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2 Voyez le Voyage à l'Ile-de-France de mon célèbre cone
frère, M. de Saint-Pierre.
tachés à de longues cordes , comme les harpons dont on est armé maintenant pour la pêche des baleines franches et de ces mêmes dauphins. I est des parages où ces derniers cétacées sont assez nombreux pour qu’une grande quantité d’huile soit le produit des recherches dirigées contre ces animaux. On a écrit qu'il fallait compter parmi ces parages les environs des rivages de la Cochinchine.
Les dauphins n’ayant pas besoin d’eau pour respirer, et ne pouvant même respirer que dans Pair, il n’est pas surprenant qu’on puisse les conserver très-longtemps hors de l’eau, sans leur faire perdre la vie.
Ces cétacées ayant pu être facilement observés, et ayant toujours excité la curiosité du vulgaire , l'intérêt des marins, l’attention de l'observateur , on a remarqué facilement toutes leurs propriétés, tous leurs attributs , tous leurs traits distinctifs ; et voilà pourquoi plusieurs naturalistes ont cru devoir compter dans l’espèce que nous décrivons des variétés plus ou moins constantes. On a distingué les dauphins d’un brun livide', ceux qui ont le dos noirâtre, avec les côtés et le ventre d’un gris de perle moucheté de noir ; ceux dont Ja couleur est d’un gris plus ou moins foncé , et enfin ceux dont toute la surface est d’un blanc éclatant comme celui de la neige.
Maïs nous venons de voir le dauphin de la
nature ; voyons celui des poëtes. Suspendons un moment l’histoire de la puissance qui crée, et jetons les yeux sur les arts qui embellissent.
Nous voici dans l’empire de l’imagination ; la raison éclairée , qu’elle charme, mais qu’elle aveugle ni ne séduit, saura distinguer, dans le tableau que nous allons essayer de présenter, la vérité parée des voiles brillants de la fable.
Les anciens habitants des rives fortunées de a Grèce Connaissaient bien le dauphin : mais la vivacité de leur génie poétique ne leur a pas permis de le peindre tel qu’il est; leur morale religieuse a eu besoin de le métamorphoser et d’en faire un de ses types. Et d’ailleurs, la conception d'objets chimériques leur était aussi nécessaire que le mouvement l’est au dauphin. L'esprit, comme le corps, use de toutes ses forces , lorsqu’aucun obstacle ne l’arrête ; et les
4 Notes manuscrites de Commerson, remises à Buffon, qui, dansie temps, a bien voulu me les communiquer,
imaginations ardentes n’ont pas besoin des sentiments profonds ni des idées lugubres que fait naître un climat horrible, pour inventer des causes fantastiques, pour produire des êtres surnaturels, pour enfanter des dieux. Le plus beau ciel a ses orages ; le rivage le plus riant a sa mélancolie. Les champs thessaliens, ceux de l’Attique et du Péloponèse, n’ont point inspiré cette terreur sacrée, ces noirs pressentiments , ces tristes souvenirs, qui ont élevé le trône d’une sombre mythologie au milieu de palais de nuages et de fantômes vaporeux, audessus des promontoires menaçants, des lacs brumeux et des froides forêts de la valeureuse Calédonie, ou de l’héroïque Hibernie : mais la vallée de Tempé, les pentes fleuries de PHymête, les rives de l’Eurotas , les bois mystérieux de Delphes, et les heureuses Cyclades, ont ému la sensibilité des Grecs par tout ce que là nature peut offrir de contrastes pittoresques , de paysages romantiques , de tableaux majestueux, de scènes gracieuses, de monts ver-
-doyants, de retraites fortunées , d’images at-
tendrissantes , d’objets touchants, tristes, funèbres même, et cependant remplis de douceur et de charmes. Les bosquets de l’Arcadie ombrageaient des tombeaux ; et les tombeaux étaient cachés sous des tiges de roses.
La mythologie grecque , variée et immense comme la belle nature dont elle a reçu le jour, a dû soumettre tous les êtres à sa puissance.
Aurait-elle pu dès lors ne pas étendre son influence magique jusque sur le dauphin? Mais si elle a changé ses qualités , elle n’a pas altéré ses formes. Ce n’est pas la mythologie qui a
-dénaturé ses traits ; ils ont été métamorphosés
par l’art de la sculpture encore dans son enfance , bientôt après la fin de ces temps fameux auxquels la Grèce a donné le nom d’héroiïques. J’adopte à cet égard l’opinion de mon illustre confrère Visconti , de l’Institut ; et voici ce que pense à ce sujet ce savant interprète de l’antiquité !. be
On adorait Apollon à Delphes non-seulement sous le nom de Delphique et de Pythien, mais encore sous celui de Delphinien (Delphinios). On racontait, pour rendre raison de ce titre, que le dieu s’était montré sous la forme d’un dauphin aux Crétois qu’il avait obligés d’aborder sur le rivage de Delphes, et qui y avaient
* Leitre «le M, Visconti à Lacépède,
DES DAUPHINS
fondé l’oracle le plus révéré du monde eonnu des Grecs. Cette fable n’a eu peut-être d’autre origine que la ressemblance du nom de Delphes avec celui du dauphin (De/phin) ; mais elle est de la plus haute antiquité, et on en lit les détails dans hymne à l’honneur d’Apollon , que l'on attribue à Homère. M. Visconti regarde comme. certain que l’Apollon delphinius , adoré à Delphes , avait des dauphins pour symboles. Des figures de dauphins devaient orner son temple; et comme les décorations de ce sanctuaire remontaient aux siècles les plus reculés , elles devaient porter l’empreinte de Pen-
fance de l’art. Ces figures inexactes, imparfai-’
tes, grossières , et si peu semblables à la nature, ont été cependant consacrées par le temps et par la sainteté de l’oracle. Les artistes habiles qui sont venus à l’époque où la sculpture avait déjà fait des progrès n’ont pas osé, corriger ces figures d’après des modèles vivants ; ils se sont contentés d’en embellir le caractère, d’en agrandir les traits, d’en adoucir les contours. La forme bizarre des dauphins delphiques a passé sur les monuments des anciens, s’est perpétuée sur les productions des peuples modernes ; et si aucun des auteurs qui ont décrit le ternple de Delphes n’a parlé de ces dauphins scuiptés par le ciseau des plus anciens artistes
grecs , c’est que ce temple d’Apollon a été pillé |
plusieurs fois , et que, du temps de Pausanias , il ne restait aucun des anciens ornements du sanctuaire.
Les peintres et les sculpteurs modernes ont donc représenté le dauphin, comme les artistes grecs du temps d'Homère, avec la queue relevée , la tête très-grosse, la gueule trèsgrande, ete. Mais sous quelques traits qu’il ait été vu, les historiens l’ont célébré, les poëtes ont chanté , les peuples l’ont consacré à la divinité qu’ils adoraient. On l’a respecté comme ‘cher, non-seulement à Apollon et à Bacchus, mais encore à Neptune, qu'il avait aidé , suivant une tradition religieuse rapportée par Oppien, à découvrir son Amphitrite lorsque,
voulant conserver sa virginité, elle s'était
enfuie jusque dans l’Atlantide. Ce même Op-
pien l’a nommé le Ministre du Jupiter ma-
rin ; et le titre de Æieros ichthys (poisson sacré) lui a été donné dans la Grèce.
On a répété avec sensibilité l’histoire de Phalante sauvé par un dauphin , après avoir
honoré le dauphin, comme un bienfaiteur de l’homme. On à conservé comme une allégorie touchante , comme un souvenir consolateur pour le génie malheureux, l’aventure d’Arion, qui, menacé de la mort par les féroces matelots du navire sur lequel il était monté , se précipita dans la mer, fut accueilli par un dauphin que le doux son de sa lyre avait attiré, et fut porté jusqu’au port voisin par cet animal attentif, sensible et reconnaissant.
On à nommé barbares et cruels les Thraces et les autres peuples qui donnaient la mort au dauphin.
Toujours en mouvement, il a paru parmi les habitants de l'Océan, non-seulement le plus rapide , mais le plus ennemi du repos ; on l’a cru l’emblème du génie qui crée, développe et conserve, parce que son activité soumet le temps, comme son immensité domine sur l’espace ; on l’a proclamé /e Roi de la mer.
L’attention se portant de plus en plus vers
lui , il a partagé avec le cygne! l'honneur d’avoir suggéré la forme des premiers navires, par les proportions déliées de son corps si propre à fendre l’eau, et par la position ainsi que par la figure de ses rames si célères et si puissantes.
Son intelligence et sa sensibilité devenant chaque jour l’objet d’une admiration plus vive, on a voulu leur attribuer une origine merveilleuse : les dauphins ont été des hommes punis par la vengeance céleste , déchus de leur premier état, mais conservant des traits de leur première essence. Bientôt on a rappelé avec plus de force qu’Apollon avait pris la figure d’un dauphin pour conduire vers les rives de Delphes sa ‘colonie chérie. Neptune, disait-on, s’était changé en dauphin pour enlever Mélantho, comme Jupiter s’était métamorphosé en taureau pour enlévér Europe. On se représentait la beauté craintive, mais animée par l’amour, parcourant la surface paisible des mers obéissantes, sur le dos du dauphin dieu qu’elle avait soumis à ses charmes. Neptune a été adoré à Sunium sous la forme de ce dauphin si cher à son amante. Le dauphin a été plus que consacré ; il a été divinisé : sa place a été marquée au rang des dieux; et on a vu le dauphin céleste briller parmi les constellations.
Ces opinions pures ou altérées ayant régné
fait naufrage près des côtes de l'Italie. On a } « voxe l'article du Cygne, par Buffon.
avee plus ou moins de force dans les différentes contrées dont les fleuves roulent leurs eaux vers le grand bassin de la Méditerranée, est-il surprenant que le dauphin ait été pour tant de peuples le symbole de la mer; qu’on ait représenté l'Amour un dauphin dans une main et des fleurs dans l’autre , pour montrer que Son empire s’étend sur la terre et sur l’onde ; que le dauphin entortillé autour d’un trident ait indiqué la liberté du commerce ; que, placé autour d’un trépied, il ait désigné le collége de quinze prêtres qui desservait à Rome le temple d’Apollon ; que, caressé par Neptune, il ait été le signe de la tranquillité des flots, et du salut des navigateurs ; que, disposé autour d’une ancre, ou mis au-dessus d’un bœuf à face hu-
maine, il ait été le signe hiéroglyphique de ce mélange de vitesse et de lenteur dans lequel on a fait consister la prudence, et qu’il ait exprimé cette maxime favorite d’Auguste : Hâletoi lentement, que cet empereur employait comme devise, même dans ses lettres familières ; que les She des Gaulois aient eu le dau- Bin pour emblème ; que son nom ait été donné à un grand pays et à des dignités éminentes ; qu'on le voie sur les antiques médailles de Tarente, sur celles de Pœstum dont plusieurs le one avec un enfant ailé ou non ailé sur le dos, sur les médailles de Corinthe qui donent à sa tête ses véritables traits !, et sur celles d’Ægium en Achaïe, d'Eubée, de Nisyros, de Byzantium, de Brindes, de Larinumi, de Ro de Syracuse, de Théra, de Välia, de Cartéjà en Espagne, Palmares de Néron, de Vitellius, de Vespasien, &e Tite : que le bouclier d'Ulysse: son anneau et son épée, en aient offert l’image ; jh ’on ait élevé sa figure dans les cirques; et qu’on l'ait consacré à la beauté céleste, en le mettant aux pieds de cette Vénus si par faite que l’on admire dans le Musée?
1 Je m'en suis assuré en examinant, avec feu mon respecable ami l'illustre auteur du Voyage d'Anacharsis, la précieuse collection des médailles qui appartiennent à la nation francaise.