‹ Histoire naturelle de LacépèdeChapitre 167 sur 535 · QUATRE-VINGT-UNIÈME GENRE · texte numérisé non relu

QUATRE-VINGT-UNIÈME GENRE

LES ÉCHÉNÉIS ?.

Une plaque très-grande, ovale, composée de lames transversales, et placée sur La tête qui est dépr'imée.

1 Moins LA vingt d plus de seize a ee paires de lames, à la plaque de la L'ECHÈNEIS RÉMORA. tête. " LAVE { Plus de vingt-deux paires delames L'ECHÈNEIS NAUCRATE. | à la plaque de la tête, 5 ln de douze paires de lames à la plaque de la tête.

ESPÈCES

, ss L'ECHENEIS RAYÉ.

‘ Ce genre de M. de Lacépède est, comme le précédent, rapporté par M. Cuvier au genre Ophicéphale de Bloch qu'il adopte. D.

3 M. Cuvier cite ce poisson et le considère comme étant le même que l'Ophicephalus Maralius de Buchanam. D,

5 Ce genre très-anciennement établi , et dont les caractères sont fort tranchés, n'a point été modifié par les ichthyologistes modernes. D.

L'ÉCHÉNÈIS REMORA #.

Echeneis Remora, BI., Lacep., Cuv.

L'histoire de ce poisson présente un phénomène relatif à l'espèce humaine, et que la philosophie ne dédaignera pas.

Depuis le temps d’Aristote jusqu’à nos jours, cet animal a été l’obiet d’une attention constante; on l’a examiné dans ses formes, observé dans ses habitudes , considéré dans ses.effets : on ne s’est pas contenté de lui attribuer des propriétés merveilleuses, des facultés absurdes, des forces ridicules ; on l’a regardé comme un exemple frappant des qualités occultes départies par la nature à ses diverses productions ; il a paru une preuve convaincante de l'existence de ces qualités secrètes dans leur origine et ine connues dans leur -ssence. Il a figuré avec honneur dans les tableaux des poètes, dans les comparaisons des orateurs, dans les récits des voyageurs , dans les descriptions des naturalistes ; et cependant à peine, dans le moment où nous écrivons , l'image de ses traits, de ses mœurs, de ses effets, a-t-elle été tracée avec quelque fidélité. Écoutons, par exemple, au sujet de ce rémora , l’un des plus beaux génies de l'antiquité. « L’échénéis, dit Pline, est un « petit poisson accoutumé à vivre au milieu des « rochers : on croit que lorsqu'il s'attache à la « carène des vaisseaux, il en retarde la mar- « che; et de là vient le nom qu’il porte, et qui

4 Rémore. — Sucet.— Arréle-bæuf. — Pilote. — Remeligo.— Sucking fish, en Angleterre. — Sugger, dans plus. endroits de la Belgique et de la Hollande. — Piexe poga dor, Piexe pioltho, en Portugal. — Échène rémore. Dau benton, Enc. méth. — Zd. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth.— Echeneis remora. Gommerson, manuscrits déjà cités. —14, Forskael, Faun. Arabic., p. 49. — Artedi , gen. 15, syn. 28, — Sucet ou rémore. Dubamel , Traité des pêches, part, 2, sect. 4, c. 4, art, 6, p. 56, pl. 4, fig. 5.— Rémore ou rémora. Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat.— Éyevnts. Arist., 1.2, c. 44. — Id. Ælian., 1. 2, c.47,p. 95. — /d. Oppian. Hal., 1.4, p.9.— Echeneis. Plin., 1.9, c. 25, et 1,32, c. 4. — /d.

! Wotton, 1. 8, c. 166, fol. 149, a. — Echeneis. Cuba, 1. 5, c.24.

— Achandes. Id., 1. 5, c. 1, fol. 71, a. — Echeneis. Gesner, Aquat., p.440. — Remora. Aldrovand., 1.5, c. 22, p. 556.— Id. Rai, p. 71. — Id. Rondelet, Hist. des poissons, part. 4, 1.15, c. 17. — Echeneis remora. Appendix du Voyage à la Nouvelle-Galles méridionale , par Jean Whit, etc., p. 296, pl. 64, fig. 5. — Willughby, Ichthyolog. append., p.ë, tab. 9 fig. 2. — Echeneis. Amœænit. acad. 1, p. 605, — Gronov, Mus. 1, p. 12, n.55; et Zooph., p.75, n. 256.— Echeneis cærulescens, ore retuso. Klein, Miss. pisc. #4, p.5t, n.4. — Re: mora corpore tereli. Petiver, Gazoph,, 1. 44, tab. 13. — Adam Olearii, Gottorfische kunstkammer, p. 42, tab. 23.— Bélon, Aquat., p. 440. —Sloan. Jamaïc. 4, p. 8. — Catesby. Carolin. 2, tab. 26. — Du Tertre, Antill. 2, p. 209, 223. —

1 Remora, Edwards, tab. 210, fig. infer,

« est formé de deux mots grecs, dont l’un si- « gnifie je retiens, et l’autre navire. Il sert à e composer des poisons capables d’amortir et « d’éteindre les feux de l'amour. Doué d’une « puissance bien plus étonnante, agissant par « une faculté morale, il arrête l’action de la « justice et la marche des tribunaux : compen- « sant cependant ces qualités funestes par des « propriétés uüles, il délivre les femmes en- « ceintes des accidents qui pourraient trop « hâter la naissance de leurs enfants; et lors- « qu’on le conserve dans du sel, son appro- « che seule suffit pour retirer du fond des « puits les plus profonds l’or qui peut y être « tombé !. »

Mais le naturaliste romain ajoute, avant la fin de la célèbre histoire qu’il a écrite, une peinture bien plus étonnante des attributs du rémora; et voyons comment il s'exprime au commencement de son trente-deuxième livre.

« Nous voici parvenus au plus haut des « forces de la nature, au sommet de tous les « exemples de son pouvoir. Une immense « manifestation de sa puissance occulte se « présente d’elle-même; ne cherchons rien « au delà, n’en espérons pas d’égale ni de « semblable : ici la nature se surmonte elle- « même, et le déclare par des effets nombreux. « Qu’'y a-t-il de plus violent que la mer, les « vents, les tourbillons et les tempêtes? Quels « plus grands auxiliaires le génie de l’homme « s'est-il donnés que les voiles et les rames? « Ajoutez la force inexprimable des flux alter- « natifs qui font un fleuve de tout l'Océan.

« Toutes ces puissances et toutes celles qui « pourraient se réunir à leurs efforts, sont en- « chainées par un seul et très-petit poisson « qu'on nomme Æchénéis. Que les vents se « précipitent, que les tempêtes bouleversent « les flots, il commande à leurs fureurs, il « brise leurs efforts, il contraint de rester im- « mobiles des vaisseaux que n'aurait pu retenir « aucune chaine, aucune ancre précipitée dans « la mer, et assez pesante pour ne pouvoir pas « en être retirée. Il donne ainsi un frein à la « violence, il dompte la rage des éléments, sans « travail, sans peine, sans chercher à retenir, «et seulement en adhérant : il lui suffit, pour « surmonter tant d’impétuosité, de défendre « aux navires d'avancer. Cependant les flottes

4 Fline, L. 9, c. 25

« armées pour la guerre se chargent de tours et « de remparts qui s'élèvent pour que l’on com- « batte au milieu des mers comme du haut des « murs. O vanité humaine! un poisson très- « petit contient leurs éperons armés de fer et « de bronze, et les tient enchainées ! On rap- « porte que, lors de la bataille d’Actium, ce fut « un échénéis qui, arrêtant le navire d'Antoine « au moment où il allait parcourir les rangs de « ses vaisseaux et exhorter les siens, donna à « Ja flotte de César la supériorité de la vitesse «et l'avantage d’une attaque impétueuse. Plus « récemment, le bâtiment monté par Caïus, « lors de son retour d’Andura à Antium, s’ar- « rêta sous l’effort d’un échénéis : et alors le « rémora fut un augure ; Car à peine cet empe- « reur fut-il rentré dans Rome, qu’il périt sous «les traits de ses propres soldats. Au reste, « son étonnement ne fut pas long, lorsqu'il vit « que, de toute sa flotte, son quinquérème seul « n’avançait pas : ceux qui s’élancèrent du « vaisseau pour en rechercher la cause, trou- « vèrent l’échénéis adhérent au gouvernail, et «le montrerent au prince indigné qu’un tel « animal eût pu l'emporter sur quatre cents ra- « meurs, et très-surpris que Ce poisson, qui « dans la mer avait pu retenir son navire, n’eût « plus de puissance jeté dans le vaisseau. Nous « avons déjà rapporté plusieurs opinions, con- « tinue Pline, au sujet du pouvoir de cet éché- « néis que quelques Latins ont nommé Re- « M0r7a. Quant à nous, nous ne doutons pas « que tous les genres des habitants de la mer « n'aient une faculté semblable. L'exemple cé- « lèbre et consacré dans le temple de Gnide ne « permet pas de refuser la même puissance à « des conques marines ‘. Et de quelque ma- « nière que tous ces effets aient lieu, ajoute « plus bas l'éloquent naturaliste que nous ci- « tons, quel est celui qui, après cet exemple « de la faculté de retenir des navires, pourra « douter du pouvoir qu’exerce la nature par « tant d’effets spontanés et de phénomènes extraordinaires? »

Combien de fables et d’erreurs accumulées dans ces passages, qui d’ailleurs sont des chefsd'œuvre de style! Accréditées par un des Romains dont on a le plus admiré la supériorité de l’esprit, la variété des connaissances et ia

4 Voyez, au sujet de ces coquilles, le chapitre 25 du livre9 de Pline.

DES POISSONS

beauté du talent , elles ont été presque universellement accueillies pendant un grand nombre de siècles. Mais l'on n’attend pas de nous une mythologie; e’est l’histoire de la nature que nous devons tâcher d'écrire. Cherchons done uniquement à faire connaître les véritables formes et les habitudes du rémora. Nous allons réunir, pour y parvenir, les observations que nous avons faites sur un grand nombre d’individus conservés dans des collections, avee celles dont des individus vivants avaient été l’objet, et que Commerson a consignées dans les manuserits qui nous ont été confiés dans le temps par Buffon.

La longueur totale de l’animal égale très-rarement trois décimètres. Sa couleur est brune et sans tache; et ce qu’il faut remarquer avec soin , la teinte en est la même sur la partie inférieure et sur la partie supérieure de l’animal. Ce fait est une nouvelle preuve de ce que nous avons dit au sujet des couleurs des poissons, dans notre Discours sur la nature de ces animaux : en effet, nous allons voir, vers la fin de cet article, que, par une suite des habitudes du rémora, et de la manière dont cet échénéis s'attache aux rochers, aux vaisseaux ou aux grands poissons, son ventre doit être aussi souvent exposé que son dos aux rayons de la lumière.

Les nageoires présentent quelques nuances de bleuâtre. L’iris est brun, et montre d'ailleurs un cerele doré.

Une variété que l’on rencontre assez fréquemment, suivant Commerson, et que l’on voit souvent attachée au même poisson, et, par exemple, au même squale que les individus bruns, est distinguée par sa couleur blanchâtre.

Le corps et la queue sont couverts d’une peau molle et visqueuse, sur laquelle on ne peut apercevoir aucune parcelle écailleuse qu'après la mort de l’animal , et lorsque les téguments sont desséchés ; et l'ensemble formé par la queue et le corps proprement dit, est d’ailleurs très-allongé et presque conique.

La tête est tres-volumineuse, très-aplatie, et chargée dans sa partie supérieure d’une sorte de bouclier ou de grande plaque.

Cette plaque est allongée, ovale, amincie et membraneuse dans ses bords. Son disque est garni ou plutôt armé de petites lames placées

d’une arête ou saillie longitudinale qui partage le disque en deux. Ces lames transversales et arrangées ainsi par paires sont ordinairement au nombre de trente-six , ou de dix-huit paires: leur longueur diminue d'autant plus qu’elles sont situées plus près de l’une ou de l’autre des deux extrémités du bouclier ovale. De plus, ces lames sont solides , osseuses, presque parallèles les unes aux autres, très-aplaties , couchées obliquement, susceptibles d'être un peu relevées , hérissées, comme une scie, de très-petites dents, et retenues par une sorte de clou articulé.

Le museau est très-arrondi, et la mâchoire inférieure beaucoup plus avancée que celle d’en haut, qui d’ailleurs est simple, et ne peut pas s’allonger à la volonté de l'animal : l’une et l’autre ressemblent à une lime, à cause d’un grand nombre de rangs de dents très-petites qui y sont attachées.

D’autres dents également très-petites sont placées autour du gosier, sur une éminence osseuse faite en forme de fer-à-cheval et attachée au palais, et sur la langue, qui est courte, larce, arrondie par devant, dure, à demi cartilagineuse, et retenue en dessous par un frein assez court.

Au reste, l’intérieur de la bouche est d’un incarnat communément très-vif, et l’ouverture de cet organe a beaucoup de rapports, par sa forme et par sa grandeur proportionnelle, avec l’ouverture de la bouche de la lophie baudroie.

L'orifice des narines est double de chaque côté.

Les yeux, placés sur les côtés de la tête , et séparés par toute la largeur du bouclier, ne sont ni voilés ni très-saillants.

Deux lames composent chaque opercule des branchies, et une peau légère le recouvre.

La membrane branchiale est soutenue par neuf rayons !.

Les branchies sont au nombre de quatre de chaque côté, et la partie concave de leurs arcs est denticulée.

Les nageoires thoracines offrent la même longueur , mais non pas la même largeur, que les pectorales : elles comprennent chacune six rayons; le plus extérieur cependant touche de

* A la nageoïre du dos 22 rayons , à chacune des pectorales 25, à chacune des thoracines 6, à celle de l'anus 22, à celle

transversalement et attachées des deux côtés | de 1a queue 47. Vertébres dorsales (2, vertèbres caudales 45

nn

si près le rayon voisin, qu’il est très-diflicile de l’apercevoir.

La nageoire du dos et celle de l'anus présentent à peu près la même figure , la même étendue et le même décroissement en hauteur, à mesure qu’elles sont plus près de celle de la queue, qui est fourchue.

L'orifice de l’anus consiste dans une fente dont les bords sont blanchâtres.

La ligne latérale est composée d’une série de points saillants; elle part de la base des nageoires pectorales , s’élève vers le dos, descend auprès du milieu du corps, et tend ensuite directement vers la nageoire de la queue.

Telle est la figure du rémora, tracée d’après le vivant par Commerson, et dont j'ai pu vérifierles traits principaux, en examinant un grand nombre d’individus de cette espèce conservés avec soin dans diverses collections.

Ce poisson présente les mêmes formes dans les diverses parties, non-seulement de la Méditerranée, mais encore de l'Océan, soit qu’on l’observe à des latitudes élevées , ou dans les portions de cet Océan comprises entre les deux tropiques.

Il s'attache souvent aux cétacées et aux poissons d’une très-grande taille, tels que les squales, et particulièrement le squale requin. Il y adhère très-fortement par le moyen des lames de son bouclier , dont les petites dents lui servent comme autant de crochets, à se tenir cramponné. Ces dents, qui hérissent le bord de toutes les lames, sont si nombreuses, et multiplient à un tel degré les points de contact et d’adhésion du rémora, que toute la force d’un homme très-vigoureux ne peut pas suffire pour arracher ce petit poisson du côté du squale sur lequel il s’estaccroché, tant qu’on veut l’en séparer dans un sens opposé à la direction des lames. Ce n’est que lorsqu'on cherche à suivre cette direction et à s’aider de l’inclinaison de ces mêmes lames, qu’on parvient aisément à détacher l’échénéis du squale, ou plutôt à le faire glisser sur là surface du requin, et à l’en écarter ensuite.

Commerson rapporte ! qu'ayant voulu approcher son pouce du bouclier d’un rémora vivant qu’il observait, il éprouva une force de cohésion si grande, qu’une stupeur remarquable et même une sorte de paralysie saisit son doigt, et ne se dissipa que longtemps après qu’il eut cessé de toucher l'échénéis.

! Manuscrits déjà cités.

Le même naturaliste ajoute, avec raison, que, dans cette adhésion du rémora au squale, le premier de ces deux poissons n’opère aucune succion, comme on l'avait pensé; et la cohérence de l’échénéis ne lui sert pas immédiatement à se nourrir, puisqu'il n’y a aucune communication proprement dite entre les lames de la plaque ovale et l’intérieur de la bouche etdu canal alimentaire, ainsi que je m’en suis as. suré, après Commerson, par la dissection attentive de plusieurs individus. Le rémora ne s’attache, par le moyen des nombreux erochets qui hérissent son bouclier, que pour naviguer sans peine, profiter, dans ses déplacements, de mouvements étrangers ,et se nourrir des restes de la proie du requin, comme presquetous les marins le disent, et comme Commerson lui-même l’a cru vraisemblable. Au reste, il demeure collé avec tant de constance à son conducteur, que lorsque le requin est pris, et que ce squale, avant d’être jeté sur le pont, éprouve des frottements violents contre les bords du vaisseau, il arrive très-souvent que le rémora ne cherche pas à s'échapper, mais qu’il demeure eramponné au corps de son terrible compagnon jusqu’à la mort de ce dernier et redoutable animal.

Commerson dit aussi que lorsqu'on met un rémora dans un récipient rempli d'eau de mer, plusieurs fois renouvelée en très-peu de temps, on peut le conserver en vie pendant quelques heures, et que l’on voit presque toujours cet échénéis , privé de soutien et de corps étranger auquel il puisse adhérer, se tenir renversé sur le dos, et ne nager que dans cette position trèsextraordinaire. On doit conclure de ce fait trèscurieux, et qui a été observé par un naturaliste des plus habiles et des plus dignes de foi, que lorsque le rémora change de place au milieu de l'Océan par le seul effet de ses propres forces, qu’il se meut sans appui, qu’il n’est pas transporté par un squale, par un cétacée ou par tout autre moteur analogue, et qu’il nage véritablement, il s’'avance le plus souvent couché sur som dos , et par conséquent dans une position contraire à celle que presque tous les poissons présentent dans leurs mouvements. L’inspection de la figure générale des rémora, et particulièment la considération de la grandeur, de la forme, de la nature et de la situation de leur bouclier, doivent faire présumer que leur centre de gravité est placé de telle sorte qu’il les détermine à voguer sur le dos plutôt quesur le ven-

DES POISSONS

tre; et c’estainsi que leur partie inférieure étant Lrès-fréquemment exposée , pendant leur natation, à une quantité de lumière plus considérable que leur partie supérieure, et d’ailleurs recevant également un très-grand nombre de rayons lumineux, lorsque l’animal estattaché par son bouclier à un squale ou à un cétacée, il n’est pas surprenant que le dessous du corps de ces échénéis présente une nuance aussi foncée que le dessus de ces poissons.

Lorsque les rémora ne sont pas à portée de se collercontre quelque grand habitant deseaux, ils s’accrochent à la carène des vaisseaux; et c’est de cette habitude que sont nés tous les contes que l’antiquité a imaginés sur ces animaux et qui ont été transmis avec beaucoup de soin, ainsi que tant d’autres absurdités, au travers des siècles d’ignorance.

Dumilieu de ces suppositions ridicules, il jaillit cependant une vérité : c’est que dans les instants où la carène d'un vaisseau est hérissée , pour ainsi dire, d’un très-grand nombre d’échénéis, elle éprouve en cinglant au milieu des eaux , une résistance semblable à celle que feraient naître des animaux à coquille très-nombreux et attachés également à sasurface, qu’elle glisse avec moins de facilité au travers d’un fluide que choquent des aspérités, et qu’elle ne présente plus la même vitesse. Et il ne faut pas croire que les circonstances où les échénéis se trouvent ainsi accumulés contre la charpente extérieure d’un navire, soient extrêmement rares dans tous les parages : il est des mers où l’on a vu ces poissons nager en grand nombre autour des vaisseaux, et les suivre ainsi en troupes pour saisir les matières animales que l'on jette hors du bâtiment, pour se nourrir des substances corrompues dont on se débarrasse, et même pour recueillir jusqu'aux excréments. C’est ce qu'ona observéparticulièrement dans le golfe de Guinée ; et voilà pourquoi, suivant Barbot !, les Hollandais, qui fréquentent la côte occidentale d'Afrique, ont nommé les rémora Poissons d’ordures. Des rassemblements semblables de ces échénéis ont été aperçus quelquefois autour des grands squales , et surtout des requins, qu'ils paraissent suivre,environner etprécédersanscrainteet dont on dit qu’ils sont alors les pilotes ; soit que ces poissons redoutables aient, ainsi qu’on l'a écrit, une sorte d’an-

* Hist. gén. des voyages, liv. 3, p. 242.

tipathie contre le goût ou l’odeur de leur chair, et dès lors ne cherchent pas à les dévorer ; soit que les rémora aient assez d’agilité, d'adresse ou de ruse, pour échapper aux dents meurtrières des squales, en cherchant, par exemple, un asile sur la surface même de ces grands animaux , à laquelle ils peuvent se coller dans les instants de leur plus grand danger, aussi bien que dans les moments de leur plus grande fatigue. Ce sont encore des réunions analogues et par conséquent nombreuses de ces échénéis , que l’on a remarquées sur des rochers auxquels ils adhéraient comme sur la carène d’un vaisseau , ou le corps d’un requin, surtout lorsque l’orage avait bouleversé la mer, qu'ils craignaient de se livrer à la fureur des ondes, et que d’ailleurs la tempête avait déjà brisé leurs forces.

L'ÉCHÉNÉIS NAUCRATE !.

Echeneis Naucrates, Linn., Bloch, Lecep., Cuy.

On trouve dans presque toutes les mers, et particulièrement dans celles qui sont comprises entre les deux tropiques , cette espèce d’échénéis, qui ressemble beaucoup au rémora, et qui en diffère cependant non-seulement par sa grandeur, mais encore par le nombre de paires de lames que son bouclier comprend, et par quelques autres traits de sa conformation. On lui a donné le nom de Naucrate , où de Naucrates, qui en grec signifie pilote , ou conducteur de vaisseau. Les individus qui la composent, parviennent quelquefois jusqu’à la longueur de vingt-trois déeimètres, suivant des mémoires manuscrits cités par le professeur Bloch, et rédigés par le prince Maurice de Nassau, qui avait fait quelque séjour dans plusieurs contrées maritimes de l'Amérique méridionale. Le bouclier placé au-dessus de leur tête présente toujours plus de vingt-deux et quelquefois vingt-six paires de lames transversales et dentelées. D’ail-

4 Échène succet. Daubenton, Enc. méth.— /d. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. — « Echeneis caudà integrä, striis capitis « viginti- quatuor. » Hasselquist. It. Palest. 524, n. 68. — Gronov. Zooph., p. 75, n. 252; et Mus. 1,p. 15, n. 54. — « Echeneis fuscus, pinnis poslerioribus albo marginatis. » Browne, Jamaïc., p. 445. — « Echeneis, capite striis viginti- « quinque, etc. » Commerson, manuscrits déjà cités. — « Echeneis in extremo subrotunda. » Séba, Mus. 5 , tab. 35, fig. 2.— Echeneis vel remora. Aldrovand. de Piscib., p.558. — Jonston. de Piscibus, p. 46, lab. 4, fig. 5. — Iperuquiba, et piraquiba. Marcgr. Brasil., p. 180. — Willughby, Icath.. p.119, tab. G, 8, fig. 2.—Remora imperati. Rai, Pisc., D.7, n. 12. — Remora. Petiv. Gazoph.. tab. 44, fig. 12.

leurs la nageoire de la queue du naucrate, au lieu d’être fourchue comme celle du rémora, est arrondie ou rectiligne. De plus, les nageoires du dos et de l'anus, plus longues à proportion que sur le rémora, montrent un peu la forme d’une faux *.

La figure de l’une de ces deux nageoires est semblable à celle de l’autre. L'ouverture de l’anus est allongée, et située à peu près vers le milieu de la longueur totale de l’échénéis ; et la ligne latérale, composée de points très-peu sensibles, s'approche d’abord du dos, change ensuite de direction, et tend vers la queue à l’extrémité de laquelle elie parvient.

Le nauerate offre des habitudes très-analogues à celles du rémora ; on le rencontre de même en assez grand nombre autour des requins. Ses mouvements ne sont pas toujours faciles: mais comme il est plus grand et plus fort que le rémora, il se nourrit quelquefois d’animaux à coquille et de crabes; et lorsqu'il adhère à un corps vivant ou inanimé, il faut des efforts bien plus grands pour l’en détacher que pour séparer un rémora de son appui.

Commerson , qui l’a observé sur les rivages de l'Ile de France, a écrit que ce poisson fréquentait tres-souvent la côte de Mozambique, et qu’aupres de cette côte on employait pour la pêche des tortues marines, et d’une manière bien remarquable, la facilité de se cramponner dont jouit cet échénéis. Nous croyons devoir rapporter ici ce que Commerson a recueilli au sujet de ce fait très-curieux , le seul du même genre que l’on ait encore observé.

On attache à la queue d'un naucrate vivant, un anneau d’un diamètre assez large pour ne pas incommoder Île poisson, et assez étroit pour être retenu par la nageoire caudale. Une corde très-longue tient à cet anneau. Lorsque l’échénéis est ainsi préparé , on le renferme dans un vase plein d’eau salée, qu'en renouvelle trèssouvent; et les pêcheurs mettent le vase dans leur barque. Ils voguent ensuite vers les parages fréquentés par les tortues marines. Ces tortues ont l’habitude de dormir souvent à la surface de l’eau sur laquelle elles flottent ; et leur sommeil est alors si léger , que l’approche la moins bruyante d’un bateau pêcheur suffirait pour les réveiller et les faire fuir à de grandes

* A la membrane des branchies 9 rayons, à la nageoire du dos 40, à chacune des pectorales 20, à chacune des thoraciæes 4 ou 5, à celle de l'anus 40, à celle de la queue 16.

distances, ou plonger à de grandes profondeurs. Mais voici le piége que l’on tend de loin à la première tortue que l’on apercoit endormie. On remet dans la mer le naucrate garni de sa longue corde : l'animal, délivré en partie de sa captivité, cherche à s'échapper en nageant de tous les côtés. On lui lâche une longueur de corde égale à la distance qui sépare la tortue marine de la barque des pêcheurs. Le naucrate, retenu par ce lien, fait d’abord de nouveaux efforts pour se soustraire à la main qui le maîtrise; sentant bientôt cependant qu’il s’agite en vain et qu’il ne peut se dégager, il parcourt tout le cercle dont la corde est en quelque sorte le rayon , pour rencontrer un point d'adhésion, et par conséquent un peu de repos. il trouve cette sorte d’asyle sous le plastron de la tortue flottante, s’y attache fortement par le moyen de son bouclier, et donne ainsi aux pêcheurs, auxquels il sert de crampon , le moyen de tirer à eux la tortue en retirant la corde.

On voit tout de suite la différence remarquable qui sépare cet emploi du naucrate , de l'usage analogue auquel on fait servir plusieurs oiseaux d’eau ou de rivage, et particulièrement des cormorans, des hérons et des butors. Dans la pêche des tortues faite par le moyen d’un échénéis, on n’a sousles yeux qu'un poisson contraint dans ses mouvements, mais conservant la tendance, faisant les mêmes efforts, répétant les mêmes actes que lorsqu'il nage en liberté, et n'étant qu'un prisonnier qui cherche à briser ses chaînes, tandis que les oiseaux élevés pour la pêche sont altérés dans leurs habitudes, et modifiés par l’art de l’homme, au point de servir en esclaves volontaires ses caprices etses besoins. On a pu entrevoir dans deux de nos Discours généraux ‘, la cause de cette différence, qui mérite toute l'attention des physiciens.

L'ÉCHÉNEIS RAYÉ 2.

Echeneislineata, Schn., Lacep., Cuv.

Le naturaliste anglais Archibald Menzies €.

donné, dans le premier volume des Transactions de la société linnéenne de Londres, la description de ce poisson, qui diffère des deux éché-

Discours sur la nature des poissons, et Discours sur la durée des espèces.

3 Archibald Menzies, Ærans. de la Soc. linn. de Londres,

DES POISSONS

néis dont nous venons de parler, par le nombre | réennes. Long d’un mètre, ou environ, il four-

des lames qui composent sa plaque ovale. En effet, cet osseux n’a que dix paires de stries transversales, dans l’espèce de bouclier dont sa tête est couverte. D'ailleurs sa nageoire caudale, au lieu d’être fourchue comme celle du rémora, ourectiligne ou arrondiecomme celle du nauecrate, se termine en pointe. Sa mâchoire inférieure est plus longue que la supérieure. Les dents des deux mâchoires sont petites, ainsi que les égailles qui revêtent l’animal. La couleur générale est d’un brun foncé , et relevée de chaque côté par deux raies blanches qui s'étendent depuis les yeux jusque vers le bout de la queue. L’échénéis rayé se trouve dans le grand Océan, connu sous le nom de #er Pacifique : on l’x a vu adhérer à des tortues. L’individu décrit par l’auteur anglais avait treize centimètres de jong ‘.

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