LE DAUPHIN VULGAIRE
Delphious Delphis, Linn., Bonn., Lacep., Cuy.
Quel objet a dû frapper l’imagination plus que le dauphin? Lorsque l’homme parcourt le
{ M. Cuvier pense que cette espèce est un être d’imagination auquel on a appliqué des traits caractéristiques propres au béluga, à l'épaulard et au cachalot. 11 remarque que le nom de #nular, que Rondelet lui applique, appartient proprement au cachalot. D.
3 Jetez les yeux sur l'article de cet ouvrage qui est intitulé Nomenclature des cétacées , et sur le tableau des ordres, des genres et des espèces de ces animaux , qui est à la tête de cette Histoire.
5 Bec d'oie, Simon. — Camus. — Delfino, en Italie. — Tumberello , par les Italiens. — Delphin, en Allemagne. — Meerschwein , ibid. — Tummiler, ibid. — Delphin, en Pologne. — Marsoin, en Danemarck. — Springen, en Norwége. — Huyser, en Islande. — Hofrung, ibid. — Leipter, ibid. — Dolphin-tuymebaar, en Hollande. — Dolphin, en Angleterre. — Grampus, 1bid. — Porpeisse, ibid. — Le dauphin. Bonnaterre, planches de l'Encycl. méth. — Delphinus corpore oblongo subtereti, rostro attenuato acuto. Artedi, gen. 76, syn. 105. — Delphis. Schneider, Petri Artedi Synonymia.... græca et latina, emendata, aucta atque illustrata, etc., pag. 449. — O Asdgus. Aristot., lib. 4, cap. 5; lib. 2, cap. 45; lib. 5, cap. 4, 7; lib. 4, cap. 8,9 et 10 ; lib.5, cap. 5; lib. 8, cap. 2, 13; lib. 9, cap. 48; et part. lib. #, cap. 15. Idem. Athen., lib. 7, pag. 282 ; et lib. 8, p. 555.—Acpiy. Ælian., lib. 4, cap. 18; lib. 2, cap.6; lib.6, cap. 45; lib. 8, cap. 3; lib, 40, cap. 8; lib. 41, cap. 12; et lib. 42, cap. 6, 45. —As)pis, tvos. Oppian., lib. 1, p.15, 22, 25 ; et lib.2.—Delphinus. Plin., lib. 9, cap. 7, 8; lib. 11, cap. 57; et lib. 32, cap. 11.— Idem. Wotton., lib. 8, cap. 194, fol. 171, b.— Idem. Gesner, pag. 519; et (germ.) fol. 92, 95, a.— /dem. Jonston, lib. 8, cap. 2, a 4, pag. 218, tab. 45, fig. 2, 5, 4; Thaumat., pag. 414.—Delphinus prior. Aldrovand., Cet., cap. 7, pas. 791,705, 704.—Delphinus antiquorum, Raï, p. 12,— Idem,
vaste domaine que son génie a conquis, il trouve le dauphin sur la surface de toutes les mers ; il le rencontre et dans les climats heureux des zones tempérées , et sous le ciel brûlant des mers équatoriales, et dans les horribles vallées qui séparent ces énormes montagnes de glace que le temps élève sur la surface de l’Océan polaire commeautant de monuments funéraires de la nature qui y expire : partout il le voit, léger dans ses mouvements , rapide dans sa natation, étonnant dans ses bonds, se plaire autour de lui, charmer par ses évolutions vives et folâtres l’ennui des calmes prolongés, animer les immenses solitudes de l'Océan , disparaître comme l'éclair , s'échapper comme l’oiseau qui fend l'air, reparaître, s’enfuir, se montrer de nouveau, se jouer avec les flots agités, braver les tempêtes , et ne redouter ni les élée ments , ni la distance, ni les tyrans des mers.
Revenu dans ces retraites paisibles que son goût s’est plu à orner, il jouit encore de l’image du dauphin que la main des arts a tracée sur les chefs-d’œuvre qu’elle a créés, il en parcourt ia touchante histoire dans les productions immortelles que le génie de la poésie présente à son esprit et à son cœur ; et lorsque, dans le silence d’une nuit paisible, dans ces moments de calme et de mélancolie où la méditation et de tendres souvenirs donnent tant de force à tout ce que son âme éprouve, il laisse errer sa pensée de la terre vers le ciel, et qu’il lève les yeux vers la voûte éthérée, il voit encore cette même image du dauphin briller parmi les étoiles.
Cet objet cependant , si propre à séduire l’imagination de l’homme, est en partie l’ouvrage de cette imagination : elle l’a créé pour les arts et pour le firmament. Mais ce n’est pas la ter- Willughby, pag. 28, tab. A 14, fig. 1.—Delphin. Solin. Polyhistor, cap.18.—/dem.Ambros. Hexam., lib. 5, cap. 2,3.—/dem. C. Figul., fol. 8, a-b.—Delphinus pinnà in dorso unûâ, dentibus acutis, rostro longo acuto. Brisson, Regn. anim., pig. 569,n°1.—Delphinus. Belon, Aquatil., p.7.—Dauphin.Rondelet, première partie, liv. 46, chap. 5 (édition de Lyon, 1538).—Delphinus. Mus. Wormian., pag. 288.—/dem. Charlet, Exerc. pisc., pag. 47 —Delphinus.Rzaczyns., Pol. auct., pag. 258.—/dem. Klein, Miss. pisc., 2, pag. 24, tab.5, fig. A. —Porcus marinus. Sibbald, Scot. an., pag. 25.—Delphin. Anderson, Isl., pag. 254.—Idem. Cranz, Groenl., pag. 152.— Oth. Fabric., Faun. Groenland., pag. 4. —Mull. Zooloz. Dan. Prodrom., pag. 7, n° 55.—Dauphin proprement dit. R.R. Castel, édition de Bloch.—Dauphin. Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat.—Delphinus corpore tereti conico elongato, rostro styloide. Commerson, manuscrits adressés à Buffon,
qui nous les remit lorsqu'il nous engagea à continuer l'Histoire naturelle, et cités dans l'Histoire des Poissons,
reur qui lui a donné un nouvel être, comme elle a enfanté le redoutable dragon , la terrible chimère, et tant de monstres fantastiques , l’effroi de l’enfance, de la faiblesse et de la crédulité; c’est la reconnaissance qui lui a donné une nouvelle vie. Aussi n’a-t-elle fait que l’embellir , le reudre plus aimable, le diviniser pour des bienfaits , et montrer dans toute sa force et dans toute sa pureté l’influence de cet esprit des Grecs, pour lesquels la nature était si riante, pour lesquels et la terre et les airs, et la mer et les fleuves, et les monts couverts de bois et les vallons fleuris, se peuplaient de jeux voluptueux , de plaisirs variés, de divinités induleentes, d’amours inspirateurs. Le génie d’Odin ou celui d’Ossian ne l'ont pas conçu au milieu des noirs frimas des contrées polaires ; et si le dauphin de la nature appartient à tous les climats, celui des poëtes n’appartient qu’à la Grèce.
Mais, avart de nous transporter sur ces rivages Datanés , et de rappeler les traits de ce dauphin poétique , voyons de près celui des navigateurs : la fable a des charmes bien doux ; mais quels attraits sont au-dessus de ceux de la vérité ?
Les formes générales du dauphin vulgaire sont plus agréables à la vue que celles de presque tous les autres cétacées : ses proportions sont moins éloignées de celles que nous regardons comme le type de la beauté. Sa tête, par exemple, montre, avec les autres parties de ce cétacée , des rapports de dimension beaucoup plus analogues à ceux qui nous ont charmés dans les animaux que nous eroyons les plus favorisés par la nature. Son ensemble est comme composé de deux cônes allongés presque égaux , et dont les bases sont appliquées l’une contre l’autre. La tête forme l’extrémité du cône antérieur ; aucun enfoncement ne la sépare du corps proprement dit, et ne sert à la faire reconnaître : mais elle se termine par un museau très-distinct du crâne, très-avancé, très-aplati de haut en bas, arrondi dans son contour de manière à présenter Pimage d’une portion d’ovale, marqué à son origine par une sorte de pli, et comparé par plusieurs auteurs à un énorme bec d’oie ou de cygne, dont ils Jui ont même donné le nom.
Les deux mäâchoires composent ce museau ; et comme elles sont aussi avancées ou presque aussi avancées l’une que l’autre, il est évident
que l’ouverture de la bouche n’est pas placée au-dessous de la tête, comme dans les cachalots , les physales et les physétères. Cette ouverture à, d’ailleurs, une longueur égale au neuvième ou même au huitième de la longueur totale du dauphin. On voit à chaque mâchoire une rangée de dents un peu renflées, pointues, et placées de manière que lorsque la bouche se ferme, celles d’en bas entrent dans les interstices qui séparent celles d’en haut, qu’elles reçoivent dans leurs intervalles ; et la gueule est close très-exactement.
Le nombre de ces dents peut varier, suivant l’âge ou suivant le sexe. Des naturalistes n’en ont compté que quarante-deux à la mâchoire d’en haut, et trente-huit à celle d’en bas. Le professeur Bonnaterre en a trouvé quarantesept à chaque mâchoire d’un individu placé
dans le cabinet de l’école vétérinaire d’Alfort.
Klein a écrit qu’un dauphin observé par lui en avait quatre-vingt-seize à la mâchoire supérieure , et quatre-vingt-douze à l’inférieure.
La langue du dauphin , un peu plus mobile que celle de quelques autres cétacées , est éharnue, bonne à manger, et, suivant Rondelet, assez agréable au goût. Elle ne présente aucune de ces papilles qu’on a nommées coniques , et qu’on trouve sur celle de l’homme et de presque tous les mammifères ; mais elle est parsemée , surtout vers le gosier, d’éminences trèspetites, percées chacune d’un petit trou. À sa base sont quatre fentes, placées à peu près comme le sont les glandes à calice que l’on voit sur la langue du plus grand nombre de mammifères , ainsi que sur celle de l’homme. Sa pointe est découpée en lanières très-étroites, trèscourtes et obtuses !.
Les évents, dont il paraït que Rondelet connaissait déjà la forme, la valvule intérieure et la véritable position, se réunissent dans une seule ouverture, située à peu près au-dessus des yeux, et qui présente un croissant dont les pointes sont tournées vers le museau. L’œil n’est guère plus élevé que la commissure des lèvres , et n’en est séparé que par un petit intervalle ; la forme de la pupille ressemble un peu à celle d’un cœur; et si l’on examine lintérieur de l’organe de la vue, on est frappé par l'éclat que répand le fond de cette membrane à
4 Voyez les excellentes Leçons d'Anatomie comparée de mon célèbre confrère Cuvier, publiées par l'habile professeur Duméril, tome If, page G90,
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. laquelle on a donné le nom de ruys-chienne.
Ce fond est revêtu d’une sorte de couche d’un jaune doré, comme dans l'ours, le chat et le lion !. Peut-être devrait-on remarquer que cette contexture particulière qui dore ainsi la ruyschienne se trouve et dans le dauphin, dont l'œil, placé le plus souvent au-dessous de la surface de la mer, ne reçoit la lumière qu’au travers du voile formé par une couche d’eau salée plus où moins trouble et plus ou moins épaisse, et dans les quadrupèdes dont l’organe de la vue, extrêmement délicat, ne s'ouvre que très-peu lorsqu'ils sont exposés à des rayons lumineux très-nombreux ou très-vifs ?
Le canal auditif, cartilagiteux , tortueux et mince, se termine à l'extérieur par un orifice des plus étroits.
Le rocher , suspendu par des ligaments, comme dans les autres cétacées, au-dessous d’une voûte formée en grande partie par une extension de l'os occipital, contient un tympan dont la forme est celle d’un entonnoir allongé; un marteau dénué de manche, mais garni d’une apophyse antérieure, longue et arquée; un étrier qui, au lieu de deux branches, présente un cône solide, comprimé et percé d’un trèspetit trou ; un labyrinthe situé au-dessus de la caisse du tympan ; une lame contournée en spirale pour former le limaçon, et qu’une fente très-étroite et garnie d’une membrane sépare, dans toute sa longueur, en deux parties dont la plus voisine de l'axe est trois fois plus large que l’autre; un petit canal, dont la coupe est ronde , dont les parois sont très-minces, qui suit la courbure spirale de la lame osseuse attachée à l’axe du limaçon, qui augmente de diamètre à mesure que celui des lames diminue, et auquel on trouve un canal analogue dans les ruminants * ; et enfin, l’origine de deux larges conduits, nommés improprement agueducs, et qui, de même que des canaux semblables que Von voit dans tous les mammifères , font communiquer le labyrinthe de l’oreille avec l’intérieur du crâne , indépendamment des conduits par lesquels passent les nerfs.
Lorsqu’on a jeté les yeux sur tous les détails de l'oreille du dauphin, pourrait-on être surpris de la finesse de son ouïe? et comme les ani-
1 Même ouvrage, teme If, page 402.
? Consultez ce que nous avons écrit au sujet de la vue de
la baleine franche, dans l'article de ce cétacée. Leçons d'Anatomie comparée de M. Cuvier, t. IF, p. 476.
DES DAUPHINS
maux doivent d'autant plus aimer à exercer leurs sens que les organes en sont pius propres à donner des impressions vives ou multipliées , le dauphin doit se plaire et se plait en effet à entendre différents corps sonores. Les tons variés des instruments de musique ne sont pas même les seuls qui attirent son attention ; : on dirait qu’il éprouve aussi quelque plaisir à écouter les sons régulièrement périodiques , quoique monotones et quelquefois même trèsdésagréables à l’oreille délicate d’un musicien habile, que produit le jeu des pompes et d’autres machines hydrauliques. Un bruit violent et soudain l’effraie cependant. Aristote nous apprend que de son temps les pêcheurs de dauphins entouraient de leurs barques une troupe de ces cétacées , et produisaient tout d’un coup un grand bruit, qui, rendu plus insupportable pour l'oreille de ces animaux par l’intermédiaire de Peau salée qui le transmettait et qui était bien plus dense que l'air, leur inspirait une frayeur si forte, qu’ils se précipitaient vers le rivage et s’échouaient sur la grève, victimes de leur surprise, de leur étourdissement et de leur terreur imprévue et subite.
Cette organisation de l'oreille des dauphins fait aussi qu’ils entendent de loin les sons que peuvent proférer les individus de leur espèce. A la vérité, on a comparé leur voix à une sorte de gémissement sourd : mais ce mugissement se fortifie par les réflexions qu’il reçoit des rivages de l'Océan et de la surface même de la mer, se propage facilement, comme tout effet sonore, par cetteimmense masse de fluide aqueux, et doit, ainsi qu’Aristote l’avait observé, une nouvelle intensité à ce même liquide , dont au moins les couches supérieures le transmettent à l'organe de l’ouie du dauphin. |
D'ailleurs les poumons, d’où sort le fluide producteur des sons que le dauphin fait entendre, offrent un grand volume.
La boîte osseuse dans laquelle sont renfermés les évents, l’orbite de l’œil et la cavité plus reculée et un peu plus élevée que cette orbite , au milieu de laquelle on trouve l'oreille suspendue, est très-petite relativement à la longueur du dauphin. Le crâne est très-convexe.
Lesdifrérentes parties de l’épine dorsale, qui s'articule avec cette boîte osseuse , présentent des dimensions telles , que le dos proprement dit n’en forme que le cinquième ou à peu près , et que le cou n’en compose pas le trentième.
Ce cou est done extrêmement court. Il comprend cependant sept vertèbres, comme celui des autres mammifères ; mais de ces sept vertèbres, la seconde ou l’axis est très-mince , et très-souvent les cinqdernièrés n’ont pas un millimètre d'épaisseur.
Une si grande brièveté dans le cou expliquerait seule pourquoi le dauphin ne peut pas imprimer à sa tête des mouvements bien sensibles , indépendants de ceux du corps ; et ce qui ajoute à cette immobilité relative de la tête, c’est que la seconde vertèbre du cou est soudée avec la première ou l’atlas.
Les vertèbres dorsales proprement dites sont au nombre de treize, comme dans plusieurs autres mammifères, et notamment dans le lion, le tigre, le chat, le chien, le renard, l’ours maritime, un grand nombre de rongeurs , le cerf, l’antilope, la chèvre, la brebis et le bœuf.
Les autres vertèbres qui représentent les lombaires , les sacrées et les coccygiennes ou vertèbres de la queue, sont ordinairement au nombre de cinquante-trois : le professeur Bonnaterre en à compté cependant soixante-trois dans un squelette de dauphin qui faisait partie de la collection d’Alfort. Aucun mammifère étranger à la grande tribu des cétacées n’en présente un aussi grand nombre : les quadrupèdes dans lesquels on a reconnu le plus de ces vertèbres lombaires , sacrées et caudales, sont le grand fourmilier , qui néanmoins n’en a que quarante-six , et le phatagin, qui n’en a que cinquante-deux ; et c’est un grand rapport que présentent les cétacées avec les poissons, dont ils partagent le séjour et la manière de se mouvoir.
Les apophyses supérieures des vertèbres dorsales sont d'autant plus hautes, qu’elles sont plus éloignées du cou ; et celles des vertèbres lombaires , sacrées et caudales , sont , au contraire, d'autant plus basses , qu’on les trouve plus près de l'extrémité dela queue, dont les trois dernières vertèbres sont entièrement dénuées de ces apophyses supérieures : mais les apophyses des vertèbres qui représentent les lombaires sont les plus élevées, parce qu’elles servent de point d’appui à d'énormes muscles qui s’y attachent , et qui donnent le mouvement à la queue.
Remarquons encore que les douze vertèbres caudales qui précèdent les trois dernières ont non-seulement des apophvses supérieures , mais des apophyses inférieures, auxquelles s’atta-
chent plusieurs des muscles qui meuvent la nageoire de la queue , et lesquelles ajoutent par conséquent à la force et à la rapidité des mouvements de cette rame puissante.
Les vertèbres dorsales soutiennent les côtes, dont le nombre est égal de chaque côté à celui de ces vertèbres, et par conséquent de treize.
Le sternum , auquel aboutissent les côtes sterno-vertébrales ; improprement appelées vraies côles, est composé de plusieurs pièces articulées ensemble , et se réunit avec les extrémités des côtes par le moyen de petits os particuliers , très-bien observés par le professeur Bonnaterre.
A une distance assez grande du sternum et de chaque côté de l’anus, on découvre dans les chairs un os peu étendu, plat et mince, qui, avec son analogue , forme les seuls os du bassin qu’ait le dauphin vulgaire. C’est un faible trait de parenté avec les mammifères qui ne sont pas dénués , comme les cétacées , d’extrémités postérieures ; et ces deux petites lames osseuses ont quelque rapport, par leur insertion, avec ces petits os nommés ailerons, et qui soutiennent, au devant de l’anus , les nageoires inférieures des poissons abdominaux.
Auprès de ce même sternum , on trouve le diaphragme.
Ce muscle , qui sépare la poitrine du ventre, n'étant pas tout à fait vertical , mais un peu incliné en arrière, agrandit par sa position la cavité de la poitrine, du côté de la colonne vertébrale , et laisse plus de place aux poumons volumineux dont nous avons parlé. Organisé de manière à être très-fort, et étant attaché aux muscles abdominaux , qui ont aussi beaucoup de force, parce que plusieurs de leurs fibres sont tendineuses , il facilite les mouvements par lesquels le dauphin inspire l'air de l’atmosphère , et l’aide à vaincre la résistance qu’oppose à la dilatation de la poitrine et des poumons l’eau de la mer, bien plus dense que le fluide atmosphérique dans lequel sont uniquement plongés la plupart des mammifères.
Au delà du diaphragme est un foie volumineux , comme dans presque tous les habitants des eaux.
Les reins sont composés , comme ceux de presque tous les cétacées , d'un très-grand nombre de petites glandes de diverse figure, que Rondelet a comparées aux grains de raisin qui composent une grappe.
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La chair est dure , et le plus souvent exhale une odeur désagréable et forte. La graisse qui la recouvre contribue à donner de la mollesse à la peau , qui cependant est épaisse , mais dont la surface est luisante et très-unie.
La pectorale de chaque côté est ovale , placée très-bas , et séparée de l’œil par un espace à peu près égal à celui qui est entre l’organe de la vue et le bout du museau.
Les os de cette nageoire , ou , pour mieux dire , de ce bras , s’articulent avec une omoplate dont le bord spinal est arrondi et fort grand. L’épine où éminence longitudinale de cet os de l’épaule est continuée au-dessus de l’angle huméral par une lame saillante, qui semble tenir lieu d’acromion.
Le muscle releveur de cette omoplate s’attache à l’apophyse transverse de la première vertèbre , et s’épanouit par son tendon sur toute la surface extérieure de cette même omoplate.
Celui qui répond au grand dentelé ou scapulocostien des quadrupèdes , et dont l’action tend à mouvoir ou à maintenir l'épaule, n’est pas fixé par des digitations aux vertèbres du cou, comme dans les animaux qui se servent de leurs bras pour marcher.
Le dauphin manque , de même que les carnivores et plusieurs animaux à sabots, du muscle nommé pelil pectoral , ou dentelé antérieur, ou costo-coracoidien : mais il présente à la place un muscle qui , par une digitalion , s’insère sur le sternum , vers l'extrémité antérieure de ce plastron osseux.
Le muscle trapèze , ou cuculuire , ou dorso-susacromien , qui s'attache à l’arcade occipitale, ainsi qu’à l’apophyse supérieure de toutes les vertèbres du cou et du dos , couvre toute l'omoplate, mais est très-mince, pendant que le sterno-mastoidien est très-épais, très-gros, et accompagné d’un second muscle , qui, de l’apophyse mastoide , va s’insérer sous la tête de l'humérus.
En tout , les muscles paraissent conformés , proportionnés et attachés de manière à donner à l'épaule de la solidité, ainsi que cela convient à un animal nageur. Par cette organisation, les bras , ou nageoires , ou rames latérales du dauphin , ont un point d'appui plus fixe , et agissent sur l’eau avec plus d'avantage.
Mais si, parmi les muscles qui meuvent l'humérus ou le bras proprement dit, le grand dorsal ou lombo-humérien des quadrupèdes
est remplacé , dans le dauphin, par un petit muscle qui s’attache aux côtes par des digitations , et qui est recouvert par la portion dorsale de celui qu’on appelle pannicule charnu ou cutano-humérien , les muscles sur-épineux ( sur -scapulo -trochitérien }, le sous-épineux {sous -scapulo-trochitérien ), le grand-rond ( scapulo-humérien ), et le pelit-rond, sont peu distincts et comme oblitérés.
D'ailleurs, cet humérus, les deux os de l’avant-bras qui sont très-comprimés , ceux du carpe dont l’aplatissement est très-grand, les os du métacarpe très-déprimés et soudés ensemble, les deux phalanges très-aplaties du pouce et du dernier doigt , les huit phalanges semblables du second doigt, les six du troisième et les trois du quatrième , paraissent unis de manière à ne former qu’un seul tout , dont les parties sont presque immobiles les unes relativement aux autres.
Cependant les muscles qui mettent ce tout en mouvement ont une forme, des dimensions et une position telles , que la nageoire qu’il compose peut frapper l’eau avec rapidité , et par conséquent avec force.
Mais l’espèce d’inflexibilité de la pectorale , en la rendant un très-bon organe de natation, n’y laisse qu’un toucher bien imparfait.
Le dauphin n’a aucun organe qu’il puisse appliquer aux objets extérieurs , de manière à les embrasser, les palper, les peser, sentir leur poids , leur dureté, les inégalités de leur surface, recevoir enfin des impressions très-distinctes de leur figure et de leurs diverses qualités.
Il peut cependant, dans certaines circonstances , éprouver une partie de ces sensations, en plaçant l’objet qu’il veut toucher entre son corps et la pectorale , en le soutenant sous son bras. D'ailleurs, toute sa surface est couverte d’une peau épaisse, à la vérité, mais molle, et qui, cédant aux impressions des objets , peut transmettre ces impressions aux organes intérieurs de l’animal. Sa queue, très-flexible, peut s'appliquer à une grande partie de la surface de plusieurs de ces objets. On pourrait donc supposer dans le dauphin un toucher assez étendu pour qu’on ne fût pas forcé, par la considération de ce sens, à refuser à ce cétacée l'intelligence que plusieurs auteurs anciens et modernes lui ont attribuée.
D'ailleurs , le rapport du poids du cerveau à
celui du corps est de 1 à 25 dans quelques dauphins , comme dans plusieurs individus de l'espèce humaine , dans quelques guenons , dans quelques sapajous ; pendant que dans le castor il est quelquefois de 1 à 290, et, dans l'éléphant, de 1 à 500 *.
De plus, les célèbres anatomistes et physiologistes M. Soemmering et M. Ebel ont fait voir qu’en général, et tout égal d’ailleurs, plus le diamètre du cerveau, mesuré dans sa plus grande largeur, l'emporte sur celui de la moelle allongée, mesurée à sa base, et plus on doit supposer de prééminence dans l’organe de la réflexion sur celui des sens extérieurs, ou, ce qui est la même ehose, attribuer à l’animal une intelligence relevée. Or le diamètre du cerveau est à celui de la moelle allongée dans l’homme comme 182 est à 26 ; dans la guenon nommée Bonnet chinois , comme 182 est à 43; dans le chien, comme 182 est à 69, et dans le dauphin , comme 182 est à 142.
Ajoutons que le cerveau du dauphin présente des circonvolutions nombreuses , et presque aussi profondes que celles du cerveau de l’homme *; et pour achever de donner une idée suffisante de cet organe, disons qu'il a des hémisphères fort épais ; qu’il couvre le cervelet ; qu’il est arrondi de tous les côtés, et presque deux fois plus large que long ; que les éminences ou tubercules nommés Testes sont trois fois plus volumineux que ceux auxquels on a donné le nom de MVafes, et que l’on voit presque toujours plus petits que les Tesfes dans les animaux qui vivent de proie‘; et enfin qu’il ressemble au cerveau de l’homme, plus que celui de la plupart des quadrupèdes.
Mais les dimensions et la forme du cerveau du dauphin ne doivent pas seulement rendre plus vraisemblables quelques-unes des conjectures que l’on a formées au sujet de l’intelligence de ce cétacée; elles paraissent prouver aussi une partie de celles auxquelles on s’est livré sur la sensibilité de cet animal. On peut, d’un autre côté, confirmer ces mêmes conjectures par la force de l’odorat du dauphin. Les mammifères les plus sensibles, et particulièrement le chien , jouissent toujours en effet d’un odorat des plus faciles à ébranler ; et malgré la pature et la position particulière du siége de
1 Lecons d'Anatomie comparée de M. Cuvier. — 2 Ibid, — F Ibid. — 4 Ibia,
l’odorat dans les cétacées !, on savait dès le temps d’Aristote que le dauphin distinguait promptement et de très-loin les impressions des corps odorants ? Sa chair répand une odeur assez sensible, comme celle du crocodile, de plusieurs autres quadrupèdes ovipares , et de plusieurs autres habitants des eaux ou des rivages, dont l’odorat est très-fin ; et cependant toute odeur trop forte, ou étrangère à celles auxquelles il peut être accoutumé, agit si vivement sur ses nerfs, qu’il en est bientôt fatigué, tourmenté et même quelquefois fortement incommodé ; et Pline rapporte qu’un proconsul d'Afrique ayant essayé de faire parfumer un dauphin qui venait souvent près du rivage et s’approchait familièrement des marins , ce cétacée fut pendant quelque temps comme assoupi et privé de ses sens, s’éloigna promptement ensuite, et ne reparut qu’au bout de plusieurs jours ©.
Faisons encore observer que la sensibilité d’un animal s’accroît par le nombre des sensations qu’il reçoit , et que ce nombre est, tout égal d’ailleurs , d'autant plus grand , que l’animal change plus souvent de place, et reçoit par conséquent les impressions d’un nombre plus considérable d'objets étrangers. Or le dauphin nage très-fréquemment et avec beaucoup de rapidité.
L’instrument qui lui donne cette grande vitesse se compose de sa queue et de la nageoire qui la termine. Cette nageoire est divisée en deux lobes , dont chacun n’est que peu échancré, et dont la longueur est telle, que la largeur de cette caudale égale ordinairement deux neuvièmes de la longueur totale du cétacée. Cette nageoire et la queue elle-même peuvent être mues avec d'autant plus de vigueur, que les” muscles puissants qui leur impriment leurs mouvements variés s’attachent à de hautes apophyses des vertèbres lombaires ; et l’on avait une si grande idée de leur force prodigieuse, que, suivant Rondelet, un proverbe comparait ceux qui se tourmentent pour faire une chose impossible, à ceux qui veulent lier un dauphin par la queue.
C’est en agitant cette rame rapide que le dauphin cingle avec tant de célérité, que les ma-
4 Article de la baleine franche. 2 Arist., Hist, anim,, IV, 8.
“ Pline, Histoire du Monde, livre IX,
ah
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rins l’ont nommé la flèche de la mer. Mon savant et éloquent confrère M. de Saint-Pierre, membre de l’Institut, dit, dans la relation de son voyage à l’Ile-de-France (p. 52), qu’il vit un dauphin caracoler autour du vaisseau , pendant que le bâtiment faisait un myriamètre par heure, et Pline a écrit que le dauphin allait
plus vite qu’un oiseau et qu’un trait lancé par
une machine puissante.
La dorsale de ce cétacée n’ajoute pas à sa vitesse ; mais elle peut l’aider à diriger ses mouvements !. La hauteur de cette nageoire, mesurée le long de sa courbure, est communément d’un sixième de la longueur totale du dauphin, et sa longueur d’un neuvième. Elle présente une échancrure à son bord postérieur, et une inflexion en arrière à son sommet.
Elle est située au-dessus des seize vertèbres qui viennent immédiatement après les vertèbres dorsales ; et l’on trouve dans sa base une rangée longitudinale de petits os allongés, plus gros par le bas que par le haut, un peu courbés en arrière, cachés dans les muscles, et dont chacun , répondant à une vertèbre sans y être attaché, représente un de ces osselets ou ailerons auxquels nous avons vu que tenaient les rayons des nageoires des poissons !.
Mais il ne suffit pas de faire observer la célérité de la natation du dauphin, remarquons encore la fréquence de ses évolutions. Elles sont séparées par des intervalles si courts qu’on penserait que le repos lui est absolument inconnu; etles différentes impulsions qu’il se donne se succèdent avec tant de rapidité et produisent une si grande accélération de mouvement, que, d’après Aristote, Pline, Rondelet, et d’autres auteurs, il s’élance quelquefois assez haut au-dessus de la surface de la mer pour sauter par-dessus les mâts des petits bâtiments. Aristote parle même de la manière dont ils courbent avec force leur corps , bandent, pour ainsi dire, leur queue comme un arc très-grand et très-puissant, et, la détendant ensuite contre les couches d’eau inférieures avec la promptitude de l’éclair , jaillissent en quelque sorte comme la flèche de cet arc, et nous présentent un emploi de moyens et des effets semblables à
1 Que l'on veuille bien se rappeler ce que nous avons dit dans l’article de la baleine franche, au sujet de la natation de
ce cétacée.
2 Histoire naturelle des poissons.—Discours sur la nature
de ces animaux.
ceux que nous ont offerts les saumons et d’au-
tres poissons qui franchissent, en remontant
dans les fleuves, des digues très-élevées !.
C’est par un mécanisme semblable que le dauphin se précipite sur le rivage, lorsque, poursuivant une proie qui lui échappe, il se livre à des élans trop impétueux qui l’emportent au delà du but, ou lorsque, tourmenté par des insectes * qui pénètrent dans les replis de sa peau et s’y attachent aux endroits les plus sensibles, il devient furieux, comme le lion sur lequel s’acharne la mouche du désert, et aveuglé par sa propre rage, se tourne , se retourne, bondit et se précipite au hasard.
Lorsqu'il s’est jeté sur le rivage à une trop grande distance de l’eau pour que ses efforts puissent l’y ramener, il meurt au bout d’un temps plus ou moins long, comme les autres cétacées repoussés de la mer, et lancés sur la côte par la tempête ou par toute autre puissance. L’impossibilité de pourvoir à leur nourriture, les contusions et les blessures produites par la force du choc qu’ils éprouvent en tombant violemment sur le rivage, un desséchement subit dans plusieurs de leurs organes, et plusieurs autres causes, concourent alors à terminer leur vie; mais il ne faut pas croire, avec les anciens naturalistes, que l’altération de leurs évents, dont l’orifice se dessèche, se resserre et se ferme , leur donne seule la mort, puisqu'ils peuvent , lorsqu'ils sont hors de l’eau, respirer très-—librement par l’ouverture de leur gueule.
Le dauphin est d’autant moins gêné dans ses bonds et dans ses circonvolutions, que son plus grand diamètre n’est que le cinquième ou à peu près de sa longueur totale, et n’en est très-souvent que le sixième pendant la jeunesse de l’animal.
Au reste, cette longueur totale n’excède guère trois mètres et un tiers.
Vers le milieu de cette longueur, entre le nombril et l’anus , est placée la verge du mâle, qui est aplatie, et dont on n’aperçoit ordinairement à l'extérieur que l’extrémité du gland.
IL paraît que lorsqu'il s’accouple avec sa femelle, ils se tiennent dans une position plus ou moins voisine de la verticale, et tournés
l’un vers l’autre.
4 Hist. nat. des poissons. — Histoire du salmone saumon, 2 Rondelet, article du dauphin.
La durée de la gestation est de dix mois, suivant Aristote : le plus souvent la femelle met bas pendant l’été; ce qui prouve que Paccouplement a lieu au commencement de l’automne, lorsque les dauphins ont recu toute l'influence de la saison vivifiante.
La femelle ne donne le jour qu’à un ou deux petits ; elle les allaite avec soin, les porte sous ses bras pendant qu’ils sont encore languissants ou faibles, les exerce à nager, joue avec eux , les défend avec courage, ne s’en sépare pas même lorsqu'ils n’ont plus besoin de son secours, se plaît à leur côté, les accompagne par affection , et les suit avec constance, quoique déjà leur développement soit très-avancé.
Leur croissance est prompte : à dix ans, ils ont souvent atteint à toute leur longueur. Il ne faut pas croire cependant que trente ans soient le terme de leur vie, comme plusieurs auteurs l'ont répété d’après Aristote. Si l’on rappelle ce que nous avons dit de la longueur de la vie de la baleine franche, on pensera facilement avec d’autres auteurs que le dauphin doit vivre très-longtemps, et vraisemblablement plus d’un siècle.
Mais ce n’est pas seulement la mère et les dauphins auxquels elle a donné le jour, qui paraissent réunis par les liens d’une affection mutuelle et durable : le mâle passe, dit-on, la plus grande partie de sa vie auprès de sa femelle ; il en est le gardien constant et le défenseur fidèle. On a même toujours pensé que tous les dauphins en général étaient retenus par un sentiment assez vif auprès de leurs compagnons. On raconte, dit Aristote, qu’un dauphin ayant été pris sur un rivage de la Carie, un grand nombre de cétacées de la même espèce s’approchèrent du port, et ne resagnérent la pleine mer que lorsqu'on eut délivré le captif qu’on leur avait ravi.
Lorsque les dauphins nagent en troupe nombreuse, ils présentent souvent une sorte d’ordre : ils forment des rangs réguliers ; ils s’avancent quelquefois sur une ligne, comme disposés en ordre de bataille ; et si quelqu'un d’eux l’emporte sur les autres par sa force ou par son audace , il précède ses compagnons, parce qu’il nage avec moins de précaution et plus de vitesse ; il paraît comme leur chef ou leur conducteur, et fréquemment il en reçoit le nom des pêcheurs ou des autres marins.
Mais les animaux de leur espèce ne sont pas
les seuls êtres sensibles pour lesquels ils paraissent concevoir de l'affection ; ils se familiarisent du moins avec l’homme. Pline a écrit qu’en Barbarie, auprès de la ville de Hippo Dyarrhite, un dauphin s’avançait sans crainte vers le rivage, venait recevoir sa nourriture de la main de celui qui voulait la lui donner, s’approchait de ceux qui se baïignaient, se livrait autour d’eux à divers mouvements d’une gaieté très-vive, souffrait qu’ils montassent sur son dos, se laissait même diriger avec docilité, et obéissait avec autant de célérité que de précision ‘. Quelque exagération qu’il y ait dans ces faits, et quand même on ne devrait supposer, dans le penchant qui entraîne souvent les dauphins autour des vaisseaux, que le désir d’apaiser avec plus de facilité une faim quelquefois très-pressante , on ne peut pas douter qu’ils ne se rassemblent autour des bâtiments , et qu'avec tous les signes de la confiance et d’une sorte de satisfaction, ils ne s’agitent, se courbent, se replient, s’élancent au-dessus de l’eau, pirouettent, retombent, bondissent et s’élancent de nouveau pour pirouetter, tomber, bondir et s’élever encore.
Cette succession, ou plutôt cette perpétuité de mouvements , vient de la bonne proportion de leurs muscles et de l’activité de leur système nerveux.
Ne perdons jamais de vue une grande vérité.
Lorsque les animaux , qui ne sont pas retenus, comme l’homme, par des idées morales, ne sont pas arrêtés par la crainte, ils font tout ce qu'ils peuvent faire, et ils agissent aussi longtemps qu’ils peuvent agir. Aucune force n’est inerte dans la nature. Toutes les causes y tendent sans cesse à produire, dans toute leur étendue , tous les effets qu’elles peuvent faire naître. Cette sorte d’effort perpétuel, qui se
confond avec l'attraction universelle, est la
basé du principe suivant. Un effet est toujours le plus grand qui puisse dépendre de sa cause, ou, ce qui est la même chose, la cause d’un phénomène est toujours la plus faible possible ; et cette expression n’est que la traduction de celle par laquelle notre illustre collègue et ami Lagrange a fait connaître son admirable principe de la plus petite action.
Au reste, ces mouvements si souvent renouvelés que présentent les dauphins , ces bonds,
4 Pline, liv. IX, chap. 48.
ces sauts, ces circonvolutions, ces manœuvres , ces signes de force, de légèreté, et de l’adresse que la répétition des mêmes actes donne nécessairement, forment une sorte de spectacle d’autant plus agréable pour des navigateurs fatigués depuis longtemps de l’immense solitude et de la triste uniformité des mers , que la couleur des dauphins vulgaires est agréable à la vue. Cette couleur est ordinairement bleuâtre ou noirâtre, tant que l’animal est en vie et dans l’eau ; mais elle est souvent relevée par la blancheur du ventre et celle de la poitrine.
Achevons cependant de montrer toutes les nuances que l’on a Cru remarquer dans les affections de ces animaux. Les anciens ont prétendu que la familiarité de ces cétacées était plus grande avec les enfants qu'avec l’homme avancé en âge. Mécénas-Fabius et Flavius-Alfius ont écrit dans leurs chroniques , suivant Pline, qu’un dauphin qui avait pénétré dans le lac Lucrin recevait tous les jours du pain que lui donnait un jeune enfant, qu’il accourait à sa voix, qu'il le portait sur son dos, et que, l'enfant ayant péri, le dauphin, qui ne revit plus son jeune ami, mourut bientôt de chagrin. Le naturaliste romain ajoute des faits semblables arrivés sous Alexandre de Macédoine , ou racontés par Égésidème et par Théophraste. Les anciens, enfin, n’ont pas balancé à supposer dans les dauphins pour les jeunes gens, avec lesquels ils pouvaient jouer plus facilement qu'avec des hommes faits, une sensibilité, une affection et une constance presque semblables à celles dont le chien nous donne des exemples si touchants.
Ces cétacées, que l’on a voulu représenter comme susceptibles d’un attachement si vif et si durable, sont néanmoins des animaux carnassiers. Mais n'oublions pas que le chien, ce compagnon de ?’homme , si tendre, si fidèle et si dévoué, est aussi un animal de proie; et qu’entre le loup féroce et le doux épagneul, il n’y a d'autre différence que les effets de l’art et de la domesticité.
Les dauphins se nourrissent donc de substances animales : ils recherchent particulièrement les poissons ; ils préfèrent les morues, les * églefins, les persèques, les pleuronectes ; ils poursuivent les troupes nombreuses de muges jusqu’auprès des filets des pêcheurs ; et, à cause de cette sorte de familiarité hardie, ils
ont été considérés comme les auxiliaires de ces marins , dont ils ne voulaient cependant qu’enlever ou partager la proie.
Pline et quelques autres auteurs anciens ont cru que les dauphins ne pouvaient rien saisir avec leur gueule, qu’en se retournant et se renversant presque sur leur dos ; mais ils n’ont eu cette opinion que parce qu'ils ont souvent confondu ces cétacées avec des squales , des acipensères ou quelques autres grands poissons.
Les dauphins peuvent chercher la nourriture qui leur est nécessaire plus facilement que plusieurs autres habitants des mers. Aucun climat ne leur est contraire.
Ou les a vus non-seulement dans l’Océan atlantique septentrional , mais encore dans. le grand Océan équinoxial , auprès des côtes de la Chine , près des rivages de l'Amérique méridionale , dans les mers qui baignent l’Afrique, dans toutes les grandes méditerranées, dans celle particulièrement qui arrose et l’Afrique, et l'Asie, et l’Europe.
Il est des saisons où ils paraissent préférer la pleine mer au voisinage des côtes. On a remarqué ‘ qu’ordinairement ils voguaient contre le vent ; et cette habitude, si elle était bien constatée, ne proviendrait-elle pas du besoin et du désir qu’ont ces animaux d’être avertis plus facilement, par les émanations odorantes que le vent apporte à l’organe de leur odorat, de la présence des objets qu’ils redoutent ou qu’ils recherchent ?
On a dit qu’ils bondissaient sur la surface de la mer avec plus de force , de fréquence et d’agilité, lorsque la tempête menaçait, et même lorsque le vent devait succéder au calme?. Plus on fera de progrès dans la physique, et plus on s’apercevra que l'électricité de l’air est une des plus grandes causes de tous les changements que l’atmosphère éprouve. Or tout ce que nous avons déjà dit de l’organisation et des habitudes des dauphins doit nous faire présumer qu’ils doivent être très-sensibles aux variations de l'électricité atmosphérique.
Nous voyons dans Oppien et dans Élien que les anciens habitants de Byzance et de la Thrace poursuivaient les dauphins avec des tridents at-
‘ Dom Pernetty, Histoire d'un voyage aux îles Malouines,