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DU CROCODILE
soin lorsqu'on se trouve le long des rivages habités par ces animaux. M. de la Borde en a vu se dresser contre les très-petits bâtiments. Au reste, en comparant les relations des voyageurs, il parait que la voracité et la hardiesse des crocodiles augmentent, diminuent, et même passent entièrement, suivant le climat, la taille, l’âge , l’état de ces animaux, ja nature, et surtout l'abondance de leurs aliments. La faim peut quelquefois les forcer à se nourrir d’animaux de leur espèce, ainsi que nous l’avons dit; et lorsqu'un extrême besoin les domine, le plus faible devient la victime du plus fort ; mais, d’après tout ce que nous avons exposé, l’on ne doit point penser, avec quelques naturalistes, que la femelle du crocodile conduit à l’eau ses petits lorsqu'ils sont éclos, et que le mâle et la femelle dévorent ceux qui ne peuvent pas se traîner. Nous avons vu que la
éclore leurs œufs ; que les petits allaient d’euxmêmes à la mer; et les crocodiles n'étant jamais cruels que pour assouvir une faim plus cruelle, ne doivent point être accusés de l’espèce de choix barbare qu’on leur a imputé.
Malgré la diversité des aliments que recherche le crocodile, la facilité que la lenteur de sa marche donne à plusieurs animaux pour l’éviter, le contraint quelquefois à demeurer beaucoup de temps, et même plusieurs mois sans manger ‘; il avale alors de petites pierres et de petits morceaux de bois capables d'empêcher ses intestins de se resserrer ?. roi
Il paraît, par les récits des voyageurs, que les crocodiles qui vivent près de l’équateur ne. s’'engourdissent dans aucun temps de l’année ; mais ceux qui habitent vers les tropiques ou a des latitudes plus élevées, se retirent, lorsque le froid arrive, dans des antres profonds auprès des rivages, et y sont pendant l'hiver dans un état de torpeur. Pline a écrit que les crocodiles passaient quatre mois de l’hiver dans des cavernes , et sans nourriture, ce qui suppose que les crocodiles du Nil, qui étaient les mieux connus des anciens, s’engourdissaient pendant la saison du froid. En Amérique, à
4 Browne dit que l'on a observé plusieurs fois des crocodiles qui ont vécu plusieurs mois sans prendre de nourriture, et qu'on s'en est assuré, eû leur liant le museau avec un fil de métal, et en les laissant ainsi liés dans des étangs, où ils venaient de temps en temps à la surface de l'eau pour respirer, Hist. nat. de la Jamaïque, p. 461.
3 Browne, id. ibid.
* Pline, liv. VA, Chap. 58, L'engourdissement des croco- «
chaleur du soleil ou de l'atmosphère faisait |
une latitude aussi élevée que celle de l'Égypte, et par conséquent sous une température moins chaude , le nouveau continent étant plus froid que l’ancien , les crocodiles sont engourdis pendant l’hiver. Ils sortent, dans la Caroline, de cet état de sommeil profond en faisant entendre , dit Catesby, des mugissements horribles qui retentissent au loin‘. Les rivages habités par ces animaux peuvent être entourés d’échos qui réfléchissent les sons sourds formés par ces grands quadrupèdes ovipares, et en augmentent la force de manière à justifier, jusqu’à un certain point, le récit de Catesby. D’ailleurs M. de la Coudrenière dit que, dans la Louisiane, le eri de ces animaux n’est jamais répété plusieurs fois de suite, mais que leur voix est aussi forte que celle d’un taureau ?. Le capitaine Jobson assure aussi que les crocodiles, qui sont en grand nombre dans la rivière de Gambie en Afrique, et que les nègres appellent bumbos, y poussent des cris que l’on entend de fort loin; ce voyageur ajoute que l’on dirait que ces cris sortent du fond d’un puits , ce qui suppose, dans la voix du crocodile, beau coup de tons graves qui la rapprochent d’un mugissement bas et comme étouffé*. Et enfin le témoigage de M. de la Borde, que nous avons déja cité, vient encore ici à l’appui de l’assertion de Catesby.
Si le crocodile s'engourdit à de hautes latitudes comme les autres quadrupèdes ovipares , sa couverture écailleuse n’est point de nature à être altérée par le froid et la disette, ainsi que la peau du plus grand nombre de ces animaux ; et il ne se dépouille pas comme ces derniers.
Dans tous les pays où l’homme n’est pas en assez grand nombre pour le contraindre à vivre dispersé , il va par troupes nombreuses ; M. Adanson a vu, sur la grande rivière du Sénégal , des crocodiles réunis au nombre de plus de deux cents, nageant ensemble la tête hors de l’eau, et ressemblant à un grand nombre de trones d’arbre , à une forêt que les flots entraineraient. Mais cet attroupement des crocodiles n’est point le résultat d’un instinct heuréux : ils ne se rassemblent pas, comme les
‘diles parait encore indiqué par ce que dit Pline, liv. XI, chap. 91.
4 Catesby, Hist. nat, de la Caroline, vol. IE, p. 63.
à Observations sur le crocodile de la Pouisiane. Journal de Physique, 1782.
5 Voyage du capitaine Jobson gén. des Voyages, liv. VIL
à la rivière de Gambie. Hist,
castors, pour s'occuper en commun de travaux combinés ; leurs talents ne sont pas augmentés par limitation , ni leurs forces par le concert ; ils ne se recherchent pas comme les phoques et les lamantins par une sorte d’affection mutueile, mais ils se réunissent parce que des appétits semblables les attirent dans les mêmes endroits; cette habitude d’être ensemble est cependant une nouvelle preuve du peu de cruauté que l’on doit attribuer aux crocodiles ; et ce qui confirme qu’ils ne sont pas féroces, c’est la flexibilité de leur naturel. On est parvenu à les apprivoiser. Dans l’ile de Bouton, aux Moluques, on engraisse quelques-uns de ces animaux, devenus par là en quelque sorte domestiques; dans d’autres pays , on les nourrit par ostentation. Sur la côte des Esclaves, en Afrique, le roi de Saba a, par magnificence, deux étangs remplis de crocodiles. Dans la rivière de Rio-San-Domingo , également près des côtes occidentales de l’Afrique, où les habitants prennent soin de les nourrir, des enfants osent, dit-on, jouer avec ces monstrueux animaux !. Les anciens connaissaient cette facilité avec laquelle le crocodile se laisse apprivoiser ; Aristote a dit que, pour y parvenir, il suffisait de lui donner une nourriture abondante, dot le défaut seul peut le rendre très-dangereux *. Mais si le crocodile n’a pas la cruauté des chiens de mer et de plusieurs autres animaux de proie , avec lesquels il a plusieurs rapports, et qui vivent comme lui au milieu des eaux, il n’a pas assez de chaleur intérieure pour avoir la fierté de leur courage : aussi Pline a-t-il écrit qu'il fuit devant ceux qui le poursuivent,
‘ « On a remarqué, avec étonnement, dans la rivière de « Rio-San-Domingo, que les caymans, ou les crocvdiles, qui « sont ordinairement des animaux si terribles, ne nuisent « ici à personne. Les enfants en font leur jouet, jusqu'à leur « monter sur le dos, et les battre même sans en recevoir au- *« cune marque de ressentiment. Cette douceur leur vient peut-être du soin que les habitants prennent de les nourrir et de les bien traiter. Dans toutes les autres parties de l'Afrique, ils se jettent indifféremment sur les hommes et sur les animaux. Cependant il se trouve des Nègres assez hardis pour les attaquer à coups de poignard. Un laptôt du fort Saint-Louis s'en faisait tous les jours un amusement, qui lui avait longtemps réussi; mais il reçut enfin tant de blessures dans ce combat, que, sans le secours « de ses compagnons, il aurait perdu la vie entre les dents du « monstre.» Voyage du sieur Brue aux iles de Bissao, etc.; Hist. gén. des Voyages.
? M. de la Borde a vu, à Cayenne, des caymans conservés avec des tortues dans un bassin plein d'eau. Ils vivent longtemps sans faire même aucun mal aux tortues. On Les nourrit avec les restes des cuisines. Note communiquée par M, de ka Borde,
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qu’il se laisse même gouverner par les hommes assez hardis pour se jeter sur son dos , et qu’il n’est redoutable que pour ceux qui fuient devant lui !. Cela pourrait être vrai des crocodiles que Pline ne connaissait point, qui se trouvent dans certains endroits de l'Amérique , et qui, comme tous les autres grands animaux de ces contrées nouvelles, où l’humidité l’emporte sur la chaleur, ontmoins de courage et de force que les animaux qui les représentent dans les pays secs de l’ancien continent *; et cette chaleur
-est si nécessaire aux tn que non-seule-
ment ils viventavec peine dans les climats trèstempérés *, mais encore que leur grandeur diminue à mesure qu’ils habitent des latitudes élevées. On les rencontre cependant dans les deux mondes à plusieurs degrés au-dessus des tropiques # : l’on a même trouvé des pétrifica-
‘ Pline, Hist. nat., liv. VIIL, chap. 58.
On peut aussi voir, dans Prosper Alpin, ce qu'il raconte
de la manière dont les paysans d’ Égypte saisissaient un Crocodile, lui liaient la gueule et les pattes, fe portaient à des acheteurs, le faisaient marcher quelque temps devant eux après l'avoir délié,rattachaient ensuite ses pattes et sa gueule, l'égorgeaient pour le dépouiller, etc. Prosper Alpin, Hit. nat, de l'Égypte, à Leyde, 1785, édit. in-4°, tome I, chap. 5. ? « Dans l'Amérique méridionale, aux environs de Cayenne, les Nègres prennent quelquefois de petits caymans de.cinq à six pieds de long. Ils leur attachent les pattes, et ces anlmaux se laissent alors manier et porter, même sans menacer de mordre. Les plus prudents leur attachent les deux mâchoires, ou Jeur mettent une grosse lame dans la gueule. Mais, dans certaines rivières de Saint-Domingue, où le crocodile ou cay man est assez doux, les Nègres le poursuivent; l'animal cache sa tête et une partie de sou corps dans un trou. On passe un nœud coulant, fait avec une grosse. corde, à une de ses pattes de derrière ; plusieurs Nègres le. tirent ensuite, et le trainent partout jusque dans les maisons, sans qu'il témoigne la moindre envie de se défendre. » Note commuaiquée par M. de la Borde.
5 Mémoires pour servir à l'Hist. nat. des Animaux, article du Crocodile.
4 « Les rivières de la Corée sont souvent infestées de cro- « codiles, ou alligators, qui ont quelquefois dix-huit ou vingt « aunes de long. » Relation de Hamel, Hollandais, et déscription de la Corée, Hist. gén. des Voyages, tome XXIV, p. 244, édit. in-12,
Les rivages de la terre des Papous sont aussi peuplés de crocodiles. Voyage de Fernand Mendez Pinto. Hist. gén. des Voyages, 2° part., liv. IL.
Dampier a rencontré des alligators sur les côtes de l'ile de Timor. Voyage de Guillaume Damopier aux Terres Australes.
« Il y a beaucoup de crocodiles dans le continent de l'Ainé- « rique, dix degrés plus avant vers le nord que le tropique « du Cancer, particulièrement aussi loin que la rivière Neus «a dans la Caroline sep'entrionale, environ au trente-troi- « sième degré de Litilude : je n'ai jamais oui parler d'aucun « de ces animaux au delà. Cette latitude répond à peu près « aux parties de l'Afrique les plus septentrionales, où on en a trouve aussi, » Catesby, Hist. nat. de la Caroline, vol. If, p. 65.
« Les crocodiles sont fort communs dans tout le cours de « l'Amazone, et même dans la plupart des rivières que l'Ama- « zoue recoit. On assura M. de la Condamine qu'il s'y en
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DU CROCODILE
tions de crocodiles à plus de cinquante pieds sous terre dans les mines de Thuringe, ainsi qu’en Angleterre ! ; mais ce n’est pas ici le lieu d'examiner le rapport de ces ossements fossiles avec les révolutions qu'ont éprouvées les diverses parties du globe.
Quelque redoutable que paraisse le crocodile, les Nègres des environs du Sénégal osent l'attaquer pendant qw’il est endormi, et tâchent de le surprendre dans des endroits où il n’a pas assez d’eau pour nager ; ils vont à lui audacieusement, le bras gauche enveloppé dans un cuir; ils l’attaquent à coups de lance ou de zagaie ; ils le percent de plusieurs coups au gosier et daus les yeux ; ils lui ouvrent la gueule, ja tiennent | sous l’eau, et l’empêchent de se fermer en placant leur zagaie entre les mâchoires, jusqu’à ce | que le crocodile soit suffoqué par l’eau qu’il avale en trop grande quantité ?
En Égypte ,; On creuse sur les traces de cet animal démesuré un fossé profond , que l’on couvre de branchages et de terre ; on effraie en- | suite à grands cris le crocodile qui, reprenant pour aller à la mer le chemin qu’il avait suivi pour s’écarter de ses bords, passe sur la fosse, | y tombe, et y est assommé ou pris dans des filets. D’autres attachent une forte corde par une extrémité à un gros arbre; ils lient à l’autre bout un crochet et un agneau, dont les cris at- | tirent le crocodile, qui, en ant enlever cet | appât, se prend au crochet par la gueule. A | mesure qu’il s’agite, le crochet pénètre plus.
« trouve de vingt pieds de long, et même de plus grands. Il en « avait déjà vu un grand nombre de douze, quinze pieds et « plus, sur la rivière de Guyaquil. Comme ceux de l'Amazone « sont moins chassés et moins poursuivis, ils craignent peu « les hommes. Dans les temps des inondations ils entrent « quelquefois dans les cabanes des Indiens » Hist. gén, des Voyages, tome LIIT, p. 439, édit. in-12.
‘ On a découvert, dans la province de Nortingam, le squelette entier d’un crocodile. Bibliothèque anglaise, t. VE, p. 406. 3 Labat, vol. IL, p. 55 « Un de mes Nègres tua un crocodile de sept pieds de long : il l'avait aperçu endormi dans les broussailles, au pied d'un arbre, sur le bord d'une rivière. Il s'en approcha assez doucement pour ne le pas éveiller, et lui porta fort adroitement un coup de couteau dans Le côté du cou, au défaut des os de la tête et des écailles, et le perça, à peu de chose près, de part en part. L'animal, blessé à mort, se repliant sur lui-même, quoique avec peine, frappa les jambes du Nègre d'un coup de sa queue, qui fut si violent qu'il le renversa par terre. Celui-ci, sans lâcher prise, se releva dans l'instant, et, afin de n'avoir rien à craindre de la gueule meurtrière du crocodile, il l'enveloppa d'une pagne, pendant que son camarade lui retenait la queue : je lui montai aussi sur le corps pour l'assujettir. Alors le Nègre retira son couteau, et lui coupa la tête, qu'il sépara du tronc. » Voyage de M, Adanson au Sénégal, p. 148, {
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avant dans la chair : on suit tous ses mouvements en lâchant la corde, et on attend qu'il soit mort , pour le tirer du fond de l’eau.
Les sauvages de la Floride ont une autre manière de le prendre : ils se réunissent au nombre de dix ou douze; ils s’avancent au-devant du crocodile, qui cherche une proie sur le rivage; ils portent un arbre qu’ils ont coupé par le pied ; le crocodile va à eux la gueule béante ; mais en enfonçant leur arbre dans cette large gueule, ils l’ont bientôt renversé et mis à mort.
On dit aussi qu’il y a des gens assez hardis pour aller en nageant jusque sous le crocodile, lui percer la peau du ventre, qui est presque le seul endroit où le fer puisse pénétrer.
Mais l’homme n’est pas le seul ennemi que le crocodile ait à craindre: les tigres en font leur proie : l’hippopotame le poursuit, et il est pour lui d’autant plus dangereux qu’il peut ie suivre avec acharnenient jusqu’au fond de la mer. Les couguars, quoique plus faibles que les tigres, détruisent aussi un grand nombre de crocodiles ; ils attaquent les jeunes caymans ; ils les attendent en embuscade sur le bord des grands fleuves, les saisissent au moment qu’ils montrent la tête hors de l’eau, et les dévorent.
Mais lorsqu'ils en rencontrent de gros et de
forts , ils sont attaqués à leur tour ; en vain ils enfoncent leurs griffes dans les yeux du crocodile, cet énorme lézard, plus vigoureux qu’eux, les entraine au fond de l’eau !
Sans ce grand nombre d’ennemis, un animal
‘aussi fécond que le crocodile serait trop multi- | plié; tous les rivages des grands fleuves des zo-
nes torrides seraient infestes par ces animaux
| monstrueux, qui deviendraient bientôt féroces et cruels par l'impossibilité où ils seraient de | trouver aisément leur nourriture. Puissants par
leurs armes, plus puissants par leur multitude, ils auraient bientôt éloigné l’homme de ces terres fécondes et nouvelles que ce roi de la nature a quelquefois bien de la peine à leur disputer : car, comment résister à tout ce qui donne le pouvoir, à la grandeur, aux armes, à la force et au nombre? Prosper Alpin dit qu’en Égypte les plus grands crocodiles fuient le voisinage de l’homme, et se tiennent sur les rivages du Nil, au-dessus de Memphis *. Mais dans les pays moins peuplés, il ne doit pas en
4 Hist. gén. des Voyages, tome LIT, p. 440, édit. in-12. 2 On y cn rencontre, suivant cet auteur, de trente coudées
être de même; ils sont si abondants dans les grandes rivières de l’Amazone et d'Oyapoe, dans la baie de Vincent Pinçon , et dans les lacs qui y communiquent, qu'ils y gênent, par leur multitude, la navigation des pirogues ; ils suivent ces légers bâtiments ; sans cependant essayer de les renverser, et sans attaquer les hommes : il est quelquefois aisé de les écarter à coups de rames, lorsqu'ils ne sont pas trèsgrands '. Mais M. de la Borde raconte que naviguant dans un canot, le long des rivages orientaux de l'Amérique méridionale, il rencontra une douzaine de gros caymans à l’embouchure d’une petite rivière dans laquelle il voulait entrer ; il leur tira plusieurs coups de fusil, sans qu’ils changeassent de place ; il fut tenté de faire passer son canot par-dessus ces animaux ; il fut arrêté cependant par la crainte qu'ils ne fissent chavirer son petit bâtiment, et qu'ils ne le dévorassent lorsqu'il serait tombé dans l’eau. Il fut obligé d’attendre près de deux heures, après lesquelles les caymans s’éloignèrent , et lui laissèrent le passagelibre ?.
Heureusement un grand nombre de crocodiles sont détruits avant d’éelore. Indépendamment des ennemis puissants dont nous avons déjà parlé, des animaux trop faibles pour ne pas fuir à l’aspect de ces grands lézards , cherchent leurs œufs sur les rivages où ils les déposent : la mangouste, les singes, les sagouins, les sapajous et plusieurs espèces d’oiseaux d’eau, s’en nourrissent avec avidité*, et en cassent même un très-grand nombre, en quelque sorte pour le plaisir de se jouer.
Ces mêmes œufs, ainsi que la chair du cro:
codile, surtout celle de laqueueet du bas-ventre, servent de nourriture aux Nègres de l’Afrique, ainsi qu’à certains peuples de l’Inde et de l’Amérique *. Ils trouvent délicate et succulente cette chair qui est très-blanche ; mais il paraît que presque tous les Européens qui ont voulu en manger ont été rebutés par l’odeur de muse dont elle est imprégnée. M. Adanson cependant dit qu’il goûta celle d’un jeune crocodile, tué sous ses yeux au Sénégal , et qu'il ne la trouva
de long. Hist. nat. de l'Égypte, par Prosper Alpin, tome E chap. 5.
4 Note.communiquée par M. le chevalier de Widerspacb, correspondant du Cabinet de Sa Majesté.
? Note communiquée par M. de la Borde.
* Description de l'île Espagnole. Hist. gén. des Voyagrs, 5* partie, liv. V.
4 Catesby, Hist; nat. de la Caroline, vol. II, p. 6%.
pas mauvaise. Au reste, la saveur de cette chair doit varier beaucoup suivant l’âge, la nourriture et l’état de l’animal.
On trouve quelquefois des bézoards dans le corps des crocodiles , ainsi que dans celui de plusieurs autres lézards. Séba avait dans sa collection plusieurs de ces bézoards qui lui avaient été envoyés d’Amboine et de Ceylan; les plus grands étaient gros comme un œuf de canard , mais un peu plus longs , et leur surface présentait des éminences de la grosseur des plus petits grains de poivre. Ces concrétions étaient composées, comme tous les bézoards, de couches placées au-dessus les unes des autres ; leur couleur était marbrée et d’un cendré obscur plus ou moins mêlé de blanc !.
Les anciens Romains ont été longtemps sans connaître les crocodiles par eux-mêmes : ce n’est que cinquante-huit ans avant l’ère ehrétienne que l’édile Scaurus en montra cinq au peuple ?. Auguste lui en ft voir un grand nom-
: bre vivants, contre lesquels il fit combattre des
hommes. Héliogabaleen nourrissaïit. Les tyrans du monde faisaient venir à grands frais de ’Afrique , des crocodiles , des tigres , des lions : ils s'empressaient de réunir autour d’eux ce que la terre paraît nourrir de plus féroce.
Les crocodiles étaient donc, pour les Romaïns et d’autres anciens peuples , des animaux trèsredoutables : ils venaient de loin : il n’est pas surprenant qu’on leur ait attribué des vertus extraordinaires. Il n’y a presque aucune partie dans les crocodiles. à laquelle on n’ait attaché la vertu de guérir quelque maladie. Leurs dents *, leurs écailles, leur chair , leurs intestins, tout en était merveilleux *. On fit plus dans leur pays natal. Ils y inspiraient une grande terreur ; ils y répandaient quelquefois le ravage ; la crainte dégrada la raison, on en fit des dieux ; on leur donna des prêtres; la ville d'Arsinoë leur fut consacrée * ; on renfermait religieusement leurs cadavres dans de hautes pyramides, auprès des tombeaux des rois ; et
4 Séba, vol. IT, p. 139.
3 pline, liv. VIII, chap. 40.
# Pline, liv. XXVIII, chap. 28.
4 Voyez, dans le Voyage en Palestine d'Hasselquist, p.347, quelles propriétés vraies ou fausses les Égyptiens et les Arabes attribuent encore au fiel, à la graisse et aux yeux du crocodile.
5 Encycl. méth. Dictionnaire d'Antiquités, par M. l'abbé Mongez l'aîné, garde du Cabinet d'Antiques et d'Histoire nae turelle de Sainte-Geneviève, de l'Académie des Inscriptions, etc,
DU GAVIAL.
maîntenant, dans ce même pays où on les adorait il y a deux mille ans, on a mis leur tête à prix; et telle est la vicissitude des opinions humaines.