VUE GÉNÉRALE
pour ses compagnons comme un signal d’alarme, et un avertissement de la nécessité d’une fuite précipitée.
Les cétacées pourraient donc, à la rigueur , être considérés comme ayant reçu du temps et de la société avec leurs semblables, ainsi que de l’effet irrésistible de sensations violentes, d’impressions souvent renouvelées et d’affections durables, un rudiment bien imparfait, et néanmoins assez clair, d’un langage proprement dit.
Mais les actes auxquels ce langage les détermine, que leur sensibilité Commande; que leur intelligence dirige, par quel ressort puissant sont-ils principalement produits?
Par leur queue longue, grosse, forte, fléxible, rapide dans ses mouvements, et agrandie à son extrémité par une large - nägeoire placée horizontalement. -
Ils l’agitent , et la vibrent, pour ainsi dire, avec d'autant plus de facilité et d’énergie, qu'ils ont un grand nombre de vertèbres lombaires , sacrées etcaudales ; que les apophyses des vertèbres lombaires sont très-hautes; et que par conséquent ces apophyses donnent un. point d'appui des plus favorables aux grands muscles quis’y attachent et qui meuvent la queue qu’ils composent. :
C’est cette queue si puissante dans leur natation, si redoutable dans leurs combats, qui remplace les extrémités postérieures, lesquelles manquent absolument aux cétacées. Ces animaux sont de véritables bipèdes ; ou plutôt ils sont sans pieds, et n’ont que deux bras, dont ils se servent pour ramer, se battre et soigper leurs petits.
Dans plusieurs mammifères , les extrémités antérieures sont plus grandes que, les posté: rieures. La différence entre ces deux sortes d’extrémités augmente dans le même sens, à mesure que l’on parcourt les diverses espèces de phoques, de dugons, de morses et de lamantins, qui vivent sur la surface des eaux ; et elle devient enfin la plus grande possible, c’est-à-dire que l’on ne voit plus d’extrémités postérieures lorsqu'on est arrivé aux tribus des cétacées, qui non-seulement passent leur vie au milieu des flots, comme les phoques, les dugons, les morses et les lamantins, mais encore n’essaient pas de se traîner, comme les phoques, sur les rochers ou sur le-sable des rivage des mers. .
DES CÊTACÉES. 7
Si, au lieu de s’avancer vers les mammifères nageurs, lesquels ont tant dé rapports avec les poissons, on va vers les animaux qui volent; si l’on examine les familles des oiseaux, on voit . les extrémités antérieures déformées, étendues, modifiées , métamorphosées et recouvertes de manière à former une aile légère, agile, d’une grande surface, et propre à soutenir et faire mouvoir un corps assez lourd dans un fluide très-rare.
Et remarquons que dans les animaux qui volent , comme dans ceux qui nagent, il y a une double réunion de ressorts, un appareil antérieur composé des deux bras , et un appareil postérieur formé par la queue : mais, dans les animaux qui fendent l'air, ce fluide subtil et léger de l’atmosphère, l’appareil le plus énergique est celui de devant; et dans ceux qui traversent l’eau , ce fluide bien plus dense et bien plus pésant des fleuves et des mers, l’appareil de derrière est le plus puissant. Dans l'animal qui nage, la masse est poussée en
avant; dans l’animal qui vole, elle est entrai-
née.
Au reste, les cétacées se servent de leurs bras et de leur queue avec d’autant plus d’avantage, pour éxécuter, au milieu de l’océan, leurs mouvements de contentement ou de crainte, de recherche ou de fuite, d'affection où d’antipathie, de chassé où de combat, que toutes les parties de leurs corps sont imprégnées d’une substance huileuse, que plusieurs de ces portions sont placées sous une couche très-ép isse d’une graisse légère, qui les goninsi dire, et que cette Diane oléatrouve dans les os et dans lés cadavres des cétacées les plus dépouillés, en apparence, de lard ou de graisse, et s’y dénote par une phosphorescence très-sensible.
Ainsi tous les animaux qui doivent se soutenir et se mouvoir au milieu d’un fluide, ont reçu une légèreté particulière, que les habitants de l'atmosphère tiennent de l’air et des gaz qui remplissent plusieurs de leurs cavités et circulent jusque dans leurs os, et que les habitants des mers et des rivières doivent à l’huile
qui pénètre jusque dans le tissu le plus com-
pacte de leurs parties solides.
On a cru queles cétacées conservaient après leur naissance le {row ovale qui est ouvert dans les mammifères avant qu’ils ne voient le jour, et par le moyen duquel le sang peut passer d’une
partie du Cœur dans une autre, sans circuler par les poumons. Cette opinion est contraire à la vérité. Le {rou ovale se ferme dans les cétacées comme dans les autres mammifères. Ils ne peuvent se tenir entièrement sous l’eau que pendant un temps assez court : ils sont forcés de venir fréquemment à la surface des mers pour respirer l’air de l’atmosphère ; et s’ils ne sont obligés de tenir hors de l’eau qu’unetrèspetite portion de leur tête, ©’est parce que l’orifice des évents, ou tuyaux par lesquels ils peuvent recevoir l’air atmosphérique, est situé dans la partie supérieure de leur tête, que leur larynx forme une sorte de pyramide qui s’élève dans l’évent, et que le voile de leur palais, entièrement éirenlairé ét pourvu d’un sphincler, peut serrer étroitement ce larynx, de maniere à leur donner la faculté de respirer, d’avaler une assez grande quantité d’aliments, et de se servir de leurs dents ou de leurs fanons $sañs qu'aucune substance ni même une goutte d’eau pénètrent dans leurs poumons ou dans leur trachée-artère.
Mais cette substance huileuse, ces fanons, ces dents, les longues défenses que quelques cétacées ont reçues ‘, cette matière blanche que nous nommerons adipocire avec Fourcroy ?, et qui est si abondante dans plusieurs de leurs nn , l'ambre gris qu’ils produisent ?, et jusqu’à la peau dont ils sont revêtus, tous ces dons de la nature sont devenus des présents bien funestes, lorsque l’art de la navigation a commencé de se perfectionner, et que la boussole a pu diriger les marins parmi les écueils des mers les plus lointaines et les ténèbres des nuits les plus obscures.
"L'homme, attiré par les trésors que pouvait lui livrer la victoire sur les cétacées , a troublé la paix de leurs immenses solitudes, a violé leur retraite, a jmmolé tous ceux que les déserts glacés et inabordables des pôles n’ont pas dérobés à ses coups ; et il leur a fait une guerre d'autant plus cruelle, qu’il a vu que des grandes pêches dépendaient la prospérité de sou commerce , l’activité de son industrie, le nombre de ses matelots, la hardiesse de ses nawvigateurs , l'expérience de ses pilotes, la force de sa marine , la grandeur de sa puissance.
4 Voyez l'histoire des Narwals.
2 Article du Cachalot macrocéphale.
5 Idem.
ÿ TABLEAU
est ainsi que ies géants des géants sont |
tombés sous ses armes ; et comme son génie est immortel , et que sa science est maintenant impérissable, parce qu’il a pu multiplier sans limites les exemplaires de sa pensée, ils ne cesseront d’être les victimes de son intérêt, que lorsque ces énormes espèces auront cessé d’exister. C’est en vain qu’elles fuient devant lui : son art le transporte aux extrémités de la terre ; elles n’ont plus d’asile que dans lenéant.
. Avançons vers ces êtres dont on peut encore écrire l’histoire, et dont nous venons d’esquisser quelques traits généraux.
Ah! pour les peindre, il faudrait le pinceau de Buffon. Lorsqu'il m’associa à ses travaux, il s'était réservé d'exposer l’image de ces cétacées, auxquels la nature paraissait avoir destiné un meilleur sort que celui qui les opprime: mais la mort l’a surpris avant qu’il n’ait pu commencer son ouvrage ; mais Daubenton et Montbelliard ne sont plus; et c’est sans le secours de mes maitres, sans le secours de mes illustres amis, que j’ai travaillé au monument qui manquait encore pour compléter l’ouvrage immense élevé pour la postérité par Buffon, par Daubenton, par Montbelliard , et dont j’ai tâché de poser le faite en terminant, il.y a un an, l’histoire des poissons ". ;
Lorsqu’à cette dernière époque j’ai commencé de publier l'Histoire des cétacées, que j'avais entreprise pour remplir les honorables obligations contractées avec Buffon, le malheur avait déjà frappé ma tête et déchiré mon cœur ; j’avais-déjà.perdu une compagne adorée. La douleur sans espoir , la reconnaissance, la vénération, ont inscrit le nom de ma Caroline à la tête de l’Histoire des poissons ; elles lui dédient ce nouvel ouvrage; elles lui consacreront tous ceux. que je pourrai tenter jusqu’à la fin de mon exil affreux. Son nom, cher à toutes les âmes vértueuses et sensibles, recommandera mes faibles efforts aux amis de la nature.
Le 24 nivose au 12 (13 janvier 4804.)
4 Voyez, dans l'Histoire naturelle des Poissons, le Discours intitulé: Sur la péche, sur la connaissance des poissons fossiles, et sur quelques attributs généraux des poissons.
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