‹ Histoire naturelle ... comprenant les cétacés, etcChapitre 422 sur 470 · LE POLYODON FEUILLE · texte numérisé non relu

LE POLYODON FEUILLE

Polyodon Spatula, Lacep., Cuv.; Spatularia, Schneider ; Squalus Spatula, Bonnaterre 1.

L'on conserve depuis longtemps, dans les galeries du Muséum d'histoire naturelle, plusieurs individus de cette espèce, qui ont été apportés sous le nom de Chien de mer Feuille, et qui ont même été indiqués sous ce nom dans l'Encyclopédie méthodique, par M. Bonna-

1M. Cuvier adopte le genre Polyodon de M. de Lacépède, ou Spatularia, Schneider. Il le place à la suite de celui des esturgeons dans son ordre des Sturioniens ou Chondroptérygiens à branchies libres. D,

terre , qui ne les a vus que de loin , au travers de verres épais , et sans pouvoir en donner aucune description. Ayant examiné de près ces poissons, je me suis aperçu sans peine qu'ils étaient de la sous-classe des cartilagineux , et qu'ils avaient de très-grands rapports de conformation avec les squales ou chiens de mer, mais qu'ils devaient être placés dans un genre très-différent de celui de ces derniers animaux. En effet, les squales ont, de chaque côté du corps , au moins quatre ouvertures branchiales ; et ces poissons nommés Feuilles n'en ont qu’une de chaque côté. D’ailleurs les branchies des squales et celles des poissons feuilles ne sont pas organisées de même, ainsi qu’on va le voir; et de plus, les cartilagineux dont il est question dans cet article ont un très-grand opercule sur les ouvertures de leurs branchies, et les squales n’en présentent aucun. J'ai donc séparé les polyodons des squales ; et comme leurs ouvertures branchiales sont garnies d’un opercule , et que cependant elles n’ont pas de membrane , j’ai dû les placer dans la seconde division des cartilagineux. Les nageoires véritablement ventrales , placées sur l’abdomen de ces animaux , déterminent d’ailleurs leur position dans l’ordre des abdominaux de cette seconde division ; et cet ordre n’ayant encore renfermé que le genre des acipensères, ces derniers poissons sont les seuls avec lesquels on pourrait être tenté de confondre les polyodons. Mais les acipensères n’ont pas de dents proprement dites, et les polyodons en ont un trèsgrand nombre. J’ai donc été obligé de rapporter à un genre particulier les poissons feuilles ; et c'est à ce genre, que l’on n'avait pas encore reconnu , que je donne le nom de Polyodon , qui désigne le grand nombre de ses dents et le caractère qui le distingue le plus de tous les animaux placés dans l’ordre auquel il appartient.

La feuille est la seule espèce de poisson déjà connue , qui doive faire partie de ce genre. Elle est très-aisée à distinguer par l’excessive prolongation de son museau, dont la longueur égale presque celle de la tête, du corps et de la queue. Ce museau, très-allongé, serait aussi très-étroit, et ressemblerait beaucoup à celui du xiphias espadon, dont nous parlerons dans un des articles suivants, s’il n’était pas élargi de chaque côté par une sorte de bande membra= neuse, Ces deux bandes sont légèrement arrons

dies, de manière à donner un peu à l’ensemble du museau la forme d'une spatule : elles laissent voir à leurs surfaces une très-grande quantité de petits vaisseaux ramifiés , dont l’assemblage peut être comparé au réseau des feuilles ; et voilà d’où vient le nom de Feuille , que nous avons cru devoir laisser à ce po- Iyodon.

L'ouverture de la bouche est arrondie par devant, et située dans la partie inférieure de la tête. La mâchoire supérieure est garnie de deux rangs de dents fortes, serrées et crochues; la mâchoire inférieure n’en présente qu’une rangée : mais en en voit sur deux petits cartilages arrondis, qui font partie du palais; etilyena d’autres très-petites sur la partie antérieure des deux premières branchies de chaque côté.

Les narines sont doubles, et placées au-devant et très-près des yeux. Chacun des deux opercules est très-grand ; il recouvre le côté de la tête, s’avance vers le bout du museau jusqu’au delà des yeux qu’il entoure, et se termine, du côté de la queue, par une portion triangulaire et beaucoup plus molle que le reste de cet opercule. Lorsqu'on le soulève, on aperçoit une large ouverture , et l’on voit au delà cinq branchies cartilagineuses demi-ovales, et garnies de franges sur leurs deux bords. La frange extérieure de la quatrième est à demi engagée, et celle de la cinquième est entièrement renfermée dans une membrane qui s’attache à la partie de la tête la plus voisine; mais celles des trois premières sont libres , ce qu’on ne voit pas dans les squales.

Les deux ouvertures branchiales se réunissent dans la partie inférieure de la tête, et s’y terminent à une peau molle qui joint ensemble les deux opercules.

Les nageoires pectorales sont petites. Il n’y

en a qu’une sur le dos ; elle est un peu en forme de faux, et le commencement de sa base est à peu près au-dessus des nageoires ventrales. La nageoire de l’anus est assez grande, et celle de la queue se divise en deux lobes. Le supérieur garnit les deux côtés de la queue proprement dite qui se dirige vers le haut ; et l’inférieur se prolonge de manière à former, avec le premier, une sorte de grand croissant.

On voit une ligne latérale très-marquée qui s’étend depuis l’opercule jusqu’à la nageoire caudale; mais la peau ne présente ni tubereules ni écailles visibles.

Les individus que j'ai examinés ayant été conservés dans de l'alcool, je n’ai pu juger qu'imparfaitement de la couleur du polyodon feuille. Le corps ne paraissait avoir été varié par aucune raie, tache, ni bande; mais les opercules étaient encore parsemés de petites taches rondes et assez régulières.

L'intérieur du polyodon feuille que j’ai disséqué ne m’a montré aucun trait de conformation remarquable , excepté la présence d’une vessie aérienne assez grande, qui rapproche le genre dont nous nous occupons de celui des acipensères , et l’éloigne de celui des squales.

Le plus grand des polyodons feuilles que j’ai vus n'avait guère que dix ou onze pouces (un peu plus de trois décimètres) de longueur ; mais il avait tous les caractères qui appartiennent, dans les poissons, aux individus très-jeunes. On peut donc présumer que l’espèce que nous décrivons parvient à une grandeur plus considérable que celle de ces individus. Nous ne pouvons cependant rien conjecturer avec beaucoup de certitude relativement à ses habitudes, sur lesquelles nous n’avons recu aucun renseignement, non plus que sur les mers qu’elle habite : tout ce que nous pouvons dire, c’est que , par une suite de la conformation de ce polyodon , elles doivent, pour ainsi dire, tenir le milieu entre celles des squales et celles des acipensères.

On serait tenté, au premier coup d'œil, de comparer le parti que le polyodon feuille peut tirer de la forme allongée de son museau, à l'usage que le squale scie fait de la prolongation du sien. Mais, dans le squale scie, cette extension est comme osseuse et très-dure dans tous ses points, et elle est de plus armée , de chaque côté, de dents longues et fortes, au lieu que, dans le polyodon feuille, la partie correspondante n’est dure et solide que dans son milieu , et n’est composée dans ses côtés que de membranes plus ou moins souples. On pourrait plutôt juger des effets de cette prolongation par ceux de l’arme du xiphias espadon, avec laquelle elle aurait une très-grande ressemblance sans les bandes molles et membraneuses dont elle est bordée d’un bout à l’autre. Au reste, pour peu qu’on rappelle ce que nous avons dit, dans le Discours sur la nature des poissons, au sujet de la natation de ces animaux , On verra aisément que cet allongement excessif de la tête du polyodon feuille doit être

DES POISSONS

un obstacle assez grand à la rapidité de ses mouvements.

DIXIÈME GENRE

ACIPENSÈRES.

L'ouverture de La bouche située dans la partie inférieure de la tête, rétractile et sans dents ; des Lbarbillons audevant de la bouche ; le corps allongé et garni de plusieurs rangs de plaques dures.

PREMIER SOUS-—GENRE

Les lèvres fendues.

| ESPÈCES. CARACTÈRES

42 Quatre barbillons plus près ou aussi

‘ L'ACIPENSÈRE ESTUR- . près de l'extrémite du museau GEON. que de l'ouverture de la bouche.

SECOND SOUS-GENRE

Les lèvres non fendues.

77 st gueur du grand diamètre de l’ou-

L'ACIPENSÈRE HUSO. verture de la bouche.

Le museau trois ou quatre fois plus

L'ACIPENS ve STRELET long quese grand diamètre de

PERS , l'ouverture de la bouche.

Le museau un peu recourbé, élargi vers son extrémité, et cinq ou six fois plus long que le grand diamètre de l'ouverture de la bouche.

2 [" museau à peu près de la lon-

L'ACIPENSÈRE ÉTOILÉ,

L'ACIPENSÈRE ESTURGEON !.

Acipenser Sturio, Linn., Gmel., Lacep., Cuv.

L'on doit compter les acipensères parmi les plus grands poissons. Quelques-uns de ces animaux parviennent, en effet, à une longueur de

4 Estourgeon, dans plus. départ. méridionaux.—Sturium, dans d’autres.—Créac, dans d'autres. — Porcelleto, Adello, Adano, Adeno, Attilus, Sturione, en Italie. — The sturgeon , en Angleterre. — Stent , en flamand. — Store, en Danemarck. — Stor, en Suède. — Guldenst. nov. Com. petropol. 46, p. 532.— Bloch, pl. 88.— Acipe esturgeon, Daubenton, Enc. méth.— Id. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth.— Mus. ad. fr. 4, p.54, tab. 18, fig. 2. — Fauna suecica, 299. — It. scan. 487. — Müller, Prodrom. Zoolog. dan., p. 51, n. 522. — « Acipenser corpore tuberculis spinosis exasperato. » Artedi, gen. 65, syn. 91. — Gronov. mus. 4, p. 60, n. 151; Zooph. p. 59, n.140. — Klein miss. pisc. 4, p. 12, n. 1; p. 15, n. 2.— Acipenser, Gesner, Aquat. 2. — Estourgeon, Rondelet, part. 4, 1. XIV, c. 8. — Adello du pau, id., part. 2, des poissons de rivière, c. 4. — Cops,id., ibid., ©. 5. — « Sturio sive « silurus. » Salv. Aquat., p. 115. — Athen. 8, p. 515. — Séb. mus. 5, tab. 29, fig. 19. — Esturgeon, Bélon, Aquat., p. 89. — Brit, Zool. 5, p. 96, n. 1.— Willughby, Ichthyol. 239, tab., p.7, fig. 5. — Raï. pisc. 412. Schirk, Kram. El. 585.— Stoer, Sander naturf. 45, p. 163.— Plin. Hist, mundi, 1. IX, c.15. — Schonev., p. 9. — Blas. nat., p.259, tab. 49, fig. 2,5, 12. —

Aldrov., 1. IV, €. 9, p. 517, 526. — Jonston, 1. II, tit. 1, C, 7,

tab, 25, fig. 8, 9. — Charleton, p. 152.

6OU plus de vingt-cinq pieds (près de neuf mètres). Mais s'ils atteignent aux dimensions du plus grand nombre de squales, avec lesquels leur conformation extérieure leur donne d’ailleurs beaucoup de rapports; s’ils voguent, au milieu des ondes, leurs égaux en grandeur, ils sont bien éloignés de partager leur puissance. Ayant

jJreçu une chair plus délicate et des muscles

moins fermes, ils ont été réduits à une force bien moindre; et leur bouche plus petite ne présente que des cartilages plus ou moins endureis, . au lieu d’être armée de plusieurs rangs de dents aiguës, longues et menaçantes. Aussi ne sont-ils le plus souvent dangereux que pour les poissons mal défendus par leur taille ou par leur conformation ; et, comme ils se nourrissent assez souvent de vers, ils ont même des appétits peu violents, des habitudes douces, et des inclinations paisibles. Extrêmement féconds, ils sont répandus dans toutes les mers et dans presque tous les grands fleuves qui arrosent la surface du globe, comme autant d’agents pacifiques d’une nature créatrice et conservatrice, au lieu d’être, comme les squales, les redoutables ministres de la destruction. Et comment l’absence seule des dents meurtrières dont la gueule des squales est hérissée, ne déterminerait-elle pas cette grande différence ? Que l’on arrache ses armes à l’espèce la plus féroce, et bientôt la nécessité aura amorti cette ardeur terrible qui la dévorait, obligée de renoncer à une proie qu’elle ne pourra plus vaincre, forcée d’avoir recours à de nouvelles allures, condamnée à des précautions qu’elle n’avait pas connues, contrainte de chercher des asiles qui lui étaient inutiles , imprégnée de nouveaux sues, nourrie de nouvelles substances, elle sera, au bout d’un petit nombre de générations , assez profondément modifiée dans toute son organisation, pour r’offrir plus que de la faiblesse dans ses appétits, de la réserve dans ses habitudes, et même de la timidité dans son earactère.

Parmi les différentes espèces de ces acipensères, qui attirent l’attention du philosophe, non-seulement par leurs formes , leurs dimensions , leurs affections et leurs manières de vivre, mais encore par la nourriture saine, agréable, variée et abondante qu’elles fournissent à l’homme, ainsi que par les matières utiles dont elles enrichissent les arts, la mieux connue et la plus anciennement observée, est celle de l’estur-

geon ; qui se trouve dans presque toutes les

contrées de l’ancien continent. Elle ressemble aux squales, comme les autres poissons de sa famille, par l'allongement de son corps, la forme de la nageoire caudale, qui est divisée en deux lobes inégaux, et celle du museau, dont l’extrémité plus ou moins prolongée en avant est aussi plus ou moins arrondie.

L'ouverture de la bouche est placée, comme dans le plus grand nombre de squales, au-dessous dece museau avancé. Des cartilages assez durs garnissent les deux mâchoires et tiennent lieu de dents : la lèvre supérieure est , ainsi que l'inférieure, divisée au moins en deux lobes; et l'animal peut les avancer l’une et l’autre, ou les retirer à volonté.

Entre cette ouverture de la bouche et le bout du museau, on voit quatre filaments déliés rangés sur une ligne transversale, aussi éloignés de cette ouverture que de l’extrémité de la tête, et même quelquefois plus rapprochés de cette dernière partie que de la première. Ces barbillons , très-menus, très-mobiles, et un peu semblables à de petits vers, attirent souvent de petits poissons imprudents jusqu’auprès de la gueule de l’esturgeon , qui avait caché presque toute sa tête au milieu des plantes marines ou fluviatiles,

Au-devant des yeux sont les narines, dont l’intérieur présente une organisation un peu différente de celle que nous avons vue dans le siége de l’odorat des raies et des squales , mais qui offre une assez grande étendue de surface pour donner à l’animal un grand nombre de sensations plus ou moins vives. Dix-neufmembranes doubles s’y élèvent en forme de petits feuillets, et aboutissent à un centre commun, comme autant de rayons.

L'ouverture des branchies est fermée de chaque côté par un opercule , dont la surface supérieure montre un grand nombre de stries plus ou moins droites, et réunies presque toutes dans un point commun et à peu près central.

Des stries disposées de même et plus ou moins saillantes paraissent le plus souvent sur les plaques dures que l’on voit former plusieurs rangées sur le corps de l’esturgeon. Ces plaques rayonnées et osseuses, que l’on a nommées de petits boucliers, sont convexes par-dessus, concaves par-dessous, un peu arrondies dans leur contour , relevées dans leur centre, et terminées, dans cette partie exhaussée, par une pointe recourbée et tournée vers la queue.

Elles forment cinq rangs longitudinaux qui partent de la tête, et qui s'étendent jusqu'auprès de la nageoire de la queue, excepté celui du milieu, qui se termine à la nageoire dorsale. Cette rangée du milieu est placée sur la partie la plus élevée du dos, et composée des plus grandes pièces ; les deux rangées les plus voisines sont situées un peu sur les côtés de l’esturgeon, et les deux les plus extérieures bordent d’un bout à l’autre le dessous du corps de ce cartilagineux. Ces cinq séries de petits boucliers sont assez élevées pour faire paraître l’ensemble de l’animal comme une sorte de prisme à cinq faces , et par conséquent à cinq arêtes.

Le nombre de ces plaques varie dans chaque rang ; il est quelquefois de onze ou douze dans la rangée du dos, et il n’est pas rare de voir la plus grande de ces pièces avec un diamètre de quatre ou cinq pouces, sur des esturgeons déjà parvenus à la longueur de dix ou onze pieds.

L’épaisseur des boucliers répondant à leur volume, et leur dureté étant très-grande, les cinq rangées qu’ils composent seraient donc une excellente défense pour l’esturgeon, et le rendraient un des mieux cuirassés des poissons, si ces rangées n'étaient pas séparées l’une de l’autre par de grands intervalles.

La nageoire dorsale commence par un rayon très-gros et très-fort, et est située plus loin de la tête que les nageoires ventrales ; celle de l’anus est plus éloignée encore du museau; et le lobe inférieur de la nageoïre caudale est en forme de faux, plus long et surtout plus large que le supérieur. :

L'esturgeon a une conformité de plus avec les raies, par deux trous garnis chacun d’une valvule mobile à volonté, et qui, placés dans le rectum, très-près de l’anus, l’un à droite, et l’autre à gauche, font communiquer cet intestin avec la cavité de l’abdomen. L’eau de la mer, ou celle des rivières, pénètre dans cette cavité par ces deux ouvertures; elle s’y méle avec celle que les vaisseaux sanguins y déposent, ou que d’autres parties du corps peuvent y laisser filtrer , et parvient jusques dans la vessie,

La couleur de l’esturgeon est bleuâtre, avec de petites taches brunes sur le dos, et noires sur la partie inférieure du corps. Sa grandeur est très-considérable, ainsi que nous l’avons déjà annoncé ;æt lorsqu'il a atteint son développement, il a plus de dix-huit pieds, ou de six mètres de longueur.

Cet énorme cartilagineux habite non-seulement dans l’Océan, mais encore dans la Méditerranée, dans la mer Rouge, dans le Pont- Euxin, dans la mer Caspienne. Mais, au lieu de passer toute sa vie au milieu des eaux salées, comme les raies, les squales, les lophies, les

balistes et les chimères, il recherche les eaux

douces comme le pétromyzon lamproie, lorsque le printemps arrive, qu'une chaleur nouvelle se fait sentir jusqu’au milieu des ondes, y ranime le sentiment le plus actif, et que le besoin de pondre ou de féconder ses œufs le presse et l’aiguillonne. Il s'engage alors dans presque tous les grands fleuves. Il remonte particulièrement dans le Volga, le Tanaïs, le Danube, le Pô, la Garonne, la Loire, le Rhin, l’Elbe, P’Oder. On ne le voit même le plus souvent que dans les fleuves larges et profonds, soit qu’il y trouve avec plus de facilité l'aliment qu’il préfere, soit qu’il obéisse dans ce choix à d’autres causes presque aussi énergiques , et que, par exemple, ayant une assez grande force dans ses diverses parties, dans ses nageoires, et particulièrement dans sa queue, quoique cette puissance musculaire soit inférieure, ainsi que nous l’avons dit, à celle des squales, il se plaise à vaincre, en nageant, des courants rapides, des flots nombreux, des masses d’eau volumineuses, et ressente, comme tous les êtres, le besoin d’exercer de temps en temps, dans toute sa plénitude, le pouvoir qui lui a été départi. D'ailleurs, l’esturgeon présente un grand volume : il lui faut donc une grande place pour se mouvoir sans obstacle et sans peine; et cette place étendue et favorable, il ne la trouve que dans les fleuves qu’il préfère.

Il grandit et engraisse dans ces rivières fortes et rapides, suivant qu'il y rencontre la tranquillité, la température et les aliments qui lui conviennent le mieux; et il est de ces fleuves dans lesquels il est parvenu à un poids énorme, et jusqu’à celui de mille livres, ainsi que le rapporte Pline de quelques-uns de ceux que lon voyait de son temps dans le Po.

Lorsqu'il est encore dans la mer, ou près de lPembouchure des grandes rivières, il se nourrit de harengs, ou de maquereaux et de gades ; et, lorsqu'il est engagé dans les fleuves, il attaque les saumons, qui les remontent à peu près dans le même temps que lui, et qui ne peuvent lui opposer qu’une faible résistance. Comme il arriva quelquefois dans les parties élevées des

rivières considérables avant ces poissons , ou qu’il se mêle à leurs bandes, dont il cherche à faire sa proie , et qu’il paraît semblable à un géant au milieu de ces légions nombreuses, on l’a comparé à un chef, et on l’a nommé le Conducleur des Saumons. |

Lorsque le fond des mers ou des rivières qu’il fréquente est très-limoneux, il préfère souvent les vers qui peuvent se trouver dans la vase dont le fond des eaux est recouvert, et qu’il trouve avec d’autant plus de facilité au milieu de la terre grasse et ramollie, que le bout de son museau est dur et un peu pointu, et qu’il sait fort bien s’en servir pour fouiller dans le limon et dans les sables mous.

Il dépose dans les fleuves une immense quantité d’œufs ; et sa chair y présente un degré de délicatesse très-rare, surtout dans les poissons cartilagineux. Ce goût fin et exquis est réuni dans l’esturgeon avec une sorte de compacité que l’on remarque dans ses muscles, et qui les rapproche un peu des parties musculaires des autres cartilagineux : aussi sa chair a-t-elle été prise très-souvent pour celle d’un jeune veau, et a-t-il été de tous les temps très-recherché. Non-seulement on le mange frais; mais, dans tous les pays où l’on en prend un grand nombre, on emploie plusieurs sortes de préparations pour le conserver et pouvoir l’envoyer au loin. On le fait sécher, ou on le marine, ou on le sale. La laite du mâle est la portion de cet animal que l’on préfère à toutes les autres. Mais quelque prix qu’on attache aux diverses parties de l’esturgeon, et même à sa laite, les nations modernes, qui en font la plus grande consommation et le paient le plus cher, n’ont pas pour les poissons en général un goût aussi vif que plusieurs peuples anciens de l'Europe et de l’Asie, et particulièrement que les Romains enrichis des dépouilles du globe. N’étant pas d’ailleurs tombées encore dans ces inconcevables recherches du luxe, qui ont marqué les derniers degrés de l’asservissement des habitants de Rome, elles sont bien éloignées d’avoir de la bonté et de la valeur de l’esturgeon une idée aussi extraordinaire que celle qu’on en avait dans la capitale du monde, au milieu des temps de corruption qui ont précipité sa ruine. On n'a pas encore vu, dans nos temps modernes, des esturgeons portés en triomphe, sur des tables fastueusement décorées, par des ministres couronnés de fleurs , et au son des instruments ,

comme on l’a vu dans Rome avilie , esclave de ses empereurs, et expirant sous le poids des richesses excessives des uns, de l’affreuse misère des autres, des vices ou des crimes de tous.

L’esturgeon peut être gardé hors de l’eau pendant plusieurs jours, sans cependant périr ; et l’une des causes de cette faculté qu’il a de se passer, pendant un temps assez long, d’un fluide aussi nécessaire que l’eau à la respiration des poissons, est la conformation de l’opercule qui ferme de chaque côté l'ouverture des branchies, et qui, étant bordé dans presque tout son contour d’une peau assez molle, peut s’appliquer plus facilement à la circonférence de l’ouverture, et la clore plus exactement.

# Nous pensons que l’acipensère décrit sous le nom de Schypa par Guldenstaedt *, et qui se trouve non-seulement dans la mer Caspienne, mais encore dans le lac Oka en Sibérie, doit être rapporté à l’esturgeon, comme une simple variété, ainsi que l'a soupçonné le professeur Gmelin *. Ila en effet les plus grands rapports avec ce dernier poisson, il en présente les prinpaux caractères, et il ne paraît en différer que par les attributs des jeunes animaux, une taille moins allongée, et une chair plus agréabie au goût.

L’'ACIPENSÈRE HUSO :.

Acipenser Huso, Linn., Gmel., Lacep., Cuv.

Le huso n’est pas aussi répandu dans les différentes mers tempérées de l'Europe et de l’A-

4 Voyez le Discours sur la nature des poissons.

2? « Acipenser schypa, rostro obtuso, oris diametro tertiam « partem longiore, cirris rostri apici propioribus, labiis bifi- « dis. » Guldenst. nov. Comm. petropol. 16, p. 552. — Acipenser schypa, Linnée, éd. de Gmelin. —S. g. Gmelin, It., p. 238. — Acipenser kostera, Lepech., It. 1, p. 54. — Acipe schype, Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth.

5 Voyez l'endroit déjà cité.

* Copse, dans quelques parties de l'Italie. — Colpesce, dans d'autres. — Husen , dans quelques contrées d'Allemague.— Collano.— Barbota. — Morona, par quelques Grecs modernes. — Belluge, Bellouga, Belluga, dans plus. pays du Nord.—ÆExos, par plus. auteurs latins.— Acipe ichthyocolle, Daubenton, Enc. méth.— Id. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. — Guldenst. nov. Comm. petrop. 16, p. 852. — Kœlreuter, ib. 47, p. 554, £, 42, 47. — « Acipenser tuberculis ca- « rens. » Art. gen. 65, syn. 92. — Kram. El. 585. — Mario, Plin. Hist. mundi, 1. $, ©. 13. — Aldrov. pisc., p. 554. — Jonston , pisc., tab. 25, fig. 1,5. — Gesner, Aquat., p. 59, — ITuso Germanorum, Willughby, Ichth., p. 243.—Rai, pisc., 115. -- Copso, ou colpesce, Rondelet, part. 2 des poissons de rivière. c. 6.(La figure ne se rapporte point à un acipensère, mais à un Silure.) — Antacée de Neper, id. ibid., c. 9, (La figure est défectueuse.) — Bloch, Ichth., pl. 429,

sie que l’esturgeon. On ne le trouve guère que dans la Caspienne et dans la mer Noire; eton ne le voit communément remonter que dans le Volga, le Danube, et les autres grands fleuves qui portent leurs eaux dans ces deux mers. Mais les légions que cette espèce y forme sont bien plus nombreuses que celles de lesturgeon, et elle est bien plus féconde que ce dernier acipensère. Elle parvient d'ailleurs à des dimensions plus considérables : il y a des husos de plus de vingt-quatre pieds (huit mètres) de longueur, et l’on en pêche qui pèsent jusqu'à deux mille huit cents livres (plus de cent quarante myriagrammes). Il a cependant dans sa conformation de très-grands rapports avec l’esturgeon ; il n’en diffère d'une manière remarquable que dans les proportions de son museau et dans la forme de ses lèvres. Le museau de cet animal est, en effet, plus court que le grand diamètre de l'ouverture de sa bouche, et ses lèvres ne sont pas divisées de manière à présenter chacune deux lobes.

Le nombre de pièces que l’on voit dans les cinq rangées de grandes plaques disposées longitudinalement sur son corps, est très-sujet à varier ; à mesure que l’animal vieillit, plusieurs de ces boucliers tombent sans être remplacés par d’autres : lors même que lé huso est arrivé à un âge très-avancé, il est quelquefois entièrement dénué de ces plaques très-dures ; et voilà pourquoi Artedi et d’autres naturalistes onteru devoir distinguer cette espèce par le défaut de boucliers.

Il est le plus souvent d’un bleu presque noir sur le dos, et d’un jaune clair sur le ventre.

C’est avec les œufs que les femelles de cette espèce pondent en très-grande quantité, au commencement du retour des chaleurs, que les habitants des rives des mers Noire et Caspienne, et des grandes rivières qui s’y jettent, composent ces préparations connues sous le nom de Caviar, et plus ou moins estimées, suivant que les œufs, qui en font la base, ont été plus ou moins bien choisis, nettoyés, maniés, pressés, mêlés avec du sel ou d’autres ingrédients. Au reste, l’on se représentera aisément le grand nombre de ces œufs, lorsqu'on saura que le poids des deux ovaires égale presque le tiers du poids total de l’animal, et que ces ovaires ont pesé jusqu’à huit cents livres dans un huso femelle qui en pesait deux mille huit cents.

Ce n’est cependant pas uniquement avec les

DES POISSONS

œufs du huso que l’on fait le caviar : ceux des autres acipensères servent à composer cette préparation. Outre les œufs noirs de ces cartilagineux, on pourrait même employer dans la fabrication du caviar, selon M. Guldenstaedt, les œufs jaunes d’autres grands poissons , comme du brochet, du sandat, de la carpe, de la brème et d'autres cyprins appelés en russe Yaze, Beresna, ou Jeregh, et Virezou, dont la péche est très-abondante dans le bas des fleuves de la Russie méridionale, l’Oural, le Volga, le Terek, le Don et le Dniéper !.

Mais ce n’est pas seulement pour ses œufs quelehuso est recherché; sa chair est très-nourrissante, très-saine et très-agréable au goût. Aussi est-il peu de poissons qui aient autant exercé l’industrie et animé le commerce des habitants des côtes maritimes ou des bords des grands fleuves que l’acipensère dont nous nous occupons. On emploie, pour le prendre, divers procédés qu’il est bon d'indiquer , et qui ont été décrits très en détail par d’habiles observateurs. Le célèbre naturaliste de Russie, le professeur Pallas, nous a particulièrement fait connaître la manière dont on pêche le huso dans le Volga et dans le Jaïck, qui ont leurs emboucäures dans la mer Caspienne. Lorsque le temps pendant lequel les acipensères remontent de la mer dans les rivières est arrivé, on construit, dans certains endroits du Volga ou du Jaïck, une digue composée de pieux, et qui ne laisse aucun intervalle assez grand pour laisser passer le huso. Cette digue forme vers son milieu un angle opposé au courant, et par conséquent présente un anglerentrant au poisson qui remontele fleuve, et qui, cherchant une issue au travers de l’obstacle qui l'arrête , est déterminé à s’avancer vers le sommet de cet angle. À ce sommet est une ouverture qui conduit dans une espèce de chambre ou d'enceinte formée avec des filets sur la fin de l’hiver , et avec des claies d’osier pendant l'été. Au-dessus de l’ouverture est une sorte d’échafaud sur lequel des pêcheurs s’établissent. Le fond de la chambre est, comme l’enceinte, d’osier ou de filet, suivant les saisons, et peut être levé facilement à la hauteur de la surface de l’eau. Le huso s'engage dans la chambre par l’ouverture que lui offre la digue; mais à peine y est-il entré, queles pêcheurs, placés sur l’échafaud , laissent tomber une porte qui lui

4 Guldenstaedt, Discours sur les productions de Russie ; Pétersbourg, 1776; p. 41.

interdit le retour vers la mer, On lève alors le fond mobile de la chambre , et l’on se saisit facilement du poisson. Pendant le jour, les acipensères qui pénètrent dans la grande enceinte, avertissent les pêcheurs de leur présence par le mouvement qu’ils sont forcés de communiquer à des cordes suspendues à de petits corps flottants ; et pendant la nuit ils agitent nécessairement d’autres cordes disposées dans la chambre, etles tirent assez pour faire tomber derrière eux la fermeture dont nous venons de parler. Nonseulement ils sont pris par lachute decetteporte, mais encore cette fermeture, en s’enfonçant, fait sonner une cloche qui avertit et peut éveiller le pêcheur resté en sentinelle sur l’échafaud.

Le voyageur Gmelin , qui a parcouru différentes contrées de la Russie, a décrit d’une manière très-animée l’espèce de pêche solennelle qui a lieu de temps en temps, et au commencement de l'hiver, pour prendre les husos retirés vers cette saison dans les cavernes et les creux des rivages voisins d’Astracan. On réunit un grand nombre de pêcheurs ; on rassemble plusieurs petits bâtiments ; on se prépare comme pour une opération militaire importante et bien ordonnée; ons’approche avec concert, et par des manœuvres régulières , des asiles dans lesquels les husos sont cachés; on interdit avec sévérité le bruit le plus faible, non-seulement aux pécheurs, mais encore à tous ceux qui peuvent naviguer auprès de la flotte; on observe le plus profond silence ; et tout d’un coup poussant de grands cris, que les échos grossissent et multiplient, on agite, on trouble, on effraie si vivement les husos, qu’ils se précipitent en tumulte hors de leurs cavernes, et vont tomber dans les filets de toute espèce tendus ou préparés pour les recevoir.

Le museau des husos , comme celui de plusieurs cartilagineux, et particulièrement d’un grand nombre de squales, est très-sensible à toute espèce d’attouchement. Le dessous de leur corps, qui n’est revêtu que d’une peau assez molle, et qui ne présente pas de boucliers, comme leur partie supérieure, jouit aussi d’une assez grande sensibilité; et Marsigli nous apprend, dans son Histoire du Danube ", que les pêcheurs de ce fleuve se sont servis de cette sensibilité du ventre et du museau des husos pour les prendre avec plus de facilité. En opposant à

4 Marsigli, Histoire du Danube, t. IV.

leur museau délicat des filets ou tout autre eorps capable dele blesser, ils ont souvent forcé ces animaux à s’élancer sur le rivage; et lorsque ces acipensères ont été à sec et étendus sur la grève, ils ont pu les contraindre, par les divers attouchements qu’ils ont fait éprouver à leur ventre, à retourner leur longue masse, et à se prêter, malgré leur excessive grandeur, à toutes les opérations nécessaires pour les saisir et pour les attacher.

Lorsque les husos sont très-grands, on est, en effet, obligé de prendre des précautions contre les coups qu'ils peuvent donner avec leur queue : il faut avoir recours à ces précautions, lors même qu’ils sont hors de l’eau et gisants sur le sable; et on doit alors chercher d'autant plus à arrêter les mouvements de cette queue très-longue par les liens dont on l’entoure, que leur puissance musculaire, quoique inférieure à celle des squales, ne peut qu’être dangereuse dans des individus de plus de vingt pieds de long, et que les plaques dures et relevées qui revêtent l'extrémité postérieure du corps sont trop séparées les unes des autres pour en diminuer la mobilité, et ne pas ajouter, par leur nature et par leur forme , à la force du coup.

D'ailleurs la rapidité des mouvements n’est point ralentie dans le huso , non plus que dans les autres acipensères, par les vertèbres cartilagineuses, qui composent l’épine dorsale, et dont la suite s'étend jusqu’à l’extrémité de la queue. Ces vertèbres se prêtent par leur peu de dureté et par leur conformation, aux diverses inflexions que l’animal veut imprimer à sa queue, et à la vitesse avec laquelle il tend à les exécuter.

Cette chaîne de vertèbres cartilagineuses, qui règne depuis la tête jusqu’au bout de la queue, présente, comme dans les autres poissons du même genre, trois petits canaux, trois cavités longitudinales !. La supérieure renferme la moelle épinière, et la seconde contient une matière tenace, susceptible de se durcir par la cuisson, qui commence à la base du crâne, et que l’on retrouve encore auprès de la nageoire caudale,

C’est au-dessous de cette épine dorsale qu’est située la vésicule aérienne, qui est simple et conique, qui a sa pointe tournée vers la queue, et qui sert à faire, sur les bords de la mer Caspienne et des fleuves qui y versent leurs

1 Marsigli, ouvrage déjà cité.

eaux, cette colle de poisson si recherchée , que l’on distribue dans toute l’Europe, et que l’on y vend à un prix considérable. Les diverses opérations que l’on emploie dans cette partie de la Russie, pour la préparation de cette colle si estimée, se réduisent à plonger les vésicules aériennes dans l’eau, à les y séparer avec soin de leur peau extérieure et du sang dont elles peuvent être salies , à les couper en long, à les renfermer dans une toile, à les ramollir entre les mains, à les façonner en tablettes ou en espèces de petits cylindres recourbés, à les percer pour les suspendre , et à les exposer, pour les faire sécher , à une chaleur modérée et plus douce que celle du soleil.

Cette colle, connue depuis longtemps sous le nom d’/chthyocolle, ou de Colle de poisson, et qui a fait donner au huso le nom d’/chthyocolle, a été souvent employée dans la médecine contre la dyssentrie, les ulcères de la gorge, ceux des poumons, et d’autres maladies. On s’en sert aussi beaucoup dans les arts, et particulièrement pour éclaircir les liqueurs et pour lustrer les étoffes. Mêlée avec une colle plus forte, elle peut réunir les morceaux séparés de la porcelaine et d’un verre cassé; elle porte alors le nom de Colle à verre et à porcelaine; et on la nomme Colle à bouche, lorsqu'on l’a préparée avec une substance agréable au goût et à l’odorat, laquelle permet d’en ramollir les fragments dans la bouche, sans aucune espèce de dégoût.

Mais ce n’est pas seulement avec les vésicules aériennes du huso que l’on compose , près de la mer Caspienne, cette colle si utile, que l'on connait, dans plusieurs contrées russes , sous le nom d’Usblat : on y emploie celles de tous les acipensères que l’on y pêche. On peut très-bien imiter en Europe les procédés des Russes pour la fabrication d’une matière qui forme une branche de commerce plus importante qu’on ne le croit; et je puis assurer que particulièrement en France l’on peut parvenir aisément à s'affranchir du paiement de sommes considérables , auquel nous nous sommes soumis envers l’industrie étrangère pour en recevoir cette colle si recherchée. IL n’est ni dans nos étangs, ni dans nos rivières, ni dans nos mers, presque aucune espèce de poisson dont la vésicule aérienne , et toutes les parties minces et membraneuses, ne puissent fournir, après avoir été nettoyées, séparées de toute matière

DES POISSONS

étrangere, lavées, divisées, ramollies et séchées avec soin, une colle aussi bonne, ou du moins presque aussi bonne, que celle qu’on nous apporte de la Russie méridionale. On l’a essayé avec succès ; et je n’ai pas besoin de faire remarquer à quel bas prix et dans quelle quantité on aurait une préparation que l’on ferait avec des matières rejetées maintenant de toutes les poissonneries et de toutes les cuisines , et dont l'emploi ne diminuerait en rien la eonsommation des autres parties des poissons, On aurait donc le triple avantage d’avoir en plus grande abondance une matière nécessaire à plusieurs arts, de la payer moins cher, et de la fabriquer en France; et on devrait surtout se presser de se la procurer, dans un moment où mon savant confrère, M. Rochon, membre de l’Institut, a trouvé, et fait adopter pour la marine, le moyen ingénieux de remplacer le verre, dans un grand nombre de circonstances, par des toiles trèsclaires de fil de métal, enduites de colle de poisson.

La graisse du huso est presque autant employée que sa vessie aérienne, par les habitants des contrées méridionales de la Russie. Elle est de très-bon goût lorsqu'elle est fraiche ; et on s’en sert alors à la place du beurre ou de l’huile. Elle peut d'autant plus remplacer cette dernière substance, que la graisse des poissons est toujours plus ou moins huileuse,

On découpe la peau des grands husos, de manière à pouvoir la substituer au cuir de plusieurs animaux; et celle des jeunes, bien sèche, et bien débarrassée de toutes les matières qui pourraient en augmenter l’épaisseur et en altérer la transparence, tient lieu de vitre dans une partie de la Russie et de la Tartarie,

La chair, les œufs, la vessie à air, la graisse,

la peau, tout est donc utile à l’homme dans cette féconde et grande espèce d’acipensère !. IL n’est donc pas surprenant que, dans les contrées où elle est le plus répandue , elle porte différents noms. Partout où les animaux ont été très-observés et très-recherchés , ils ont reçu différentes appellations ; chaque observateur, chaque artiste, chaque ouvrier, les ont vus sous une face particulière , et tant de rapports différents ont dû nécessairement introduire une

4 On mange jusqu'à l'épine cartilagineuse et dorsale du huso et de l'esturgeon ; et on la prépare de diverses manières dans les pays du Nord,

grande variété dans les signes de ces rapports , et par conséquent dans les désienatiqn du sujet de ces diverses relations.

Comme les husos vivent à des latitudes éloi.

gnées de la ligne, et qu'ils habitent des pays exposés à des froids rigoureux , ils cherchent à se soustraire pendant l'hiver à une température trop peu convenable à leur nature , en se renfermant plusieurs ensemble dans Ft grandes cavités des rivages. Il remontent même quelquefois dans les fleuves, quoique la saison de la ponte soit encore éloignée, afin d’y trouver, sur les bords, des asiles plus commodes. Leur grande taille les contraint à être très-rapprochés les uns des autres dans ces cavernes, quelque spacieuses qu’elles soient. Ils conservent plus facilement, par ce voisinage, le peu de chaleur qu’ils peuvent posséder ; ils ne s’y engourdissent pas; ils n’y sont pas soumis du moins à une torpeur complète : ils y prennent un peu de nourriture, mais le plus souvent ils ne font que mettre à profit les humeurs qui s’échappent de leurs corps, et ils sucent la liqueur visqueuse qui enduit la peau des poissons de leur espèce, auprès desquels ils se trouvent.

Ils sont cependant assez avides d’aliments dans des saisons plus chaudes, et lorsqu'ils jouissent de toute leur activité, et, en effet, ils ont une masse bien étendue à entretenir. Leur estomac est, à la vérité, beaucoup moins musculeux que celui des autres acipensères; mais il est d’un assez grand volume, et, suivant Pallas, il peut contenir, même dans les individus éloignés encore du dernier terme de leur accroissement , plusieurs animaux tout entiers et d’un volume considérable. Leurs sues digestifs paraissent d'ailleurs jouir d’une grande force :

aussi avalent-ils quelquefois, et indépendam-

ment des poissons dont ils se nourrissent, de jeunes phoques, et des canards sauvages qu’ils surprennent sur la surface des eaux qu'ils fréquentent, et qu’ils ont l'adresse de saisir par les pattes avec leur gueule, et d'entraîner au fond des flots. Lorsqu'ils ne trouvent pas à leur portée l'aliment qui leur convient , ils sont même obligés , dans certaines circonstances, pour remplir la vaste capacité de leur estomac, de lester, pour ainsi dire, et employer en quelque sorte ses sucs digestifs surabondants, d'y introduire les premiers corps qu’ils rencontrent, du jone , des racines, ou des morceaux de ces

bois que l’on voit flotter sur la mer ou sur les rivières.

L'ACIPENSÈRE STRELET :.

Acipenser Ruthenus, Linn., Gmel., Lac., Cuv.

Cet acipensère présente des couleurs agréables. La partie inférieure de son corps est blanche, tachetée de rose; son dos est noirâtre; et les boucliers qui y forment des rangées longitudinales sont d’un beau jaune. Les nageoires de la poitrine, du dos et de la queue sont grises; celles du ventre et de l’anus sont rouges. Mais le strelet est particulièrement distingué des acipensères du second sous-genre, dans lequel il est compris, par la forme de son museau, qui est trois ou quatre fois plus long que le grand diamètre de l'ouverture de sa bouche. Il l’est d’ailleurs de l’esturgeon et du huso par la petitesse de sa taille : il ne parvient guère à la longueur de trois pieds ; et ce n’est que trèsrarement qu’on le voit atteindre à celle de quatre pieds et quelques pouces.

Il a sur le dos cinq rangs de boucliers, comme l’esturgeon et le huso. La rangée du milieu est composée ordinairement de quinze pièces assez grandes ; les deux qui viennent ensuite en comprennent chacune cinquante-neuf ou soixante , qui, par conséquent, ont un diamètre très-peu étendu ; et les deux rangs qui bordent le ventre sont formés de plaques plus petites encore, et qui, au lieu d’être relevées dans leur centre comme celles des trois rangées intérieures, sont presque entièrement plates.

On trouve cet acipensère dans la mer Caspienne, ainsi que dans le Volga et dans l’Oural, qui y ont leur embouchure; on le voit aussi, mais rarement, dans la Baltique; et telles sont les habitations qu’il a reçues de la nature. Mais l'art de l’homme, qui sait si bien détourner, combiner, accroître, modifier, dompter même les forces de la nature, l'a transporté dans des

* Acipe strelet, Daubenton, Enc. méth. — Id. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. — Guldenstaedt, nov. Comm. petropol. 46,p. 835. — Bloch, pl. 89. — Mus. ad. fr. 4, p. 54, tab. 27, fig. 2; et tab. 28, fig. 1. — Fauna suec, 500. — Wulff. Ichth. borussens., p. 47, n.23.—S. G. Gmelin, It. 4, p. 442; 5, P.254.— Kœælreuter, nov. Comm. petropol. 46, p. 511, tab, 44 et 17, p. 521. — « Acipenser ordinibus 5 squamarum ossea- «rum; intermedio ossiculis 13. » Fauna suec, 272. — « Aci- «penser ex cinereo, flavo et rosaceo varius. » Klein, miss. pisC. 4, p. 15, n. 4, tab, 4, — Sierlet, Bruyn, It. 95, tab. 55.

RE

lacs où l’on est parvenu, avec très-peu de précautions , à le faire prospérer et multiplier : Frédéric premier, roi. de Suède, l’a introduit avec succès dans le lac de Mæler et dans d'autres lacs de la Suède; et ce roi de Prusse, qui, philosophe et homme de lettres sur le trône, a su créer par son génie, et les états qu’il devait régir, et l’art de la guerre qui devait les défendre, et l’art d'administrer, plus rare encore, qui devait leur donner l’abondance et le bonheur, a répandu le strelet dans un très-grand nombre d’endroits de la Poméranie et de la marche de Brandebourg.

Voilà deux preuves remarquables de la facilité avec laquelle on peut donner à une contrée les espèces de poissons les plus utiles. Ces deux faits importants seront réunis à un grand nombre d’autres, dans le discours que l’on trouvera dans cette histoire, sur les usages économiques des poissons, et sur les divers moyens d’en acclimater, d’en perfectionner, d’en multiplier les espèces et les individus.

Et que l’on ne soit pas étonné d’apprendre les soins que se sont donnés les chefs de deux grandes nations pour procurer à leur pays l’acipensère strelet. Cette espèce est très-féconde : elle ne montre jamais , à la vérité, une trèsgrande taille; mais sa chair est plus tendre et plus délicate que celle des autres cartilagineux de sa famille. Elie est d'ailleurs facile à nourrir ; elle se contente de très-petits individus, et même d'œufs de poissons dont les espèces sont très-communes ; et elle peut n'avoir d'autre aliment que les vers qu’elle trouve dans le limon des mers, des fleuves ou des lacs qu’elle fréquente.

C’est vers la fin du printemps que le strelet remonte dans les grandes rivières; et comme le temps de la ponte et de la fécondation de ses œufs n’est pas très-long, on voit cet acipensère descendre ces mêmes rivières avant la fin de l'été, et tendre, même avant l'automne, vers les asiles d'hiver que la mer lui présente.

L'ACIPENSÈRE ÉTOILE !.

Acipenser stellatus, Linn., Gmel., Lacep.

Vers le commencement du printemps, on voit cet acipensère remonter le Danube et les

4 Acipe éloilé, Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth.— Guldenst. nov. Comm, petropol. 16, p. 555. — Pallas, L£. 4, p. 151, 460, p 20.

DES POISSONS

autres fleuves qui se jettent dans la mer Noire ou dans la mer Caspienne. Il parvient à quatre ou cinq pieds de longueur; et par conséquent il est pour le moins aussi long que le strelet, mais il est plus mince. Son museau, un peu recourbé et élargi vers son extrémité, est cinq ou six fois plus long que le grand diamètre de l'ouverture de la bouche; et cette conformation du museau suffirait seule pour séparer l’étoilé des autres acipensères : au reste, le dessus de cette partie est hérissé de petites raies dentelées.

Les lèvres peuvent être étendues en avant beaucoup plus que dans les autres poissons du mème genre. La tête, aplatie par-dessus et par les côtés, est garnie de tubercules pointus, et de petits corps durs, dentelés et en forme d’étoiles. Le devant de la bouche présente quatre barbillons, comme dans tous les acipensères.

On remarque, sur différentes parties du corps de l’étoilé, des rudiments crénelés d’écailles ; et l’on voit particulièrement, sur son dos, de petites callosités’ blanches , rudes, étoilées et disposées sans ordre. Il a d’ailleurs cinq rangs de boucliers relevés et pointus, dont la rangée du milieu contient communément treize pièces, et dont les deux suivantes renferment chacune trente-cinq plaques plus petites. Trois autres pièces sont placées au delà de l’anus.

La couleur de cet animal est noirâtre sur le dos, tachetée et variée de blanc sur les côtés, et d’un blanc de neige sur le ventre.

Cette espèce est très-féconde ; l’on compte plus de trois cent mille œufs dans une seule

femelle.

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