que les naturalistes ou les voyageurs ont fait connaître ; de mettre sous les yeux les traits de leur conformation extérieure, ainsi que les principaux points de leur organisation interne ; de donner, pour ainsi dire, du mouvement et de la vie à ces représentations inanimées , en indiquant les grands résultats de l’organisation et de la forme de ces reptiles; de comparer avec soin leurs propriétés et leurs formes ; de rassembler les attributs communs à toutes les espèces com-
y prises dans chaque genre, et d’en former les
caractères distinctifs de chacun de ces groupes. Nous élevant ensuite à une considération plus étendue, nous avons essayé de réunir toutes les qualités , toutes les facultés , toutes les habitudes, toutes les formes qui nous ont paru appartenir à tous les genres de serpents, et d’en composer le tableau général de l’ordre entier de ces animaux, que nous avons placé au commencement de notre examen détaillé de leurs espèces particulières.
Nous avons recherché dans ces formes, dans ces habitudes , dans ces propriétés , celles qui sont constantes, et celles qui sont variables. Parcourant, à l'aide de l’imagination, les divers points du globe, pour y reconnaître les différentes espèces de serpents, nous n’avons jamais cessé, lorsque nous avons retrouvé la
même espèce sous différents climats, de mar-.
quer, autant qu’ila été en nous, l'influence de la température et des accidents de l’atmosphère sur sa conformation ou sur ses mœurs. Nous avons toujours voulu distinguer les facultés permanentes qui appartiennent véritablement à l’espèce, d’avec les propriétés passagères et relatives produites par l’âge, par les circonstances des lieux ou par celles des temps.
Il ne nous reste plus, pour donner de l’ordre des serpents l’idée la plus étendue et la plus exacte qu'il soit en notre pouvoir de faire naître, qu'à mettre un moment sous les yeux les grandes variétés auxquelles les individus peuvent être soumis , les écarts apparents dont ils peuvent être l'exemple, Les diverses monstruosités qu'ils peuvent présenter,
Quelque isolés que paraissent ces objets, quelque passagers, quelque éloignés qu'ils soient des objets ordinaires de l’étude du naturaliste qui ne recherche que les choses constantes, ne considère que les espèces , et compte pour rien les individus, ils répandront une nouvelle lumière sur l’ensemble des faits permanents et généraux que nous venons de considérer.
Au premier coup d’œil, une monstruosité paraît une exception aux lois de la nature; ce n’est cependant qu’une exception aux effets qu’elles produisent ordinairement. Ces lois, toujours immuables comme l’essence des choses dont elles dérivent, ne varient ni pour les temps ni pour les lieux; mais, suivant les circonstances dans lesquelles elles agissent , leurs résultats sont accrus ou diminués ; leurs di-
verses actions se combinent ou se désunissent. Lorsque ces actions se joignent l’une à l’autre, les produits qui avaient toujours été séparés se trouvent réunis, et voilà comment se forment les monstres par excès. Lorsqu’au contraire les différents effets de ces lois constantes se séparent, pour ainsi dire, et ne s’exécutent plus dans le même sujet, les résultats ordinaires des forces de la nature sont diminués ou disparaissent, et voilà l’origine des monstres par défaut.
Les monstres $ont donc des effets d'une composition ou d’une décomposition opérées par la nature dans ses propres forces, et qui, bien supérieures à tout ce que l’art pourrait tenter, peuvent nous dévoiler, pour ainsi dire, le secret de ces forces puissantes et merveilleuses, en les montrant sous de nouveaux points de vue; de même que, par la synthèse ou l’analyse, nous découvrons dans les corps que nous examinons de nouvelles faces ou de nouvelles propriétés.
L'étude des monstruosités, surtout de celles qui sont les plus frappantes et les plus extraordinaires, peut donc nous conduire quelquefois à des vérités importantes , en nous montrant de nouvelles applications des forces de la nature, et par conséquent en nous découvrant une plus grande étendue de ses lois.
Lorsque, en comparant la durée de ces résultats extraordinaires avec celle des résultats les plus communs, on cherchera combien la réunion ou le défaut de plusieurs causes particulières influe, non-seulement sur la grandeur des effets, mais encore sur la longueur de leur existence, on trouvera presque toujours que les monstres subsistent pendant un temps moins long que les êtres ordinaires avec lesquels ils ont le plus de rapports, parce que les circonstances qui occasionnent la réunion ou la séparation des diverses forces dont résulte là monstruosité , n’agissent presque jamais également et en même proportion dans tous les points de l'être monstrueux qu’elles produisent; et dès lors ses différents ressorts n’ayant plus entre eux des rapports convenables , comment leur jeu pourrait-il durer aussi longtemps ?
Rien ne pouvant garantir les serpents de l’influence plus ou moins grande de toutes les causes qui modifient l'existence des êtres vivants, leurs diverses espèces doivent présenter et présentent ; en effet, comme celles des autres or-
DES SERPENTS
dres, non-seulement des variétés de couleurs, constantes ou passagères, produites par la température, les accidents de l’atmosphère ou d’autres circonstances particulières, mais encore des monstruosités occasionnées par ce qu'ils éprouvent, soit avant d’être renfermés dans leur œuf, et pendant qu’ils ne sont encore que d’informes embryons, soit pendant qu’ils sont enveloppés dans ce même œuf ou après qu'ils en sont éclos , et lorsqu’étant encore trèsjeunes , leur organisation est plus tendre et plus susceptible d’être altérée. Mais, comme ils n’ont ni bras ni jambes, ils ne peuvent être à l’extérieur monstrueux par excès ou par défaut que dans leur tête ou dans leur queue; et voilà pourquoi, tout égal d’ailleurs, on doit moins trouver de serpents monstrueux que de quadrupèdes, d'oiseaux, de poissons , etc.
Il arrive cependant assez souvent que, lorsque les serpents ont eu leur queue partagée en long par quelque accident, une portion de cette queue se recouvre de peau, demeure séparée, et forme une seconde queue quelquefois conformée en apparence aussi bien que la première, quoique une seule de ces deux queues renferme des vertèbres, ainsi que nous l’avons vu pour les lézards. Mais cette espèce de monstruosité, produite par une division accidentelle , est moins remarquable que celle que l’on a observée dans quelques serpents nés avec deux têtes. L’exemple d’unemonstruositésemblable, reconnue dans presque tous les ordres d'animaux , empêcherait seul qu'on ne révoquât en doute l'existence de pareils serpents. À la vérité, plusieurs voyageurs ont voulu parler de ces serpents à deux têtes, comme d’une espèce constante; induits peut-être en erreur par ce qu'on a dit des serpents nommés amphisbènes, auxquels on a attribué, pendant longtemps, deux têtes, une à chaque extrémité du corps, et dans lesquels on a supposé la faculté de se servir indifféremment de l’une ou de l’autre", ils ont confondu, avec ces amphisbènes, les serpents à deux têtes placées toutes les deux à la même extrémité du corps, et qui ne sont que des monstruosités passagères. Plusieurs personnes, arrivées de la Louisiane, m'ont assuré que ces serpents à deux têtes y formaient une espèce très-permanente, et qui se multipliait par la génération, ainsi que les autres espèces de serpents. Mais,
‘article des Serpents amphisbènes.
indépendamment de toutes les raisons d’analogie qui doivent empêcher d'admettre cette opinion, aucun de ces voyageurs n’a dit avoir vu un de ces serpents femelle mettre bas des petits pourvus de deux têtes comme leur mère, ou pondré des œufs dont les fœtus présentassent la même conformation extraordinaire ; et ces serpents à deux têtes ne doivent jamais être regardés que comme des monstruosités accidentel-
| les , ainsi que les chiens , les chats , les cochons,
les veaux et les autres animaux que l’on a également vus avec deux têtes très-distinctes. Il peut se faire que des circonstances particulières, relatives au climat, rendent ces monstres plus communs dans certains pays que dans d’autres, et des observateurs peu difficiles n’auront eu besoin que d’apercevoir deux ou trois individus à deux têtes dans la même contrée, quoique à des époques très-éloignées , pour accréditer tous les contes répandus au sujet de ces reptiles, d'autant plus que, lorsqu'il s’agit de serpents ou d’autres animaux qui demeurent pendant longtemps renfermés dans leurs retraites, qui se cachent à la vue de l'homme, et qu’il est par conséquent assez difficile de rencontrer, deux ou trois individus ont suffi quelquefois à certains voyageurs pour admettre une espèce nouvelle, et peuvent, en effet, suffire lorsqu'il ne s’agit pas d'une conformation des plus extraordinaires.
Les anciens ainsi que les modernes ont parlé de l’existence de ces reptiles monstrueux et à deux têtes. Aristote en fait mention. Ælien dit que, de son temps, on en voyait assez souvent dans le pays arrosé par le fleuve Arcas; qu’ils étaient longs de trois ou quatre coudées ; que la couleur de leur corps était noire, et celle de leurs têtes blanchâtre. Aldrovande avait dans son cabinet, à Bologne , un de ces serpents à deux têtes. Joseph Lanzoni et d’autres observateurs en ont vu’, et l’on en conserve maintenant un dans le Cabinet du Roi.
Ce dernier reptile a, de longueur totale, dix pouces deux lignes ; sa queue est longue d’un pouce six lignes , et sa circonférence est d’un pouce une ligne dans l'endroit le plus gros du corps. Les écailles qui revêtent son dos sont ovales , et relevées par une arête ; il n’a qu’un
+ Mélanges des Curieux de la Nature, de Vienne, pour l'année 1690, p. 318. — Voyez aussi les Trans. phil., les Observations de François Rédi sur les animaux vivants renfermés dans les animaux vivants, etc,
séul cou, mais deux têtes égales et longues chacune de huit lignes. Les écailles qui en garnissent la partie supérieure sont semblables à celles du dos ; une grande écaille recouvre chaque œil ; les deux bouches renferment une langue fourchue , ainsi que des crochets creux et mobiles. Les deux têtes sont réunies de manière à former un angle de plus de cent cinquante degrés; et, lorsque les deux bouches sont ouvertes, on peut voir le jour au travers de ces deux bouches et des deux gosiers joints ensemble.
On peut observer, un peu au-dessous du cou, un pli assez considérable que fait le corps, et qui est produit par la peau du côté gauche, plus courte, dans cette partie, que la peau du côté droit.
La couleur du dessus du corps a été altérée par l’esprit-de-vin; elle paraît d’un brun plus ou moins foncé, et le dessous du corps est blanchâtre ; nous avons eompté deux cent vingtsix grandes plaques et soixante paires de petites. Ce reptile monstrueux appartient évidemment au genre des couleuvres ; il doit être placé parmi les venimeuses , et peut-être était-il de l'espèce de la vipère Fer-de-lance. Nous ignorons d’où il a été apporté au Cabinet de Sa Majesté.
Mais ce n’est pas seulement dans leurs collections que les naturalistes ont vu des serpents à deux têtes. Rédi en a observé un vivant. Il l'avait trouvé , au mois de janvier, aux environs de Pise , et étendu au soleil , sur les bords de l'Arno'. Ce reptile était mâle; sa longueur de deux palmes , et sa grosseur égalait celle du petit doigt. Sa couleur approchaït de celle de la rouille ; il avait sur le dos et sur le ventre des taches noires , moins foncées au-dessous du corps ; une bande blanche formait une sorte de collier autour de ses deux cous, et une bande de la même couleur entourait l’extrémité de la queue, qui était parsemée de taches blanches. Chaque cou était long de deux travers de doigt ; les deux cous et les deux têtes étaient entièrement semblables et très-bien conformés; chaque gueule renfermait une langue fourchue à son extrémité, mais ne présentait point de crochets mobiles et à venin ?. Redi éprouva les
‘ Observations de François Rédi sur les animaux vivants trouvés dans les animaux vivants. Col. acad., part. étr., t. IV, p. 464. à
? Nous donnons, dans cette note, un extrait de la descrip-
effets de la morsure de ce reptile sur divers animaux qui n’en ressentirent aucun effet fà-
tion des parties intérieures de ce reptile, faite par Rédi. (Voyez dans la Colkection académique, l'article que nous venons de citer.) « Ce serpent avait deux trachées-artères, et « par conséquent deux poumons, lesquels étaient tout à fait « séparés l'un de l’autre, le poumon droit paraissait évidem- « ment plus gros que le gauche; la figure en était semblable à « celle des poumons des vipères et des autres serpents ; c'é- « Lait une espèce de sac membraneux fort long, dont la sur- « face intérieure était semée de petites éminences répandues e sans ordre; il était manifestement composé de deux diffé- « rentes substances, ettout à fait semblable au poumon du « serpent décrit par Gérard Blasius.
« Il se trouva deux cœurs enveloppés chacun de leur péri- « carde, et ayant chacun leurs vaisseaux sanguins ; ces deux « cœurs différaient en cela seul que le droit était plus gros « que le gauche.
« Il y avait deux œsophages et deux estomacs assez longs, « comme dans tous les serpents. Ces estomacs s'unissaient « dans un seul intestin qui leur était commun; à l'endroit de « leur réunion l'on apercevait sur la surface interne de cha- « cun, un petit amas circulaire de glandes on mamelons très-
| « petits, aigus et rougeâtres, semblables à-ceux qui, dans les
« volatiles, tapissent le dedans de la partie inférieure de l'æœs sophage..…. Une file de mamelons semblables, mais beau- « coup plus petits et qu'on ne pouvait distinguer qu'à l’aide « du microscope, régnaient sur toute la longueur du caual « qui composait les deux œsophages et les deux estomacs.
« L'intestin, après ses circonvolutions ordinaires, allait « s'ouvrir dans le cloaque de l'anus. Les estomacs étaieut to- « talement vides; il y avait seulement, dans le canal des intes- « tins, quelques petits restes d'excréments et un peu de ma- «tière muqueuse, dans laquelle étaient engagés, el, pour « ainsi dire, embourbés un grand nombre de vers très-petits, « les uns d'un beau blanc, les autres rougeâtres et tout pleins « de vie. J'avais cependant gardé ce serpent enfermé pendant « trois semaines dans un vaisseau de verre, où il ne voulut « prendre aucune sorte de nourriture , eemine c'est la cou- « tume de plusieurs serpents. Celui-ci avait deux foies, et « dans le droit, quiétait plus graud que le gauche, il se trouva «cinq petites vésicules rondes et distendues, dont chacune « renfermait un ver de même espèce que ceux qui étaient « dans la cavité des intestins.
« Chacun des deux foies avait sa veine-porte qui régnait « sur toute sa iongueur, et comme il y avait deux foies, «il y avait aussi deux vésicules du fiel. Ces vésicules «n'étaient point infixées ou incrustées dans le foie, au « contraire, elles en étaient séparées et même un peu éloi- « gnées, comme c'est l'ordinaire dans les vipères et dans les « autres serpents.
« Dans le serpent à deux têtes que je décris, la vésicule du « fiel était beaucoup plus grande dans le foie droit que dans le « gauche :elle communiquait par un petit conduit au lobe « droit du foie. Le canal cystique.sortait du milieu de cette vé- « sicule ou à peu près, et allait verser la bile dans les intesa tins. Du bord du foie droit naïssait un autre petit conduit « biliaire qu'on nomme hépatique ; il était isolé, et sans s'ap- « procher de la vésicule, il allait déboucher daus les intestins « à quelque distance du canal cystique. Ce second conduit bi- «liaire ou conduit hépatique manquait au foie gauche, du « moins je ne pus l'y apercevoir. Ce foie avait seulement une « vésicule du fiel d'où partait un canal cystique qui aboutis- « sait dans l'intestin, et y avait son insertion séparément des « deux autres conduits : l'embouchure de celui-ci était mar- « quée dans la cavité intérieure de l'intestin par un mamelon « fort gonflé.
« Tous les mâles de l'espèce des serpents et des lézards ont « deux verges et deux testicules , il semblait donc que ce ser- « pent qui avait deux têtes, et dont les viscères élaient dou- « bles, dût avoir quatre verges et quatretesticules ; cependant
cheux. Ce serpent ne vécut que jusqu'au commencement de février, et, ce qu’il y a d'assez remarquable, c’est que la tête droite parut mourir sept heures avant la gauche.