TORTUES DE MER
LA TORTUE FRANCHE *
La tortue franche ou tortue verte, Cuy. Testudo Mydas, var.g, Linn.; T. viridis Schn.; Caretta esculenta, Merrem.
Un des plus beaux présents que la nature ait faits aux habitants des contrées équatoriales , une des productions les plus utiles qu’elle ait déposées sur les confins de la terre et des eaux, est la grande tortue de mer, à laquelle on a donné le nom de tortue franche. L'homme emploierait avec bien moins d'avantage le grand art de la navigation, si vers les rives éloignées où ses désirs l’appellent , il ne trouvait, dans unenourriture aussi agréable qu’abondante, un remède assuré contre les suites funestes d’un long séjour dans un espace resserré , et au milieu de substances à demi putréfiées, que la chaleur et l'humidité ne cessent d’aitérer ?, Cet
4 En latin, testudo marina et mus marinus.—En anglais, the green turtle.—Jurucuja, au Brésil.—Tartaruga, par les Portugais.— Tortue Mydas. M.Daubenton, Encycl. méth.—Rai, Synopsis Quadrupedum, pag. 254. Testudo marina vulgaris.—Rochefort, tortue franche—Mus. ad fr., I, pag. 50, testudo atra.—Du Tertre, tortue franche.—Labat, , tortue franche.—Séba, mus. I, tab. 79, fig. 4, 5, 6.—The } green turtle. Patrick Browne, Natural History of Jamaica, pag. 465. Testudo unguibus palmarum duobus, plantarum singularibus.—Hans Sloane, Voyage aux îles Madère, Barbade, etc., avec l'Histoire naturelle de ces iles. Londres, 1725, vol. II, pag. 551.—Osbeck. it., 295.— Gesner, Quadrup. ovip., pag. 105, festudo marina.—Aldrov., Quadrup., 742, tab. 714.—Olear, mus. 27, tab. 17, fig. 1.—Bradl. vatur. tab. 4, fig. 4.—Catesby, Histoire naturelle de la Caroline, vol. IF, p. 58.—Marcgrave., Brasil., 241. Jurucuja Brasiliensibus.
2, « On fait des bouillons de tortues franches, que l'on re- « garde comme excellents pour les pulmoniques, les cachecti- « ques, les scorbutiques, etc. La chair de cet animal renferme « un suc adoucissant et nourrissant, incisif et diaphoréti- « que, dont j'ai éprouvé de très-Fons cffets.» Note communiquée par M. de la Borde, médecin du roi à Cayenne.
DE LA TORTUE FRANCHE
aliment précieux lui est fourni par les tortues franches ; et elles lui sont d’autant plus utiles qu’elles habitent surtout ces contrées ardentes, où une chaleur plus vive accélère le développement de tous les germes de corruption. On les rencontre en effet en très-grand nombre sur les côtes des îles et des continents situés sous la zone torride, tant dans l’ancien que dans le nouveau monde ; les bas-fonds qui bordent ces îles etces continents , sont revêtus d’une grande
quantité d’algues ! et d’autres plantes que la:
mer couvre de ses ondes, mais qui sont assez près de la surface des eaux pour qu’on puisse les distinguer facilement lorsque le temps est calme. C’est sur ces espèces de prairies que l’on voit les tortues franches se promener paisiblement. Elles se nourrissent de l’herbe de ces pâturages ?. Elles ont quelquefois six ou sept pieds de longueur , à compter depuis le bout du museau jusqu'à l’extrémité de la queue, sur trois ou quatre de largeur et quatre pieds ou environ d'épaisseur, dans l’endroit le plus gros du corps ; elles pèsent alors près de huit cents livres ; elles sont en si grand nombre qu’on serait tenté de les regarder comme une espèce de troupeau rassemblé à dessein pour la nourriture et le soulagement des navigateurs qui abordent auprès de ces bas-fonds : et les troupeaux marins qu’elles forment le cèdent d’autant moins à ceux qui paissent l’herbe de la surface sèche du globe, qu’ils joignent à un goût exquis et à une chair succulente et substantielle , une vertu des plus actives et des plus salutaires.
La tortue franche se distingue facilement des autres par la forme de sa carapace. Cette couverture supérieure, qui a quelquefois quatre ou cinq pieds de long sur trois ou quatre de largeur , est ovale et entourée d’un bord composé de lames , dont les plus grandes sont les plus éloignées de la tête, et qui, terminées à l'extérieur par des lignes courbes, font paraitre ce même bord comme ondé : le disque , ou le milieu de cette couverture supérieure , est recouvert ordinairement de quinze lames ou écail-
4 Marc Catesby, Histoire naturelle de la Caroline, de la Floride et des îles de Bahama, revue par M. Edwards. Londres, 1754, vol. IL, page 58.
3 « Dans ces grandes herbes,.qui se nomment Sargasses, « et qui paraissent en divers endroits sur la surface de la mer « mais dont le grand nombre est au fond de l'eau et sur les « côtes, on trouve entre plusieurs autres espèces d'animaux « marins, une prodigieuse quantité de tortues. » Description de l'ile Espagnole; Hist. gén, des Voyages, partie LIL, liv, 5,
les, d’un roux plus ou moins sombre, qui tombent souvent ainsi que celles de la bordure, par l’effet d’une grande dessiccation ou de quelque autre accident, et dont la forme et le nombre varient d’ailleurs suivant l’âge et peutêtre suivant le sexe; nous nous en sommes assurés en examinant des tortues de différentes tailles *. Lorsque l’animal est dans l’eau , la carapace paraît d’un brun elair tacheté de jaune ?. Le plastron est moins dur et plus court que la carapace; il est garni communément de vingttrois ou vingt-quatre lames, disposées sur quatre rangs * ; et c’est à cause des deux boucliers dont la tortue franche est armée, qu’on lui a donné le dom de so/dut dans certaines contrées #, s
Les pieds de la tortue franche sont trèsallongés ; les doigts en sont réunis par une membrane ; ilsressemblent beaucoup à de vraies nageoires ; aussi Jui servent-ils à nager bien plus souvent qu’à marcher , et lui donnent-ils une nouvelle conformité avec les poissons et avec les phoques qui habitent comme elle an milieu des eaux. Sans cette conformation , elle abandonnerait un élément où elle aurait trop de peine à frapper l’eau avec des pieds qui, présentant une trop petite surface, n’opposeraient à ce fluide presque aucune résistance : elle habiterait sur la terre sèche, où elle marcheraïit avec facilité comme les tortues de terre que l’on trouve au milieu des bois.
4 « Le nombre des lames dans les tortues franches, varie « suivant les individus; mais it paraît cependant relatif à « l'âge. » Note communiquée par M. le chevalier de Widerspach, officier an bataillon de la Guyane, et correspondant du Cabinet du Roi.
2 Mémoires manuscrits sur les tortues, rédigés par M. de Fougeroux de Bondaroy, de l'Académie des Sciences, et que ce savant académicien a bien voulu me communiquer.
s Nous croyons devoir rapporter ici les dimensions d'une jeune tortue franche, qui n'avait pas encore atteint tout son développement, et qui est conservée au Cabinet du Roi.
Dans cette tortue, ainsi que dans celles dont il sera question dans cet ouvrage, nous avons mesuré la longueur totale de l'animal, ainsi que la longueur et la largeur de la carapace, en suivant la convexité de cette couverture supérieure.
pi. po. lig, Longueur, depuis le bout du museau jusqu'à l'ex-
trémité postérieure de la carapace. 3 00 Longueur de la tête. 0 7 8 Largeur de la tête. 0,39 Longueur de la carapace. 1 116 Largeur de l1 carapace. 4 10 7 Longueur des pattes de devant. 1 23 Longueur des pattes de derrière. 0 41 0
Nous avons compté neuf côtes de chaque côté dans cette
jeune tortue.
4 Conrad Gesner, Quadrup. ovip., Zurich, 1854, pag. 105,
Dans les pieds de derrière , le premier doigt, qui est le plus court, est le seul qui soit garni d’un ongle aigu et bien apparent ; le second doigt l'est d’un ongle moins grand et plus arrondi , et les trois autres n’en présentent que de membraneux et peu sensibles, tandis qu’aux pieds de devant, les deux doigts intérieurs sont terminés par des ongles aigus , et les trois autres par des ongles membraneux : au reste, il se peut que la forme , le nombre et la position des ongles varient dans la tortue franche ‘ ; mais il n’y en a jamais qu’un d’aigu aux pieds de derrière, et c’est un caractère distinctif de cette espèce.
La tête, les pattes et la queue sont recouvertes de petites écailles comme le corps des lézards , des serpents et des poissons ; et de même que dans ces animaux , ces écailles sont un peu plus grandes sur le sommet de la tête que sur le cou et sur la queue. L’on a prétendu que, malgré la grandeur des tortues franches, leur cerveau n’était pas plus gros qu’une féve ? ; ce qui confirmerait ce que nous avons dit de la petitesse du cerveau dans les quadrupèdes ovipares. La bouche , située au-dessous de la partie antérieure de la tête, s’ouvre jusqu’au delà des oreilles ; les mâchoires ne sont point armées de dents, mais elles sont très-dures et trèsfortes ; et les os qui les comvosent sont garnis de pointes ou d’aspérités. C’est avec ces mâchoires puissantes que lestortues coupent l’herbe sur les tapis verts qui revêtent les bas-fonds de certaines côtes, et qu’elles peuvent briser des pierres , et écraser les coquillages dont elles se nourrissent quelquefois.
Lorsqueles tortues ont brouté l’algue au fond dela mer , elles vont à l'embouchure des grands fleuves chercher l’eau douce dans laquelle elles paraissent se plaire, et où elles se tiennent paisiblement la tête hors de l’eau , pour respirer un air dont la fraîcheur semble leur être de temps en temps nétessaire. Mais n’habitant que des côtes dangereuses pour elles , à cause du grand nombre d’ennemis qui les y attendent, et de chasseurs qui les y poursuivent , ce n’est qu’avec précaution qu’elles goûtent le plaisir de humer l'air frais et de se baigner au milieu d’une eau douce et courante. À peine aperçoivent-elles l’ombre de quelque objet à craindre ,
* Linn,, Amphib. rept. Testudo Mydas.
3 Voyez les Méwnoires pour servir à l'Histoire naturelle des |
animaux, article de la Tortue de terre de Coromandel,
qu’elles plongent et vont chercher au fond de
la mer une retraite plus sûre.
La tortue de terre a de tous les temps passé pour le symbole de la lenteur ; les tortues de mer devraient être regardées comme l’emblème de la prudence. Cette qualité, qui, dans les ant: maux, est le fruit des dangers qu’il$ ont courus , ne doit pas étonner dans ces tortues , que l'on recherche d’autant plus, qu’il est peu dangereux de les chasser , et très-utile de les prendre. Mais ‘si quelques traits de leur histoire
paraissent prouver qu’elles ont une sorte de
supériorité d’instinct , le plus grand nombre de ces. mêmes traits, ne montreront dans ces grandes tortues de mer que des propriétés passives, plutôt que des qualités actives, Rencontrant une nourriture abondante sur les côtes qu’elles fréquentent, se nourrissant de peu , et se contentant de brouter l’herbe , elles ne disputent point aux animaux de leur espèce un aliment qu’elles trouvent toujours en assez grande quantité; pouvant d’ailleurs, ainsi que les autres tortues et tous les quadrupèdes ovipares , passer plusieurs mois, et même plus d’un an, sans prendre aucune nourriture ; elles forment un troupeau tranquille; elles ne se recherchent point, mais elles se trouvent ensemble sans peine , et y demeurent sans contrainte ; elles ne se réunissent pas en troupe guerrière par un instinct carnassier, pour s’em- parer plus aisément d’une proie difficile à vaincre , mais conduites aux mêmes endroits par les mêmes goûts et par les mêmes habitudes, elles conservent une union paisible. Défendues par une carapace osseuse , très-forte, et si dure que des poids très-lourds ne peuvent l’écraser, garanties par cette sorte de bouclier, mais n’ayant rien pour nuire , elles ne redoutent point la société de leurs semblables, qu’elles ne peuvent à leur tour troubler par aucune offense.
La douceur et la force, pour résister, sont donc ce qui distingue la tortue franche, et c’est peut-être à ces qualités que les Grees firent allusion lorsqu'ils la donnèrent pour compagne à la beauté, lorsque Phidias la plaça comme un symbole aux pieds de sa Vénus ‘.
Rien de brillant dans ses mœurs, non plus que dans les couleurs dont elle est variée : mais ses habitudes sont aussi constantes que son enveloppe a de solidité; plus patiente qu’agis.
* Pausanias in eliacis.
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sante ; elle n’éprouve presque jamais de désirs véhéments; plus prudente que courageuse, elle se défend rarement, mais elle cherche à se mettre à l'abri; et elle emploie toute sa force à se cramponner, lorsque, ne pouvant briser sa carapace, on cherche à l'enlever avec cette couverture.
La constance de ses habitudes paraît se faire sentir jusque dans ses amours. Non-seulement le mâle recherche sa femelle avec ardeur , mais leur union la plus intime dure pendant près de neuf jours; c’est au milieu des ondes qu’ils s’accouplent plastron contre plastron!. Ils s’embrassent fortement avec leurs longues nageoires ; ils voguent ensemble, toujours réunis par le plaisir, sans que les flots amortissent la chaleur qui les pénètre; on prétend même que leur espèce de timidité naturelle les abandonne alors: ils deviennent, dit-on, comme furieux d'amour: aucun danger ne les arrête; et le mâle serre encore étroitement sa femelle, lorsque , poursuivie par les chasseurs , elle est déjà blessée à mort, et répand tout son sang ?.
Cependant leur attachement mutuel passe avec le besoin qui l'avait fait naître. Les animaux wont point, comme l’homme, cette intelligence, qui, en combinant un grand nombre d'idées morales , et en les réchauffant par un sentiment actif, sait si bien prolonger les charmes de la jouissance, et faire goûter encore des plaisirs si grands dans les heureux souvenirs d'une tendresse touchante.
La tortue mâle, après son accouplement, abandonne bientôt la compagne qu’elle paraissait avoir tant chérie; elle la laisse seule aller à terre, s’exposer à des dangers de toute espèce, pour déposer sur le sable les fruits d’une union qui semblait devoir être moins passagère.
11 paraît que le temps de l’accouplement des tortues franches varie dans les différents pays,
4 Mémoires manuscrits sur les tortues, rédigés par M. de Fougeroux.
3 « J'ai pris des mâles dans le temps de leur union avec « leurs femelles ; on perce facilement le mâle, car il n'est pas « sauvage. La femelle, à la vue d'un canot, fait des efforts « pour s'échapper ; mais il la retient avec ses deux nageoires « (ou pattes) de devant. Lorsqu'on les surprend accouplés, le « plus sûr est de darder la femelle : on est sûr alors du mâle. » Dàmpier, tome 1, page: 118.
M. de la Borde, médecin du roi à Cayenne, et correspondant du Cabinet d'Histoire naturelle, soupçonne que la forme des parties sexuelles du mâle contribue à ce qu'il demeure uni à sa femelle, quoiqu'on les poursuive, les prenne, les blesse, ete. Note communiquée par ce naturaliste.
suivant la température , la position en deçà ou au delà de la ligne, la saison des pluies , etc. C’est vers la fin de mars ou dans le commencement d'avril, qu’elles se recherchent dans la plupart des contrées chaudes de l’Amérique septentrionale; et bientôt après les femelles commencent à pondre leurs œufs sur le rivage; elles préfèrent les graviers , les sables dépourvus de vase et de corps marins, où la chaleur du soleil peut plus aisément faire éelore des œufs , qu’elles abandonnent après les avoir pondus *. |
Il semble cependant que ce n’est pas par indifférence pour les petits qui lui devront le jour, que la mère tortue laisse ces œufs sur le sable : elle y creuse, avec ses nageoires, et au-dessus de l’endroit où parviennent les plus hautes vagues , un ou plusieurs trous d'environ un pied de largeur, et deux pieds de profondeur : elle y dépose ses œufs au nombre de plus de cent ?; ces œufs sont ronds, de deux ou trois pouces de diamètre, et la membrane qui les couvre ressemble, en quelque sorte, à du parchemin mouillé *. Ils renferment du blane qui ne se durcit point, dit-on, à quelque degré de feu qu’on l’expose, et du jaune qui se durcit comme celui des œufs de poule *. Rien ne peut distraire les tortues de leurs soins maternels ; uniquement occupées de leurs œufs, elles ne peuvent ètre troublées par aucune crainte 5 ; et, comme si elles voulaient les dé. rober aux yeux de ceux qui les recherchent, elles les couvrent d’un peu de sable, mais cependant assez légèrement pour que la chaleur du soleil puisse les échauffer et les faire éclore Elles font plusieurs pontes , éloignées l’une de l’autre de quatorze jours ou environ ?, et de trois semaines dans certaines contrées *; ordinairement elles en font trois #. L'expérience :
: Ge fait est contraire à l'opinion d’Aristote et à celle de Pline; mais il a été mis hors de deute par tous les voyageurs et les observateurs modernes ; il paraît que Pline et Aristote ont eu peu de renseignements exacts relativement aux quadrupèdes ovipares, dont ils ne connaissaient qu'un très-peiit nombre.
2 Mémoires manuscrits sur les tortues, rédigés par M. de Fougeroux.
5 Rai, Synopsis animalium.
à Nouveau voyage aux îles de l'Amérique, tom. I, pag: 304.
5 Catesby, Hist. nat. de la Caroline, vol. II, pag. 58.
‘ Idem, ibidem.
7 Mémoires manuscrits sur les tortues, rédigés par M. de Fougeroux.
8 « Les tortues renouvellent leur ponte : sur les côtes « d'Afrique, il y en a qui pondent en tout jusqu'à.deux cent
des dangers qu’elles courent, lorsque le jour éclaire les poursuites de leurs ennemis, et peut-être la crainte qu’elles ont de la chaleur ardente du soleil dans les contrées torrides , font qu’elles choisissent presque toujours le temps de la nuit pour aller déposer leurs œufs, et c'est apparemment d’après leurs petits voyages nocturnes, que les anciens ont pensé qu’elles couvaient pendant les ténèbres ".
Pour tous leurs petits soins, il leur faut un sable mobile; elles ont une sorte d'affection marquée pour certains parages plus commodes, moins fréquentés, et par conséquent moins dangereux ; elles traversent même des espaces de mer très-étendus pour y parvenir. Ceiles qui pondent dans les îles de Cayman *, voisines de la côte méridionale de Cuba , où elles trouvent-l’espèce de rivage qu’elles préfèrent, y arrivent de plus de cent lieues de distance. Celles qui passent une grande partie de l’année sur les bords des îles Gallapagos, situées sous la ligne et dans la mer du Sud , se rendent pour leurs pontes sur les côtes occidentales de l'Amérique méridionale, qui en sont éloignées de plus de deux cents lieues; et les tortues qui vont déposer leurs œufs sur les bords de Pile de l’Ascension, font encore plus de chemin, puisque les terres les plus voisines de cette île sont à trois cents lieues de distance *.
La chaleur du soleil suffit pour faire éclore les œufs des tortues dans les contrées qu’elles habitent ; vingt ou vingt-cinq jours après qu’ils ont été déposés, on voit sortir du sable les petites tortues, qui présentent tout au plus deux ou trois pouces de longueur, sur un peu moins de largeur, ainsi que nous nous en sommes assurés par les mesures que nous avons prises sur des tortues franches enlevées au moment où elles venaient d’éclore; elles sont donc bien éloignées de la grandeur à laquelle elles peuvent parvenir. Au reste, le temps nécessaire pour que les petites tortues puissent éclore, doit varier suivant la température. Froger assure qu’à Saint-
« Cinquante œufs.» Labat, Afrique occidentale, vol. IT. La fécondité de ces quadrupèdes ovipares est quelquefois plus grande.
4 Pline, liv. IX, chap. 12.
? Les iles de Cayman sont si favorables aux tortues, que lorsqu'elles furent découvertes, on leur donna le nom espagnol de ZLas-Tortugas, à cause du grand nombre de tortues dont leurs bords étaient couverts. Histoire générale des Voyages, IL partie, liv, 5. Voyage de Christophe et Barthélemi Colomb.
5 Dampier, tome I.
Vincent, ile du cap Vert, il ne faut que dix. sept jours pour qu’elles sorteht de leurs œufs; mais elles ont besoin de neuf jours de plus pour devenir capables de gagner la mer ‘.
L'instinct dont elles sont déjà pourvues, ou, pour mieux dire, la conformité de leur organisation avec celle de leurs père et mère, les conduisent vers les eaux voisines, où elles doivent trouver la sûreté et l’aliment de leur vie. Elles s’y traînent avec lenteur ; mais trop faibles encore pour résister au choc des vagues, elles sont rejetées par les flots sur le sable du rivage , où les grands oiseaux de mer, les crocodiles, les tigres, ou les couguars , se rassemblent pour les dévorer ?. Aussi n’en échappet-il que très-peu. L'homme en détruit d’ailleurs un grand nombre avant qu’elles ne soient développées. On recherche même dans les îles où elles abondent, les œufs qu’elles laissent sur le sable, et qui donnent une nourriture aussi agréable que saine.
C’est depuis le mois d’avrii jusqu’au mois de septembre , que dure la ponte des tortues franches sur les côtes des îles de l'Amérique, voisines du golfe du Mexique : mais le temps de leurs diverses pontes varie suivant les pays; sur la côte d’Issini, en Afrique, les tortues viennent déposer leurs œufs depuis le mois de septembre jusqu'au mois de janvier * ; pendant toute la saison des pontes, l’on va non-seulement à la recherche des œufs, mais encore à celle des petites tortues que l’on peut saisir avec facilité; lorsqu’on les a prises , on les renferme dans des espaces plus ou moins grands, entourés de pieux, et où la haute mer peut parvenir ; et c’est dans ces espèces de parcs qu’on les laisse croître pour en avoir au besoin , sans courir les hasards d’une pêche incertaine, et sans éprouver les inconvénients qui y sont quelquefois attachés. Les pêcheurs choisissent aussi cette saison pour prendre les grandes tortues femelles qui leur échappent sur les rivages plus difficilement qu’à la mer, et dont la chair est plus estimée que celle des mâles , surtout dans le temps de la ponte #.
Malgré les ténèbres dont les tortues franches cherchent , pour ainsi dire , à s’envelopper lorsqu’elles vont déposer leurs œufs , elles ne peu-
‘ Froger, Relation d’un voyage à la mer du Sud, p. 82. 2 Idem, ibidem.
5 Voyage de Loyer à Issini sur la Côte-d'Or,
4 Sloane, à l'endroit déjà cité.
DE LA TORTUE FRANCHE
vent se dérober à la poursuite de leurs ennemis. A l'entrée de la nuit , surtout lorsqu'il fait clair de lune, les pêcheurs, se tenant en silence sur la rive, attendent le moment où les tortues sortent de l’eau ou reviennent à la mer après avoir pondu ; ils les assomment à coups de massue !, ou ils les retournent rapidement, sans leur donner le temps de se défendre , et de les aveugler par le sable qu’elles font quelquefois rejaillir avec leurs nageoires. Lorsqu’elles sont très-grandes , il faut que plusieurs hommes se réunissent * , et quelquefois même se servent de pieux comme d’autant de leviers pour les renverser sur le dos. La tortue franche a la carapace trop plate pour pouvoir se remettre sur ses pattes lorsqu'elle a été ainsi chavirée, suivant l'expression des pêcheurs. On a voulu rendre touchant le récit de cette manière de prendre les tortues, et l’on a dit que lorsqu’elles étaient retournées , hors d’état de se défendre , et qu’elles ne pouvaient plus que s’épuiser en vains efforts, elles jetaient des cris plaintifs et versaient un torrent de larmes Ÿ. Plusieurs tortues , tant marines que terrestres *, font entendre souvent un sifflement plus ou moins fort, et même un gémissement très-distinct, lorsqu’elles éprouvent avec vivacité ou l’amour ou la crainte. Il peut donc se faire que la tortue franche jette des cris lorsqu'elle s’efforce en vain de reprendre sa position naturelle et que la frayeur commence à la saisir; mais on à exagéré sans doute les signes de sa douleur.
Pour peu que les matelots soient en nombre, ils peuvent, dans moins de trois heures , retourner quarante ou cinquante tortues qui renferment une grande quantité d'œufs.
Ils passent le jour à mettre en pièces celles qu’ils ont prises pendant la nuit; ils en salent Ja chair, et même les œufs et les intestins SAIS retirent quelquefois, de la graisse des grandes tortues , jusqu’à trente-trois pintes d’une huile jaune ou verdâtre ©, qui sert à brüler , que l’on emploie même dans les aliments lorsqu’elle est fraiche , et dont tous les os de ces animaux sont
1 Mémoires manuscrits sur les tortues, rédigés par M. de Fougeroux.
2 Description des îles du cap Vert. Hist. gén. des Voyages, liv. V.
5 Rai, Synopsis animalium, pag. 255.
4 Voyez l'article de la Caouane.
5 Mémoires manuscrits, rédigés et communiqués par M. de Fougeroux de Bondaroy, de l'Académie des Sciences.
s Mémoires manuscrits sur les tortues, rédigés par M. de Fougcroux.
pénétrés, ainsi que ceux descétacées ; ou bien ils les traînent renversées sur leur carapace, jusque dans les parcs où ils veulent les conserver.
Les pêcheurs des Antilles et des îles de Bahama, qui vont sur les côtes de Cuba, sur celles des îles voisines, et principalement des îles de Cayman , ont achevé de charger leurs navires ordinairement au bout de six semaines ou de deux mois; ils rapportent dans leurs iles les produits de leur pêche ; et cette chair de tortue salée, qui sert à la nourriture du peuple et des esclaves , n’est pas moins employée dans les colonies d'Amérique que la morue dans les divers pays de l’Europe *.
On peut aussi prendre les tortues franches au milieu des eaux * : on se sert d’une varre ou d’une sorte de harpon pour cette pêche, ainsi que pour celle de la baleine : on choisit une nuit calme , où la lune éclaire une mer tranquille. Deux pêcheurs montent sur un petit canot que l’un d’eux conduit : ils reconnaissent qu’ils sont près de quelque grande tortue , à lécume qu’elle produit lorsqu’elle monte vers la surface de l’eau , ils s’en approchent avec assez de vitesse pour que la tortue n’ait pas le temps de s'échapper : un des deux pêcheurs lui lance aussitôt son harpon avec tant de force, qu’il perce la couverture supérieure, et pénètre jusqu’à la chair : Ja tortue blessée se précipite au fond de l’eau; mais on lui lâche une corde à laquelie tient le harpon, et, lorsqu'elle a perdu beaucoup de sang, il est aisé de la tirer dans le bateau ou sur le rivage.
On a employé, dans la mer du Sud , une autre manière de pêcher les tortues. Un plongeur hardi se jette dans la mer, à quelque distance de l’endroit où, pendant la grande chaleur du jour , il voit les tortues endormies nager à la surface de l’eau ; il se relève très-près de la tortue, et saisit sa carapace vers la queue; en enfonçant ainsi le derrière de l'animal, il le réveille , l’oblige à se débattre, et ce mouvement suffit pour soutenir sur l’eau la tortue et le plongeur qui l'empêche de s’éloigner jusqu’à ce qu’on vienne les pêcher *.
4 Voyage de Hawkins à la mer du Sud, page 29.
2 Toutes les nations qui ont des possessions en Amérique, et particulièrement les Anglais, envoient de petits bâtiments sur la côte de la Nouvelle-Espagne et des îles désertes qui en sont voisines, pour y faire la pêche des tortues. Note commuuiquée par M. de la Borde, correspondant du Cabinet du Roi, à Cayenne.
5 Catesby, Hist. nat. de la Caroline, tome IT, page 39. 4 Voyage d’Anson autour du monde. Ce fameux nav:ga-
Sur les côtes de la Guyane , on prend les tortues avec une sorte de filet, nommé la fole; il est large de quinze à vingt pieds, sur quarante ou cinquante de long. Les mailles ont un pied d'ouverture en carré, et le fil a une ligne et demie de grosseur. On attache de deux en deux mailles, deux flots, d'un demi-pied de longueur , faits d’une tige épineuse que les Indiens appellent moucou-moucou, et qui tient lieu de liége. On attache aussi au bas du filet quatre ou cinq grosses pierres , du poids de quarante ou cinquante livres, pour le tenir bien tendu. Aux deux bouts qui sont à fleur d’eau, on met des bouces, c’est-à-dire de gros morceaux de moucou-moucou, qui servent à marquer l’endroit où est le filet : on place ordinairement les
foles fort près des ilots, parce que les tortues
vont brouter des espèces de fucus qui croissent sur les rochers dont ces petites îles sont bordées.
Les pêcheurs visitent de temps en temps les filets. Lorsque la fole commence à caler, suivant leur langage, c’est-à-dire lorsqu’elle s’enfonce d’un côté plus que de l’autre, on se hâte de la retirer. Les tortues ne peuvent se dégager aisément de cette sorte de rets, parce que les lames d’eau, qui sont assez fortes près des îlots, donnent aux deux bouts du filet un mouvent continuel qui les étourdit ou les embarrasse. Si l’on diffère de visiter les filets, on trouve quelquefois les tortues noyées; lorsque les requins et les espadons rencontrent des tortues prises dans la Jole, et hors d'état de
fuir et de se défendre, ils les dévorent et bri-
sent le filet '. Le temps de foler la tortue franche est depuis janvier jusqu’en mai ?.
teur « admire que sur les côtes de la mer du Sud, voisines de « Panama, où les vivres ne sont pas toujours dans la même « abondance, les Espagnols qui les habitent aient pu se per- « suader que la chair de la tortue soit malsaine, et qu'ils la « regardent comme une espèce de poison. Il juge que c'est à « la figure singulière de l'animal qu'il. faut attribuer ce pré- « jugé. Les esclaves indiens et nègres qui étaient à bord de « l'escadre, élevés dans la même opinion que leurs maîtres, « parurent surpris de la hardiesse des Anglais, qu'ils voyaient a manger librement de cette chair, et s'attendaient à leur en « voir bientôt ressentir les mauvais effets ; mais, reconnais- « sant enfin qu'ils s'en portaient mieux, ils suivirent leur « exemple, et se-félicitérent d'une expérience qui les assurait «. à l'avenir de pouvoir faire, avec aussi peu de frais que de « peine, de meilleurs repas que leurs maîtres. » Histoire générale des Voyages, page 452, vol. XLI, édit. in-12, 1755.
1 Note communiquée par M. de la Borde, médecin du roi à Cayenne.
2 Hist. gén, des Voyages, tome LIV, page. 80 et suiv., édit, in-12.
L'on se contente quelquefois d'approcher doucement dans un esquif des tortues franches, qui dorment et flottent à la surface de la mer: on les retourne, on les saisit avant qu’elles aient eu le temps de se réveiller et de s’enfuir ; on les pousse ensuite devant soi jusqu’à la rive; et c’est à peu près de cette manière que les anciens les pêchaient dans les mers de l’Inde ‘. Pline a écrit qu’on les entend ronfler d’assez loin, lorsqu'elles dorment en flottant à la surface de l’eau. Le ronflement que ce naturaliste leur attribuepourrait venir du peu d’ou-. verture de leur glotte, qui est étroite, ainsi que! celle des tortues de terre ?; ce qui doit ajouter à la facilité qu'ont ces animaux de ne point avaler l’eau dans laquelle ils sont plongés.
Si les tortues demeurent quelque temps sur l’eau exposées pendant le jour à toute l’ardeur des contrées équatoriales, lorsque la mer est presque calme et que les petits flots, nepouvant pointatteindre jusqu’au-dessus de leur carapace, cessent de la baigner, le soleil dessèche cette couverture, la rend plus légère, etempêche les tortues de plonger aisément, tant leur légèreté spécifique est voisine de celle de l’eau, et tant elles ont de peine à augmenter leur poids 5. Les tortues peuvent en effet se rendre plus ou moins pesantes, en recevant plus ou moins d'air dans leurs poumons, et en augmentant ou diminuant par là le volume de leur corps, de même que les poissons introduisent de l’air dans leur, vessie aérienne, lorsqu'ils veulent s'élever à la surface de l’eau; mais il faut que le poids que les tortues peuvent se donner en chassant l’air de leurs poumons ne soit pas trèsconsidérable, puisqu'il ne peut balancer celui que leur fait perdre la dessiccation de leur carapace, et qui n’égale jamais le seizième du poids total de l’animal , ainsi quenousnous en sommes assurés par l’expérience rapportée dans la note suivante ?.
1 Pline, liv. IX, chap. 12.
? Mémoires pour servir à l'Hist. nat. des animaux, art, de la Tortue de Coromandel.
5 pline, liv.IX, chap. 12.
4 Nous avons pesé avec soin la carapace d'une petite tortue franche : nous l'avons ensuite mise dans un grand vase rempli d'eau, où nous l'avons laissée un mois et demi: nous l'avons pesée de nouveau en la tirant de l'eau, et avant qu'elle eût perdu celle dont elle était pénétrée. Son poids a été augmenté par l'imbibition de ; : la dessiccation que la chaleur du soleil produit dans la couverture supérieure d'une tortue franche, qui flotte à la surface de la mer, ne peut donc la ren-
dre plus légère que de 5 : la carapace des plus grandes tortués ne pesant guère que 278 livres ou enyiron, l’ardeur
DE LA TORTUE FRANCHE
La dessiccation de la carapace des tortues, en les empéchant de plonger, donne aux pécheurs plus de facilité pour les prendre. Lorsqu’elles sont très-près du rivage où l’on veut les entrainer, elles se cramponnent avec tant de force , que quatre hommes ont quelquefois bien de la peine à les arracher du terrain qu’elles saisissent : et comme tous leurs doigts ne sont pas pourvus d’ongles, et que n’étant point séparés les uns des autres , ils ne peuvent pas embrasser les corps, on doit supposer dans les tortues une force très-grande, qui d’ailleurs est prouvée par la vigueur de leurs mâchoires, et par la facilité avec laquelle elles portent sur leur dos autant d'hommes qu’il peut y en tenir !. On a même prétendu que dans l'Océan Indien, il y avait des tortues assez fortes et assez grandes pour transporter quatorze hommes ? : quelque exagéré que puisse être ce nombre, l’on doit admettre, dans la tortue franche, une puissance d’autant plus remarquable que, malgré sa force, ses habitudes sont paisibles.
Lorsque au lieu de faire saler les tortues franches on veut les manger fraîches, et ne rien perdre du bon goût de leur chair ni de leurs propriétés bienfaisantes , on leur enlève le plastron , la tête , les pattes et la queue, et on fait ensuile cuire leur chair dans la carapace, qui sert de plat. La portion la plus estimée est celle qui touche de plus près cette couverture supérieure ou le plastron. Cette chair, ainsi que les œufs de la tortue franche, sont principalement très-salutaires dans les maladies auxquelles les gens de mer sont le plus sujets : on
prétend même que leurs sues ont une assez
grande activité, au moins dans les pays les plus chauds , pour être des remèdes très-puissants dans toutes les maladies qui demandent que le sang soit épuré *.
I paraît que c’est la tortue franche que quelques peuples américains regardent comme un objet sacré , et comme un présent particulier de la divinité; ils la nomment poisson de Dieu, à cause de l’effet merveilleux que sa chair pro-
du soleil ne doit la rendre plus légère que de 45 livres, qui sont au-dessous du seizième de 800 livres, poids total des très-grandes tortues.
‘ Linn., Syst. Nat., amphibia reptilia, Testudo Mydas.
2 Voyez ce que dit, à ce sujet, Raï, dans son ouyrage intitulé : Synopsis animalium, page 255.
5“ Barrère, Essai sur l'Hist. nat. de la France équinoxiale.
duit , disent-ils, lorsqu'on a avalé quelque breuvage empoisonné,
La chair des tortues franches est quelquefo's d’un vert plus ou moins foncé; et c’est ce qui les a fait appeler, par quelques voyageurs , Tortues vertes; maïs ce nom a été aussi donné à une seconde espèce de tortue marine; et d’ailleurs nous avons cru devoir d'autant moins l’adopter , que cette couleur verdâtre de la chair n’est qu’accidentelle ; elle dépend de Ja différencedes plages fréquentées par les tortues; elle peut provenir aussi de la diversité de la nourriture de ces animaux , et elle n’appartient pas dans les mêmes endroits à tous les individus. On trouve en effet sur les rivages des petites îles voisines du continent de la Nouvelle- Espagne , et situées au midi de Cuba, des tortues franches , dont les unes ont la chair verte , d’autres noire , et d’autres jaune.
Séba avait dans sa collection plusieurs concrétions semblables à des bézoards , d’un gris plus ou moins mêlé de jaune, et dont la surface était hérissée de petits tubercules. IL en avait recu une partie &es grandes Indes , et l’autre d'Amérique. On les lui avait envoyées comme des concrétions très-précieuses , trouvées dans le corps de grandes tortues de mer. Les Indiens y attachaient encore plus de vertu qu'aux bézoards orientaux, à cause de leur rareté , et ils les employaient particulièrement contre la petite vérole , peut-être parce que les turbercules , que leur surface présentait, ressemblaient aux boutons de la petite vérole ‘. La vertu de ces concrétions était certainement aussi imaginaire que celle des bézoards , tant orientaux qu’occidentaux ; mais elles auraient pu être formées dans le corps de grandes tortues marines , d’autres concrétions de même nature ayant été incontestablement produites dans des quadrupèdes ovipares , ainsi que nous le verrons dans la suite de cette histoire. Mais si les bézoards des tortues marines ne doivent être que des productions inutiles , il n’en est pas de même de tout ce que ces animaux peuvent fournir : nonseulement on recherche leur chair et leurs œufs , mais encore leur carapace a été employée par les Indiens pour couvrir leurs maisons ?; et Diodore de Sicile , ainsi que Pline ;
{ Séba, tome II, page 142.
2 Voyez Ælien et Pline Hist, nat., liv. IX, chap, 12.
ont écrit que des peuples voisins de l'Ethiopie avec ces animaux un assez grand nombrè de
et de la mer Rouge s’en servaient comme de nacelles pour naviguer près du continent ".
Dans les temps anciens , lors de l’enfance des sociétés , ces grandes carapaces d’une substance très-compacte , et d’un diamètre de plu-
sieurs pieds , étaient les boucliers de peuples |
qui n’avaient pas encore découvert l’art funeste d’armer leurs flèches d’un acier trempé plus dur que ces enveloppes osseuses ; et les hordes à demi sauvages qui habitent de nos jours certaines contrées équatoriales , tant de l’ancien que du nouveau monde , n’ont pas imaginé de défenses plus solides.
Les diverses grandeurs des tortues franches sont renfermées dans des limites assez éloignées , puisque, de la longueur de deux ou trois pouces , elles parviennent quelquefois à celle de six ou sept pieds : et comme cet accroissement assez grand a lieu dans une eouverture très-osseuse, très-compacte, très-dure, et où par conséquent ja matière doit être, pour ainsi dire, resserrée , pressée, et le développement plus lent , il n’est pas surprenant que ce ne soit qu'après plusieurs années que les tortues acquièrent tout leur volume.
Elles n’atteignent à peu près à leur entier développement qu’au bout de vingt ans ou environ ; et l’on a pu en juger d’une manière certaine par des tortues élevées dans les espèces de parcs dont nous avons parlé. Si l’on devait estimer la durée de Ja vie dans les tortues franches de la même manière que dans les quadrupèdes vivipares, on trouverait bientôt , d’après ces vingt ans employés à leur accroissement total, le nombre des années que la nature leur a destinées ; mais la même proportion ne peut pas être ici employée. Les tortues demeurent souvent au milieu d’un fluide dont la température est plus égale que celle de l’air ; elles habitent presque toujours le même élément que les poissons ; elles doivent participer à leurs propriétés , et jouir de même d’une vie fort longue. Cependant, comme tous les animaux périssent lorsque leurs os sont devenus entièrement solides , et comme ceux des tortues sont bien plus durs que ceux des poissons , et par conséquent beaucoup plus près de l’état d’ossification extrême, nous ne devons pas penser que la vie des tortues soit en proportion aussi longue que celle des poissons ; mais elles ont
4 Voyez Diodore de Sicile, et Pl'ne à l'endroit déjà cité.
rapports , pour que , d’après les vingt ans que leur entier développement exige, on pense qu’elles vivent un très-grand nombre d’années, même plus d’un siècle, et dès lors on ne doit point être étonné que l’on manque d’observations sur un espace de temps qui surpasse beaucoup celui de la vie des observateurs.
Mais si l’on ne connaît pas de faits précis relativement à la longueur de la vie des tortues franches , on en a recueilli qui prouvent que Ja tortue d’eau douce, appelée la bourbeuse , peut vivre au moins quatre-vingts ans , et qui confirment par conséquent notre opinion touchant l’âge auquel les tortues de mer peuvent parvenir. Cette longue durée de la vie des tortues les a fait regarder par les Japonais comme un emblème du bonheur ; et c’est apparemment par une suite de cette idée qu’ils ornent des images plus ou moins défigurées de ces quadrupèdes, les temples de leurs dieux et les palais de leurs princes !.
Une tortue franche peut, chaque été, donner l’existence à près de trois cents individus, dont chacun, au bout d’un assez court espace de temps, pourrait faire naître à son tour trois cents petites tortues. On sera donc émerveillé, si l’on pense au nombre prodigieux de ces animaux, dont une seule tortue peut peupler une vaste plage pendant la durée totale de sa vie. Toutes les côtes des zones torrides devraient être couvertes de ces quadrupèdes, dont la multiplication , loin d’être nuisible, serait certainement bien plus avantageuse que celle de tant d’autres espèces; mais à peine un trentième de petites tortues écloses peuvent parvenir à un certain développement; un nombre immense d'œufs sont d’ailleurs enlevés, avant que les petits aient vu le jour ; et parmi jes tortues qui ont déjà acquis une grandeur un peu considérable, combien ne sont point la proie des ennemis de toute espèce qui en font la chasse , et de l’homme qui les poursuit sur la terre et sur les eaux? Malgré tous les dangers qui les environnent, les tortues franches sont répandues en assez grande quantité sur toutes les plages chaudes, tant de l’ancien que du nouveau Continent *, où les côtes sont bas-
4 Hist. gén. des Voyages, tome XL, page 381, édit, in-12.
? Elles sont en si grand nombre aux îles du cap Vert, que plusiears vaisseaux viennent s'en charger tous les ans, et les
DE LA TORTUE FRANCHE
ses et sablonneuses : on les rencontre dans l'Amérique septentrionale, jusqu'aux iles de Bahama , et aux côtes voisines du cap de la Floride ‘. Dans toutes ces contrées des deux mondes , distantes de l'équateur de vingt cinq ou trente degrés , tant au nord qu’au sud , on retrouve la même espèce de tortues franches, un peu modifiée seulement par la différence de la température, et par la diversité des herbes qu’elles paissent , ou des coquillages dont elles se nourrissent ; et cette grande et précieuse espèce de tortue ne peut-elle pas passer facilement d’une île à une autre? Les tortues franches ne sont-elles pas en effet des habitants de la mer, plutôt que de la terre?
pouvant demeurer assez de temps sous l’eau,
ayant plus de peine à s’enfoncer dans cet élément qu'à s’y élever, nageant avec la plus grande facilité à sa surface, ne jouissent-elles pas dans leurs migrations de tout l’air qui leur est nécessaire? Ne trouvent-elles pas sur tous les bas-fonds l’herbe et les coquillages qui leur conviennent? ne peuvent-elles pas d’ailleurs se passer de nourriture pendant plusieurs mois ? et cette possibilité de faire de grands voyages n'est-elle pas prouvée par le fait, puisqu’elles traversent plus de cent lieues de mer, pour aller déposer leurs œufs sur les rivages qu’elles préfèrent, et puisque des navigateurs ont rencontré à plus de sept cents lieues de toute terre des tortues de mer d’une espèce peu différente de la tortue franche ?? Ils les ont même trouvées dans des régions de la mer assez
salent, pour les transporter aux colonies d'Amérique *. On dit qu'elles y mangent de l'ambre gris, que l'on y rencontre quelquefois sur les côtes. Voyage de Georges Robert au cap Vert et aux îles de même nom, en 1721, etc.
Auprès du cap Blanc, les tortues sont en grand nombre et d'une telle grosseur, qu'une seule suffit pour rassasier trente hommes; leur carapace n'a pas moins de quinze pieds de circonférence. Voyage de Lemaire aux îles Canaries, etc.
Dampier a vu des tortues vertes (tortues franches) sur les côtes de l'ile de Timor. Voyage de Guillaume Dampier aux Terres-Australes.
M. Cook les a trouvées en très-grande quantité auprès des rivages de la Nouvelle-Hollande.
A Cayenne, on en prend environ trois cents tous les ans pendant les mois d'avril, de mai et de juin, où elles viennent faire leur ponte sur les amas de sable. Note communiquée par M. de la Borde.
4 Catesby, ouvrage déjà cité.
2 Troisième voyage du capitaine Cook, traduction frangaise, Paris, 1782, page 269.
Catesby rapporte qu'étant, le 20 avril 1725, à trente degrés
* Description des Iles du cap Vert, Hist. gén, des Voyages, à, v,
élevées en latitude, où elles dormaient paisiblement en flottant à la surface de l’eau.
Les tortues franches ne sont cependant pas si fort attachées aux zones torrides, qu'on ne les rencontre quelquefois dans les mers voisines de nos côtes. Il se pourrait qu’elles habitent dans la Méditerranée, où elles fréquenteraient de préférence, sans doute, les parages les plus méridionaux, et où les caouanes, qui leur ressemblent beaucoup, sont en très-grand nombre ". Elles devraient y choisir pour leur ponte les rivages bas, sablonneux , presque déserts et très-chauds qui séparent l'Égypte de la Barbarie proprement dite, et où elles trouveraient la solitude, labri, la chaleur et le terrain qui leur sont nécessaires ; on n’a du moins jamais vu pondre des tortues marines sur les côtes de Provence ni du Languedoc, où cependant l’on en prend de temps en temps quelquesunes ?. Elles peuvent aussi être quelquefois jetées par des accidents particuliers vers de plus hautes latitudes, sans en périr : Sibbald dit tenir d’un homme digné de foi, qu’on prenait quelquefois des tortues marines dans les Orcades *; et l’on doit présumer que les tortues franches peuvent non-seulement vivre un certain nombre d’années à ces latitudes élevées, mais même y parvenir à tout leur développement *. Des tempêtes ou d’autres causes puissantes font aussi quelquefois descendre vers les zones tempérées, et chassent des mers glaciales, les énormes cétacées qui peuplent cet empire du froid : le hasard pourrait donc faire rencontrer ensemble les grandes tortues franches et
de latitude, et à peu près à une distance égale des îles Acores et de celles de Bahama, il vit harponner une tortue Caouane qui dormait sur la surface de la mer. Histoire naturelle de la Caroline, vol. IT, pag. 40. — M. de la Borde a vu beaucoup de tortues qui nageaient sur l'eau, à plus de trois cents lieues de terre. Note communiquée par M. de la Borde,
1 Voyez l'article de la Caouane.
3 Note communiquée par M. de Touchy, de la Société royale de Montpellier.
5 Sibbald, Prodromus Hist. naturalis, Edimburgi, 1684.
4 M. Bomare a publié, dans son Dictionnaire d'Histoire naturelle, une lettre qui lui fut adressée, en 1771, par M. de Laborie, avocat au Conseil supérieur du Cap, île Saint-Domingue, d'après laquelle il paraît qu'une tortue pêchée, en 41784, dans le pertuis d'Antioche, était la même qu'uue tortue embarquée fort jeune à Saint-Domingue en 1742, par M. de Laborie le père. Elle pesait alors près de vingt-cinq livres ; elle s'échappa dans ce même pertuis d'Antioche, au moment où la tempête brisa le vaisseau qui l'avait apportée, et elle acheva de croître sur les côtes de France. Dict. d'Hist, natde M. Valmont de Romare, article des Tortues de mer.
ces immenses animaux ! ; et l’on devrait voir avec intérêt sur la surface de l’antique Océan, d’un côté les tortues de mer, ces animaux accoutumés à être plongés dans les rayons ardents du soleil souverain dominateur des contrées torrides, et de l’autre, les grands cétacées qui, relégués dans un séjour de glaces et de ténèbres , n’ont presque jamais reçu les douces influences. du père de la lumière , et, au lieu des beaux jours de la nature, n’en ont presque jamais connu que les tempêtes et les horreurs.
On peut citer surtout à ce sujet deux exemples remarquables. En 1752, une tortue fut prise à Dieppe, où elle avait été jetée dans le port par une tourmente : elle pesait de huit à neuf cents livres, et avait à peu près six pieds de long sur quatre pieds de largeur : deux ans après, on pêcha, dans le pertuis d’Antioche, une tortue plus grande encore; elle avait huit pieds de long; elle pesait plus de huit cents livres, et comme ordinairement , dans les tortues, l’on doit compter le poids des couvertures pour près de la moitié du poids total ?, la chair de celle du pertuis d’Antioche devait peser plus de quatre cents livres. Elle fut portée à l’abbaye de Long-Veau, près de Vannes en Bretagne; la carapace avait cinq pieds de long.
Ce n’est que sur les rivages presque déserts, et par exemple sur une partie de ceux de l’Amérique, voisins de la ligne, et baignés par la mer Pacifique, que les tortues franches peu- “vent en liberté parvenir à tout accroissement pour lequel la nature les a fait naître, et jouir en paix de la longue vie à laquelle elles ont été destinées.
Les animaux féroces ne sont denc pas les seuls qui, dans le voisinage de l’homme, ne peuvent ni croître ni se multiplier ; ce roi de la nature, qui souvent en devient le tyran, nonseulement repousse dans les déserts Les espèces dangereuses, mais encore son insatiable avidité se tourne souvent contre elle-même, et relègue sur les plages éloignées les espèces les plus utiles et les plus douces; au lieu d'augmenter ses jouissances , il les diminue, en détruisant inutilement dans des individus, privés trop tôt
1 On a pris de grandes tortues auprès de l'embouchure de la Loire, et un grand nombre de cachalots ont été jetés sur les côtes de la Bretagne il n'y a que peu d'annéés,
2 Note communiquée par M, le chevalier de Widerspach.
de la vie, la postérité nombreuse qui leur aurait dû le jour.
On devrait tâcher d’acclimater les tortues franches sur toutes les côtes tempérées, où elles pourraient aller chercher dans les terres des endroits un peu sablonneux et élevés au-dessus des plus hautes vagues, pour y déposer leurs œufs et les y faire éclore. L’acquisition d’une espèce aussi féconde serait certainement une des plus utiles; et cette richesse réelle, qui se conserverait et se multiplierait d’elle-même, n’exciterait pas au moins les regrets de la philosophie, comme les richesses funestes arra chées avec tant de sueurs au sein des terres équatoriales. |
Occupons-nous maintenant des diverses espèces de tortues qui habitent au milieu des mers comme la tortue franche, et qui lui sont assez analogues par leur forme, par leurs propriétés et par leurs habitudes, pour que nous puissions nous contenter d'indiquer les différences qui les distinguent.