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LA RAIE BATIS

Raja Batis, Linn., Lac., Bloch ?.

Les raies sont , comme les pétromyzons, des poissons cartilagineux ; elles ont de même leurs

4 Flassade, couverture,vache marine, dans plus. départ. mérid. — Aaïie coliart, Daubenton, Enc. méth.— Raja va- «ia, dorso medio glabro, unico aculeorum ordine in cauda. Artedi, gen. 75, syn. 102. — Raja caudé tantüm aculeai&, Bloch, Hist. nat. des poissons, part. 5,p. 54, pl. 79. — Raîe coliart, Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. — Batis, ‘Aristote, 1.1, 0.5; 1. 2/c.45:/15,c. 53 1.6, c. 10 et 11; 1.8, c. 15; et 1.9, c. 57. — Ælian., 1. 16, c. 15, p. 921. — Oppian., 1, 4, p. 8, b.; etl. 2, p.60. — Athen., 1.7, p. 286. — Rayte, raych, et rubas. Cub., 1. 5, c.74 et 77, p. 87, h, et 88, b. — Raja undulata sivecinerea, Aldrovande, L 5, c. 50, p. 452. —- Raja levis, Schonev., p. 58. — Raja undulata , Jonston, 4. 4, tit. 1, c. 5, a. 5, punct. 5. — Raja undulata, Charlet, p: 130. — Autre raie à bec pointu, Rondelet, part. 4, 1. 12, p. 275. — Gronov.,mus. 4, n.145, Zooph., n. 457. — « Dasy- « batus in superna corporis parte versüs alas, etc. » Klein,

branchies dénuées de membrane et d’opercule.

Elles offrent encore d’autres grands rapports avec ces animaux dans leurs habitudes et dans leur conformation ; et cependant quelle différence sépare ces deux genres de poissons!

quelle distance , surtout, entre le plus petit des pétromyzons, entre le lamproyon et les grandes raies , particulièrement la raie batis, dont nous allons nous occuper! Le lamproyon n’a souvent que quelques centimètres de longueur sur un de diamètre : les grandes raies ont quelquefois plus de cinq mètres (quinze pieds ou environ) de longueur, sur deux ou trois (six ou neuf pieds ou à peu près) de large. Le lamproyon pèse tout au plus un hectogramme (quelques onces): l’on voit, dans les mers chaudes des deux continents, des raies dont le poids surpasse dix myriagrammes (deux cent cinq livres). Le corps du lamproyon est cylindrique et très-allongé ; et si l’on retranchait la queue des raies, leur corps , aplati et arrondi dans presque tout son contour, présenterait l’image d’un disque. Souple, délié, et se pliant facilement en divers sens , le lamproyon peut, en quelque sorte, donner un mouvement isolé et indépendant à chacun de ses muscles : le corps de la raie, ne se prétant que difficilement à des plis, ne permettant en général que de légères inclinaisons d’une partie sur une autre , et presque toujours étendu de la même mamière, ne se meut que par une action plus universelle et plus uniformément répartie dans les diverses portions qui le composent. Dans quelque saison de l’année que l’on observe les lamproyons et les autres pétromyzons, on ne les voit jamais former aucune sorte de société : il est au contraire un temps de l’année , celui pendant lequel le plus impérieux des besoins est accru ou provoqué par la chaleur nouvelle, où les raies s’appariant, se tenant le mâle auprès de la femelle pendant un temps plus ou moins long, et se réunissant, peut-être seules entre tous les poissons, d’une manière assez intime, forment un commencement d'association de famille, et ne

miss. pisc. 5, p. 57, n. 14. — Bélon, Aquat., p. 89. — Zœviraja, Salv. Aquat., p. 149. — Gesner, Aquat., p.792. ic. an., p. 50; Thierb., p. 96. — Willughby, Ichth., p.69, tab. c, 4. — Oxyrhinchus major, Raï, pisc., p. 26. n. 3. — Skate, Pennant, Zool. brit., t. III, p. 62, n. 4. — Raïe aü bec pointu, Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat.

2 M. Cuvier, qui désigne cette espèce par le nom de Raïe blanche, ou cendrée, lui rapporte le Raja oxyrhinchus major de Rondelet. D.

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sont pas étrangères, comme presque tous les autres habitants des eaux, aux charmes de la volupté partagée, et d’une sorte de tendresse au moinslégèreetmomentanée. Les jeunes pétromyzons sortent d'œufs pondus depuis un nombre de jours plus ou moins grand par leur mère: les jeunes raies éclosent dans le ventre même de la leur, et naissent toutes formées. Les pétromyzons sont très-féconds ; des milliers d’œufs sont pondus par les femelles, et fécondés par les mâles : les raies ne donnent le jour qu’à un petit à la fois, et n’en produisent, chaque année, qu’un nombre très-peu considérable. Les pétromyzons se rapprochent des couleuvres vipères par leur organe respiratoire; les raies par leur manière de venir à la lumière. Une seule espèce de pétromyzon ne craint pas les eaux salées, mais ne se retire dans le sein des mers que pendant la saison du froid : toutes les especes de raies vivent au contraire sous tous les climats et dans toutes les saisons , au milieu des ondes de l'Océan ou des mers méditerranées. Qu'il y a donc loin de nos arrangements artificiels au plan sublime de la toute-puissance créatrice; de celles de nos méthodes dont nous nous sommes le plus efforcés de combiner tous les détails, avec l’immense et admirable ensemble des productions qui composent ou embellissent le globe; de ces moyens nécessaires, mais défectueux, par lesquels nous cherchons à aider la faiblesse de notre vue, l’inconstance de notre mémoire , et l’imperfection des signes de nos pensées, à la véritable exposition des rapports qui lient tous les êtres ; et de l’ordre que l'état actuel de nos connaissances nous force de regarder comme le plus utile, à ce tout merveilleux où la nature, au lieu de disposer les objets sur une seule iigne, les a groupés , réunis et enchainés dans tous les sens par des relations innombrables ! Retirons cependant nos regards du haut de cette immensité dont la vue a tant d’attraits pour notre imagination; et, nous servant de tous les moyens que l’art d'observer a pu inventer jusqu’à présent, portons notre attention sur les êtres soumis maintenant à notre examen , et dont la considération réfléchie peut nous conduire à des vérités utiles et élevées.

C’est toujours au milieu des mers que les raies font leur séjour ; mais, suivant les différentes époques de l’année , elles changent d'habitation au milieu des flots de l’Océan, Lorsque le temps

de la fécondation des œufs est encore éloigné, et par conséquent pendant que la mauvaise saison règne encore , c'est dans la profondeur des mers qu’elles se cachent, pour ainsi dire. C’est là que, souvent immobiles sur un fond de sable ou de vase, appliquant leur large corps sur le limon du fond des mers , se tenant en embuscade sous les algues et les autres plantes marines, dans les endroits assez voisins de la surface des eaux pour que la lumière du soleil puisse y parvenir et développer les germes de ces végétaux, elles méritent, loin des rivages, l’épithète de pélagiennes qui leur a été donnée par plusieurs naturalistes. Elles la méritent encore, cette dénomination de pélagiennes , lorsque, après avoir attendu inutilement dans leur retraite profonde l’arrivée des animaux dont elles se nourrissent, elles se traînent sur cette même vase qui les a quelquefois recouvertes en partie, sillonnent ce limon des mers, et étendent ainsi autour d'elles leurs embüûches et leurs recherches. Elles méritent surtout ce nom d’habitantes de la haute mer, lorsque , pressées de plus en plus par la faim, ou effrayées par des troupes très-nombreuses d’ennemis dangereux , ou agitées par quelque autre cause puissante , elles s’élèvent vers la surface des ondes, s’éloignent souvent de plus en plus des côtes , et, se livrant, au milieu des régions des tempêtes, à une fuite précipitée, mais le plus fréquemment à une poursuite obstinée et à une chasse terrible pour leur proie, elles affrontent les vents et les vagues en courroux, et, recourbant leur queue, remuant avec force leurs larges nageoires, relevant leur vaste corps au-dessus des ondes , et le laissant retomber de tout son poids , elles font jaillir au loin et avec bruit l’eau salée et écumante. Mais lorsque le temps de donner le jour à leurs petits est ramené par le printemps ou par le commencement de l'été, les mâles ainsi que les femelles se pressent autour des rochers qui bordent les rivages ; et elles pourraient alors être comptées passagèrement parmi les poissons littoraux.

Soit qu’elles cherchent ainsi auprès des côtes l'asile, le fond et la nourriture qui leur conviennent le mieux, ou soit qu’elles voguent loin de ces mêmes bords, elles attirent toujours Pattention des observateurs par la grande nappe d'eau qu’elles compriment et repoussent loin d'elles , et par l’espèce de tremblement qu’elles communiquent aux flots qui les environnent,

Presque aucun habitant des mers ; sion excepte | les baleines, les autres cétacées et quelques pleuronectes , ne présente , en effet, un corps aussi long, aussi large et aussi aplati, une surface aussi plane et aussi étendue. Tenant toujours déployées leurs nageoires pectorales, que l’on a comparées à de grandes ailes, se di-

rigeant au milieu des eaux par le moyen d’une |

queue très-longue, très-déliée et très-mobile,

sont près d'atteindre, comme l'oiseau de proie se précipite du haut des airs, il n’est pas surprenant qu’elles aient été assimilées, dans le moment où elles cinglent avec vitesse près de la surface de l'Océan, à un très-grand oiseau, à

un aigle puissant, qui, les ailes étendues , parcourt rapidement les diverses régions de l’at- | mosphère. Les plus forts et les plus grands de |

presque tous les poissons , comme l'aigle est le plus grand et le plus fort des oiseaux ; ne paraissant, en chassant les animaux marins plus faibles qu’elles, que céder à une nécessité impérieuse et au besoin de nourrir un corps volumineux ; n’immolant pas de victimes à une cruauté inutile ; douées d’ailleurs d’un instinct supérieur à celui des autres poissons osseux ou cartilagineux , les raies sont en effet les aigles de la mer; l'Océan est leur domaine, comme l'air est celui de l’aigle ; et de même que l’aigle, s'élançant dans les profondeurs de l’atmosphère, va chercher, sur des rochers déserts et sur des cimes escarpées , le repos après la victoire, et la jouissance non troublée des fruits d'une chasse laborieuse, elles se plongent, après leurs courses et leurs combats, dans un des abimes de la mer, retraite écartée un asile sûr et la tranquille possession de leurs conquêtes.

Il n’est donc pas surprenant que, dès le siècle d’Aristote, une espèce de raie ait reçu le nom d’Aigle marine, que nous lui avons conservé. Mais, avant de nous occuper de cette espèce, examinons de près la batis, l’une des plus grandes, des plus répandues et des plus connues des raies, et que l'ordre que nous avons cru devoir adopter nous offre la première.

L'ensemble du corps de la batis présente un peu la forme d’un losange. La pointe du museau est placée à l’angle antérieur, les rayons les plus longs de chaque nageoire pectorale occu-

et trouvent dans cette

pent les deux angles latéraux, et l’origine de la queue se trouve au sommet de l’angle de der- | rière. Quoique cet ensemble soit très-aplati, on distingue cependant un léger renflement tant dans le côté supérieur que dans le côté infé- : rieur, qui trace, pour ainsi dire, le contour du corps proprement dit, c’est-à-dire des trois cavités de la tête, de la poitrine et du ventre. Ces

| trois cavités réunies n’occupent que le milieu poursuivant avec promptitude les poissons

qu’elles recherchent, et fendant les eaux pour. tomber à l’improviste sur les animaux qu’elles |

du losange, depuis l’angle antérieur jusqu’à celui de derrière, et laissent de chaque côté une espèce de triangle moins épais, qui compose les nageoires pectorales. La surface de ces deux nageoires pectorales est plus grande que celle du corps proprement dit, ou des trois cavités principales ; et, quoiqu’elles soient recouvertes d’une peau épaisse, on peut cependant distinguer assez facilement, et même compter avec précision, surtout vers l'angle latéral de ces larges parties, un grand nombre de ces rayons cartilagineux, composés et articulés, dont nous avons exposé la contexture . Ces rayons partent du corps de l'animal, s'étendent, en divergeant un peu, jusqu'au bord des nageoires; et les différentes personnes qui ont mangé de la raie batis , et qui ont dû voir et manier ces longs rayons, ne seront pas peu étonnées d’apprendre qu’ils ont échappé à l’observation de quelques naturalistes, qui ont pensé, en conséquence, qu'il n’y avait pas de rayons dans les nageoires pectorales de la batis. Aristote luimême , qui cependant a bien connu et très-bien exposé les principales habitudes des raies ?, ne croyant pas que les côtés de la batis renfermassent des rayons, ou ne considérant pas ces rayons comme des caractères distinctifs des nageoires, a écrit qu’elle n’avait point de nageoires pectorales, et qu’elle voguait en agitant les ie ties latérales de son corps ÿ.

La tête de la batis, terminée par un museau un peu pointu , est d’ailleurs engagée par derrière dans la cavité de la poitrine. L'ouverture de la bouche, placée dans la partie inférieure de la tête et même à une distance assez grande del’extrémité du museau , est allongée et transversale, etses bords sont cartilagineux etgarnis de plusieurs rangs de dents très-aigués et cro-

1 Discours sur la nature des poissons.

2 Aristot., Hist. anim., 1. 2, c. 15. — L. 5, c. 5 Ct5. — L.6, c. 10 et 14. — De Genératione animal., 15, c.7 et 14.

5 Aristot., Hist. natur., L. 4, ©. à,

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chues. La langue est très-courte, large, et sans aspérités.

Les narines, placées au-devant de la bouche, sont situées également sur la partie inférieure de la tête. L'ouverture de cet organe peut être élargie ou rétrécie à la volonté de l’animal , qui, d’ailleurs, après avoir diminué le diamètre de cette ouverture, peut la fermer en totalité par une membrane particulière attachée au côté de Porifice, le plus voisin du milieu du museau, et laquelle, s’étendant avec facilité jusqu’au bord opposé, et s’y collant, pour ainsi dire, peut faire l'office d’une sorte de soupape, et empêcher que l’eau chargée des émanations odorantes ne parvienne jusqu’à un organe très-délicat, dans les moments où la batis n’a pas

. besoin d’être avertie de la présence des objets extérieurs ét dans ceux où son système nerveux serait douloureusement affecté par une action trop vive et trop constante. Le sens de l’odorat étant, si l’on peut parler ainsi, le sens de la vue des poissons, et particulièrement de la batis !, cette sorte de paupière leur est nécessaire pour soustraire un organe très-sensible à la fatigue ainsi qu’à la destruction, et pour se livrer au repos et au sommeil , de même que l’homme et les quadrupèdes ne pourraient, sans la véritable paupière qu’ils étendent souvent audevant de leurs yeux, ni éviter des veilles trop longues et trop multipliées , ni conserver dans toute sa perfection et sa délicatesse celui de leurs organes dans lequel s’opère Ja vision.

Au reste, nous avons déjà exposé la conformation de l'organe de l’odorat dans les poissons, non-seulement dans les osseux, mais encore dans les cartilagineux , et particulièrement dans les raies ?. Nous avons vu que, dans ces derniers animaux, l'intérieur de cet organe était composé de plis membraneux et disposés transversalement des deux côtés d’une sorte de cloison. Ces plis ou membranes aplatis sont garnis, dans la batis, et dans presque toutes les espèces de raies, d’autres membranes plus petites qui les font paraître comme frangés. Ils sont d’ailleurs plus hauts que dans presque tous les poissons connus, excepté les squales; et, comme la cavité qui renferme ces membranes plus grandes et plus nombreuses , ces surfaces

1-? Discours sûr la naturé des poissons. La planche qui représente la raie thouin montre aussi d'une manière trèsdistincte l'organisation intérieure de l'organe de l'odorat dans la plupart des raies et des autres poissons cartilagineux.

plus larges et plus multipliées, est aussi plus étendue que les cavités analogues dans la plupart des autres poissons osseux et cartilagineux, il n’est pas surprenant que presque toutes les raies, et particulièrement la batis, aient le sens de l’odorat bien plus parfait que celui du plus grand nombre des habitants des mers ; et voilà pourquoi elles accourent de trèsloin, ou remontent de très-grandes profondeurs , pour dévorer les animaux dont elles sont avides.

L'on se souviendra sans peine de ce que nous avons déjà dit de la forme de l’oreille dans les poissons , et particulièrement dans les raies !. Nous n'avons pas besoin de répéter ici que les cartilagineux , et particulièrement la batis, éprouvent la véritable sensation de l’ouie dans trois petits sacs qui contiennent de petites pierres ou une matière crétacée , et qui font partie de leur oreille intérieure , ainsi que dans les ampoules ou renflements de trois canaux presque circulaires et membraneux , qui y représentent les trois canaux de l'oreille de l’homme, appelés canaux demi- circulaires.

C'est dans ces diverses portions de l’organe de l’ouïe que s’épanouit le rameau de la cinquième paire de nerfs, qui, dans les poissons , est le vrai nerf acoustique ; ét ces trois canaux membraneux sont renfermés en partie dans d’autres canaux presque circulaires, comme les premiers , mais cartilagineux , et pouvant mettre à l’abri de plusieurs accidents les canaux bien plus mous autour des ampoules desquels on voit s'épanouir le nerf acoustique.

Les yeux sont situés sur la partie supérieure de la tête et à peu près à la même distance du museau que l’ouverture de la bouche. Ils sont à demi saillants et garantis en partie par une continuation de la peau qui recouvre la tête, et qui, s'étendant au-dessus du globe de l’œil, forme comme une sorte de petit toit, et ôterait aux batis la facilité de voir les objets placés verticalement au-dessus d’elles, si elle n’était souple et un peu rétractile vers le milieu du crâne. C’est cette peau, que l’animal peut déployer ou resserrer, et qui a quelques rapports avec la paupière supérieure de l’homme et des quadrupèdes, que quelques auteurs ont appelée paupière, et que d’autres ont comparée à la membrane clignotante des oiseaux.

4 Discours sur la nature des poissons.

Immédiatement derrière les yeux, mais un peu plus vers les bords de la tête, sont deux trous ou évents qui communiquent avec l’intérieur de la bouche. Et comme ces trous sont assez grands, que les tuyaux dont ils sont les orifices sont larges et très-courts , et qu’ils correspondent à peu près à l’ouverture de la bouche, il n’est pas surprenant que , lorsqu'on tient une raie batis dans une certaine position, et par exemple contre le jour, on aperçoive même d’un peu loin et au travers de l’ouverture de la bouche et des évents, les objets placés audelà de l’animal, qui parait alors avoir reçu deux grandes blessures et avoir été percé d’un bord à l’autre.

Ces trous, que l’animal a la faculté d'ouvrir ou de fermer par le moyen d’une membrane très-extensible, que l’on peut comparer à une paupière, ou, pour mieux dire, à une sorte de soupape, servent à la batis au même usage que lévent de la lamproie à ce pétromyzon. C’est par ces deux orifices que cette raie admet ou rejette l’eau nécessaire ou surabondante à ses organes respiratoires, lorsqu'elle ne veut pas employer l’ouverture de sa bouche pour porter l’eau de la mer dans ses branchies ou pour l’en retirer. Mais comme la batis, non plus que les autres raies, n’a pas l’habitude de s’attacher avec la bouche aux rochers, aux bois, ni à d’autres corps durs, il faut chercher pourquoi ces deux évents supérieurs, que l’on retrouve dans les squales , mais que l’on n’apercoit d’ailleurs dans aucun genre de poissons , paraissent nécessaires aux promptes et fréquentes aspirations et expirations aqueuses sans lesquelles les raies cesseraient de vivre.

Nous allons voir que les ouvertures des brauchies des raies sont situées dans le côté inférieur de leur corps. Ne pourrait-on pas, en conséquence, supposer que le séjour assez long que font les raies dans le fond des mers, où elles tiennent la partie inférieure de leur corps appliquée contre le limon ou le sable, doit les exposer à avoir, pendant une grande partie de leur vie, l’ouverture de leur bouche, ou ceiles du siége de la respiration, collées en quelque sorte contre la vase, de manière que l’eau de la mer ne puisse y parvenir ou en jaillir qu'avec peine, et que si celles de ces ouvertures qui peuvent être alors obstruées n'étaient pas suppléées par les évents placés dans le côté supérieur des raies, ces animaux ne pourraient pas

faire arriver jusqu’à leurs organes respiratoires, l’eau dont ces organes doivent être périodiquement abreuvés ?

Ce siége de la respiration, auquel les évents servent à apporter ou à ôter l'eau de la mer, consiste de chaque côté dans une cavité assez grande qui communique avec celle du palais, ou, pour mieux dire, qui fait partie de cette dernière, et qui s'ouvre à l’extérieur, dans le côté inférieur du corps, par cinq trous ou fentes transversales que l’animal peut fermer et ouvrir en étendant ou retirant les membranes qui revêtent les bords de ces fentes. Ces cinq ouvertures sont situées au delà de celle de la bouche et disposées sur une ligne un peu courbe, dont la convexité est tournée vers le côté extérieur du corps ; de telle sorte que ces deux rangées, dont chacune est de cinq fentes, représentent, avec l’espace qu'elles renferment au-dessous de la tête, du cou et d’une portion de la poitrine de l’animal , une sorte de disque ou de plastron un peu ovale. -

Dans chacune de ces cavités latérales de la batis sont les branchies proprementdites, composées de cinq cartilages un peu courbés et garnis de membranes plates, très- minces, trèsnombreuses, appliquées l’une contre l’autre, et que l’on a comparées à des feuillets; l’on compte deux rangs de ces feuillets ou membranes très-minces et très-aplaties , sur le bord convexe des quatre*premiers cartilages ou branchies, et un seul rang sur le cinquième ou dernier.

Nous avons déjà vu ! que ces membranes très-minces contiennent une très-grande quantité de ramifications des vaisseaux sanguins qui aboutissent aux branchies, soit que ces vaisseaux composent les dernières extrémités de l'artère branchiale, qui se divise en autant de rameaux qu’il y a de branchies, et apporte dans ces organes de la respiration le sang qui a déjà circulé dans tout le corps, et dont les principes ont besoin d’être purifiés et renouvelés; soit que ces mêmes vaisseaux soient l’origine de ceux qui se répandent dans toutes les parties du poisson, et y distribuent un sang dont les éléments ont reçu une nouvelle vie. Ces vaisseaux sanguins, qui ne sont composés dans les membranes des branchies que de parois trèsminces et facilement perméables à divers

4 Discours sur la nature des poissons

DES POISSONS

- fluides , peuvent exercer, ainsi que nous l’avons exposé, une action d'autant plus grande sur le fluide qui les arrose, que la surface présentée par les feuillets des branchies, et sur laquelle ils sont disséminés, est très-grande dans tous les poissons, à proportion de létendue de leur corps. En effet , les raies ne sont pas les poissons dans lesquels les membranes branchiales offrent la plus grande division, ni par conséquent le plus grand développement; et cependant un très-habile anatomiste, le professeur Monro d'Édimbourg, à trouvé que la surface de ces feuillets, dans une raie batis de grandeur médiocre, était égale à celle du corps humain. Au reste, la partie extérieure de ces branchies, ou, pour mieux dire, des feuillets qui les composent, au lieu d’être isolée relativement à la peau , ou au bord de la cavité qui l’avoisine, comme le sont les branchies du plus grand nombre de poissons et particulièrement des osseux, est assujettie à cette même peau ou à ce même bord par une membrane très-mince. Mais cette membrane est trop déliée pour nuire à la respiration et peut tout au plus en modifier les opérations d’une manière analogue aux habitudes de la batis.

Cette raie a deux nageoires ventrales placées

- à la suite des nageoires pectorales, auprès et

de chaque côté de l’anus, que deux autres na-

geoires , auxquelles nous donnerons le nom de nageoires de l’anus, touchent de plus près et entourent, pour ainsi dire. Il en est même environné de manière à paraître situé, en quelque sorte, au milieu d’une seule nageoire qu'il aurait divisée en deux par sa position, et que . plusieurs naturalistes ont nommée en effet, au singulier, nageoire de l'anus. Mais ces nageoires, tant de l’anus que ventrales , au lieu d’être situées perpendiculairement ou très-obliquement, comme dans la plupart des poissons, ont une situation presque entièrement horizontale, et semblant être, à certains égards , une continuation des nageoires pectorales, servent

à terminer la forme de losange très-aplati que

présente l’ensemble du corps de la batis.

De plus, la nageoire ventrale et celle de l’anus, que l’on voit de chaque côté du corps, ne sont pas véritablement distinctes l’une de l’autre. On reconnaît, au moins le plus souvent, en les étendant, qu’elles ne sont que deux parties d’une même nageoire, que la même membrane

les revêt, et que la grandeur des rayons, plus longs communément dans la portion que l’on a nommée ventrale, peut seule faire connaître où commence une portion et où finit l’autre.

On devrait donc, à la rigueur, ne pas suivre l’usage adopté par les naturalistes qui ont écrit sur les raies, et dire que la batis n’a pas de nageoires de l’anus, mais deux longues nageoires ventrales qui environnent l'anus par leurs extrémités postérieures.

Entre la queue et ces nageoires ventrales et de l’anus , on voit dans les mâles des batis, et de chaque côté du corps, une fausse nageoire, ou plutôt un long appendice, dont nous devons particulièrement au professeur Bloch, de Berlin, de connaitre l’organisation précise et le véritable usage ‘. Les nageoires ventrales et de l’anus, quoique beaucoup plus étroites et moins longues que les pectorales, sont cependant formées de même de véritables rayons cartilagineux , composés , articulés , ramifiés, communément au nombre de six, et recouverts par la peau qui revêt le reste du corps. Mais les appendices dont nous venons de parler ne contiennent aucun rayon. Ils renferment plusieurs petits os au cartilages; chacun de ces appendices en présente onze dans son intérieur, disposés sur plusieurs rangs. D'abord quatre de ces parties cartilagineuses sont attachées à un grand cartilage transversal, dont les extrémités soutiennent les nageoires ventrales , et qui est analogue, par sa position et par ses usages, aux os nommés os du bassin dans l’homme et dans les quadrupèdes. A la suite de ces quatre cartilages , on en voit deux autres dans l’intérieur de l’appendice ; et à ces deux en succèdent cinq autres de diverses formes, L’appendice contient d’ailleurs, dans son côté extérieur, un canal ouvert à son extrémité postérieure, ainsi que vers son extrémité antérieure, et qui est destiné à transmettre une liqueur blanche et gluante, filtrée par deux glandes que peuvent comprimer les muscles des nageoires de l'anus. L’appendice peut être fléchi par l’action d’un muscle qui, en le courbant, le rend propre à faire l'office d’un crochet ; et lorsque la batis veut cesser de s’en servir, il se rétablit par une suite de l'élasticité des onze cartilages qu'il renferme. Lorsqu'il est dans son état na-

4 Blocb, Histoire naturelle des poissons,

turel, la liqueur blanche et glutineuse s’échappe par l'ouverture antérieure : mais, lorsqu'il est courbé, cet orilice supérieur se trouve fermé par le musele fléchisseur, et la liqueur gluante parcourt toute la cavité du eanal, sort par le trou de l’extrémité postérieure, et, arrosant la partie ou le corps sur lequel s'attache le bout de cette espèce de crochet, prévient les inconvénients d’une pression trop forte.

La position de ces deux appendices que les mâles seuls présentent, leur forme, leur organisation intérieure, la liqueur qui suinte par le canal que chacun de ces appendices renferme, pourraient faire partager l'opinion que Linnée a eue pendant quelque temps, et l'on pourrait croire qu’ils composent les parties génitales du mâle. Mais, pour peu que l’on examine les parties intérieures des batis, on verra qu’il est même superflu de réfuter ce sentiment. Ces appendices ne sont cependant pas inutiles à l’acte de la génération ; ils servent au mâle à retenir sa femelle, et à se tenir pendant un temps plus ou moins long assez près d’elle pour que la fécondation des œufs puisse avoir lieu de la manière que nous exposerons avant de terminer cet article.

Entre les deux appendices que nous venons de décrire, ou, pour nous expliquer d’une manière applicable aux femelles aussi bien qu’aux mâles , entre les deux nageoires de l’anus, commence la queue, qui s’étend ordinairement jusqu’à une longueur égale à celle du corps et de la tête. Elle est d’ailleurs presque ronde, très-déliée, très-mobile , et terminée par une pointe qui paraît d'autant plus fine, que la batis n’a point denageoire caudale ! comme quelques autres raies, et n’en présente par conséséquent aucune au bout de cette pointe. Mais vers la fin de la queue, et sur sa partie supérieure, on voit deux petites nageoires très-séparées l’une de l’autre, et qui doivent être regardées comme deux véritables nageoires dorsales ?, quoiqu’elles ne soient pas situées au-dessus du corps proprement dit.

La batis remue avec force et avec vitesse cette queue longue, souple et menue, qui peut se fléchir et se contourner en différents sens. Elle l’agite comme une sorte de fouet, nonseulement lorsqu’elle se défend contre ses ennemis, mais encore lorsqu'elle attaque sa proie.

! Discours sur la nature des poissons. — ? Ibid.

Elle s'en sert particulièrement lorsque, en embuscade dans le fond de la mer, cachée presque entièrement dans le limon, et voyant passer autour d'elle les animaux dont elle cherche à se nourrir, elle ne veut ni changer sa position, ni se débarrasser de la vase ou des algues qui la couvrent, ni quitter sa retraite et se livrer à des mouvements qui pourraient n'être pas assez prompts, surtout lorsqu'elle veut diriger ses armes contre les poissons les plus agiles. Elle emploie alors sa queue ; et, la fléchissant avec promptitude, elle atteint sa victime et la frappe souvent à mort. Elle lui fait du moins des blessures d’autant plus dangereuses, que cette queue, mue par des muscles puissants , présente de chaque côté et auprès de sa racine un piquant droit et fort, et que d’ailleurs elle est garnie dans sa partie supérieure d’une rangée d’aiguillons erochus. Chacun dé ces aiguillons, qui sont assez grands, est attaché à une petite plaque cartilagineuse, arrondie, ordinairement concave du côté du crochet, et un peu convexe de l'autre, et qui, placée au-dessous de la peau, est maintenue par ce tégument et retient l’aiguillon. Au reste, l'on voit autour des yeux plusieurs aiguillons de même forme, mais beaucoup plus petits.

La peau qui revêt et la tête, et le corps, et la queue, est forte, tenace, et enduite d’une humeur gluante qui en entretient la souplesse, et la rend plus propre à résister sans altération aux attaques des ennemis des raies , et aux effets du fluide au milieu duquel vivent les batis. Ce suc visqueux est fourni par des canaux placés assez près des téguments, et distribués sur chaque côté du corps et surtout de la tête. Ces canaux s'ouvrent à la surface par des trous plus ou moins sensibles, et l'on en peut trouver une description très-détaillée et très-bien faite dans le bel ouvrage du professeur Monro sur les poissons !.

La couleur générale de la batis est, sur le côté supérieur, d’un gris cendré, semé de taches noirâtres , sinueuses, irrégulières, les unes grandes, les autres petites, et toutes d’une teinte plus ou moins faible : le côté inférieur est blanc, et présente plusieurs rangées de points noirâtres.

Les batis, ainsi que toutes les raies, ont en général leurs muscles beaucoup plus puissants

4 p.22,pl.6et7.

DES POISSONS

que ceux dés autres poissons ‘; c’estasurtout dans la partie antérieure de leur corps que l’on peut observer cette supériorité de forces musculaires, et voilà pourquoi elles ont la faculté d'imprimer à leur museau différents mouvements exécutés Souvent avec beaucoup de promptitude.

Mais, non-seulement le museau de la batis est plus mobile que celui de plusieurs poissons osseux ou cartilagineux , il est encore le siége d'un sentiment assez délicat. Nous avons vu que, dans les poissons, un rameau de la cinquième paire de nerfs était le véritable nerf acoustique. Une petite branche de ce rameau pénètre de chaque côté dans l’intérieur de la narine, et s'étend ensuite jusqu’à l'extrémité du museau ?, qui, dès lors, doué d’une plus grande sensibilité, et pouvant d’ailleurs par sa mobilité s'appliquer, plus facilement que d’autres membres de la batis, à la surface des corps dont elle s'approche, doit être pour cet animal un des principaux siéges du sens du toucher.

Aussi, lorsque les batis veulent reconnaitre les objets avec plus de certitude, et s'assurer de leur nature avec plus de précision, en apvorochent-elles leur museau, non-seulément parce que sa partie inférieure contient l’organe de l’odorat, mais encore parce qu’il est l’un des principaux et peut-être le plus actif des organes du toucher.

Cependant une considération d’une plus haute importance et d’une bien plus grande étendue dans ses conséquences se présente ici à notre réflexion. Ce toucher plus parfait dont la sensation ‘est produite dans la batis par une petite branche de la cinquième paire de nerfs, cinquième paire dont à la vérité un rameau est le nerf acoustique des poissons, mais qui dans l’homme et dans les quadrupèdes est destiné à s'épanouir dans le siége du goût, ne pourrait-il pas être regardé par ceux qui savent distinguer la véritable nature des objets d’avec leurs accessoires accidentels, ne pourrait-il pas, dis-jé, être considéré comme une espèce

1 Voyez, dans le t.7 des Mémoires des savants étrangers, présentés à l'académie des sciences dé Paris, ceux de Vicq-d'Azyr, qu'une mort prématurée a enlevé à l'anatomie et à l'histoire naturelle, pour la gloire et les progrès desquelles il avait comencé d'élever un des plus vastes monuments que l'esprit

“humain eût encore conçus, et à la mémoire duquel j'aime à rendre un hommage public d'estime. et de regrets.

? Consultez l'ouvrage de Scarpa sur les s-ns des animaux, et particulièrement sur ceux des poissons,

de supplément au sens du goût de la batis?

Quoi qu’il en soit de cette conjecture, l'on peut voir évidemment que la partie antérieure de la tête de la batis, non-seulement présente l’organe de l’ouie, celui de l’odorat, et un des siéges principaux de celui du toucher, mais encore nous montre ces trois organes intimement liés par ces rameaux du nerf acoustique, qui parviennent jusque dans les narines, et vont ensuite être un siége de sensations délicates à l'extrémité du museau. Ne résulte-t-il pas de cette distribution du nerf acoustique, que, nonseulement les trois sens de l’ouie, de l’odorat, et du toucher, très-rapprochés par une sorte de juxta-position dans la partie antérieure de la tête, peuvent être facilement ébranlés à la fois par la présence d’un objet extérieur dont ils doivent dès lors donner à l’animal une sensation générale bien plus étendue, bien plus vive, et bien plus distincte, mais encore que, réunis par les rameaux de la cinquième paire qui vont de l’un à l’autre, et les enchainent ainsi par des cordes sensibles, ils doivent recevoir souvent un mouvement indirect d’un objet qui sans cette communication nerveuse n'aurait agi que sur un ou deux des trois sens, et tenir de cette commotion intérieure la faculté de transmettre à la batis un sentiment plus fort, et même de céder à des impressions extérieures dont l'effet aurait été nul sans cette espèce d’agitation interne due au rameau du nerf acoustique ? Maintenant, si lon rappelle les réflexions profondes et philosophiques faites par Buffon dans l’histoire de l’éléphant, au sujet de la réunion d’un odorat exquis et d’un toucher délicat à l’extrémité de la trompe de ce grand animal, très-digne d’attention par la supériorité de son instinct ; si lon se souvient des raisons qu’il a exposées pour établir un rapport nécessaire entre l’intelligence de l’éléphant et la proximité de ses organes du toucher et de l’odorat, ne devra-t-on pas penser que la batis et les autres raies, qui présentent assez près l’un de l’autre non-seulement les siéges de l’odorat et du toucher, mais encore celui de l’ouie, et dont un rameau de nerfs lie et réunit intimement tous ces organes, doivent avoir un instinct très-remarquable dans la classe des poissons? De plus, nous venons de voir que l’odorat de la batis, ainsi que des autres raies, était bien plus actif que celui de la plupart des habitants de la mer; nous savons, d’un autre

côté ‘, que le sens le plus délicat des poissons, | vers la postérieure. De ces deux arcs ou demi-

et celui qui doit influer avec le plus de force et de constance sur leurs affections, ainsi que sur leurs habitudes , est celui de l’odorat; et nous devons conclure de cette dernière vérité, que le poisson dans lequel lorgane de lodorat est le plus sensible doit, tout égal d’ailleurs, présenter le plus grand nombre de traits d’une sorte d'intelligence. En réunissant toutes ces vues, on croira donc devoir attribuer à la batis, et aux autres raies conformées de même, une assez grande supériorité d’instinct; et en effet, toutes les observations prouvent qu’elles lemportent par les procédés de leur chasse, l’habileté dans la fuite, la finesse dans les embuscades, la vivacité dans plusieurs affections, et une sorte d'adresse dans d’autres habitudes, sur presque toutes les espèces connues de poissons et particulièrement de poissons osseux.

Mais continuons l’examen des différentes portions du corps de la batis.

Les parties solides que l’on trouve dans l’intérieur du corps, et qui en forment comme la charpente, ne sont ni en très-grand nombre, ni très-diversifiées dañs leur conformation.

Elles consistent premièrement dans une suite de vertebres cartilagineuses qui s’étend depuis le derrière de la tête jusqu’à l'extrémité de la queue. Ces vertèbres sont cylindriques, concaves à un bout, convexes à l’autre, emboitées l’une dans l’autre, et cependant mobiles, et d’ailleurs flexibles ainsi qu’élastiques par leur nature, de telle sorte qu’elles se prêtent avec facilité, surtout dans la queue, aux divers mouvements que l’animal veut exécuter. Ces vertèbres sont garnies d’éminences ou apophyses supérieures et latérales , assez serrées contre les apophyses analogues des vertèbres voisines. Comme c'est dans l’intérieur des.bases des apophyses supérieures qu'est située la moelle épinière, elle est garantie de beaucoup de blessures dans des éminences cartilagineuses ainsi pressées l’une contre l’autre; et voilà une des causes qui rendent la vie de la batis plus indépendante d'un grand nombre d’accidents que celle de plusieurs autres espèces de poissons.

On voit aussi un diaphragme cartilagineux , fort, et présentant quatre branches courhées, deux vers la partie antérieure du corps, et deux

e Discours sur la nature des poissons,

cercles, l’un embrasse et défend une partie de la poitrine, l’autre enveloppe et maintient une portion du ventre de la batis.

On découvre enfin dans l’intérieur du corps un cartilage transversal assez gros, placé endeçà et tres-près de l’anus, et qui servant à maintenir la cavité du bas-ventre, ainsi qu’a retenir les nageoires ventrales, doit être, à cause de sa position et de ses usages, comparé aux os du bassin de l’homme et des quadrupèdes. Ge qui ajoute à cette analogie, c’est qu’on trouve de chaque côté, et à l’extrémité de ce grand cartilage transversal, un cartilage assez long et assez gros, articulé par un bout avec le premier, et par l’autre bout avec un troisième cartilage moins long et moins gros que le second. Ces second et troisième cartilages font partie de la nageoire ventrale, de cette nageoire que l’on regarde comme faisant l’office d’un des pieds du poisson. Attachés l’un au bout de l’autre, ils forment, dans cette disposition , le premier et le plus long des rayons de la nageoire : mais ils ne présentent pas la contexture que nous avons remarquée dans les vrais rayons cartilagineux ; ils ne se divisent pas en rameaux ; ils ne sont pas composés de petits cylindres placés les uns au-dessus des autres : ils sont de véritables cartilages ; et ce qui me paraît très-digne d’attention dans ceux des poissons qui se rapprochent le plus des quadrupèdes ovipares , et particulièrement des tortues, on pourrait à la rigueur, et surtout en considérant la manière dont ils s’inclinent l’un sur l’autre, trouver d’assez grands rapports entre ces deux cartilages et le fémur et le tibia de l’homme et des quadrupèdes vivipares.

L’estomac est long, large et plissé; le canal intestinal court et arqué. Le foie, gros et divisé en trois lobes, fournit une huile blanche et fine; il y a une sorte de pancréas et une rate rougeätre. Cette réunion d’une rate, d'un paneréas et d'un foie huileux et volumineux, est une nouvelle preuve de l’existence de cette vertu trèsdissolvante que nous avons reconnue dans les différents sucs digestifs des poissons; vertu très-active, utile à plusieurs de ces animaux pour corriger les effets de la brièveté du canal alimentaire, et nécessaire à tous pour compenser les suites de la température ordinaire de leur sang, dont la chaleur naturelle est trèspeu élevée,

Le corps de la batis renferme trois cavités, que nous retrouverons en tout ou en partie dans un assez grand nombre de poissons , et que nous devons observer un moment avec quelque attention. L’une est située dans la partie antérieure du crâne, au-devant du cerveau; la seconde est contenue dans le péricarde; et Ja troisième occupe les deux côtés de l’abdomen. Cette dernière cavité communique à l’extérieur par deux trous placés l’un à droite et l’autre à gauche vers l’extrémité du rectum ; et ces trous sont fermés par une espèce de valvule que l’animal fait jouer à volonté.

On trouve ordinairement dans ces cavités , et particulièrement dans la troisième, une eau salée, mais qui renferme le plus souvent beaucoup moins de sel marin ou de muriate de soude , que l’eau de la mer n’en tient communément en dissolution. Cette eau salée, qui remplit la cavité de l’abdomen, peut être produite dans plusieurs circonstances par l’eau de la mer, qui pénètre par les trous à valvule dont nous venons de parler, et qui se mêle dans la cavité avec une liqueur moins chargée de sel, filtrée par les organes et les vaisseaux que le ventre renferme, Nous pouvons aussi considérer cette eau que l’on observe dans la cavité de l’abdomen , ainsi que celle que présentent les cavités du crâne et du péricarde, comme de l’eau de mer, transmise au travers des enveloppes des organes et des vaisseaux voisins, ou de la peau et des muscles de l’animal, et qui a perdu dans ce passage, au milieu de ces sortes de cribles, et par une suite des affinités auxquelles elle peut avoir été soumise, une partie du sel qu’elle tenait en dissolution. Il est aisé de voir que cette eau, à demi dessalée au moment où elle parvient à l’une des trois cavités, peut ensuite se répandre dans les vaisseaux et les organes qui l’avoisinent, en suintant, pour ainsi dire , par-les petits pores dont sont criblées les membranes qui composent ces organes et ces vaisseaux; mais voilà tout ce que l’état actuel des observations faites sur les raies, et particulièrement sur la batis, nous permet de conjecturer relativement à l’usage de ces trois cavités de l’abdomen, du péricarde et du crâne, et de cette eau un peu salée qui imprègne presque tout l’intérieur des poissons marins dont nous nous occupons, de même que l'air pénètre dans presque toutes les parties des oiseaux dont l’atmosphère est le vrai séjour.

Nous ne devons pas répéter ce que nous avons déjà dit sur la nature et la distribution des vaisseaux lymphatiques des poissons, et particulièrement des raies; mais nous devons ajouter à l’exposition des parties principales de la batis, que les ovaires sont cylindriques dans les femelles de cette espèce : les deux canaux par lesquels les œufs s’avancent vers l'anus à mesure qu’ils grossissent, sont le plus souvent jaunes; et leur diamètre est d’autant plus grand qu’il est plus voisin de l’ouverture commune par laquelle les deux canaux communiquent avec l’extrémité du rectum.

Ces œufs ont une forme singulière , très-différente de celle de presque tous les autres œufs connus, et particulièrement des œufs de presque tous les poissons osseux ou cartilagineux, Ils représentent des espèces de bourses ou de poches composées d’une membrane forte et demi-transparente, quadrangulaires , presque carrées , assez semblables à un coussin, ajnsi que l’ont écrit Aristote et plusieurs autres auteurs!, un peu aplaties, et terminées, dans chacun de leurs quatre coins , par un petit appendice assez court que l’on pourrait comparer aux cordons de la bourse. Ces petits appendices un peu cylindriques et très-déliés sont souvent recourbés l’un vers l’autre; ceux d’un bout sont plus longs que ceux de l’autre bout ; et la poche à laquelle ils sont attachés a communément six ou neuf centimètres {deux ou trois pouces ou environ) de largeur, sur une longueur à peu près égale.

Il n’est pas surprenant que ceux qui n’ont observé que superficiellement des œufs d’une forme aussi extraordinaire, qui ne les ont pas ouverts, et qui n’ont pas vu dans leur intérieur un fœtus de raie, n’aient pas regardé ces poches ou bourses comme des œufs de poissons, qu'ils les aient considérées comme des produce tions marines particulières, qu’ils aient cru même devoir les décrire comme une espèce d’animal. Et ce qui prouve que cette opinion assez naturelle a été pendant longtemps très-répandue, c’est que l’on a donné un nom particulier à ces œufs , et que plusieurs auteurs ont appelé une poche ou coque de raie Mus marinus, Rat marin*.

1 Rondetet, part. 4, 1. 12, p. 271.

2 Les Grecs modernes, les Turcs, et quelques autres Orientaux, regardent, dit.on, la fumée qui s'élève d'œufs de batis

et d'autres raies jetés sur des charbons, et qui parvien!, par

Ces œufs ne sont pas en très-grand nombre dans le corps des femelles, et ils ne s’y développent pas tous à la fois. Ceux qui sont placés le plus près de l’ouverture de l'ovaire , sont les premiers formés au point de pouvoir être fécondés ; lorsqu'ils sont devenus , par cette espèce de maturité , assez pesants pour gêner la mère et l’avertir, pour ainsi dire, que le temps de donner le jour à des petits approche, elle s’avance ordinairement vers les rivages, et y cherche, ou des aliments particuliers , ou des asiles plus convenables, ou des eaux d’une température plus analogue à son état. Alors le mâle la recherche, la saisit, la retourne pour ainsi dire, se place auprès d'elle de manière que leurs côtés inférieurs se correspondent, se colle en quelque sorte à son corps, s’accroche à elle par le moyen des appendices particuliers que nous avons décrits, la serre avec toutes ses nageoires ventrales et pectorales , la retient avec force pendant un temps plus ou moins long, réalise ainsi un véritable accouplement ; et, se tenant placé de manière que son anus soit très-voisin de celui de sa femelle , il laisse échapper la liqueur séminale, qui, pénétrant jusqu’à l’ovaire de celle contre laquelle il se presse, y féconde les deux ou trois premiers œufs que rencontre cette liqueur active, et qui sont assez développés pour en recevoir l’influence,

Cependant ies coques fécondées achèvent de grossir ; et les œufs moins avancés, recevant aussi de nouveaux degrés d’accroissement, deviennent chaque jour plus propres à remplacer ceux qui vont éclore , et à être fécondés à leur tour.

Lorsque enfin les fœtus renfermés dans les coques qui ont reçu du mâle le principe de vie, sont parvenus au degré de force et de grandeur qui leur est nécessaire pour sortir de leur enveloppe, ils la déchirent dans le ventre même de leur mère, et parviennent à la lumière tout formés , comme les petits de plusieurs serpents et de plusieurs quadrupèdes rampants qui n’en sont pas moins ovipares!,

D’autres œufs, devenus maintenant trop gros pour pouvoir demeurer dans le fond des ovaires, sont, pour ainsi dire, chassés par un or-

le moyen de certaines précautions, dans la bouche et dans le nez, comme un très-bon remède contre les fièvres intermittentes.

? v. l'Hist. nat des serpents et celle &es quad. ov.

gane qu’ils compriment; et, repoussés vers l'extrémité la plus large de ce même organe, ils y remplacent les coques qui viennent d'éclore, et dont l’enveloppe déchirée est rejetée par l'anus à la suite de la jeune raie. Alors une seconde fécondation doit avoir lieu; la femelle souffre de nouveau l’approche du mâle; et toutes les opérations que nous venons d’exposer se succèdent jusqu’au moment où les ovaires sont entièrement débarrassés de bourses ou de coques trop grosses pour la capacité de ces organes.

L'on a écrit que cet accouplement du mâle et de la femelle se répétait presque tous les mois pendant la belle saison ; ce qui supposerait peut-être que près de trente jours s’écoulent entre le moment où l’œuf est fécondé et celui où il éclôt, et que par conséquent ilya, dans l’espèce de la batis, une sorte d’incubation intérieure de près de trente jours.

Au reste, dans tous ces accouplements successifs , le hasard seul ramène le même mâle auprès de la même femelle ; et si les raies ou quelques autres poissons nous montrent au milieu des eaux l’image d’une sensibilité assez active, que nous offrent également au sein des flots les divers cétacées, les phoques, les lamantins , les oiseaux aquatiques , plusieurs quadrupèdes ovipares, et particulièrement les tortues marines , avec lesquelles l’on doit s’apercevoir fréquemment que les raies ont d’assez grands rapports, nous ne verrous au milieu de la classe des poissons, quelque nombreuse qu’elle soit , presque aucune apparence de préférence marquée, d’attachement de choix, d'affection pour ainsi dire désintéressée , et de constance même d’une saison.

Il arrive quelquefois que les œufs non fécondés grossissent trop promptement pour pouvoir demeurer aussi longtemps qu’à l’ordinaire dans la partie antérieure des ovaires. Poussés alors contre les coques déjà fécondées , ils les pressent et accélèrent leur sortie; et, lorsque leur action est secondée par d’autres causes , il arrive que la batis mère est obligée de se débarrasser des œufs qui ont reçu la liqueur vivifiante du mâle, avant que les fœtus en soient sortis. D’autres circonstances analogues peuvent produire des accidents semblables ; et alors les jeunes raies éclosent comme presque tous les autres poissons, c’est-à-dire hors du ventre de la femelle : les coques , dont elles

DES POISSONS

doivent se dégager, peuvent même être pondues plusieurs jours avant que le fœtus ait assez de force pour déchirer l'enveloppe qui le renferme; et, pendant ce temps plus ou moins long, il se nourrit, comme s’il était encore dans le ventre de sa mère , de la substance alimentaire contenue dans son œuf , dont l’intérieur présente un jaune et un blanc très-distincts l’un de l’autre.

L'on n’a pas assez observéles raies batis pour savoir dans quelle proportion elles croissent relativement à la durée de leur développement, ni pendant combien de temps elles continuent de grandir : mais il est bien prouvé par les relations d’un très-grand nombre de voyageurs dignes de foi, qu’elles parviennent à une grandeur assez considérable pour peser plus de dix myriagrammes (deux cents livres ou environ)!, et pour que leur chair suffise à rassasier plus de cent personnes ?. Les plus grandes sont celles qui s’approchent le moins des rivages habités, même dans le temps où le besoin de pondre, ou celui de féconder les œufs, les entraîne vers les côtes de la mer ; l’on dirait que la difficulté de cacher leur grande surface et d’échapper à leurs nombreux ennemis dans des parages trop fréquentés, les tient éloignées de ces plages : mais , quoi qu’il en soit, elles satisfont le désir, qui les presse dans le printemps, de s’approcher des rivages, en s’avançant vers les bords écartés d’iles très-peu peuplées, ou de portions de continent presque désertes. C’est sur ces côtes, où les navigateurs peuvent être contraints par la tempête de chercher un asile, et où tant de secours leur sont refusés par la nature, qu’ils doivent trouver avec plaisir ces grands animaux, dont un très-petit nombre suffit pour réparer, par un aliment aussi sain qu’agréable, les forces de l’équipage d’un des plus gros vaisseaux.

Mais ce n’est pas seulement dans des mo-

ments de détresse que la batis est recherchée : sa chair blanche et délicate est regardée, dans toutes les circonstances, comme un mets excellent. A la vérité, lorsque cette raie vient

‘On peut voir dans Labat et dans d'autres voyageurs ce qu'ils disent de raies de 4 mètres (environ 12 pieds) de longueur; mais des observations récentes et assez multipliées

attribuent aux batis une longueur plus étendue. On peut voir

aussi dans l'Histoire naturelle de la France équinoxiale, par Barrère, la description du mouvement communiqué aux eaux de la mer par les grandes raies, et dont nous avons parlé au commencement de cet article.

3 Consultez Willughby.

d’être prise, elle a souvent un goût et une odeur qui déplaisent; mais, lorsqu'elle a été conservée pendant quelques jours, et surtout lorsqu’elle a été transportée à d’assez grandes distances, cette odeur et ce goût se dissipent, et sont remplacés par un goût très-agréable, Sa chair est surtout très-bonne à manger après son accouplement ; et si elle devient dure vers l'automne, elle reprend pendant l’hiver les qualités qu’elle avait perdues.

On pêche un très-grand nombre de batis sur plusieurs côtes; et il est même des rivages où on en prend une si grande quantité, qu’on les y prépare pour les envoyer au loin, comme la morue et d’autres poissons sont préparés à Terre-Neuve, ou dans d’autres endroits. Dans plusieurs pays du nord, et particulièrement dans le Holstein et dans le Schleswig, on les fait sécher à l’air, et on les envoie ainsi desséchées dans plusieurs contrées de l’Europe, et particulièrement de l’Allemagne.

Examinons maintenant les différences qui séparent la batis des autres espèces de raies.

LA RATE OXYRINQUE".

Raja oxyrinchus, Linn., Lacep. ?.

C’est dans l'Océan, ainsi que dans la Méditerranée, que l’on rencontre cette raie, qui a de très-grands rapports avec la batis. Elle en diffère cependant par plusieurs caractères, et particulièrement par les aiguillons que l’on voit former un rang, non-seulement sur la queue ,

4 Alesne, dans quelques départ. mérid. — Sot. — Giliora — Flossade. — Perosa rasa, dans plus. contrées d'Italie. — Lentillade, sur quelques côtes de France baignées par la Méditerranée. — Raja mucosa. — Raja bavosa. — R. aléne, Daubenton, Enc. méth. — « Raja aculeorum ordine unico in « dorso caudaque. » Bloch, Hist. nat. des poissons, partie 5 p. 57, n. 2, pl. 80. — Raie aléne, Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. — « Raja varia, tuberculis decem in medio dorsi. » Artedi, gen. 72, syn. 101. — « Leiobatus pustulis inermibus, etc., etc., etc. » Klein, miss. pisc. 5, p. 54, n. 8. — Raïîe au long bec, oxyrinchos, Rondelet, part. 4, 1. 12, c. 6.—Miraletus, Bélon, Aquat., p. 79. — Raja, Salv., Aquat., p. 148, b. 450. — Jonston, pisc., p. 55, pl. 10, fig. 4, 2.— Aldrovand., pisc., p. 450. — Gesner, Aquat., p.709, icon. anim., p. 129. — Willughby, Ichth., p. 71, tab, d. 1. — Raja oxyrinchos major, Rai, pisc., p. 26, n.5.— Sharp nosed ray, Pennant, Brit. Zool.5, p: 64, n. 2. — Glatlroche, Gesn. Thierb., p. 68, b. — Raie au long bec, Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat.

3 MM. de Blainville et Cuvier remarquent que la figure qui porte ce nom dans l'ouvrage de M. de Lacépède, se rapporte à une autre espèce à museau très-court. M. Cuvier y voit, ainsi que dans la planche 80 de Bloch, le Raja fullonica de Linnée ou Raie Chardon. Rondel., 356. D.

comme ceux qué présente la batis, mais encore sur le dos. Elle a le devant de Ja tête terminé par une pointe assez aiguë pour mériter le nom d'Oxyrinque où Bec pointu, qu’on lui donne depuis longtemps. Auprès de chaque œil, on aperçoit trois grands aiguillons ; le dos en montre quelquefois deux très-forts ; et l’on en distingue aussi un assez grand nombre de petits et de faibles répandus sur toute la surface supérieure du corps. Quelquefois la queue du mâle est armée non-seulement d’une, mais de trois rangées d’aiguillons. L’on voit assez souvent d’ailleurs les piquants qui garnissent la queue du mâle ou celle de la femelle, plus longs et plus gros les uns que les autres, et placés de manière qu’il s’en présente alternativement un plus grand et un moins graud. Au reste, nous croyons devoir prévenir ici que plusieurs auteurs ont jeté de la confusion dans l'histoire des raies, et les ont supposées divisées en plus d'espèces qu’elles n’en forment réellement, pour avoir regardé la disposition, le nombre, la place, la figure et la grandeur des aiguillons, comme des caractères toujours constants et toujours distinctifs des espèces. Nous nous sommes assurés, en examinant une assez grande quantité de raies d’âge, de sexe et de pays différents, qu’il n’y à que certaines distributions et certaines formes de piquants qui ne varient ni suivant le climat, ni suivant le sexe, ni suivant l’âge des individus, et qu’il ne faut s’en servir pour distinguer les espèces qu’après un long examen , et une comparaison attentive de ce trait de conformation avec les autres caractères de l’animal.

Le dessous du corps de l’oxyrinque est blanc, et le dessus est le plus souvent d’un gris cendré, mêlé de rougeâtre, et parsemé de taches blanches , de points noirs, et de petites taches foncées, qui, semblables à des lentilles, l’ont fait nommer Lentillade dans quelques-uns de nos départements méridionaux.

On a vu des oxyrinques de deux mètres et trois décimètres {environ sept pieds) de long, sur un peu plus d’un mètre et six décimètres (cinq pieds, ou à peu près) de large.

La chair de l'espèce que nous décrivons est aussi bonne à manger que celle de la batis.

LA RAIE MUSEAU-POINTU , Raia rostrata, Lacep., Blainy., Riss. t.

ET

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