‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 355 sur 470 · LA RAIE TORPILLE · texte numérisé non relu

LA RAIE TORPILLE

Raîa Torpedo ; Linn., Lacep.; Torpedo unimaculata, Narke, marmorata et Galvani, Riss., Cuv. ?.

La forme, les habitudes et une propriété remarquable de ce poisson, l’ont rendu depuis longtemps l’objet de l’attention des physiciens. Le vulgaire l’a admiré, redouté, métamorphosé dans un animal doué d'un pouvoir presque surnaturel ; et la réputation de ses qualités vraies ou fausses s’est tellement répandue, même parmi les classes les moins instruites des différentes nations, que son nom est devenu populaire , et la nature de sa force, le sujet de plusieurs adages. La tête de la torpille est beaucoup moins distinguée du corps proprement dit et des nageoires pectorales, que celle de presque toutes les autres raies; et l’ensemble de son Corps, si on en retranchait la queue, ressemblerait assez bien à un cercle, ou, pour mieux dire, à un ovale dont on aurait supprimé un segment vers le milieu du bord antérieur.

L'ouverture supérieure de ses évents est ordinairement entourée d’une membrane plissée, qui fait paraître cet orifice comme dentelé. Au-

* Troupille, Dormilliouse, à Marseille. — Poule de mer, dans plus. départ. méridionaux. — Tremoise, à Bordeaux. — Îcara, sur les côtes voisines de Saint-Jean-de-Luz.—Tremorise, Batte potta, à Gênes. — Ochiatella, Oculalella, à Rome. — Cramp-fish, en Angleterre. — Raïe torpille, Dau- -benton, Ene, méth. — Bloch, pl. 125. — Raie torpille, Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth, — Rajatota lœvis, Artedi, gen. 75, syn. 102. — Mus, adol., fr. 2, p. 50”.— Gronov, Zooph. 155, tab. 9, fig. 3.—Arist., 1.2, c. 45, 155 L. 5, c.5, 11; L. 6, c. 10, 11; 1.9, c. 57.—Ælian., L 4, c.56; 1.5, ©. 57; 1. 9, c. 14. —Oppian., L 4, p. 5; 1. 2, p. 52, — Athen., L. 7, p. 514. — Narcos, Cub., 1. 5, c. 62, fol. 85. — Torpedo, Plin., 1. 9, c. 16, 24, 42, 54; et L 52, c. 411. — P. Jov., c. 28, p.100. — Torpille, Rondelet, p. 1, 1.12, ©. 148. — Occhiatella, Salvian., f. 142, 143. — Jonston, 1.1,tit. 4, c. 5, a. 5. punct. 4, tab. 9, fig.5, 4.—Charlet., p.129. — Matthiol. in Diosc., 1. 2, c. 15, p. 288. — Balk, mus, prine., parag. 38. — Mus. berler., p 57, tab. 26.— Blas., Apat. auim,, p. 505. — Redi, Exper., p. 55. — Kœmpfer, Amœænit. exot., p. 509, tab. 510, — Mus. richter., p. 368. — J. Scortia nat. etinct. Nili, 1. 4, c.7, p. 48. — « Narcocion « demptä caudà circularis, » Klein, miss. pisc. 5, p. 51. n. {. — « Torpedo maculis pentagonicè positis nigris, » Shaw, Trav. app., p. 51, n.55. — Torpedo, Rai.— Torpedo, Willu- 8hby, p. 81. — a Torpedo oculata prima, torpedo maculosa, « el torpedo maculosa supina, » Gesner (germ.) fol. 74 b, et 75 a.— Torpedo Salviani maculosa, Aldrovand., lib. 5, cap. 45, p. A17.— Torpedo oculata, Bélon.— Torpedo, torpigo, Slupescor, Lemery, Dict. des drogues simples, p. 887. — Cramp-ray, Pennant, Brit. Zool., t, III, p.67. — Torpille, torpède, tremble, Duhamel, Traité des pêches, part. 2, sect, 9,c. 5, p. 286, pl. 45.— Raja torpedo. Tota lœvis. Brünn, pisc. mass., p. 1.— Barthol. Acta hafn. 8, abs. 97. — Réaumur, Mém. de l’Acad. des Sciences, 1714. — Ringle, Disc, on the torpedo, Lond. 1774. -

* Sous le nom unique de Raia Torpedo, on a longtemps confondu plusieurs espèces dont nous rapportons les noms d'après M. Risso. D.

tour de la partie supérieure de son corps et auprès de l’épine dorsale, on voit une assez grande quantité de petits trous d’où suinte une liqueur muqueuse, plus ou moins abondante dans tous les poissons , et qui ne sont que les ouvertures des canaux ou vaisseaux particuliers destinés à transmettre ce suc visqueux aux différentes portions de la surface de l’animal.

Deux nageoires nommées dorsales sont placées sur la queue; et l'extrémité de cette partie est garnie d’une nageoire, et divisée, pour ainsi dire , par cette même extrémité, en deux lobes, dont le supérieur est le plus grand.

La torpille est blanche par-dessous ; mais la couleur de son côté supérieur varie suivant l'âge, le sexe et le climat. Quelquefois cette couleur est d’un brun cendré, et quelquefois elle est rougeâtre ; quelques individus présentent une seule nuance, et d’autres ont un trèsgrand nombre de taches !. Le plus souvent on en voit sur le dos cinq très-grandes, rondes, disposées comme aux cinq angles d’un pentagone, ordinairement d’un bleu foncé, entourées tantôt d’un cercle noir, tantôt d’un cercle blanc , tantôt de ces deux cercles placés l’un dans l’autre, ou ne montrant aucun cercle coloré?. Ces grandes taches ont assez de rapports avec celles que l’on observe sur le miralet : on les a comparées à des yeux; elles ont fait donner à l’animal l’épithète d’OLüllé ; et c’est leur absence, ou des variations dans leurs nuances et dans la disposition de leurs couleurs, qui ont fait penser à quelques naturalistes que l’on devait compter quatre espèces différentes de torpille, ou du moins quatre races constantes dans cette espèce de raie°.

L’odorat de la torpille semble être beaucoup moins parfait que celui de la plupart des raies, et de plusieurs autres poissons cartilagineux ; aussi sa sensibilité paraît-elle beaucoup moindre : elle nage avec moins de vitesse; elle s’agite avec moins d'impétuosité ; elle fuit plusdifficilement ; elle poursuit plus faiblement; elle combat avec moins d’ardeur ; et, avertie de bien moins loin de la présence de sa proie ou de celle de son ennemi, on dirait qu’elle est bien plus expo-

{ C’estle Torpedo marmorata, Risso. D.

2 C'est le Torpedo Narke, Risso, Rondeltt, 558 et 562. Deux autres espèces sont : 1° leTorpedo unimaculata, Riss0, pl. 5, fig. 5. fauve, avec une tache ocellée au milieu du dos, et 25 le Torpedo Galvani, fauve, sans taches, mais bordé de noir. Rondel., 565, fig. 1, D.

: Rondelet, à l'endroit déjà cité,

sée à être prise par les pêcheurs, ou à succomber à la faim, ou à périr sous la dent meurtrière de très-gros poissons.

Elle ne par vient pas non plus à une grandeur aussi considérable que la batis et quelques autres raies ; on n’en trouve que très-rarement et qu’un bien petit nombre d’un poids supérieur à vingt-cinq kilogrammes {cinquante livres ou environ)! ; et ses muscles paraissent bien moins forts à proportion que ceux de la batis.

Ses dents sont très-courtes ; la surface de son Corps ne présente aucun piquant ni aiguillon. Petite, faible, indolente, sans armes, elle serait donc livrée sans défense aux voraces habitants des mers dontelle peuple les profondeurs ou dont elle habite les bords : mais, indépendamment du soin qu'elle a de se tenir presque toujours cachée sous le sable ou sous la vase, soit lorsque la belle saison l’attire vers les côtes, soit lorsque le froid l’éloigne des rivages et la repousse dans les abimes de la haute mer, elle a reçu de la nature une faculté particulière bien supérieure à la force des dents, des dards et des autres armes dont elle aurait pu être pourvue ; elle possède la puissance remarquable et redoutable de lancer, pour ainsi dire, la foudre; elle accumule dans son corps et en fait jaillir le fluide électrique avec la rapidité de l'éclair ; elle imprime une commotion soudaine et paralysante au bras le plus robuste qui s’avance pour la saisir, à l'animal le plus terrible qui veut la dévorer, elle engourdit pour des instants assez longs les poissons les plus agiles dont elle cherche à se nourrir ; elle frappe quelquefois ses coups invisibles à une distance assez grande ; et, par cette action prompte, et qu'elle peut souvent renouveler, annulant les mouvements de ceux qui l’attaquent et de ceux qui se défendent contre ses efforts, on croirait la voir réaliser au fond des eaux une partie de ces prodiges que la poésie et la fable ont attribués aux fameuses enchanteresses dont elles avaient placé l’empire au milieu des flots, ou près des rivages.

Mais quel est donc dans la torpille l'organe dans lequel réside cette électricité particulière ? et comment s'exerce ce pouvoir que nous n’a-

{M. Walsh, membre du parlement d'Angleterre, et de la Société de Londres, prit, dans la baie de Tor, une torpille qui avait quatre pieds de long, deux pieds et demi de large, et quatre pouces et demi dans sa plus grande épaisseur ; elle

pesait cinquante-trois livres. (Of torpedos found on the coast of England, p. 4.)

vons encore vu départi à aucun des animaux que l’on trouve sur l'échelle des êtres, lorsqu’on en descend les degrés depuis l’homme jusqu’au genre des raies ?

De chaque côté du crâne et des branchies est un organe particulier qui s’étend communément depuis le bout du museau jusqu’à ce cartilage demi-cireulaire qui fait partie du diaphragme, et qui sépare la cavité de la poitrine de celle-de l’abdomen. Cet organe aboutit d’ailleurs, par son côté extérieur, presque à l’origine de la nageoire pectorale. Il occupe done un espace d'autant plus grand relativement au volume de l'animal, qu’il remplit tout l’intérieur compris entre la peau de la partie supérieure de la torpille , et celle de la partie inférieure® On doit voir aisément que la plus grande épaisseur de chacun des deux organes est dans le bord qui est tourné vers le centre et vers la ligne dorsale du poisson, et qui suit dans son contour toutes les sinuosités de la tête et des branchies , contre lesquelles il s'applique. Chaque organe est attaché aux parties qui l’environnent, par une membrane cellulaire dont le tissu est serré, et par des fibres tendineuses, courtes, fortes et droites, qui vont depuis le bord extérieur jusqu’au cartilage demi-cireulaire du diaphragme.

Sous la peau qui revêt la partie supérieure de chaque organe électrique, on voit une espèce de bande étendue sur tout l’organe , composée de fibres prolongées dans le sens de la longueur du corps, et qui, excepté ses bords, se confond, dans presque toute sa surface su-

périeure , avec le tissu cellulaire de la peau.

Immédiatement au-dessous de cette bande, on en découvre une seconde de même nature que la première, et dont le bord intérieur se mêle avec celui de la bande supérieure, mais dont les fibres sont situées dans le sens de la largeur de la torpille.

Cette bande inférieure se continue dans lorgane proprement dit, par un très-grand nombre de prolongements membraneux qui y forment des prismes verticaux à plusieurs pans, ou, pour mieux dire, des tubes creux, perpendiculaires à la surface du poisson , et dont la hauteur varie et diminue à mesure qu’ils s’éloigent du centre de l’animal ou de la ligne dorsale. Ordinairement la hauteur des plus longs tuyaux égale six vingtièmes de la longueur totaie de l’organe; celle des plus petits en égale l'un vingtième; et leur diamètre, presque le

DES POISSONS

même dans tous, est aussi d’un vingtième , ou à peu près.

Les formes des différents tuyaux ne sont pas toutes semblables. Les uns sont hexagones , d’autres pentagones, et d’autres carrés ; quelques-uns sont réguliers, mais le plus grand nombre ést d’une figure irrégulière.

Les prolongations membraneuses qui composent les pans de ces prismes , sont très-déliées , assez transparentes, étroitement unies l’une à l'autre par un réseau lâche de fibres tendineuses qui passent obliquement et transversalement entre les tuyaux ; et ces tubes sont d’ailleurs attachés ensemble par des fibres fortes et non élastiques, qui vont directement d’un prisme à l’autre. On a compté, dans chacun des deux organes d’une grande torpille, jusqu’à près de douze cents de ces prismes. Au reste, entre la partie inférieure de l'organe et la peau qui revêt le dessous du corps du poisson on trouve deux bandes entièrement sem- | blables à celles qui recouvrent les extrémités supérieures des tubes.

Non-seulement la grandeur de ces tuyaux augmente avec l’âge de la torpille, mais encore leur nombre s’accroit à mesure que l’animal se développe.

Chacun de ces prismes creux est d'ailleurs divisé dans son intérieur en plusieurs intervalles | par des espèces de cloisons horizontales composées d’une membrane déliée et très-transparente, paraissant se réunir par leurs bords, ! attachées dans l’intérieur des tubes par une membrane cellulaire très-fine, communiquant ensemble par de petits vaisseaux sanguins, placées l'une au-dessus de l’autre à de trèspetites distances , et formant un grand nombre de petits interstices qui semblent contenir un fluide.

De plus, chaque organe est traversé par des | artères, des veines , et un grand nombre de | perfs qui se divisent dans toutes sortes de di-

rections entre les tubes , et étendent de petites ramifications sur chaque cloison où ils disparaissent". :

Tel est le double instrument que la nature a accordé à la torpille; tel est le double siége de

{ Ceux qui désireront des détails plus étendus sur Les organes que nous venons de décrire, pourront ajouter aux résultats de nos observations ceux qu'ils trouveront dans l'excellent ouvrage de J. Hunter, intitulé Observations anatomiques sur la torpille.

sa puissance électrique. Nous venons de voir que, lorsque cette raie est parvenue à un certain degré de développement, les deux organes réunis renferment près de deux mille quatre cents tubes : ce grand assemblage de tuyaux représente les batteries électriques , si bien connues des physiciens modernes , et que composent des bouteilles fulminantes, appelées bouteilles de Leyde, disposées dans ces batteries de la même manière que les tubes dans les organes de la torpille, beaucoup plus grandes à la vérité, mais aussi bien moins nombreuses.

Voyons maintenant quels sont les effets de ces instruments fulminants ; exposons de quelle manière la torpille jouit de son pouvoir électrique. Depuis très-longtemps on avait observé, ainsi que nous l'avons dit, cette curieuse faculté; mais elle était encore inconnue dans sa nature et dans plusieurs de ses phénomènes , lorsque Redi chercha à en avoir une idée plus nette que les savants qui l’avaient précédé. Il voulut éprouver la vertu d’une torpille que l’on venait de pêcher. « À peine l’avais-je touchée et serrée « avec la main, dit cet habile observateur, « que j'éprouvai dans cette partie un picote- « ment qui se communiqua dans le bras et dans « toute l'épaule, et qui fut suivi d’un tremble- « ment désagréable et d’une douleur accablante « et aiguë dans le coude, en sorte que je fus « obligé de retirer aussitôt la main. » Cet engourdissement a été aussi décrit par Réaumur, qui a fait plusieurs observations sur la raie torpille. «Il est très-différent des engourdisse- « ments ordinaires, a écrit ce savant natura- « liste ; on ressent dans toute l’étendue du bras « une espèce d’élonnement qu’il n’est pas pos- « sible de bien peindre, mais lequel (autant « que les sentiments peuvent se faire connaître « par comparaison) a quelque rapport avec la « sensation douloureuse que l’on éprouve dans «le bras lorsqu'on s’est frappé rudement le « coude contre quelque corps dur ?. »

Redi, en continuant de rendre compte de ses expériences sur la raie dont nous écrivons l’histoire , ajoute : « La même impression se renou- « velait toutes les fois que je m’obstinais à tou- « cher de nouveau la torpille. Il est vrai que la « douleur et le tremblement diminuèrent à me- « sure que la mort de la torpille approchait,

4 Experimenta circa res diversas naturales, 3 Mémoires de l'Acad. des Sciences, 1714,

« Souvent même je n’éprouvais plus aucune « sensation semblable aux premières: et lors- « que la torpille fut décidément morte, ce qui « arriva dans l’espace de trois heures, je pou- « vais la manier en süreté et sans ressentir au- « cune impression fàcheuse. D’après cette ob-

« servation, je ne suis pas surpris qu’il y ait

« des gens qui révoquent cet effet en doute et « regardent l'expérience de la torpille comme « fabuleuse, apparemment parce qu’ils ne Pont «jamais faite que sur une torpille morte ou «près de mourir. »

Mais ce n’est pas seulement lorsque la torpille est très-affaiblie et près d’expirer, qu’elle ne fait plus ressentir de commotion électrique ; il arrive assez souvent qu’elle ne donne aucun signe de sa puissance invisible, quoiqu’elle jouisse de toute la plénitude de ses forces. Je l'ai éprouvé à La Rochelle, en 1777, avec trois ou quatre raies de cette espèce, qui n'avaient été péchées que depuis très-peu de temps, qui étaient pleines de vie dans de grands baquets remplis d’eau, et qui ne me firent ressentir aucun coup que près de deux heures après que j'eus commencé de les toucher et de les manier en différents sens. Réaumur rapporte même, dans les Mémoires que je viens de citer, qu’il toucha impunément et à plusieurs reprises des torpilies qui étaient encore dans la mer, et qu’elles ne lui firent éprouver leur vertu engourdissante que lorsqu'elles furent fatiguées en quelque sorte de ses attouchements réitérés.

Mais revenons à la narration de Redi , et à l’exposition des premiers phénomènes relatifs à la torpille, et bien observés par les physiciens modernes.

« Quant à l’opinion de ceux qui prétendent « que la vertu de la torpille agit de loin, a écrit «encore Redi, je ne puis prononcer ni pour ni « contre avec la même confiance. Tous les pê- « cheurs affirment constamment que cette vertu « se communique du corps de la torpille à la « main et au bras de celui qui la pêche, par « l’intermède de la corde du filet et du bâton au- « quel il est suspendu. L’un d’eux m’assura «même qu'ayant mis une torpille dans un « grand vase, et étant sur le point de remplir ce « vase avec de l’eau de mer qu’il avait mise « dans un second bassin, il s’était senti les « mains engourdies, quoique légèrement. Quoi « qu’il en soit, je n’oserais nier le fait; je suis « même porté à le croire. Tout ce que je puis

« assurer, C’est qu’en approchant la main de la « torpille sans la toucher, ou en plongeant mes « mains dans l’eau où elle était, je n’ai ressenti « aucune impression. I] peut se faire que la tor- « pille, lorsqu'elle est encore pleine de vigueur « dans la mer, et que sa vertu n’a éprouvé au- « Cune dissipation , produise tous les effets rap- « portés par les pêcheurs. »

Redi observa, de plus, que la vertu de la torpille n’est jamais plus active que lorsque cet animal est serré fortement avec la main et qu’il fait de grands efforts pour s’échapper.

Indépendamment des phénomènes que nous venons d'exposer, il remarqua les deux organes particuliers situés auprès du crâne et des branchies , et que nous venons de décrire ; et il conjectura que ces organes devaient être le siége de la puissance de la torpille. Mais, lorsqu'il voulut remonter à la cause de l’engourdissement produit par cette raie, il ne trouva pas dans les connaissances physiques de son siècle les secours nécessaires pour la découvrir; et se con: formant, ainsi que Perrault et d’autres savants, à la manière dont on expliquait de son temps presque tous les phénomènes, il eut recours à une infinité de corpuscules qui sortant continuellement, selon lui, du corps de la torpille, sont cependant plus abondants dans certaines circonstances que dans d’autres, et engourdissent les membres dans lesquels ils s’insinuent, soit parce qu'ils s'y précipitent en trop grande quantité, soit parce qu'ils y trouvent des routes peu assorties à leurs figures.

Quelque inadmissible que soit cette hypothèse, on verra aisément, pour peu que l’on soit familier avec les théories électriques, qu’elle n’est pas aussi éloignée de la vérité que celle de Borelli, qui eut recours à une explication plus mécanique.

Ce dernier auteur distinguait deux états dans la torpille, l’un où elle est tranquille, l’autre où elle s’agite par un violent tremblement; et il attribue la commotion que l’on éprouve en touchant le poisson , aux percussions réitérées que cette raie exerce, à l’aide de son agitation, sur les tendons et les ligaments des articulations.

Réaumur vint ensuite; mais, ayant observé la torpille avec beaucoup d'attention, et ne l'ayant jamais vue agitée du mouvement dont parle Borelli, même dans l'instant où elle allait déployer sa puissance, il adopta une opinion

DES POISSONS

différente, quoique rapprochée à beaucoup d’é- |

gards de celle de ce dernier savant.

« La torpille, dit-il, n’est pas absolument « plate ; son dos , ou plutôt tout le dessus de son « corps , est un peu convexe. Je remarquai que, « pendant qu’elle ne produisait ou ne voulait « produire aucun engourdissement dans ceux a qui la touchaient, son dos gardait la con- « vexité qui lui est naturelle. Mais se disposait- « elle à agir, insensiblement elle diminuait la « convexité des parties de son corps qui sont « du côté du dos, vis-à-vis de la poitrine; elle « aplatissait ces parties; quelquefois même de « convexes qu'elles sont, elle les rendait con- « caves : alors l’instant était venu où l’engour- « dissement allait s'emparer du bras; le coup « était prêt à partir, le bras se trouvait engour- « di ; les doigts qui pressaient le poisson étaient « obligés de lâcher prise; toute la partie du « Corps de l’animal qui s'était aplatie redeve- « nait convexe. Mais, au lieu qu’elle s'était « aplatie insensiblement , elle devenait convexe « si subitement, qu’on n’apercevait pas le pas- « sage d’un état à l’autre... Par la contraction « lente qui est l’effet de l’aplatissement , la tor- « pille bande, pour ainsi dire, tous ses ressorts ; « elle rend plus courts tous ses cylindres; elle « augmente en même temps leurs bases. La « contraction s’est-elle faite jusqu’à un certain « point, tous les ressortsise débandent, les « fibres longitudinales s’allongent; les trans- « versales , ou celles qui forment les cloisons, « se raccourcissent; chaque cloison, tirée par «les fibres longitudinales qui s’allongent, « pousse en haut la matière molle qu’elle con- « tient, à quoi aide encore beaucoup le mouve- « ment d’ondulation qui se fait dans les fibres « transversales lorsqu'elles se contractent. Si « un doigt touche alors la torpille, dans un « instant il recoit un coup, ou plutôt il reçoit « plusieurs coups successifs de chacun des cy- « lindres sur lesquels il est appliqué... Ces « coups réitérés donnés par une matière molle « ébranlent les nerfs; ils suspendent ou chan- « gent le cours des esprits animaux ou de quel- « que fluide équivalent ; ou, si on l’aime mieux « encore, ces coups produisent dans les nerfs « un mouvement d'ondulation qui ne s’accom- « mode pas avec celui que nous devons leur

« donner pour mouvoir le bras. De là naît l’im- | « puissance où l’on se trouve d’en faire usage, |

« et le sentiment douloureux. »

Après cette explication , qui, malgré les erreurs qu’elle renferme relativement à la cause immédiate de l’engourdissement, ou, pour mieux dire, d’une commotion qui n’est qu’une secousse électrique, montre les mouvements de contraction et d’extension que la torpille imprime à son double organe lorsqu’elle veut paralyser un être vivant qui la touche, Réaumur rapporte une expérience qui peut donner une idée du degré auquel s’élève le plus souvent la force de électricité de la raie dont nous traitons. Il mit une torpille et un canard dans un vase qui contenait de l’eau de mer, et qui était recouvert d’un linge, afin que le canard ne püt pas s'envoler. L'oiseau pouvait respirer très-librement , et néanmoins au bout de quelques heures on le trouva mort: il avait succombé sous les coups électriques que lui avait portés la torpille; il avait été, pour ainsi dire, foudroyé par elle.

Cependant la science de l'électricité fit des progrès rapides, et fut cultivée dans tout le monde savant. Chaque jour on chercha à en étendre le domaine; on retrouva la puissance électrique dans plusieurs phénomènes dont on avait encore pu donner aueune raison satisfaisante, Le docteur Bancroft soupçonna l'identité de la vertu de la torpille, et de l’action du fluide électrique ; et enfin M. Walsh, de la société de Londres, démontra cette identité par des expériences très-nombreuses qu'il fit auprès des côtes de France, dans l'ile de Ré, et qu’il répéta à la Rochelle, en présence des membres de l’académie de cette ville *. Voici les principales de ces expériences :

On posa une torpille vivante sur une serviette mouillée. On suspendit au plancher, et avec des cordons de soie, deux fils de laiton: tout le monde sait que le laiton, ainsi que tous les métaux, est un très-bon conducteur d’électricité, c’est-à-dire qu'il conduit ou transmet facilement le fluide électrique , et que la soie est au contraire non conductrice , c’est-à-dire qu'elle oppose un obstacle au passage de ce fluide. Les fils de laiton employés par M. Walsh furent donc, par une suite de leur suspension avec de la soie, isolés , ou, ce qui est la même chose , séparés de toute substance perméable à l'électricité ; car l'air, au moins quand il est sec, estaussi un très-mauvais conducteur électrique.

4 Of the electric property of the torpedo, Lond., 4774,

Auprès de la torpille étaient huit personnes disposées ainsi que nous allons le dire, et isolées par le moyen de tabourets faits de matières non conductrices , et sur lesquels elles étaient montées.

Un bout d’un des fils de laiton était appuyé sur la serviette mouillée qui soutenait la torpille, et l’autre bout aboutissait dans un premier bassin plein d’eau‘. La première personne avait un doigt d’une main dans le bassin où était le fil de laiton , et un doigt de l’autre main dans un second bassin également rempli d'eau; la seconde personne tenait un doigt d’une main dans le second bassin, et un doigt de l’autre main dans un troisième ; la troisième plongeait un doigt d’une main dans le troisième bassin, et un doigt de l’autre main dans un quatrième, et ainsi de suite, les huit personnes communiquaient l’une avec l’autre par le moyen de l’eau contenue dans neuf bassins. Un bout du second fil de laiton était plongé dans le neuvième bassin ; et M. Walsh ayant pris l’autre bout de ce second fil métallique, et l'ayant fait toucher au dos de la torpille, il est évident qu’il y eut à l’instant un cercle conducteur de plusieurs pieds de contour , et formé sans interruption par la surface inférieure de l’animal, la serviette mouillée, le premier fil de laiton, le premier bassin, les huit personnes, les huit autres bassins, le second fil de laiton, et le dos de la torpille. Aussi les huit personnes ressentirent-elles soudain une commotion qui ne différait de celle que fait éprouver une batterie électrique que par sa moindre force; et, de même que dans les expériences que l’on tente avec cette batterie, M. Waish, qui ne faisait pas partie du cercle déférent ou de la chaîne conductrice, ne reçut aucun coup, quoique beaucoup plus près de la raie que les huit personnes du cercle.

Lorsque la torpille était ésolée, elle faisait éprouver à plusieurs personnes éso/ées aussi quarante ou cinquante secousses successives dans l’espace d’une minute et demie: ces secousses étaient toutes sensiblement égales ; et chaque effort que faisait l'animal pour donner ces commotions, était accompagné d’une dépression de ses yeux, qui, très-saillants dans leur état naturel, rentraient alors dans leurs

Nous n'avons pas besoin d'ajouter que l'eau est un excellent conducteur.

INSTOIRE NATURELLE

orbites , tandis que le reste du corps ne présentait aucun mouvement très-sensible *.

Si l’on ne touchait que l’un des deux organes de la torpille, il arrivait quelquefois qu'au lieu d’une secousse forte et soudaine on n'éprouvait qu’une sensation plus faible, et, pour ainsi dire, plus lente; on ressentait un engourdissement plutôt qu’un coup ; et, quoique les yeux de l’animal fussent alors aussi déprimés que dans les moments où il allait frapper avec plus d’énergie et de rapidité, M. Walsh présumait que l'engourdissement causé par cette raie provient d’une décharge successive des tubes très-nombreux qui composent les deux siéges de son pouvoir , tandis que la secousse subite est due à une décharge simultanée de tous ses tuyaux.

Toutes les substances propres à laisser passer facilement le fluide électrique, et qu’on a nommées conductrices, transmettaient rapidement la commotion produite par la torpille; et tous les corps appelés non conducteurs , parce qu'ils ne peuvent pas livrer un libre passage à ce même fluide, arrêtaient également ja secousse donnée par la raie, et opposaient à sa puissance un obstacle insurmontable. En touchant, par exemple , l’animal avec un bâton de verre ou de cire d'Espagne, on ne ressentait aucun effet; mais on élait frappé violemment lorsqu'on mettait à la place de la cire ou du verre une barre métallique ou un corps trèsmouillé.

Tels sont les principaux effets de l'électricité des torpilles, très-bien observés et très-exactement décrits par M. Walsh, et obtenus depuis par un grand nombre de physiciens. Iis sont entièrement semblables aux phénomènes analogues produits par l'électricité naturelk: des nuages , ou par l’électricité artificielle des bouteilles de Leyde et des autres instruments fulminants. De même que la foudre des airs, ou la foudre bien moins puissante de nos laboratoires , l'électricité de la torpille, d'autant plus forte que les deux surfaces des batteries fulminantes sont réunies par un contact plus grand et plus immédiat, parcourt un grand cercle, traverse tous les corps conducteurs, s’arrête

! Kœmpfer a écrit (Amoœænit., exot. 1721, p. 514) que l'on pouvait, en retenant son haleine, se garantir de la commotion que donne la torpille; mais M. Walsh, et plusieurs autres physiciens qui se sont occupés de l'électricité de cette raie, ont éprouvé que cette précaution ne diminuait en aucune manière la force de la secvusse produite par ce poisson électrique.

DES POISSONS

devant les substances non conductrices, engourdit, ou agite violemment, et met à mort les êtres sensibles qui ne peuvent se soustraire à ses coups que par l'isolement , qui les garantit des effets terribles des nuages orageux.

Une différence très-remarquable paraît cependant séparer cette puissance des deux autres : là torpille, par ses contractions, ses dilatations, et les frottements qu’elles doivent produire dans les diverses parties de son double organe, charge à l'instant les milliers de tubes qui composent ses batteries; elle y condense subitement le fluide auquel elle doit son pouvoir, tandis que ce n’est que par des degrés successifs que ce même fluide s’accumule dans les plateaux fulminants, ou dans les batteries de Leyde.

D'un autre côté, on n'a pas pu jusqu'à présent faire subir à des corps légers suspendus auprès d'une torpille les mouvements d’attraction et de répulsion que leur imprime le voisinage d'une bouteille de Leyde; et le fluide électrique lancé par cette raie n’a pas pu, en parcourant son cercle conducteur, traverser un intervalle assez grand d’une partie de ce cercle à une autre, et être assez condensé dans cet espace pour agir sur le sens de la vue, produire la sensation de la lumière , et paraitre sous la forme d’une étincelle. Mais on ne doit pas dé- - sespérer de voir de très-grandes torpilles faire naître dans des temps favorables , et avec le

secours d'ingénieuses précautions, ces derniers phénomènes que l’on a obtenus d'un poisson plus électrique encore que la torpille, et dont nous donnerons l’histoire en traitant de la famille des gÿymnotes à laquelle il appartient !. On doit s'attendre d’autant plus à voir ces effets produits par un individu de l'espèce que nous examinons, qu’il est aisé de calculer que chacune des deux principales surfaces de l’organe double et électrique d’une des plus larges torpilles pêchées jusqu à présent devait présenter une étendue de trois cents décimètres {près de vingt-neuf pieds) carrés ; et tous les physiciens savent quelle vertu redoutable l'électricité artificielle peut imprimer à un seul plateau fulminant de quarante décimètres carrés (quatre pieds carrés ou environ) de surface.

Au reste, ce n’est pas seulement dans la

1 Voyez le Discours sur la nature des poissons, et l'article du Gymnote électrique, vulgairement connu sous le nom d'Anguille de Cayenne, ou de Surinam.

Méditerranée , et dans la partie de l’Océan qui baigne les côtes de l’Europe , que l’on trouve la torpille; on rencontre aussi cette raie dans le golfe Persique, dans la mer Pacifique, dans celle des Indes , auprès du cap de Bonne-Espérance, et dans plusieurs autres mers.

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