‹ Histoire naturelle de LacépèdeChapitre 124 sur 535 · NON NA HIDE AO ANIVECMIN VI · texte numérisé non relu

NON NA HIDE AO ANIVECMIN VI

pièces de filets lestées et flotiées, et on en formait une enceinte demi-circulaire, dont la concavité était tournée vers le rivage, et dont l’intérieur était appelé jardin. Les thons renfermés dans ce jardin s’agitaient entre la rive et les filets, et étaient si effrayés par la vue seule des barrières qui les avaient subitement environnés, qu'ils osaient à peine s’en approcher à la distance de six ou sept mètres.

Cependant, à mesure que ces scombres s’avancaient vers la plage, on resserrait l’enceinte, ou plutôt on en formait une nouvelle intérieure et concentrique à la première , avec des filets qu’on avait tenus en réserve. On laissait une ouverture àcettesecondeenceinte jusqu’à ce que tous les thonseussent passé dans l’espace qu’elle embrassait ; et en continuant de diminuer ainsi, par des elôtures successives , et toujours d’un plus petit diamètre, l’étendue dans laquelle les poissons étaient renfermés , on parvenait à les retenir sur un fond recouvert uniquement par quatre brasses d’eau : alors on jetait dans ce pare maritime un grand boulier ‘, espèce de seine, dont le milieu est garni d’une manche. Les thons, après avoir tourné autour de ce filet, dont les ailes sont courbes, s’enfonçcaient dans la poche ou manche : on amenait, à force de bras, le boulier sur le rivage; on prenait les petits poissons avec la main, les gros avec des crochets ; on les chargeait sur les bateaux pêcheurs , et on les transportait au port de Collioure. Une seule pêche produisait quelquefois plus de quinzemille myriagrammes de thons; et pendant un printemps dont on a conservé avec soin le souvenir, on prit dans une seule jour-

4 On appelle boulier, sur la côte voisine de Narbonne et sur plusieurs autres côtes de la Méditerranée, un filet semblable à l'aissaugue *, et formé de deux bras qui aboutissent àune manche. Son ensemble est composé de plusieurs pièces dont les mailles sont de différentes grandeurs. Pour faire les bras, on assemble, {° douze pièces, dites atlas, dont les mailles sont decinq centimètres en carré;2° quatorze pieces, dites de deux doigts, dont les mailles ont trente-sept millimètres en carré; et 5° dix pièces de pousal, pousaux, pouceaux, dont les mailles ont près de deux centimètres d'ouverture. Tout cet assemblage a depuis ceut vingt jusqu'à cent quatre-vingts brasses de longueur. Quant au corps de la manche, qu'on nomme aussi bourse Où coup, il est composé de six pièces, dites de quatre-vingts , dont chaque maille a douze millimètres d'ouverture, et secondement, de huit pièces appelées de àrassade, dont les mailles sont à peu près de huit millimètres.

* AISSAUGUE OU ESSAUGUE, sorte de seine ou de filet en nappe, en usage dans la Méditerranée, et qui a, au milieu de sa largeur, une espèce de sac ou de poche.

née seize mille thons, dont chacun pesait de dix à quinze kilogrammes.

Il est des parages dans la Méditerranée où l'on se sert, pour prendre des thons , d’un filet auquel on a donné le nom de scombrière, de combrière, de courantille, qu'on abandonne aux courants, et qui va pour ainsi dire au-devant de ces scombres, lesquels s’engagent et s’embarrassent dans ses mailles. Maïs hâtonsnous de parler du moyen le plus puissant de s'emparer d’une grande quantité de ces animaux si recherchés; occupons-nous d’une des pêches les plus importantes de celles qui ont lieu dans la mer; jetons les yeux sur la pêche pour laquelle on emploie la madrague.Nous en avons déjà dit un mot en traitant de la raie mobular; tachons de la mieux décrire.

On a donné le nom de #adraque * à un grand pare qui reste construit dans la mer, au lieu d’être établi pour chaque pêche, comme les thonnaires. Ce parc forme une vaste enceinte distribuée'en plusieurs chambres, dont les noms varient suivant les pays : les cloisons qui forment ces chambres sont soutenues par des flottes de liége, étendues par un lest de pierres, et maintenues par des cordes dont une extrémité est attachée à la tête du filet, et l’autre amarrée à une ancre.

Comme les madragues sont destinées à arrêter les grandes troupes de thons, au moment où elles abandonnent les rivages pour voguer en pleine mer, on étabbtentre la rive et la grande enceinte une de ces longues allées que l’on appelle chasses : les thons suivent cette allée, arrivent à la madrague, passent de chambre en chambre, parcourent quelquefois, de compartiment en compartiment, une longueur de plus de mille brasses, et parviennent enfin à la dernière chambre , que l’on nomme chambre de la mort, ou corpon , ou corpou. Pour forcer ces scombres à se rassembler dans ce corpou qui doit leur être si funeste, on les pousse et les presse , pour ainsi dire , par un filet long de plus de vingt brasses ?, que l’on tient tendu derrière ces poissons par le moyen de deux bateaux , dont chacun soutient un des angles supérieurs du filet, et que l'on fait avancer vers

! Le mot de madrague ou de mandrague, doit avoir été employé par des Marseillais descendus des Phocéens, à causa du mot grec pavdpa. mandra, qui signifie parc, enclos,enceintee

2 On nomme de filet engarre.

Ja chambre de la mort. Lorsque les poissons sont ramassés dans ce corpou, plusieurs barques chargées de pêcheurs s’en approchent; on soulève les filets qui composent cette enceinte particulière, on fait monter les scombres trespres de la surface de l’eau, on les saisit avec la main, ou on les enlève avec des crocs.

La curiosité attire souvent un grand nombre de spectateurs autour de la madrague; on y accourt comme à une fête; on rassemble autour de soi tout ce qui peutaugmenter la vivacité du plaisir; on s’entoure d'instruments de musique : et quelles sensations fortes et variées ne font pas en effet éprouver l’immensité de la mer, la pureté de l’air, la douceur de la température , l'éclat d’un soleil vivifiant que les flots mollement agités réfléchissent et multiplient, la fraicheur des zéphyrs , le concours des bâtiments légers, l’agilité des marins, l’adresse des pécheurs, le courage de ceux qui combattent contre d'énormes animaux rendus plus dangereux par leur rage désespérée, les élans rapides de l’impatience, les cris de la joie, les acclamations de la surprise , le son harmonieux des cors, le retentissement des rivages , le triomphe des vainqueurs, les applaudissements de la multitude ravie !

Mais nous, qui écrivons dans le calme d’une retraite silencieuse l'histoire de la Nature, n'abandonnons point notre raison au charme d’un spectacle enchanteur ;osons, au milieu des transports de la joie, faire entendre la voix sévère de la philosophie; et si les lois conservatrices de l’espèce humaine nous commandent ces sacrifices sans cesse renouvelés de milliers de victimes, n'oublions jamais que ces victimes sont des êtres sensibles ; ne cédons à la dure nécessité que ce qu’il nous est impossible de lui ravir; n’augmentons pas par des séductions que des jouissances plus douces peuvent si facilement remplacer , le penchant encore trop dangereux qui nous entraine vers une des passions les plus hideuses, vers une cruelle insensibilité; effaçons, s’il est possible, du cœur de l’homme cette empreinte encore trop profonde de la féroce barbarie dont il a eu tant de peine à secouer le joug ; enchainons cet instinct sauvage qui le porte encore à ne voir la conservation de son existence que dans la destruction ; que es lumières de la civilisation l’éclairent sur sa véritable félicité ; que ses regards avides ne cherchent jamais les horreurs de Ja guerre

au milieu de la paix des plaisirs, les agitations de la souffrance à côté du calme du bonheur, la rage de la douleur auprès du délire de la joie ; qu’il cesse d’avoir besoin de ces contrastes horribles ; et que la tendre pitié ne soit jamais con trainte de s’éloigner, en gémissant, de la pompe de ses fêtes.

Au reste, il n’est pas surprenant que, depuis un grand nombre de siècles, on ait cherché et employé un grand nombre de procédés pour Ja pèche des thons : ces scombres, en procurant un aliment très-abondant, donnent une nourriture très-agréable. On a comparé le goût de la chair de ces poissons à celui des acipensères esturgeons , et par conséquent à celui du veau. Ils engraissent avec facilité; et l’on a écrit' qu'il se ramassait quelquefois une si grande quantité de substance adipeuse dans la partie inférieure de leur corps, que les téguments de leur ventre en étaient tendus au point d’être aisément déchirés par de légers frottements. Ces poissons avaient une grande valeur chez les Grecs et chez les autres anciens habitants des rives de la Méditerranée, de la Propontide, de la mer Noire ; et voilà pourquoi , dès une époque bien reculée , ils avaient été observés avec assez de soin pour que leurs habitudes fussent bien connues. Les Romains ont attaché particulièrement un grand prix à ces scombres, surtout lorsque asservis sous leurs empereurs, ils ont voulu remplacer par les jouissances du luxe les plaisirs de la gloire et de la liberté ; et comme nous ne croyons pas inutile aux progres de la morale et de l’économie publique, d’indiquer à ceux qui cultivent ces sciences si importantes, toutes les particularités de ce goût si marqué que nous avons observé dans les anciens pour les aliments tirés des poissons, nous ne passerons pas sous silence les petits détails que Pline nous à transmis sur la préférence que les Romains de soutemps donnaientà telle ou telle portion des scombres auxquels cet article est consacré. Ils estimaient beaucoup La tête et le dessous du ventre; ils recherchaïent aussi le dessous dela poitrine, qu'ilsregardaient cependant comme difficile à digérer , surtout quand il n’était pas très-frais ; ils ne faisaient presque aucun cas des morceaux voisins della nageoire caudale, parce qu'ils ne les trouvaient

+ Voyez Pline, 1. 9, c. 15. Plusieurs auteurs modernes , et particulièrement Rondelet, ont rapporté le même fait.

DES POISSONS

pas assez gras; et ce qu’ils préféraient à plusieurs autres aliments, était la portion la plus proche du gosier ou de l’œsophage. Ces mêmes Romains savaient fort bien conserver les thons, en les coupant par morceaux, et en les renfermant dans des vases remplis de sel ; et ils donnaient à cette préparation le nom de Mélandrye (melandrya), à cause de sa ressemblance avec des copeaux un peu noircis de chêne, ou d’autres arbres. Les modernes ont employé le même procédé. Rondelet dit que ses contemporains goupaient les thons qu'ils voulaient garder par tranches ou darnes ,et qu’on donnait à ces darnes imbibées de sel le nom de Thonnine ou de Tarentella , parce qu’on en apportait beaucoup de Tarente. Tres-souvent, au lieu de se contenter de saler les thons par des moyens à peu près semblables à ceux que nous avons exposés en traitant du gade morue, on les marine après les avoir coupés par tronçons , et en Îles préparant avec de l’huile et du sel. On renferme les thons marinés dans des barils ; et on distingue avec beaucoup de soin ceux qui contiennent la chair du ventre, préférée aujourd’hui par les Européens comme autrefois par les Romains, et nommés panse de thon, de ceux dans lesquels

on a mis la chair du dos , que l’on appelle dos |

de thon, ou simplement fhonnine *.

Comme les thons sont ordinairement trèsgras, il se détache de ces poissons, lorsqu'on les lave et qu'on les presse pour les saler, une huile communément assez abondante, qui surnage promptement, que l’on ramasse avec facilité, et qui est employée par les tanneurs.

Il est des mers dans lesquelles ces scombres

se nourrissent de mollusques assez malfaisants |

pour faire éprouver des accidents graves à ceux

qui mangent de ces poissons sans avoir pris la |

précaution de les faire vider avec soin, et même pour contracter dans des portions de leur corps

réparées pendant longtemps par des substances | vénéneuses, des qualités très-funestes ? : tant |

ilsemble que surtoutes ses productions, comme dans tous ses phénomènes, la nature préservatrice ait voulu placer un emblème de la prudence tutélaire, en nous montrant sans cesse

* Les anciens faisaient saler les intestins du thon, ainsi que les œufs de ce scombre, qui servent encore de nos jours, sur plusieurs côtes, et particulièrement sur celles de la Grèce, à faire une sorte de poutargue. Consultez principalement, à ce sujet, Aulu-Gelle, L. 10, c. 20.

2 Consultez, au sujet des poissous vénéneux, le Discours sur la nature de ces animaux.

l’aspic sous les fleurs, et l’épine sur la tige de la rose.

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