‹ Histoire naturelle de LacépèdeChapitre 226 sur 535 · LE MULLE ROUGET · texte numérisé non relu

LE MULLE ROUGET

Mullus barbatus, Linn., Gmel., Bl., Cuv. ?.

Avec quelle magnificence la nature n’a-t-elle

4 Barbet, Pelit surmulet, dans plus. contrées de France. — Red surmulet, Smaller red-beard, en Angleterre. — Der kleine roth-bart, Die rothe see barbe, en Allemagne.— Nagarey, par les Tamules. — Tekyr, par les Turcs. — Trie glia, en Italie. — Friglia verace, sur les rivages de la Ligurie. — Barboni, à Venise. — Barbarin,en Portugal. — Mus. Adolph. Frid. 2, p. 91 *.— Mulet rougel. Daubenton et Haüy, Enc. méth. — /d. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. —

2 M. Cuvier désigne cette espèce, qui est le type üe s0® sous-genre des Mulles proprement dits, par la dénominatio» de vrai Rouget, ou Rouget-Barbet, D.

DES. POISSONS

pas décoré ce poisson! Quels souvenirs ne réveille pas ce mulle dont le nom: se trouve dans les écrits de tant d’auteurs célèbres de la Grèce et de Rome! De quelles réflexions, de quels mouvements, de quelles images son histoire n’a-t-elle pas enrichi la morale, l’éloquence et la poésie! C’est à sa brillante parure qu’il a dû sa célébrité. Et en effet, non-seulement un rouge éclatant le colore en se mêlant à des teintes argentines sur ses côtés et sur son ventre, nen-seulement ses nageoires resplendissent des divers reflets de l’or, mais encore le rouge dont il est peint, appartenant au corps proprement dit du poisson, et paraissant au travers des écailles très-transparentes qui revêtent l’animal , recoit par sa transmission et le passage que lui livre une substance diaphane, polie et luisante, toute la vivacité que l’art peut donner aux nuances qu’il emploie, par le moyen d'un vernis habilement préparé. Voilà pourquoi le rouget montre encore la teinte qui le distingue lorsqu'il est dépouillé de ses écailles ; et voilà pourquoi encore les Romains, du temps de Varron, gardaient les rougets dans leurs viviers, comme un ornement qui devint bientôt si recherché, que Cicéron reproche à ses compatriotes l’orgueil insensé auquel ils se livraient, lorsqu'ils pouvaient montrer de beaux mulles dans les eaux de leurs habitations favorites.

La beauté a donc été l’origine de la eaptivité de ces mulles; elle a donc été pour eux, comme pour tant d’autres êtres dignes d’un intérêt bien plus vif, une cause de contrainte, de gène et de malheur. Mais elle leur a été bien plus funeste encore par un effet bien éloigné de ceux qu'elle fait naître le plus souvent; elle les a condamnés à toutes les angoisses d’une mort lente et douloureuse ; elle a produit dans l’âme de leurs possesseurs une cruauté d’autant plus

a Trigla capite glabro, cirris geminis in maxilla inferiore. » Artedi, gen. 45, syn. 75. — +o{ya. Aristot., I. 2) c: 1731, 4, 0.415155, c:9% 1. 6, cc AF;l.,8),, c:2, 16; etil::9y, c.:2; 37. — Ton. Ælian., L 2, c. 41, p. 1185 1.9, c. 51, 65, p. 537; et 1:40, c.2. — Athen., 1.7, p. 524, 525. — Oppian., 1. 4, p. 5, 6.— Plin., 1: 9, c. 17,18, 51; et 1.52, c. 10, 14. — Wotton, 1.8, © 169, fol. 151, D. — P.Jov., c 18, p. 85. — Mullus minor. Salvian, — Schonev., p. 47: — Willughby, p. 285. — Mullus. Rai, p. 90. — Mulus, vel mullus. Cuba, L. 5, c. 60, fol. 84, b. — Muilus barbatws. Varron, Rustic.. 1.5, c: 47. — Rondelet, part. 4, 1. 10, c. 53. — Mullus harbatus. Gesner, Aquat., p. 565. — « Mullus Gesneri, qui minor Salviani « dicitur. » Aldrovand., 1. 2, ©. 4, p. 151. — Bélon, Pise., p. 170. — Red surmulel. Brit. Zool. 5, p, 227, n,1,— Surmulet. Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat.

révoltante, qu’elle était froide et vaine. Sénèque et Pline rapportent queles Romains fameux par leurs richesses, et abrutis par leurs débauches, mélaient à leurs dégoütantes orgies le barbare plaisir de faire expirerentre leursmains un des mulles rousets, afin de jouir de la variété des nuances pourpres, violettes ou bleues, qui se succédaient depuis le rouge du cinabre jusqu’au blanc le plus pâle, à mesure que l’animal passant par tous les degrés de la diminution de la vie, et perdant peu a peu les forces nécessaires pour faire cireuler dans les ramidications les plus extérieures de ses vaisseaux le fluide auquel il avait dû ses couleurs enmême temps que son existence !, parvenait enfin au terme de ses souffrances longuement prolongées. Des mouvements convulsifs marquaient seuls, avec les dégradations. des teintes, l’approche de la fin des tourments du rouget. Aucun son, aueun cri plaintif, aucune sorte d’accent touchant, n’annonçaient ni la vivacité des douleurs, ni la mort qui allait les faire cesser. Les mulles sont muets comme les.autres poissons; et nous aimons à croire, pour l’honneur de l’espèce humaine, que ces Romains, malgré leur avidité pour de nouvelles jouissances qui échappaient sans cesse à leurs sens émoussés par l’exces des plaisirs, n’auraient pu résister à la plainte la plus faible de leur malheureuse victime : mais ses tourments n’en étaient pas moins réels; ils n’en étaient pas moins les précurseurs de la mort. Et cependant le goût de ce spectacle cruel ajouta une telle fureur pour la possession des mulles , au désir raisonnable, s’il eût été modéré, de voir ces animaux animer par leurs mouvements et embellir par leur éclat les étangs'et les viviers , que leur prix devint bientôt excessif : on donnait quelquefois de ces osseux ieur poids en argent *. Le Calliodore, objet d’une des satires de Juvénal, dépensa 400 sesterces pour quatre de ces mulles. L'empereur Tibère vendit 4000 sesterces un rouget du poids de deux kilogrammes , dont on lui avait fait présent. Un ancien consul, nommé Célère, en paya un 8000 sesterces; et, selon Suétone, trois mulles furent vendus 30,000 sesterces. Les Apicius épuisèrent les ressources de leur art pour parvenir à trouver la meilleure manière d’assaisonner les mulles rougets;

4 Voyez le Discours sur la nature des poissüns: 2 Des rougets. ont. pesé deux.kil. Le kil, d'argent saut a peuprè 200 fr.

et c'est au sujet de ces animaux que Pline s’écrie : « On s’est plaint de voir des cuisiniers « évalués à des sommes excessives. Maintenant a c'est au prix des triomphes qu’on achète et «a les cuisiniers et les poissons qu’ils doivent « préparer. » Et que ce luxe absurde, ces plaisirs féroces, cette prodigalité folle, ces abus sans reproduetion , cette ostentation sans goût, ces jouissances sans délicatesse, cette vile débauche, cette plate recherche, ces appétits de brute, quise sont engendrés mutuellement, qui n'existent presque jamais l’un sans l’autre, et que nous rappellent les traits que nous venons de citer, ne nous étonnent point. De Rome républicaine il ne restait que le nom ; toute idée libérale avait disparu; la servitude avait brisé tous les réssorts de l’âme ; les sentiments généreux s'étaient éteints; la vertu, qui n’est que la force de l'âme, n’existait plus; le goût, qui ne consiste que dans la perception délicate de convenances que la tyrannie abhorre, chaque jour se dépravait; les arts, qui ne prospèrent que par l'élévation de la pensée, la pureté du goùût, la chaleur du sentiment, éteignaient leurs flambeaux ; la science ne convenait plus à des esclaves dont elle ne pouvait éclairer que les fers; des joies fausses, mais bruyantes et qui étourdissent, des plaisirs grossiers qui enivrent, des jouissances sensuelles quiamènent tout oubli du passé, toute considération du présent, toute crainte de l'avenir, des représentations vaines de ces trésors trompeurs entassés à la place des vrais biens que l'on avait perdus, plusieurs recherches barbares, tristes symptômes de la férocité, dernier terme d’un courage abâtardi, devaient done convenir à des Romains, avilis , à des citoyens dégradés, à des hommes abrutis. Queiques philosophes dignes des respects de la postérité s’élevaient encore au milieu de cette tourbe asservie : mais plusieurs furent immolés par le despotisme; et dans leur lutte trop inégale contre une corruption trop générale, ils éternisèrent par leurs écrits la honte de leurs contemporains, sans pouvoir corriger leurs vices funestes et contagieux.

Les poissons dont le nom se trouve lié avec l’histoire de ces Romains dégénérés, ont fixé l’attention de plusieurs écrivains. Mais comme la plupart des ces auteurs étaient peu versés dans les sciences naturelles , comme d’ailleurs le surmulet a été, ainsi que le rouget, l’objet

de la recherche prodigue et de la curiosité cruelle que nous venons de retracer, et comme ces deux osseux ont les mêmes habitudes, et assez de formes et de qualités communes pour qu'on ait souvent appliqué les mêmes dénominations à l’un et à l’autre, on est tombé dans une telle confusion d’idées au sujet de ces deux mulles, que d’illustres naturalistes très-récents les ont rapportés à la même espèce, sans supposer même qu'ils formassent deux variétés distinctes.

En comparant néanmoins cet article avec celui qui suit, il sera aisé de voir que le rouget et le mulet sont différents l’un de l'autre.

Le devant de la tête du rouget parait comme tronqué, ou, pour mieux dire, le sommet de la tête de cet osseux est très-élevé Les deux mâchoires, également avancées, sont, de plus, garnies d’une grande quantité de petites dents. De très-petites aspérités hérissent le devant du palais et quatre os placés auprès du gosier.

Deux barbillons assez longs pour atteindre à l'extrémité des opercules, pendent au-dessous du museau. Chaque narine n'a qu’une ouverture. Deux pièces composent chaque opercule, au-dessous duquel la membrane branchiale peut être cachée presque en entier ‘. La ligne latérale est voisine du dos; l'anus plus éloigné de la tête que de la nageoire de la queue, qui est fourchue; et tous les rayons de la première dorsale, ainsi que le premier des pectorales, de l’anale et des thoracines, sont aiguillonnés.

Les écailles qui recouvrent la tête, le corps et la queue, se détachent facilement *?.

Le rouget vit souvent de crustacées. 11 n’entre que rarement dans les rivieres ; et il est des contrées où on le prend dans toutes les saisons. On le pêche non-seulement à la ligne, mais encore au filet. On ne devine pas pourquoi un des plus célèbres interprètes d’Aristote, Alexandre d’Apbhrodisée, a écrit que ceux qui tenaient ce muile dans la main, étaient à l’abri de la secousse violente que la raie torpille peut faire éprouver Ÿ.

On trouve le rouget dans plusieurs mers,

4 A la membrane branchiale 5 rayons, à la première nageoire du dos 7, à la seconde 9, à chacune des pectorales 45, à chacune des thoraciues 6, à celle de l'anus 7, à celle de la queue 17.

2 L'estomac est composé d'une membrane mince; vipgisix cœcums sont placés auprès du pylore; le foie est divisé en deux lobes; et la vésicule du fiel petite.

# Voyez l'Histoire naturelle et ltéraire des poissons , par le savant professeur Schneïder, p. 144.

DES POISSONS

dans le canal de la Manche, dans la Baltique près du Danemarck, dans la mer d'Allemagne vers la Hollande, dans l'Océan Atlantique auprès des côtes du Portugal, de l'Espagne, de la France, et particulièrement à une petite distance de l'embouchure de la Gironde, dans la Méditerranée, aux environs de la Sardaigne, de Malte, du Tibre et de l’Hellespont, et dans les eaux qui baignent les rivages des iles Moluques.

Quoique nous ayons vu que l’empereur Tibère vendit un rouget du poids de deux kilogrammes, ce mulle ne parvient ordinairement qu'à la longueur de trois décimètres. Il a la chair blanche , ferme, et de très-bon goût, particulièrement lorsqu'il vit dans la partie de l'Océan qui reçoit les eaux réunies de la Garonne et de la Dordogne.

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