DU COMTE DE LACÉPÉDE
priété. Déjà les revenus de ses domaines s’étaient accrus à un très-haut degré; de savants agronomes s’occupaient d’en faire des modèles de culture, et ils pouvaient devenir aussi utiles à l’industrie, que l’institution même au développement moral de la nation, lorsque le fondateur, effrayé comme il le fut toujours de ses propres créations , les fit vendre et remplacer par des rentes sur le trésor. D’autres plans alors £urent conçus. Une forte somme devait être emoyée chaque année à mettre en valeur les terrains incultes que le domaine possédait dans toute la France : l’emploi devait en être dirigé par les hommes les plus expérimentés. L'état pouvait s'enrichir ainsi, sans conquêtes, de propriétés productives égales en étendue à plus d’un département. Les événements arrétèrent ces nouvelles vues; mais rien n’empêchera de les reprendre, aujourd’hui que tant d’expériences ont montré ce que peuvent des avances faites avec jugement et des projets suivis avec persévérance.
Chacun se souvient avec quelle affabilité M. de Lacépède recevait tous les légionnaires ; comment il savait renvoyer contents ceux-là même qu'il était contraint de refuser ; mais ce que peutêtre on sait moins , c’est le zèle avec lequel il prenait leurs intérêts et les défendait dans l’occasion. Je n’en citerai qu’un exemple. Des croix avaient été accordées après une campagne; le maitre apprend que le major-général en a fait donner par faveur à quelques officiers qui n’avaient pas le temps nécessaire : il commande au grand-chancelier de les leur faire reprendre. En vain celui-ci représente la douleur qu’éprouveront des hommes déjà salués comme légionnaires. Rien ne touchait un chef irrité. « Æh bien ! dit M. de Lacépède, je vous demande pour eux ce que je voudrais oblenir si j'étais à leur place, c’est d’envoyer aussi l’ordre de les fusiller. » Les croix leur restèrent.
Ce qu’il avait le plus à cœur, c’étaient les établissements d'éducation destinés aux orpheiines de la Légion. Il avait aussi conçu le plan de ces asiles du malheur avec grandeur et générosité : 1400 places y furent fondées ou projetées ; de grands monuments furent restaurés et embellis. Écouen, l’un des restes les plus magnifiques du seizième siècle, échappa ainsi à la destruction; plus de 300 élèves y ont été réunies, A Saint-Denis on en a vu plus de 500. On a applaudi également à la beauté des dispositions matérielles , à la sagesse des règlements, à l'excellent choix des dames chargées de la di-
rection et de l’enseignement. Son aménité, les soins attentifs qu’il se donnait pour le bien-être de toutes ces jeunes personnes, l’en faisaient chérir comme un père; et beaucoup d’entre elles , établies et mères de famille, lui ont donné jusqu’à ses derniers moments des marques de leur reconnaissance, On en cite une qui, mourante, lui fit demander pour dernière grâce de le voir encore un instant, afin de lui exprimer ce sentiment.
M. de Lacépède conduisait des affaires si multipliées avec une facilité qui étonnait les plus habiles. Une ou deux heures par jour lui suffisaient pour tout décider et en pleine connaissance de cause. Cette rapidité surprenait le chef du gouvernement , lui-même cependant assez célèbre aussi dans ce genre. Un jour il lui demanda son secret ; M. de Lacépède répondit en riant : « C’est que j’emploie la méthode des naturalistes ; » mot qui, sous l’apparence d’une plaisanterie, a plus de vérité qu’on ne le croirait : des matières bien classées sont bien près d’être approfondies ; et la méthode des naturalistes n’est autre chose que l'habitude de distribuer, dès le premier coup d’œil, toutes les parties d’un sujet, jusqu'aux plus petits détails , selon leurs rapports essentiels.
Une chose qui devait frapper encore plus un maitre que l’on n’y avait pas accoutumé, c'était l’extrème désintéressement de M. de Lacépède. Il n’avait voulu d’abord accepter aucun salaire ; mais comme sa bienfaisance allait de pair avec son désintéressement , il vit bientôt son patrimoine se fondre et une masse de dettes se former, qui aurait pu excéder ses facultés , et ce fut alors que le chef du gouvernement le eontraignit de recevoir un traitement et même l’arriéré. Le seul avantage qui en résulta pour lui fut de pouvoir étendre ses libéralités. Il se croyait comptable envers le public de tout ce qu’il en recevait, et, dans ce compte , c'était toujours contre lui-même que portaient les erreurs de calcul. Chaque jour il avait occasion de voir des légionnaires pauvres, des veuves laissées sans moyens d’existence. Son ingénieuse charité les devinait même avant toute demande. Souvent il leur laissait croire que ses bienfaits venaient de fonds publies qui avaient cette destination. Lorsque l’erreur n’eüt pas été possible, il trouvait moyen de cacher la main qui donnait. Un fonctionnaire publie d’un ordre supérieur , placé à sa recommandation , ayant été ruiné par de fausses spéculations , et obligé
? d'abandonner sa famille, M. de Lacépède fittenir
régulièrement à sa femme 500 francs par mois, jusqu’à ce que son fils fût assez âgé pour obtenir une place , et cette dame a toujours cru qu'elle recevait cet argent de son mari. Ce n’est que par l’homme de confiance employé à cette bonne œuvre qu’on en a appris le secret.
Un de ses employés dépérissait à vue d’œil; il soupçonne que le mal vient de quelque chagrin, etil charge son médecin d’en découvrir le sujet : il apprend que ce jeune homme éprouve un embarras d’argent insurmentable , et aussitôt il lui envoie 10,000 francs. L’employé accourt les larmes aux yeux, et le prie de lui fixer les termes du remboursement.
« Mon ami, je ne préle jamais. » Telle fut la seule réponse qu’il put obtenir.
Je n’ai pas besoin de dire qu'avec de tels sentiments il n’était accessible à rien d’étranger à ses devoirs. Le chef du gouvernement l'avait chargé à Paris d’une négociation importante, à laquelle le favori trop fameux d’un roi voisin prenait un grand intérêt. Cet homme, pour l'essayer en quelque sorte , lui envoya en présent de riches productions minérales, et entre autres une pépite d’or venue récemment du Pérou et de la plus grande beauté. M, de Lacépède s’empressa de le remercier , mais au nom du Muséum d'Histoire Naturelle, où il avait pensé, disait-il , que s’adressaient ces marques de la générosité du donateur. On ne fit point de seconde tentative.
Ce qui rendait ce désintéressement conciliable avec sa grande libéralité , c’est qu’il n'avait aucun besoin personnel, Hors ce que la représentation de ses places exigeait, il ne faisait aucune dépense. Il ne possédait qu’un habit à la fois, et on le taillait dans la même pièce de drap tant qu’elle durait, Il mettait cet habit en se levant et ne faisait jamais deux toilettes. Dans sa dernière maladie même, il n’a pas eu d'autre vêtement. Sa nourriture n’était pas moins simple que sa mise. Depuis l’âge de dixsept ans , il n’avait pas bu de vin; un seul repas et assez léger lui suffisait. Mais ce qu'il avait de plus surprenant, c’était son peu de sommeil : il ne dormait que deux ou trois heures : le reste de la nuit était employé à composer. Sa mémoire retenait fidèlement toutes les phrases , tous les mots; ils étaient comme écrits dans son cerveau, et, vers le matin , il les dictait à un secrétaire. Il nous a assuré qu’il pouvait etenir ainsi des volumes entiers, y changer dans sa tète ce qu’il jugeait à propos , et se