VUE GÉNÉRALE
un asile d'antan plus tempéré, “que, suivant les remarques d’un physicien aussi éclairé qu’intrépide voyageur, l’eau de l’océan est plus froide de deux, trois ou quatre degrés sur tous les bas-fonds , que dans les profondeurs voisines!.
Et comme d’ailleurs il est des cétacées qui remontent dans les fleuves ?, on voit que, même sans en excepter l’homme aidé de la puissance de ses arts , aueune famille vivante sur la terre n’a régné sur un domaine aussi étendu que celui des cétacées.
Et comme, d’un autre côté; on peut croire que les LA cétacées ont vécu plus de-mille ans *, disons quele temps leur appartient comme Dons et ne Soyons pas D : que le génie de l’allégorie ait voulu les regarder comme les emblèmes de la durée, aussi bien que de l’étendue , et par conséquent comme les symboles de la puissance éternelle et créatrice. .
Mais si les grands cétacées ont pu vivre tant de siècles et dominer sur de si grands espaces , ils ont.dù éprouver toutes les vicissitudes des temps, comme celles des lieux ; et les voilà encore, pour la morale et Ja philosophie, des images imposantes qui rappellent les catastrophes du pouvoir et. de la grandeur.
Iciles extrêmes se touchent, La rose et. l’éphémère sont aussi les emblèmes de l’instabilité. Et quelle différence entre la durée de la baleine et celle de la rose ! L'homme même, eomparé à la baleine, ne vit qu'’âge de rose. Il parait à peine occuper un point dans la durée, pendant qu’un très-petit nombre de générations de cétacées remonte jusqu'aux époques terribles des grandes et dernières révolutions du globe.
Les grandes espèces de cétacées sont contemporaines de ces catastrophes épouvantables qui ont bouleversé la surface de Ja terre ; elles restent seules de ces premiers âges du ae elles en sont, pour ainsi dire, les ruines Niaiiie: et sile voyageur éclairé et sensible contemple avec ravissement, au milieu des sables brülants et des montagnes nues de la haute Égy pte, ces
monuments gigantesques de l’art, ces colonnes,
ces statues, ces temples à demi détruits, qui lui présentent l’histoire consacrée des premiers temps de l'espèce humaine , avec quel noble en-
1 Lettre de M. de Humboaïdt à M. Lalande, datée de Caraccas en Amérique , le 45 décembre 1799.
? Voyez, dans cette Histoire, l'article des Bélugas.
5 Consultez l'article des Paleimes franches.
DES CÉTACÉES. . &
thousiasme le naturaliste qui brave les tempêtes de l'océan pour augmenter le dépôt sacré. des connaissances humaines , ne doit-il pas contempler, auprès des montagnes de glace que le froid entasse vérs les pôles , ces colosses vivants, ces monuments dela nature , qui rappellent les anciennes épôques des En rhhose de la terre !
- À éès époques reculées , Les immenses +. À
cées 1 régnaient sans trouble sur l’antique océan. Parvenus à une grandeur bién supérieure à
sons et les mollusques dont il est peuplé , une proie aussi abondante qu’analogue à leur nature.
Cette habitude, ce besoin de se réunir en troupes nombreuses , a dù naïitre particulièrement de la grande sensibilité des femelles. Leur affection pour les petits auxquels elles ont donné le jour, ne leur permet pas de les perdre de vue , tant qu’ils ont besoin de leurs soins, de leurs secours , de leur protection. Les jeunes cétacées ne peuvent se passer d’une association
celle qu’ils montrent de nos jours , ils voyaient | qui leur a été et si utile et si douce : ils ne s’é-
les siècles s’écouter en paix. Le génie de l'homme ne lui avait pas encore donné la domination sur les mers; l'art me les avait pas disputées à la nature... .
. Les cétacées pouvaient se livrer, sans inquiétude , à cette affection que l’on observe encore entre les individus de la même troupe, entre le mâle et la femelle, entre la femelle et le petitfgwelle allaite, auquel elle prodigue les soins léSplus touchants , qu’elle élève, pour ainsi dire ;, avec tant d'attention, qu’elle protése avec tant de sollicitude, qu’elle défend avec tant de Courage.
Tous ces actes, produits par une sensibilité très-vive, l’entretiennent, l’accroissent , l’animent. Péinstinet. tésuitat nécessaire de Vegnérience et de la sensibilité, se développe, s'étend, se perfectionne. Cette habitude d’être ensemble, de partager les jouissances , les craintes et les dangers qui lie par des liens si étroits , et les cétacées de la même bande, > & Surtout È mâle 4 la femelle , la femelle et w fruit de son union
le Hi, a dû ajouter encore à cet instinct ee e nous reconriaitrons dans ces animaux, ennoblir én quelque sorte sa saturé, le EE phosetenintellisence. Et si nous cherchons en vain d les actions des cétacées , des effets de cette industrie que l’on croirait aato regarder comme la compagne nécessaire de l'intelligence et dela sensibilité, c’est que les cétacées n’ont pas besoin, par exemple, comme les eastors, de construire des digues pour arrèter des courants d’eau trop fugitifs, “délever des huttes pour s’y garantir des rigueurs du froid, de rassembler dans des habitations destinées pour l'hiver une nourriture “qu ’ils ne pou
se Feu d ésirer contre
et, ‘dans les pois-
ons. ,€
M intempéries des sais À
loignent ni de leur mère, ni de leur père , qui n’abandonne- pas sa compagne. Lorsqu'ils forment des unions plus particulières, pour donner eux-mêmes l’existence à de nouveaux individus”, ils n’en conservent pas moins l’association générale ; et les générations suecessives , rassemblées et liées par le sentiment, ainsi que par une habitude constante, forment bientôt ces bandes nombreuses que les naviga-
teurs rencontrent sur les mers, surtout sr
celles qui sont encore peu fréquentées. Ces troupes remarquables présentent souvent , ou les jeux de la paix, ou le tumulte de la A On les voit , ou se livrer, comme les bélugas, les dauphins vulgaires et les marsouins , à des mouvements rapides , à des élans subits , à des évolutions variées, et, pour ainsi dire, non interrompues ; ou, rassemblés en bandes de combattants , comme les cachalots et. les dauphins gladiateurs , ils concertent leurs attaques, se précipitent contre les ennemis les plus redoutables , se battent avec acharnement , et ensan- Fr re la surface de la mer.
IL est aisé de voir, d’après la longueur de la vie des plus grands os que, par exemple, deux baleines franches , l’une mâle et l’autre femelle , peuvent, avant de périr, voir se réunir autour d’elles soixante-douze mille millions
-de baleines auxquelles elles auront donné le
jour, ou dont elles seront la souche.
La durée de la vie des cétacées , en multipliant , jusqu’à un terme qui effraie l’imagination , les causes du grand-nombre d'individus qui peuvent être rassemblés dans la même bande, et former, pour ainsi dire, la même a n’accroit-elle pas beaucoup” aussi celles qui concotrent au développement de Ja sensibilité , de l'instinct et de l’ intelligence ? LrY AT de cette sensibilité et de cette intelligence est d’ailleurs prouvée par la force
de l’odorat des cétacées. Les quadrupèdes qui montrent le plus d’instinet,.et qui éprouvent l'attachement le plus vif et le plus durable, sont en effet ceux qui ont un odorat exquis, tels que le chien et l’éléphant. Or, les cétacées reconnaissent de très-loin et distinguent avec netteté les diverses impressions des substances odorantes ; et si l’on ne voit pas dans ces animaux des narines entièrement analogues à celles de la plupart des quadrupèdes , d’habiles anatomistes , et particulièrement Hunter et Albert, ont découvert ou reconnu dans les baleines un labyrinthe de feuillets osseux , auquel aboutit le nerf olfactif , et qui ressemble à celui qu’on trouve dans les narines des quadrupèdes.
Nous exposerons dans divers articles de cette histoire, et notamment en traitant de la baleine franche , comment les cétacées ont recu l'organe de la vue le mieux adapté au fluide aqueux et salé,-et à l’atmosphère humide , brumeuse et épaisse , au travers desquels ils doivent apercevoir les objets ; et ils peuvent l'exercer d'autant plus; et par conséquent le rendre successivement sensible à un degré d’autant plus remarquable ,'qu’en‘élevant leur tête au-dessus de l’eau, ils peuvent la placer de manière à étendre sur une calotie immense , formée par la surface d’une mer tranquille , leur vue , qui n’est alors arrêtée par aucune inégalité semblable à celles de la surface sèche du globe , et qui-ne reçoit de limite que dela petitesse des objets, ou de la courbure de la terre.
A la vérité, ils n’ont pas d’organe particulier conformé de manière à leur procurer un toucher bien sûr et bien délicat. Leurs doigts en effet , quoique divisés en plusieurs osselets , et présentant, par exemple , jusqu'à sept articulations dans l’espèce du physétère orthodon, sont tellement rapprochés , réunis et recouverts par une sorte. de gant formé d’une peau dure et épaisse, qu'ils ne peuvent pas être mus indépendamment Pun de l’autre , pour palper, saisir «et embrasser un objet,-et qu’ils ne composent que l'extrémité d’une rame solide, plutôt qu’une véritable main. Mais cetté même rame est aussi un bras, par le moyen duquelils peu-
… vent retenir et presser contre leur corps les dif=
férents objets ; et il est très-peu de parties de leur surface où la peau, quelque épaisse qu’elle soit, ne puisse être-assez déprimée, et en quel-
que: EC. fléchie , pour leur donner par le tact ”
des sensations assez nettes de plusieurs qualités
VUE GÊËNÈRALE
des objets extérieurs. On peut donc croître qu'ils ne sont pas plus mal partagés relativement au toucher , que plusieurs mammifères , et, par exemple , plusieurs phoques, qui paraissent jouir d’une intelligence peu commune dans les animaux , et de beaucoup de sensibilité.
L'or sine de l’ouie, qui leur a été accordé, est renfermé dans un os qui, au lieu de faire partie de la boîte osseuse, laquelle enveloppe le cerveau , est attaché à cette boite osseuse par des ligaments , et comme suspendu dans une sorte de cavité. Cette espèce d'isolement de l'oreille, au milieu de substances molles qui amortissent les sons qu’elles transmettent, contribue peut-être à la netteté des impressions sonores, qui, sans ces intermédiaires, arriveraient trop multipliées, trop fortes et trop confuses à un organe presque toujours. placé au-dessous de Ja surface de l'océan, et par conséquent au milieu d’un fluide immense, fréquemment agité, et bien moins rare que celui de l’atmosphère. Remarquons aussi que le conduit auditif se termine à l’extérieur par un orifice presque imperceptible, etique, par la très-petite dimension de ce ue. la mermbrane du tympan est garantie des. effets assourdissants que produiraient sur cette membrane tendue le contact et le mouvement de l’eau de la mer.
Mais, comme l’histoire des animaux est celle de leurs facultés, de même que l’histoire de l’homme est celle de son génie, tâchons de mieux juger des facultés des cétacées ; es-
sayons de mieux connaitre le caractère | parti eulier de leur sensibilité, la nature de lèur instinct, le degré de leur tele cherchons les lisisdes qui, dans ces ALES cétacées , réunissent un sens ayec uñn autre, et par Conséquent augmentent la force de ces organes et multiplient leurs résultats. Comparons ces liaisons avec les rapports . analogues observés dans les autres mammifères ; et nous trouverons que l’odorat et le goût Sont très-rapprochés, et, pour ainsi dire, réunis dans tous les mammifères ;’que l’odorat, le goût et le toucher sont, en quelque sorte, exercés par le même organe dans l'éléphant, et que l’odorat et l'ouïe sont très-rapprochés dans les cétacées. Nous exposerons ce dernier rapport, en faisant. l’histoire du dauphin vulgaire. Mais observons déjà qu’une liaison analogue existe entre l’ouie et l’odorat des poissons, lesquels. vivent dans
DES CÊTACÉES. FA
l’eau, comme les cétacées ; et de plus, considérons que les deux sens que l’on voit, eu quelque sorte, réunis dans les cétacées, sont tous les deux propres à recevoir les impressions d'objets très-éloignés ; tandis que, dans la réunion de l’odorat avec le goût et avec le toucher , nous trouvons le toucher et le goût qui ne peuvent être ébranlés que par les objets avec lesquels leurs organes sont en contact. Le rapprochement de l’ouie et de l’odorat donne, à l’animal qui présente ce rapport, des sensations moins précises et des comparaisons moins sûres que la liaison de l’odorat avec le goût et avec le toucher; mais il en fait naître de plus fréquentes, de plus nombreuses et de plus variées. Ces impressions, plus diversifiées et renouvelées plus souvent, doivent ajouter au penchant qu'ont les cétacées pour les évolutions très-répétées , pour les longues natations , pour les voyages lointains ; et c’est par une suite du même principe que la supériorité de la vue et la finesse de l’ouie donnent aux oiseaux une tendance très-forte à se mouvoir fréquemment , à franchir de grandes distances , à chercher au milieu des airs la terre et le climat qui leur conviennent le mieux.
Maintenant si, après avoir examiné rapidement les sens des cétacées , nous portons nos regards sur les dimensions des organes de ces sens , nous serons étonnés de trouver que celui de l’ouie, et surtout celui de la vue, ne sont guère plus grands dans des cétacées longs de quarante ou cinquante mètres , que dans des mammifères de deux ou trois mètres de longueur.
Observons ici une vérité importante. Les organes de l’odorat, de la vue et de l’ouie, sont, pour ainsi dire, des instruments ajoutés au corps proprement dit d’un animal ; ils n’en font pas une partie essentielle : leurs proportions et leurs dimensions ne doivent avoir de rapport qu'avec la nature, la force et le nombre des sensations qu’ils doivent recevoir et transmettre au système nerveux, et par conséquent au cerveau de l’animal ; il n’est pas nécessaire qu'ils aient une analogie de grandeur avec le corps proprement dit. Étendus même au-delà de certaines dimensions ou resserrés en decà de ces limites , ils cesseraient de remplir leurs fonctions propres; ils ne concentreraient plus les impressions qui leur parviennent ; ils les transmettraient trop isolées ; ils ne
seraient plus un instrument particulier ; ils ne feraient plus éprouver des odeurs; ils ne formeraient plus des images ; ils.ne feraient plus entendre des sons : ; ils sé raph 0e béta tent des autres parties du corps de l’animal , au point de n’être plus qu’un organe du toucher plus ou moins imparfait, de ne plus communiquer que des impressions relatives au tact, et de ne plus annoncer la présence d’objets éloignés.
Il n’en est pas ainsi des organes du mouvement, de la digestion , de la circulation, de la respiration : leurs dimensions doivent avoir un tel rapport avec la grandeur de l’animal , qu’ils croissent avec son corps proprement dit, dont ils composent des parties intégrantes , dont ils forment des portions esseutielles , à l'existence duquel ils sont nécessaires ; et ils s’agrandissent même dans des proportions presque toujours très-rapprochées de celles du corps proprement dit , et souvent entièrement semblables à ces dernières.
Mais l’ouïe des cétacées est-elle aussi souvent exercée que leur vue et leur odorat? Peuvent-ils faire entendre des bruissements ou des bruits plus ou moins forts, et même proférer de véritables sons, et avoir une véritable voix?
On verra dans l’histoire de la baleine franche, dans celle de la jubarte , dans celle du cachalot macrocéphale, dans celle du dauphin vulgaire , que ces animaux produisent de véritables sons.
Une troupe nombreuse de dauphins férès, attaquée en 1787 , dans la Méditerranée, auprès de Saint-Tropès , fit entendre des sifflements aigus , lorsqu'elle commença à ressentir la douleur que lui firent éprouver des blessures cruelles. Ces sifflements avaient été précédés de mugissements effrayants et profonds.
Un butskopf , combattu et blessé auprès de Honfleur, en 1788, mugil comme un laureau, suivant les expressions d’observateurs dignes de foi.
Dès le temps de Rondelet on connaissait les mugissements par lesquels les cétacées des environs de Terre-Neuve exprimaient leur crainte, lorsque attaqués par une orque audacieuse, ils se précipitaient vers la côte, Fee de trouble et d’effroi.
-Lors du combat livré aux dauphins férès vus en 1787 auprès de Saint-Tropès, on les entendit aussi jeter des cris très-forts et très-dis-
tinets.
Un physétère mular a pu faire entendre un cri terrible, dont le retentissement s’est prolongé au loin,‘comme un immense -frémissement.
L’organe de la voix des cétacées ne paraît pas cependant, au premier coup d'œil, conformé de manière à composer un instrument bien sonore et bien parfait : mais on verra, dans l’histoire que nous publions , que le laryux de plusieurs cétacées non-seulement s’élève comme une sorte de pyramide dans la partie inférieure des évents, mais que l’orifice peut en être diminué à leur volonté par le voile … du palais qui l’entoure et qui est garni d’un
‘sphincler ou muscle circulaire. La cavité de la bouche et celle des évents sont très-grandes. La trachée-artère , mesurée depuis le larynx jusqu’à son entrée dans les poumons , avait un mètre de longueur, et un tiers de mètre de diamètre, dans une baleine néanmoins très-jeune, prise sur là côte d'Islande, en 1763 !. Oril serait aisé de prouver à tous les musiciens qui connaissent la théorie de leur art, et particulièrement celle des instruments auxquels la musique peut avoir recours; que la réunion des trois conditions que nous venons d’expo-. ser, suffit pour faire considérer l’ensemble de l'organe vocal des cétacées, comme propre à produire de véritables sons , des sons très-distincts, et des sons variés, non-seulement par leur intensité, mais encore par leur durée et par le depré de leur élévation ou de leur gra- Vite}
On pourrait même supposer dans les cris des cétacées, des différences assez sensibles pour que le besoin et l’habitude aient rendu pour ces animaux plusieurs de ces cris , des signes constants et faciles à reconnaitre, d’un certain nombre de leurs sensations. -
De véritables cris d'appel ; de véritables signes de détresse, ont été emplowés par les dauphins férès réunis auprès de Saint-Tropès. Le physétère mular qui fit éntendre ce son éerrible, dont nous venons de parler, était le plus Bt, commele conducteur ou plutôt le défenseur d’une troupe nombreuse de physéteres de son espèce; et le cri qu’il proféra, fut
Voyage enlslande, fait par ordre de sa majesté danoise, par MM. Olafsen, Islandais, et Povelsen, premier médecin d'Islande ; rédigé sous la direction de l'académie des sciences &e Copenhague, et traduit en français par M. Gauthier de la Leyronie ; volume V, page 269.