LA DRAGONNE
Teius crocodilinus, Merr. ; Lacerta Dracæna, Bonn., Latr.; Dracæna guyanensis, Daud. (sous-genre Dragonne, Cuv.).
La Dragonne ressemble beaucoup, par sa forme, au crocodile; elle a, comme lui, la gueule très-large, des tubercules sur le dos et la queue aplatie; sa grandeur égale quelquefois celle des jeunes caymans : sa couleur, d’un jaune roux foncé, et plus ou moins mélé de verdâtre, est semblable aussi à celle de ces animaux ; C’est ce qui à fait que, sur les côtes orientales de l’Amérique méridionale, elle a été prise pour une petite espèce de crocodiles ou de caymans ?. Mais la dragonne en diffère principalement parce que, au lieu d’avoir les pieds palmés , ses doigts, au nombre de cinq à chaque pied , sont très-séparés les uns des autres, comme ceux de presque tous les lézards. Ils sont d’ailleurs tous garnis d'ongles aigus et crochus ; la tête, aplatie par-dessus et comprimée par les côtés, a ün peu la forme d’une pyramide à quatre faces , dont le museau serait le sommet; elle ressemble par là à celle de plusieurs serpents, ainsi que la langue, quiest fourchue, et qui, loin d’être cachée et presque immobile comme celle du crocodile, peut être dardée avec facilité. Les yeux sont gros et brillants ; l'ouverture des oreilles est grande et entourée d’une bordure d’écailles ; le corps épais, arrondi, couvert d’écailles dures, osseuses
1 La Dragonne. M. Daubenton, Encycl. méth. Hist. nat, des Quadrupèdes ovipares.—Lacerta Dracæna, 5. Linnæus *. —Rai, Synopsis Quadrupedum, p.270. Lacertus indicus, —Seba, locupletissimi rerum naturalium thesauri aCcurata descriptio, tome I, planche 101, fig. 1. Zacerta maxima caudi-verbera, cordylus **.—Musæum Wormianum, c. 22 p.515. Lacertus indicus.
3 Note communiquée par M. le chevalier de Widerspach,
* Ces citations sont inexactes. Elles se rapportent au Varanus Dracœna de M. Merrem , qui est le même animal que le lézard friangulaire , Lacep., Lacerta Dracæna et nilotica de Linn., espèce du genre Monitor de M. Cuvier, connue en Égypte sous le nom d'Ouaran. Ce Lacerta Dracæna de Linnée est très-différent de la Dragonne de M. da Lacépède. D.
+ Cette citation est inexacte. Le reptile qu’elle indique paraît appsr: tenir au genre des Iguanes, D.
comme celles du crécodile, et presque toutes garnies d’une arête saillante; plusieurs de celles du dos sont plus grandes que les autres, et relevées par des tubercules en forme de crêtes, dont les plus hauts sont les plus voisins de la queue, sur laquelle les lignes qu’ils forment sont prolongées par d’autres tubercules. Ceuxci sont pius aigus et produisent deux dentelures semblables à celles d’une scie, et réunies en une seule vers Pextrémité de la queue, qui est très-longue. La dragonne, ainsi que le fouette-queue, a la facilité de la remuer vivement et de l’agiter comme un fouet. Cette faculté lui a fait donner le nom de Fouelte-queue, que nous avons conservé uniquement à l’espèce précédente, et que nous n’emploierons jamais en parlant de la dragonne, pour éviter toute confusion. On l’a aussi appelée Cordyle ; mais nous réservons ce nom pour un lézard différent de celui que nous décrivons, et auquel on l’a déjà donné.
C’est principalement dans l'Amérique méridionale que l’on rencontre la dragonne; il y a, au Cabinet du Roi, un individu de cette espèce qui a été envoyé de Cayenne par M. de la Borde,
et d’après lequel nous avons fait la description
que l’on vient de lire ‘ ; elle est assez conforme à ce que dit Wormius de cette espèce de grand lézard, dont il avait un individu long de quatre pieds romains ?. Clusius connaissait aussi le même animal”, et Séba l’avait dans sa collection.
Wormius a parlé du nombre et de la forme des dents de la dragonne ; il a dit que ce lézard en a dix-sept de chaque côté de la mâchoire inférieure ; que celles de devant sont petites et aiguës , et celles de derrière grosses et obtuses. Nous avons remarqué la même chose dans la dragonne du Cabinet du Roi. On a reproché à Pline de s'être trompé touchant la forme des dents du crocodile, en les distinguant en dents
4 Principales dimensions d'une dragonne qui est au Cabinet du Roi. p. po.lig.
Longueur totale,
Contour de la gueule.
Distance des deux yeux.
Circonférence du corps à l'endroit le plus gros.
Longueur des pattes de devant jusqu'au bout des doigts.
Longueur des pattes de derrière jusqu'au bout des
2 © © © A Im e
doigts. 5 6 Longueur de la queue. je Anoid Circonférence de la queue à son origine. 0 5
? Musænm Wormianum; de Pedestribus, cap. 22, fol. 515. # Ciusius, liv. V chap, 20.
incisives, en canines et en molaires ‘. Nous avons déjà vu ce qu’entendait ce grand naturaliste par les dents canines du crocodile?; et à l’égard des dents molaires , il pourrait se faire que son erreur est venue de la méprise de ceux qui lui ont fourni des observations. Il se peut en effet que la dragonne habite dans les contrées orientales que les anciens connaissaient, que ses grosses dents aient été regardées comme des dents molaires, et que l’animal lui-même ait été pris pour un vrai crocodile. C’est ainsi que, dans des temps très-récents, la confusion que plusieurs voyageurs ont faite des espèces de grands lézards, voisines de celles du croco: dile, a produit plus d’une erreur, relativement à la forme et aux habitudes naturelles de ce dernier animal.
La grande ressemblance de la dragonne avec le crocodile ferait penser au premier coup d’œil que leurs mœurs sont semblables ; mais ces deux lézards diffèrent par un de ces caractères dont la présence ou l’absence a la plus grande influence sur les habitudes des animaux. M. de Buffon a montré, dans l’histoire naturelle des oiseaux, combien la forme de leurs becs détermine l’espèce de nourriture qu’ils peuvent prendre ; les force à habiter de préférence l’endroit où ils trouvent aisément cette subsistance, et produit ou modifie par là leurs principales habitudes. La faculté de voler qu’ils ont reçue leur donne la plus grande facilité de changer de place , et les rend par conséquent moins dépendants de la forme de leurs pieds : cependant nous voyons certaines classes d'oiseaux dont les habitudes sont produites par les pieds palmés , avec lesquels ils peuvent nager aisément, ou bien par des griffes aiguës et fortes qui leur servent à attaquer et à se défendre. Mais il n’en est pas de même des quadrupèdes , tant vivipares qu’ovipares ; la nature de leurs aliments est non-seulement déterminée par la forme de leur gueule ou de leurs dents , mais encore par celle de leurs pieds, qui leur fournissent des moyens plus ou moins puissants de saisir leur proie ; d’aller avec vitesse d’un endroit à un autre; d’habiter le milieu des eaux, les rivages , les plaines ou les forêts, etc. Une | gueule plus ou moins fendue , quelques dents , de plus ou de moins , des ongles aigus ou ob-
4 tus, des doigts reunis ou divisés , en voilà plus
{ Mémoires pour servir à l'Hist. nat. des Animaux, 2 Article du Crocodile.
DÜ TUPINAMBIS.
qu'il n’en faut pour faire varier leurs mœurs souvent du tout au tout. On en peut voir des exemples dans les quadrupèdes vivipares , parmi lesquels la plupart des animaux qui ont des habitudes communes, qui habitent des lieux semblables, ou qui se nourrissent des mêmes substances, ont leurs dents, leur gueule ou leurs pieds conformés à peu près de la même manière, quelque différents qu’ils soient d’ailleurs par la forme générale de leurs corps , par leur force et par leur grandeur. La dragonne et le crocodile en sont de nouvelles preuves : la dragonne ressemble beaucoup au crocodile ; mais elle en diffère par ses doigts, qui ne sont pas palmés : dès lors elle doit avoir des habitudes différentes : elle doit nager avec plus de peine, marcher avec plus de vitesse, retenir les objets avec plus de facilité, grimper sur les arbres ; se nourrir quelquefois des animaux des bois ; et c’est en effet ce qui est conforme aux observations que nous avons recueillies.
M. de la Borde , qui a nommé cet animal Lézard-cayman, parce qu’il le regarde avec raison comme faisant la nuance entre les crocodiles et les petits lézards , dit qu’il fréquente les savanes noyées et les terrains marécageux ; mais qu'il se tient à terre, et au soleil, plus souvent que dans l’eau. Il est assez difficile à prendre, parce qu’il se renferme dans des trous ;
il mord cruellement ; il darde presque toujours |
sa langue comme les serpents. M. de la Borde a gardé chez lui, pendant quelque temps, une dragonne en vie ; elle se tenait des heures entières dans l’eau ; elle s’y cachait lorsqu’elle avait peur ; mais elle en sortait souvent pour aller se chauffer aux rayons du soleil ‘.
La grande différence entre les mœurs de la dragonne et celles du crocodile n’est cependant pas produite par un sens de plus ou de moins x mais seulement par une membrane de moins et quelques ongles de plus. On remarque des effets semblables dans presque tous les autres animaux , et il en serait de même dans l’homme, et des différences très-peu sensibles dans la conformation extérieure produiraient une grande diversité dans ses habitudes , si lintelligence humaine, accrue par la société, n’avait pas inventé les arts pour compenser les défauts de nature.
Les animaux qui attaquent le crocodile doi-
4 Note communiquée par M. de la Borde,
vent aussi donner la chasse à la dragonne , qui a bien moins de force pour leur résister , et qui même est souvent dévorée par les grands caymans.
Sa manière de vivre peut donner à sa chair un goût différent de celui de la chair du erocodile : il ne serait donc pas surprenant qu’elle fût aussi bonne à manger que le disent les habitants des iles Antilles, où on la regarde comme trèssucculente, et où on la compare à celle d’un poulet. On recherche aussi à Cayenne les œufs de ce grand lézard , qui a de nouveaux rapports avec le crocodile par la fécondité, sa femelle pondant ordinairement plusieurs douzaines d'œufs *.
On trouve au Brésil , et particulièrement auprès de la rivière de Saint-François , une sorte de lézard, nommé Zgnarucu, qui ressemble beaucoup au crocodile, grimpe facilement sur les arbres , et parait ne différer de la dragonne que par une couleur plus foncée et des ongles
| moins forts *. Si les voyageurs ne se sont pas
trompés à ce sujet , l’on ne doit regarder l’ignarucu que comme une variété de la dragounne.
LE TUPINAMBIS *.
Varauus elegans, Merr.; Lacerta tigrina et Monitor, Linn. ; Stellio salvator et Saurus, Laur.; Tupinambis elegans et stellatus, Daud.; Monitor élégant de l'archipel des Indes, Cuv.
Ce lézard habite également les contrées chaudes de l’ancien et du nouveau continent.
On a prétendu que sur les bords de la rivière des Amazones , auprès de Surinam et des pays voisins, le tupinambis acquérait une grande
| taille, et parvenait jusqu’à la longueur de
douze pieds : mais on aura sûrement pris des caymans pour des tupinambis , et l’on doit ranger cette fable parmi tant d’autres qui ont défiguré l’histoire des quadrupèdes ovipares. Le tupinambis a tout au plus une longueur de six
4 Note communiquée par M. de la Borde.
2 Voyez, dans le Dictionnaire d'Hist. nat. de M. Bomare, l'article Zynarwucu.
5 Tupinambis, en Amérique.—Galtabé, au Sénégal.—Cayman, guano, ligan, ligans, par certains voyagenrs; Ce qui l'a fait confondre avec les iguanes, ainsi qu'avec les crocodiles. —Tilcuetz-Pallin, dans la Nouvelle-Espagne.— Lézard moucheté. M. Daubenton, Encyc!. méth.—Seba, 1, tab. 94, fig. 1, 2, 53; tab. 96, fig. 1, 2, 5; tab. 97, fig. 2; tab. 99, fig. 1; tab. 100, fig. 3: 2, tab, 50, fig. 2; tab. 49, fig. 2; tab. 86, fig. 2 tab, 105, fig. 4.
ou sept pieds dans les contrées où il trouve la nourriture la plus abondante et la température la plus favorable. L’individu que nous avons décrit, et qui est au Cabinet du Roi, a trois pieds huit pouces de long, en y comprenant la queue !; il a été envoyé du cap de Bonne-Espérance. J’ai vu un autre individu de cette espèce, apporté du Sénégal , et dont la longueur totale était de quatre pieds dix pouces. La queue du tupinambis est aplatie , et à peu près de la longueur du corps ; il a à chaque pied cinq doigts assez longs , séparés les uns des autres , et tous armés d'ongles forts et crochus. La queue ne présente pas de crête comme celle de la dragonne, mais le dessus et le dessous du corps , la tête , la queue et les pattes, sont garnis de petites écailles qui suffiraient pour distinguer le tupinambis des autres grands lézards à queue plate. Elles sont ovales, dures, un peu élevées , presque toutes entourées d’un cercle de petits grains durs, placées à côté les unes des autres , et disposées en bandes cireulaires et transversales. Leur grand diamètre est à peu près d’une demi-ligne dans l'individu envoyé du cap de Bonne-Espérance au Cabinet du Roi?. La manière dont elles sont colorées donne au tupinambis une sorte de beauté ; son corps présente de grandes taches ou bandes irrégulières d’un blanc assez éclatant qui Île font paraitre comme marbré, et forment même sur les côtés une espèce de dentelle. Mais, en le revêtant de cette parure agréable, la nature ne lui a fait qu’un présent funeste; elle l’a placé trop près du crocodile , son ennemi mortel , pour lequel sa couleur doit être comme un signe qui le fait reconnaître de loin. Il a, en effet, trop peu de force pour se défendre contre les grands animaux. Il n’attaque point l’homme; il se nourrit d'œufs d'oiseaux * , de
Principales dimensions du tupinambis.
pi. po. lig.
Eongueur totale. S'AESEUO Contour de la gucule. -0 4 8 Circonféreace du corps à l'endroit le plus gros. 4 4 5 Longueur des pattes de devant jusqu’au bout des doigts. 05 9 Longueur des pattes de derrière jusqu'au bout des doigts. 0649 Longueur de la queue. 4 10 6 Circonférence de la queue à son origine. 0710
? L'on peut voir, dans la collection du Cabinet du Roi, un tupinambis mâle, tué dans le temps de ses amours; ses parties sexuelles sont hors de l'anus ; les deux verges, très-séparées l'une de l’autre, ont un pouce trois lignes de longueur, L'animal a deux pieds huit pouces de longueur totale.
* « Mademoiselle Mérian trouva plus d’une fois un Sauve-
lézards beaucoup plus petits que lui, ou de poissons qu’il va chercher au fond des eaux; mais, n'ayant pasla même grandeur, les mêmes armes, ni par conséquent la même puissance que le crocodile, et pouvant manquer de proie bien plus souvent , il ne doit pas être si difficile dans le choix de sa nourriture ; il doit d’ailleurs chasser avec d’autant plus de crainte, que le crocodile, auquel il ne peut'résister, est en très-grand nombre dans les pays qu’il habite, On rapporte même que la présence des caymans inspire une si grande frayeur au tupinambis qu’il fait entendre un sifflement trèsfort. Ce sifflement d’effroi est une espèce d’avertissement pour les hommes qui se baignent dans les environs; il les garantit, pour ainsi dire , de la dent meurtrière du crocodile, et c’est de là qu'est venu au tupinambis le nom de Sauve-garde où Sauveur, qui lui a été donné par plusieurs voyageurs et naturalistes. Il dépose ses œufs , comme les caymans, dans des trous qu’il creuse dans le sable sur le bord de quelque rivière; le soleil les fait éclore ; ils sont assez gros et ovales, et les Indiens s’en nourrissent sans peine ! ; la chair du tupinambis est aussi très-succulente pour ces mêmes Indiens , et plusieurs Européens , qui en avaient mangé tant en Amérique qu’en Afrique, m'ont dit l’avoir trouvée délicate.
Cet animal produit des bézoards , ainsi que le crocodile et d’autres lézards ; ces concrétions ressemblent aux bézoards des crocodiles, quant à leur forme extérieure; elles sont de la grosseur d’un œuf de pigeon et d’une couleur cendrée claire tachetée de noir. On leur a attribué les mêmes vertus chimériques qu'aux autres bézoards , et particulièrement à ceux du crocodile et de l’iguane ?. |
La disette que le tupinambis éprouve fréquemment a dû altérer ses goûts, tant la faim et la misère dénaturent les habitudes. Il se nourrit souvent de corps infects et de substances à demi pourries ; et, lorsque cet aliment abject lui manque, il le remplace par des mouches et par des fourmis. Il va chasser ces insectes au milieu des bois qu’il fréquente, ainsi que les bords des eaux. La conformation de ses pieds , dont les doigts sont très-séparés
« garde (un tupinambis) mangeant des œufs dans sa basse- « coùr.» Hist. gén, des Voyages, tome LIVY, p. 430, édit. in-12.
{ Idem, ibid.
2 Séba, vol. IF, p. 140.