LA TORTUE ÉCAILLE-VERTE
Nous ne conservons pas à la tortue dont il est ici question le nom de tortue verte, qui lui a été donné par plusieurs voyageurs, parce qu’on l’a appliqué aussi à la tortue franche, et que nous ne saurions prendre trop de précautions pour éviter l'obscurité de la nomenclature ; nous ne lui donnons pas non plus celui de tortue Amazone, qu’elle porte dans une
grande partie de l'Amérique méridionale, et
qui lui vient du grand fleuve des Amazones dont elle fréquente les bords ?, parce qu’il parait que ce nom a été aussi employé pour une tortue qui n’est point de mer, et par Conséquent qui est très-différente de celle-ci. Mais
‘ Aucun nomenclateur n'a admis cette tortue, dont la description est si abrégée, qu'il est presque impossible de s'en faire une idée. En effet, ses caractères sont simplement tirés de quelques indications vagues de Dampier, tome I. 11 se pourrait, à cause de la patrie que ce voyageur lui assigne, qu’elle dût constituer une espèce nouvelle, bien qu'il soit possible aussi qu'elle appartint, comme variété, à l'espèce de la Tortue franche. D. 4
2 La tortue écaille-verte n'est pas la seule qui fréquente la grande rivière de l'Amazone. « Les tortues de l’Amazone « sont fort recherchées à Cayenne, comme les plus délicates ; « ce fleuve en nourrit de diverses grandeurs et de diverses « espèces en si grande abondance, que, seules avec leurs « œufs, elles pourraient suffire à la nourriture des habitants « de ses bords,» Hist, gén. des Voyeges, tome L.1T!, page 438,
| édit, in-12.
DE LA CAOUANE.
nous la nommons Éeaille-verte, à cause de la couleur de ses écailles, plus vertes en effet que celles des autres tortues; elles sont d’ailleurs très-belles , très-transparentes , très-minces, et cependant propres à plusieurs ouvrages. La tète des tortues écailles-vertes est petite et arrondie. Elles ressemblent d’ailleurs aux tortues franches par leur forme et par leurs mœurs: elles ne deviennent pas cependant aussi grandes que ces dernières ; et, en général, elles sont plus petites environ d’un quart ‘. On les rencontre en assez grand nombre dans la mer du Sud, auprès du cap Blanco, de la Nouvelle-Espagne ?. Il paraît qu'on les trouve aussi dans le golfe du Mexique, et qu’elles habitent presque tous les rivages chauds du Nouveau-Monde, tant en deçà qu’au delà de la ligne ; mais on ne les a pas encore reconnues dans l’ancien continent. Leur chair est un aliment aussi délicat et peut-être aussi sain que celle des tortues franches ; et il y a même des pays où on les préfère à ces dernières. Leurs œufs salés et séchés au Soleil sont très-bons à manger. M. de Bomare est le seul naturaliste qui ait indiqué cette espèce de tortue que nous n’avons pas vue, et dont nous ne parlons que d’après les voyageurs et les observations de M. le chevalier de Widerspach.
LA CAOUANE.
La Tortue Caouane, Cuv.; Caretta Cephalo, Merr,; Testudo Mydas, Lion., var: «; Testudo Caretta, Schæpff,
La plupart des naturalistes qui ont décrit cette troisième espèce de tortue de mer lui ont
4 Note communiquée par M. le chevaïier de Widerspach, correspondant du Cabinet du Roi.
2 « J'ai remarqué qu'à Blanco, cap de la Nouvelle-Espagne « dans la mer du Sud, les tortues vertes (l'espèce dont parle « ici Dampier est celle que nous nommons écaille-verte), « qui sont les seules que l'on y trouve, sont plus grosses que « toutes celles de la même mer. Elles y pèsent ordinairement « deux cent quatre-vingts ou trois cents livres; le gras en est « jaune, le maigre blanc, et la chair extraordinairement « douce. A Bocca-Toro de Verragua, elles ne sont pas si « grosses; leur chair est moins blanche, et leur gras moins « jaune. Celles des baies de Honduras et de Campêche sont « encore plus pee le gras en est vert, et le maigre plus « noir; cependant un capitaine anglais en prit une à Port- « Royal, dans la baie de Campêche, qui avait quatre pieds du « dos au ventre, et six pieds de ventre en largeur. Le gras « produisit huit galons d'huile, qui reviennent à trente-cinq « pintes de Paris. » Dampier, tome I, page 113. . ‘ Le Caret. M. Daubenton, Encyclopédie méthodique.— Testudo Caretta, 4. Linh., Amph. repi. (Nous devons ob-
donné le nom de caret; mais comme ce nom est appliqué depuis longtemps par les voyageurs à la tortue qui fournit les plus belles écailles, nous conserverons à celle dont il est ici question la dénomination de caouane, sous laquelle elle est déjà très-connue, et uniquement désignée par les naturels des contrées où on la trouve. Elle surpasse en grandeur la tortue franche ‘, et elle en diffère d’une manière bien marquée par la grosseur de la tête, la grandeur de la gueule, l'allongement et la force de la mâchoire supérieure; le cou est épais et couvert d’une peau lâche, ridée et garnie de distance en distance d’écailles calleuses ?; le corps est ovale, et la carapace plus large au milieu et plus étroite par derrière que dans les autres espèces *. Les bords de cette couverture sont garnis de lames , placées de manière à les faire paraitre dentés comme une scie ; le disque présente trois rangées longitudinales d’écailles ; les pièces de la rangée du milieu se relèvent en bosse et finissent par derrière en pointe ; la couverture supérieure paraît d’un jaune tacheté de noir, lorsque l’animal est dans l’eau *. Le plastron se termine du côté de l’anus par une sorte de bande un peu arrondie par le bout : il est garni communément de vingt-deux ou vingtquatre écailles. La queue est courte; Îles pieds qui sont couverts d’écailles épaisses , et dont les doigts sont réunis par une membrane, ont une forme très-allongée et ressemblent à des nageoires , ainsi que dans la tortue franche; ceux de devant sont plus longs, mais moins larges que ceux de derrière ; et ce qui est un des caractères distinctifs de la caouane, c’est que les
server que la figure de Séba, indiquée pour cette tortue par Linnée, ne représente pas la tortue Caret de ce naturaliste, mais celle qu’il à désignée par l'épithète latine de imbricata, et qui est notre caret.)—Testudo Cephalo, Hist. nat. des Tortues, par M. Schncider.—Rai, Synopsis Quadrupedun, pag. 237, Testudo marina, Caouana dicta.—The lodger head Turtle. Browne, Hist. nat. de la Jamaïque, pag. 465. Testudo 5, unguibus utrinque binis acutis, squamis dorsi quinque gibbis.—Tortue caouane, Rochefort, Hist. des Antilles, pag. 248.—/d. Labat, pag. 508.—Kaouane, Du Tertre, pag. 228.—Testudo marina, Caouana dicta. Sloane, Voyage aux îles Madère, Barbade, etc., vol. II, pag. 331.— Catesby, Car., vol. II, pag. 39.—T'estudo corticata vel corticosa. Rondelet, Hist. des Poissons, Lyon, 1558, page 537.— Canuaneros et Juruca, aux Antilles. Dict, d'Hist. nat., par M. Valmont de Bomare.
1 Catesby, Hist. nat, de la Caroline, vol. I, pag. 40.—Note communiquée par M. le chevalier de Widerspach.
2 Browne, Hist. nat. de la Jamaïque, page 465,
5 Catesby, à l'endroit déjà cité.
4 Mémoires manuscrits, rédigés et communiqués par M. Fougeroux de Bondaroy, de l'Académie des Sciences.
pieds de derrière, ainsi que ceux de devant , sont garnis de deux ongles aigus.
La caouane habite les contrées chaudes du nouveau continent, comme la tortue franche ; mais elle paraît se plaire un peu plus vers le nord que cette dernière; on la trouve moins eur les côtes de la Jamaïque ‘ ; elle habite aussi dans l’ancien monde ; on la trouve même trèsfréquemment dans la Méditerranée où on en fait des pêches abondantes, auprès de Cagliari en Sardaigne et de Castel-Sardo, vers le quarante-unième degré de latitude ; elle y pèse souvent jusqu’à quatre cents livres (poids de Sardaigne) *. Rondelet, qui habitait le Languedoc, dit en avoir nourri une chez lui pendant quelque temps, apparemment dans quelque bassin.
Elle avait été prise auprès des côtes de sa province; elle faisait entendre un petit son confus, et jetait des espèces de soupirs semblables à ceux que l’on a attribués à la tortue franche *.
Les lames ou écailles de la caouane sont presque de nulle valeur, quoique plus grandes que celles du caret dont on fait dans le commerce un si grand usage; on s’en servait cependant autrefois pour garnir-des miroirs et d’autres grands meubles de luxe; mais maintenant on les rebute, parce qu’elles sont toujours gâtées par une espèce de gale. On a vu des caouanes * dont la carapace était couverte de mousse et de coquillages, et dont les plis de la peau étaient remplis de petits crustacées.
La caouane a Pair plus fier que les autres tortues : étant plus grande et ayant plus de force, elle est plus hardie; elle a besoin d’une nourriture plus substantielle; elle se contente moins de plantes marines; elle est même vorace ; elle ose se jeter sur les jeunes crocodiles, qu’elle mutile facilement *; on assure que, pour attaquer avec plus d'avantage ces grands quadrupèdes ovipares, elle les attend dans le fond des creux, situés le long des rivages, où les crocodiles se retirent et où ils entrent à reculons , parce que la longueur de leur corps ne leur permettrait pas de se retourner; et elle les
1 Browne, Hist. nat. de la Jamaïque, page 465.
? Histoire naturelle des amphibies et des poissons de Sare daigne, par M. François Cette. Sassari, 1777, page 45,
* Rondelet, Hist. des Poissons. Lyon, 1558, page 558,
+ Browne, à l'endroit déjà cité.
5 Mémoire de M, de la Coudrenière, Journal de Physique, novembre 1782
y saisit fortement par la queue, sans avoir rien à craindre de leurs dents !.
Comme ses aliments, tirés en plus grande
abondance du règne animal, sont moins purs et plus sujets à la décomposition que ceux de la tortue franche, et qu’elle avale sans choix des vers de mer, des mollasses , etc. ?, sa chair s’en ressent : elle est huileuse, rance, filamenteuse, coriace et d’un mauvais goût de marine. L’odeur de muse, que la plupart des tortues répandent, est exaltée dans la caouane?, au point d’être fétide. Aussi cette tortue est-elle peu recherchée. Des navigateurs en ont cependant mangé sans peine ‘ et l’ont trouvée trèséchauffanie : on la sale aussi quelquefois, diton, pour l’usage des nègres *, tant on s’est empressé de saisir toutes les ressources que la terre et la mer pouvaient offrir, pour accroître le produit des travaux de cesinfortunés. L'huile qu’on retire des caouanes est fort abondante ; elle ne peut être employée pour les aliments, parce qu’elle sent très-mauvais; mais elle est bonne à brüler ; elle sert aussi à préparer les cuirs et à enduire les vaisseaux qu’elle préserve, dit-on, des vers, peut-être à cause de la mauvaise odeur qu’elle répand.
La caouane n’est done point si utile que la tortue franche : aussi a-t-elle été moins poursuivie, a-t-elle eu moins d’ennemis à craindre, et est-elle répandue en plus grand nombre sur certaines mers. Naturellement plus vigoureuse que les autres tortues, elle voyage davantage: on l’a rencontrée à plus de huit cents lieues de terre, ainsi que nous l’avons déjà rapporté.
D'ailleurs, se nourrissant quelquefois de poissons, elle est moins attachée aux côtes où croissent les algues. Elle rompt avec facilité de grandes coquilles, de grands buccins, pour dévorer l’animal qui y est contenu; et, suivant les pêcheurs de l’Amérique septentrionale, on trouve souvent de très-grands coquillages, à demi brisés par la caouane f.
Il est quelquefois dangereux de chercher à la prendre. Lorsqu'on s'approche d’elle pour la retourner, elle se défend avec ses pattes et
4 Note commuuiquée par M. Moreau de Saint-Méry, procureur-général au Conseil supérieur de Saint-Domingue.
2 Browne, Hist. nat. de la Jamaïque, page 465.
“ Note communiquée par M. le chevalier de Widerspach.
41 Browne, Hist. nat. de la Jamaïque, pag. 466.
5 Nouveaux Voyages aux iles de l'Amérique, t. 1, p. 508.
8 Catesby, vol, I, pag. 40,