Le PLEURONECTE COM- MERSONNIEN
LE PLEURONECTE FLÉTAN.!
Pleuronectes Hippoglossus, Linn., Lac., BI. Cuv.:.
Quels droits le flétan n’a-t-il pas à l'attention du physicien! Il tient, par sa grandeur, une place distinguée auprès des cétacées ; ilrivalise, par le volume, avec plusieurs de ces énormes habitants des mers; il nage l’égal de presque tous les poissons les plus remarquables par leur longueur et par leur masse; sa conformation est extraordinaire; ses habitudes sont particulières; ses actes et les organes qui les produisent frappent d'autant plus l'observateur, que, par une suite de sa taille démesurée, aucun de ses traits ne se dérobe à l’œil, aucun de ses mouvements ne lui échappe : et comment l'imagination ne serait-elle pas émue par la réunion de dimensions, de formes et de mouvements très-élevés au-dessus des mouvements, des formes et des dimensions que la nature a le plus multipliés?
Le flétan, comme tous les autres pleuronectes, a le corps et la queue tres-comprimés. Il forme parmi les osseux, et avec les poissons de son genre, les analogues de ces cartilagineux auxquels nous avons conservé lenom de Raies.
L’épaisseur des pleuronectes est même plus petite à proportion de leur longueur , que celle des raies les plus déprimées. Il y a néanmoins
4 Failan, dans quelques départ. de France. — Heilbol, en Hollande. — Heilbut, Hilibut, a Hambours. — Helleflynder, en Danemarck. — H/aelgflundra, en Suède.— Queile, Sandskiebbe, Skrobbe flynder, en Norvège. — Baldes, en Laponie. — Flydra, Heilop fish, en Islande. — Queite-barn (lorsqu'il est petit), Styving (lorsqu'il est d'une lonsueur moyenne), Netarnak (lorsqu'il est grand), dans le Groenland. — Holibut, Turbut etturhot, en Angleterre. — Pleuronecte flétan. Bloch, pl. 47.— Pleuronecte flet. Daubenton et Haüy, Euc. méth. — Zd. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. — Faun. Suecic. 529. — Müller, Zool. Danic. Prodr., p. 44, n,371. — O, Fabr.Faun. Groenl., p. 161, n. 417. — « Pleu- & onectes oculis à dextrà totus glaber. » Artedi, gen. 17, syn. 5. — Flétan. Rondelet, part. 4, 1. 41, c. 13. — Rai, p.35. — Hippoglossus, id est, buglossus maximus. Gesner, p. 669,787; et (germ.), fol. 54, b. — « Hippoglossus ab « Aïdrovando observatns. » Aldrov., L. 2, c. 45, p. 258 — Passer britannicus. Charlet., p. 146. — Passerum geuus majus. Schon., p. 62. — Gronov. Mus. 2, n. 158. — « Passer « quatuor eubitos lougus. » Klein, Miss. pisc. 4, p. 35, n.2. — Brit. Zoo!.5, p.184, n. 1. — Flétan. Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat.
3 Type du sousgenre FLÉTAN, Hippoglossus, Cuv., dans te grand genre des PLEURONECTSS, famille des poissons plats de la division des Malacoptérygiens subbrachiens. D.
cette différence essentielle entre la conformation générale des raies et celle des pleuronectes, que ceux-ci sont aplatis latéralement, c’est-àdire de droite à gauche, ou de gauche à droite, pendant que les raies le sont de haut en bas.
Cette compression exercée sur les côtés des pleuronectes n’est cependant pas la seule altération qu'ait éprouvée la totalité du poisson. Le corps et la queue ont été soumis uniquement à cette manière d’être que nous avons déjà vue, quoique à un degré inférieur, dans plusieurs poissons, et particulièrement dans les chétodons, les acanthures, les sélènes , les zées, les chrysotoses , etc.; mais la tête a subi une seconde modification. On dirait qu'après avait été aplatie, comme celle des zées et des chétodons, parune force agissant sur ses côtés, elle aété défigurée par une puissance qui a joui d’un mouvement composé; cette seconde cause, à laquelle il faudrait rapporter une grande partie de la figure qu’elle présente, l'aurait tordue, pourainsi dire. Elle aurait commencé par peser de haut en bas; et avant de pénétrer très-avant dans les portions osseuses et solides, elle aurait tourné en quelque sorte à droite ou à gauche, de manière à entrainer avec elles les organes de la vue , et souvent ceux de l’odorat,.
On sent aisément que, d’après cette supposition, les deux yeux et les deux narines auraient dù , à la fin de l’action de la force comprimante, se trouver situés ou à droite ou à gauche, suivant le côté vers lequel la puissance aurait fléchi sa direction, et c'est en effet ce qu’on observe dans les pleuronectes , et ce qui forme le caractère distinctif du genre qu'ils composent.
Tout le monde sait que les animaux tant vertébrés que dénués de vertèbres, animés par un sang rouge ou nourris par un sang blane, ont des yeux plus ou moins gros, plus ou moins rapprochés, plus ou moins élevés, plus ou moins nombreux ; mais aucun animal, excepté les pleuronectes, ne présente dans ses yeux une position telle, que ces organes soient situés uniquement à droite où à gauche de l’axe qui va de la tête à l’extrémité opposée. Nous ne connaissons, du moins dans ce moment, que les pleuronectes qui n’aient pas leurs yeux disposés avec symétrie de chaque côté de cet axe longitudinal; et cet exemple unique aurait dû seul attacher un grand intérêt à l’observation des poissons que nous allons décrire.
De la conformation que nous venons d’exposer, il est résulté nécessairement, que les deux nerfs olfactifs aboutissent non pas à l’extrémité supérieure du museau, mais à un des côtés de la tête. C’est aussi à un seul côté de cette même partie de l’animal que se rendent les deux nerfs optiques, quoique croisés l’un par l’autre, ainsi que dans tous les autres poissons, et dans tous les animaux vertébrés et à sang rouge.
Nous avons déjà vu ‘ que le cerveau, cet organe dont les nerfs tirent leurorigine, était plus petit dans les pleuronectes que dans presque tous les poissons cartilagineux, et même que dans tous les osseux. La cavité qui contient cette source du système nerveux n’a-t-elle pas dû, en effet, être plus petite dans une tête qui a subi une double et plus grande compression ?
L’os intermaxillaire est moins développé dans le côté qui a porté l'effort de la seconde aussi bien que de la première force comprimante et altératrice.
Les côtes qui servent à consolider les parois de l’abdomen, et à donner un peu plus de largeur au corps, sont cependant si courtes, que plusieurs auteurs ont nié leur existence.
La cavité du ventre est fermée du côté de la queue, par j’apophyse inférieure de la premiere vertèbre caudale ; et cette apophyse est très-longue, assez grosse, arrondie en avant, et terminée en bas par un piquant ordinairement très-fort.
L’estomac contenu dans cette cavité parait comme un renflement du canal alimentaire.
Le pylore est souvent dénué d’appendices ou de petits cæœcums; quelquefois néanmoins on le voit garni de deux ou trois de ces poches ou tuyaux membraneux; le foie est sans division et peu étendu; l'abdomen se prolonge des deux côtés des apophyses inférieures des vertèbres de la queue; une partie des intestins est placée dans ces extensions abdominales, ainsi que la laite ou les ovaires.
Sans ces deux prolongations, la cavité générale de l'abdomen aurait eu des dimensions trop resserrées pour le nombre et la grandeur des organes intérieurs qu’elle doit renfermer.
Nous venons de dire que les deux yeux sont situés du même côté de la tête; mais indépendamment de ce défautremarquable de symétrie,
1 Discours sur la nature des poissous
relativement à l’axe longitudinal du poisson, ils en présentent fréquemment un second par une inégalité frappante dans leur volume. Ces deux organes ne sont pas toujours aussi gros l’un que l'autre; et lorsqu'ils offrent cette inégalité si extraordinaire, c’est quelquefois l’œil supérieur qui l'emporte surl’æil inférieur, et d’autres fois l’œil inférieur qui surpasse le premier en grandeur.
Ces yeux, au reste, peuvent être placés de trois manières différentes : dans plusieurs pleuronectes, ils sont situés sur la même ligne verticale; mais, dans quelques-uns de ces poissons, l'œil d’en-haut est plus rapproché du museau que celui d’en-bas; et, dans quelques autres, l'œil d’en-bas est au contraire plus avancé que celui d’en-haut.
Il est aussi des espèces de pleuronectes dans lesquelles la nageoire pectorale, attachée au: côté sur lequel on voit les yeux, est plus étendue que celle de l’autre côté; et l’on serait tenté de croire que la petitesse de la pectorale opposée provient de ce que cette sorte debras ou de main appartenant à la surface de l’animal, qui repose très-souventsur la vase ou sur le sable, a été arrêtée, dans son développement, par les frottements qu’elle a dû éprouver contre le fond des mers, et par la compression que lui a fait subir le poids du corps, qu’elle a dû supporter en très-grande partie.
La position des pleuronectes qui se reposent ou qui nagent, est en effet bien différente de celle des autres poissons osseux ou cartilagiveux, cylindriques ou aplatis, qui parcourent, dans le sein des eaux, un espace plus ou moins étendu, ou appuient sur les rochers ou sur le limon leur corps plus ou moins fatigué. Dans l’inaction, de même que dans le mouvement, les pleuronectes sont toujours renversés sur le côté; et nous n’avons pas besoin de faire remarquer que le côté tourné vers le fond de la mer est, dans tous les moments de leur existence, celui qui est dénué d’yeux : lorsque leurs yeux sont à droite, le côté gauche est l’inférieur ; et ils voguent ou s'arrêtent, le côté gauche tourné vers la surface de l’eau, lorsque leurs yeux sont à gauche.
C’est de cette manière très-particulière de nager que leur est venu le nom de Pleuronectes ! : elle est une dépendance du déplace.
4 Pleuronecle vient de plewron, qui, en gree, veut dire côté, &t de nuycles, qui signifie nageur.
ment de leurs yeux, soit que l'on veuille croire que cette réunion des deux yeux sur une seule face de la tête les ait forcés à ne se mouvoir qu'en tournant vers le bas le côté opposé à cette face, alin de tenir les organes de la vue dans la position la plus favorable à la vision; soit quel on préfère de penser qu’un tres-grand aplatissement latéral ne leur a pas permis de tenir leur corps et leur queue dans un sens vertical, comme les autres poissons ; que les efforts ile leurs péctorales, ttrés-petites et très-faibles, n’ont pas pu maintenir en équilibre une lame tres-ctroite, très-haute, et tres-exposée, par conséquent, à l'agitation tumultueuse des flots ; que renversés bientôt sur un de leurs côtés, forcés de conserver cette position, et obligés de nager dans cette posture, ils ont commencé une suite de tentatives perpétuellement renouvelées, pour ne pas perdre tout à fait l'usage de l’œil attaché au côté inférieur; qu'après un très-long temps, et mème apres une très-grande série de générations, des altérations successives dans l'organisation extérieure et intérieure de la tête auront amené l'œil inférieur, de procheen proche, jusque sur le côté supérieur, et par ce transport auront produit, sans doute, une position des organes de la vue bien extraordinaire, mais néanmoins auront fait naitre, dans la structure de la tête, des changements bien moins crands et bien moins profonds que les modilications apportées par le temps et par une contrainte permanente dans les parties molles ou solides de plusieurs autres animaux.
En considérant la manière de nager qui appartient aux pleuronectes, il est facile de voir que leurs pectorales très-peu étendues , et situées l’une au dessus et l’autre au-dessous du corps, ne peuvent pas servir d’une manière sensible à diriger ou accroître les mouvements de ces poissons. Leurs thoracines étant aussi extrémement petites, sont de même inutiles à leur natation.
Mais l’anale et la dorsale peuvent servir beaucoup à accélérer la vitesse de ces animaux, et à leur imprimer les véritables directions qui leur sont nécessaires; elles sont très-longues et assez hautes; elles s'étendent le plus souvent depuis la tète jusqu’à la queue; elles présentent donc une grande surface : d’ailleurs dans la position habituelle des pleuronectes, elles sont situées horizontalement, puisque l’animal est, pour ainsi dire, couché sur un côté. Des lors on peut les considérer comme eux vectorales
très-étendues , et par conséquent comme deux ramesqui seraienttres-puissantes, sielles étaient mueslibrementetpardes musclestres-vigoureux.
Et c’est précisément parce qu’elles influent beaucoup sur la natation des pleuronectes, que la différence ou l'égalité de grandeur entre cette dorsale et cette anale se font sentir dans la situation de ces osseux; ils ne présentent un plan véritablement horizontal que lorsque ces deux rames ont une force évale; et on les voit un peu inelinés vers la nageoire de l'anus, lorsque cette derniere est moins puissante que la nageoire du dos.
Cependant l'instrument le plus énergique de la natation des pleuronectes est leur nageoire caudale, et par-là ils se rapprochent de tous les habitants des eaux ; mais ils se distinguent des autres poissons par la manière dont ils emploient cet organe.
Les pleuronectes étant renversés sur un côté, leur caudale n’est point verticale, mais horizontale : elle frappe donc l’eau de la mer de baut en baset de bas en haut ; ee qui donne aux pleuronectes des rapports de plus avec les cétacées. Il est facile néanmoins de comprendre que le mouvement rapide et alternatif duquel dépend la progression en avant de l'animal, peut offrir le même degré de force et de fréquence dans une rame horizontale que dans | une rame verticale. Les pleuronectes peuvent donc, tout égal d’ailleurs, s'avancer aussi vite que les autres poissons. Ils ne tournent pas à droite ou à gauche avec la même facilité, parce que, n'ayant dans leur situation ordinaire aucune grande surface verticale dont ils puissent se servir pour frapper l’eau à gauche ou à droite, ils sont contraints d'augmenter le nombre des opérations motrices, et d’incliner leur corps avant de le dévier d'un côté ou de l’autre; mais ils compensent cet avantage par celui de monter ou de descendre avec plus de promptitude.
Et cette faculté de s’élever on de s’abaisser | facilement et rapidement dans le sein de l'Océan leur est d'autant plus utile. qu'ils passent use grande par!ie de leur vie dans les profondeurs des mers les plus hautes.
Cet éloignement de la surface des eaux, et par conséquent de l’atmosphere, les met à l'abri des rigueurs d’un froid excessif; et c'est parce qu’ils trouvent facilement un asile contre Ules effets des climats les pius âpres , en se pré
DES POISSONS
cipitant dans les abimes de Océan, qu’ils ba- ! poissons, celui, par conséquent, qui, tourné
bitent aupres du pôle, de meme que dans la Méditerranée, et dans les environs de l’équateur et des tropiques. IIS séjournent d’autant plus long-temps dans ces retraites écartées, que, dénués de vessie natatoire, et privés par conséquent d’un grand moyen de s'élever, ils sonttentes moins frequemment de serapprocher de l'air atmosphérique. Ils se trainent sur la vase plus souvent qu'ils ne nagent véritablement; ils v tracent, pour ainsi dire, des sillons, et s’y cachent presque en entier sous le sable, pour dérober plus facilement leur présence ou à la proie qu'ils recherchent, ou à l'ennemi qu'ils redoutent.
Aristote, qui connaissait bien presque tous ceux que l’on pêche dans la Méditerranée, dit que lorsqu'ils se sontmis en embuscade ou renfermés sous le limon à une petite distance du rivage, on les découvre par lemoven de l’élévation que leur corps donne au sable ou à la vase, et qu’alors on les harponne et les enlève ‘. Du temps de ce grand philosophe, on pensait que les pleuronectes, que l'on nommait Bothes, Peiynes, Rhombes, Lyres, Soles, etc., engraissaient beaucoup plus dans le mème lieu et pendant la mème saison, lorsque le vent du midi soufflait quoique les poissons allongés ou cylindriques acquissent, au contraire, plus de graisse lorsquele vent du nord régnaitsur la mer.
Columelle? nous apprend que les étangs marins , que l’on formait aux environs de Rome pour y élever des poissons, convenaient trèsbien aux pleuronectes, lorsqu'ils étaient limoneux et vaseux ; qu'il sufisait de creuser , pour ces animaux tres plats, des piscines de soixante ou soixante-dix centimetres de profondeur (dixhuit pouces à deux pieds), pourvu que, situées tres-pres de la côte, erles fussent toujours remplies d’une certaine quantité d’eau, que l’on devait leur donner une nourriture plus molle qu’à
ne pouvaient mächer que tres-peu, et qu’un aliment sale et odorant leur convenait mieux que tout autre, parce que, couchés sur un côté, etayant leurs deux yeux tournés vers le haut, ils cherchaïent plus souvent leur nourriture parle moyen de leur odorat qu'avec le secours de leur vue.
11 faut observer que le côté supérieur de ces
‘ Hist. anim. IV, 8, — ? VIII, 47,
vers lPatmosphere, recoit, pendant les mouve: ments ainsi que pendant le repos de l'animal, l'influence de toute la lumière qui peut pénétrer jusqu’a ces osseux, presente souvent des couleurs vives, des taches brillantes et régulieres, des raies ou des bandes variées dans leurs nuances, pendant que le côté inférieur, auquel il ne parvient que des rayons reflechis, w’offre qu’une teinte pâle et unilorme. Cette diversité est méme moins superficielle qu'on ne le croirait au premier coup d'œil ; et les écailles d'un côté sont quelquefois tres-difierentes de celles de l’autre, non-seulement par leur grandeur, mais encore par leur forme et par la nature de la matiere qui les compose. Ces faits ne sont-ils pas des preuves remarquables des principes que nous avons cherché à établir, en traitant de la coloration des poissons, dans uotre premier Discours sur ces animaux ?
Pour mieux ordonner nos idées au sujet des pleuronectes, et pour les distribuer dans l’ordre qui nous à paru le plus convenable, nous en avons d’abord separé les espèces qui sontentieremeut dénuées de nageoires pectorales, et par consequent privées des organes que l’on a comparés à des bras. Nous avons formé de ces especes un genre particulier, et nous leur avons conservé le nom coilectif d’Achire, qui signifie sans muin.
Nous avons ensuite placé dans deux groupes différents les pleuronectes qui ont leurs deux yeux à droite, et ceux qui les ont à gauche; et nous avons suivi, en adoptant cette division, non-seulement les idées des naturalistes modernes, maisencore celles des anciens, et particulièrement de Pline ‘, qui ont très-bien distingué les pleuronectes dont les yeux sont à gauche, d'avee ceux dont les yeux sont à droite.
Passant ensuite à la considération particulière de chacun de ces groupes, nous ayons réparti
plusieurs autres habitants des eaux parce qu'ils ! en différentes sections les espèces à caudale
fourehue ou échancrée en croissant, celles dont la nageoire de la queue est rectiligne ou arrondie sans échancrure, et enfin celles dont la caudale, plus ou moins pointue, touche à la dorsale et à la nageoire de l'anus.
Nous aurions pu, par conséquent, former six sous-genres ou sections dans le genre que nous décrivons; mais, parmi les pleuronectes
4 Plin. Hist. mundi I. 9, c. 49,
qui ont les yeux à gauche, nous n’avons vu ni | aient cessé de se débattre; ils les élèvent alor
caudale pointue et confondue avec celles de l’apus et du dos, ni caudale fourchue ou découpée en croissant.
Nous ne proposons donc, quant à présent, que quatre sous-genres , dont on a pu voir les caractères distinctifs sur le tableau du genre qui nous occupe.
A la tête du premier de ces quatre sous-genres est le Flélan où Hippoglosse, que ses grandes dimensions rendent encore plus comparable aux 2étacées que tous les autres pleuronectes. On a pêché en Angleterre des individus de cette espèce qui pesaient trois cents livres; on er a pris en Islande qui pesaient quarante livres; Olafsen en a vu de près de dix-huit pieds de longueur, et l'on en trouve en Norvége qui sont assez grands pour couvrir toute une nacelle.
On trouve les flétans dans tout l'Océan Atlantique septentrional. Les peuples du Noïd les recherchent beaucoup. Les Anglais en tirent une assez grande quantité des environs de New foundland ; et les Français en ont pêché auprès de Terre-Neuve.
On se sert communément, pour les prendre, d’un grand instrument que les pêcheurs nomment Gangvaden, ou Gangwad.Cetinstrument est composé d’une grosse corde de quinze ou dix-huit cents pieds de longueur, à laquelle on attache trente cordes moins grosses, et garnies chacune à son extrémité d'un crochet trèsfort. On emploie pour appât des cottes où des gades. Des planches qui flottent à la surface de la mer, mais qui tiennent à la grosse corde par des liens très-longs, indiquent la place de cet instrument lorsqu'on l’a jeté dans l’eau. En le construisant, les Groenlandais remplacent ordinairement les cordes de chanvre par des lanieres ou portions de fanon de baleine, et par des bandes étroites de peau de squale. On retire les cordes au bout de vingt-quatre heures; et il n'est pas rare de trouvér quatre ou cinq flétans pris aux crochets.
On tue aussi les hippoglosses à coups de javelot, lorsqu'on les surprend couchés, pendant la chaleur, sur des bancs de sable, ou sur des fonds de la mer, très-rapprochés de la surface : mais lorsque les pêcheurs les ont ainsi percés de leurs dards, ils se gardent bien de les tirer à eux, pendant que ces pleuronectes jouiraient encore d'assez de force pour renverser leur bar-
que; ils attendent que ces poissons très-affaiblis ,
et les assomment à coups de massue.
Vers les rivages de la Norvege, onnepoursuit les flétans que lorsque le printemps est déjà assez avancé pour que les nuits soient claires , et que l’on puisse les découvrir facilement sur les bas-fonds. Pendant l'été on interrompt la péche de ces animaux, parce que, extrémement gra:
lorsque cette saison règne, ils ne pourraient pas être séchés convenablement, et que les préparations que l'on donnerait à leur chair ne l'empêcheraient pas de se corrompre même trèspromptement.
On donne le nom de raff aux nageoires du flétan, et à la peau grasse à laquelle elles sont attachées; on appelle rœckel, des morceaux de la chair grasse de ce pleuronecte, coupée en long; et on distingue par la dénomination de skare flog, où de square queile, des lanières de la chair maigre de ce thoracin.
Ces différents morceaux sont salés, exposés à l'air sur des bâtons, séchés et emballés pour être envoyés au loin. On les sale aussi par un procédé semblable à celui que nous décrirons en parlant des Clupées harengs. On a écrit que le meilleur raff et le meilleur rœckel venaient de Samosé, près de Berghen en Norvège. Mais ces sortes d'aliments ne conviennent guère, dit-on, qu'aux gens de mer et aux habitants des campagnes, qui ont un estomac fort et un tempérament robuste. Auprès de Hambourg et en Hollande, la tête fraiche du fiétan a été regardée comme un mets un peu délicat. Les Groenlandais nese contentent pas de manger la chair de ee poisson, soit fraiche, soit séchée ; ils mettent aussi au nombre de leurs comestibles le foie et même la peau de ce pleuronecte. Ils préparent la membrane de son estomac, de manière qu'elle est assez transparente pour remplacer le verre des fenêtres.
Quelque grand que soit le flétan, il a dans les dauphins des ennemis dangereux, qui l’attaquent avec d'autant plus de hardiesse, qu’il ne peut leur opposer, avec beaucoup d'avantage, que son volume, sa masse et ses mouvements , et qui employant contre lui leurs dents grosses, solides et crochues, le déchirent, emportent des morceaux de sa chair, lorsqu'ils sont contraints de renoncer à une victoire complète , et le laissent, ainsi mutilé, traîner en quelque sorte une misérable existence. Quand il est trèes-jeune, il est aussi la proie des squales, des raies, et des
DES POISSONS
autres habitants de la mer, remarquables par ieurs armes ou par leur force.
Les oiseaux de proie qui vivent sur les rivages de la mer et se nourrissent de poissons le poursuivent avec acharnement, lorsqu'ils le découvrent auprès de la surface de l'Océan. Mais lorsque le flétan est groset fort, l'oiseau de proie périt souvent victime de son audace : le poisson plonge avec rapidité à l'instant où ilsent la serre cruelle qui le saisit; et l'oiseau, dont les ongles crochus sont embarrassés sous la peau et les écailles du pleuronecte, fait en vain des efforts violents pour se dégager; le flétan l’entraîne; ses cris sont bientôt étouffés par l'onde, et il est précipité jusque dans les abimes de l'Océan, asile ordinaire de l’hippoglosse.
Il paraît que, dans les différentes circonstances où le flétan se montre couvert d'insectes ou de vers marins attacnés à sa peau, il éprouve une maladie qui infiue sur le goût de sa chair, ainsi que sur la quantité de sa graisse.
Il fraie au printemps; et c'est ordinairement entre les pierres qu'il dépose, pres du rivase, des œufs dont la couleur est d’un rouge pâle.
Tous les individus de cette espèce sont trèsvoraces ; ils dévorent non-seulement les crabes, et même des gades, mais encore des raies. Ils varaissent tres-friands des cycloptères lor: es qu'ils trouvent attachés aux rochers. {:s se Uiennent plusieurs ensemble dans le fond des mers qu'ils fréquentent, ils y forment quelquefois plusieurs rangées; ils y attendent, la gueule ouverte, les poissons qui ne peuvent leur résister, et qu'ils engloutissent avec vitesse; et lorsqu'ils sont très-affamés , ils s'attaquent les uns les autres, et se mangent les nageoires ou la queue.
Leur canal intestinal présente deux sinuosités; un long appendice est situé auprès de leur estomac; leur ovaire est double; et soixantecinq vertèbres composent leur épine du dos.
Les écailles qui les recouvrent sont arrondies àleurextrémité, molles, fortement attachées, enduites d’une liqueur visqueuse, et très-difficiles à voir avant que le poisson ne soit mort et même desséché.
Le corps et la queue sont allongés. La tête n’est pas grande à proportion de l'énorme étendue des autres portions de ces pleuronecies : mais l'ouverture de la bouche est large; et les deux mâchoires sont garnies de plusieurs dents
longues, pointues, courbees, et un peu séparées les unes des autres. La lèvre supérieure peut être étendue en avant. Les yeux sont gros, et aussi rapprochés du museau l’un que l’autre, Trois lames composent l’opercule, qui cependant ne cache pas en entier la membrane branchiale. Un piquant tourné vers la gorge est placé au-devant de l’anale. L’anus est aussi éloigné de la tête que de la pectorale. La ligne latérale se courbe d’abord vers le haut, et s’étend ensuite directement jusqu'à la nageoire de la queue.
Le côté gauche du fiétan, celui sur lequel il nage ou se repose, est blanc ou blanchâtre : le côté droit paraît d'autant plus foncé, que l’animal est plus maigre. L'iris est blanc; la dorsale et l’anale sont jaunâtres; chaque pectorale est jaunâtre ou jaune, ave: une bordure foncée; les thoracines et la caudale sont brunes !.
LE PLEURONECTE LIMANDE 2, Pleuronuectes Limanda, Linn., L&, * : : Pleuronectes (Platessa) Limanda , Craÿ. :,
Ce poisson, très-commun sur nos tables, se trouve non-seulement dans l'Océan Atlantique, mais encore dans la Baltique et dans la Méditer. ranée. Le temps de l’année où il est le plu agréable au goût, au moins dans les contrées du nord de l'Europe, est la fin de l'hiver ou le commencement du printemps. Il fraie ensuite; « alors sa chair est moins savoureuse et plug molle. Elle est cependant, dans les autres saisons, plus ferme que celle de plusieurs pleu ronectes; mais comme elle est aussi moins suc:
1 7 rayons à la membrane branchiale du pleuronecte flétar, 14 à chaque pectorale, 7 à chaque thoracine, 8 à la nageoirg de la queue.
2 Lima, en Sardaigne. — Glahrke, en Poméranie. — Kieische, Kliesche, à Hambourg. — Skrubbe, en Danemarck.— Grelte, en Hollande.— Dab, Brut, en Angleterre Pieuronecte limande. Daubenton et Haüy, Enc. méth, — Id. Bonuaterre, pl. de l'Enc. méth.—Pleuronecte limande Bloch, pl. 46.— Mus. Ad. Frid. 2, p. 68.—Müll. Prodr. Zool Danic., p. 45, n. 575. — Artedi, gen. 17, syn. 55, spec. 58. — Limande. Rondelet, part. 4, c. S. — Schonev., p.61. — Aldrov., l. 2, ©. 46, p. 212. — Willughby, Ichth., p. 97. — Rai, PisC. p. 52. — Limanda , ete. Gesner, p. 665 et 781, et (germ.), fol. 52, a. — Citharus. Charlet., p. 145. — Bélon, Aquat., p. 145. — Limanda. Jouston, Pisc., p.90. — Brit. Zvol. 5, p- 188, u.5. — Limande. Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat.
5 Du sousgenre PLIE, Platessa, Cuv., dans le gran: genre des PLEURONECTES ; Malacoptérygiens subbrachiens de la famille des Poissons plats. D.
culente et moins délicate, on la fait sécher sur plusieurs côtes de l'Angleterre et de la Hollande.
La limande vit de vers ou d'insectes marins, et très-souvent de petits crabes.
Son épine dorsale ne comprend que cinquante et une vertèbres.
L'ouverture de sa bouche est étroite. Les deux mâchoires sont d’égale longueur ; mais on compte plus de dents à la supérieure qu’à l'inférieure. L’œil supérieur est placé au sommet le la tête. On aperçoit au-devant de la nageoire de l'anus un piquant tourné vers la gorge. Le côté droit est jaune; le gauche est blane; l'iris couleur d’or, et la caudale brune .
Le rhomboïde de Rondelet me paraît être une variété de la limande *.
LE PLEURONECTE SOLE .
Pleuronectes Solea, Linn., Gmel., Bi., Lac., Cu. 1.
Ce poisson est recherché, même pour les tables les plus somptueuses. Sa chair est si tendre, si délicate etsi agréable au goût, qu'on la
4 6 rayons à la membrane branchiale du pleuronecte limande, 41 à chaque pectorale, 6 à chaque thoracine, 45 à la
2 Rondelet, part. 1,1. 44, c. 5.
5 Boyglotton, boglosson, boglossa, boglotta, boglossos, et Loglottos, par les anciens auteurs grecs. — Perdrix de mer, dans plus, départ. de France. — Linguato, en Espagne. — Sagliola en Sardaigne. — Linguata, en Italie. — Sfoia , dans les environs de Venise. — Dil baluck , en Turquic. — Samamkusi, en Arabie. — Zange, See rephuhn, en Allemagne. — Tunge, Hunde tunge, Tunge pledder, Hav ager, Hone, en Danemarck. — Tunga sola, en Suède, — Tonge, en Norvège et en Hollande, — Sol, Soul, en Angleterre. — Zeetong, Bot, par les Hollandais de Surinam. — Pleuronectes Solea. Faun. Suec. 526. — Müll. Prodr. Zool. Dauic., p. 45, n. 576.— Pleuronectes tunga.{t. Wgoth 178. — « Pleuronectes maxillà superiore lougiore, corpore « oblongo, squamis utrinque asperis. » Artedi, gen. 18, syn. 52, spec. 60. — Pleuronecte sole. Daubenton et Haüy, Enc. méth. — /d. Bonnaterre , pl. de l'Enc. méth. — Bloch, pl. 45, — Boglossos. Athen., 1.7, p.288. — Solea, Ovid. Halieut., v. 124. — Id. Plin., 1. 9, c. 16, 20. — /d. Cuba, 1.5, c. 84, fol. 90, a. — Jd. Jov., c. 26, p. 98.— Jd. et buglossus. Gesner, p. 666, 667, 671, 785, et (germ.), fol. 53, b. 53. — Jonston, 1. 1,t.5, c. 2, a. 2, punct. 4, p. 82. — Solea. Charl.. p.145. — Buglossus. Wotton, I. 8, ©. 167, fol. 150. — Sole. Rondelet, part. 4, 1, 11, ©. 10. — Buglossus, sive solea. Willughby, p. 100, tab. F,7.— Buglossa, Vel solea. Aldrov., 1.1, ©. 45, p.255, 255. — Solea, vel buglossus. Schonev., p. 65. — Pleuronectes solea. Brünn. Ichth. Mas:il., p. 54, n. 47.— Gronov. Mus. 1, p.14, 0.57; Zooph., p.74, n. 251. — « Solea squamis minutis. » Klein, Miss, pisc, 4, p, 51, n. 1. — Bélon, Aquat., p. 147. — Solea. Ruysch, Theatr, anim., pe 57, tab. 20, fig. 13.— Brit. Zool. 5, p. 190, n. 7, — Sole, Valmont de Bomare, Dict. d'hist, nat,
4 Type du sous-genre SOLE, Solea, dans le grand genre PLEURONECTE, Cuv. D,
surnommé la Perdrix de mer. On le trouve non-seulement dans la Baltique et dans l'Océan Atlantique boréal, mais encore dans les environs de Surinam et dans la mer Méditerranée, où l’on en fait particulièrement une pêche abondante auprès d’Orytana et de Saint-Antioche de Sardaigne. Il paraît que sa grandeur varie suivant les côtes qu'il fréquente, et vraisemblablement suivant la nourriture qu'il peut avoir à sa portée. On en prend quelquefois auprès de l’embouchure de la Seine, qui ont un ‘pied et demi ou deux pieds de longueur. Il se nourrit d'œufs ou de très-petits individus de quelques espèces depoissons ; mais lorsqu'ilest encore très-jeune, il est la proie des grands crabes, qui le déchirent, le dépècent et le dévorent. On le voit quelquefois entrer dans les rivières. M. Noël de Rouen nous a écrit qu'on a pêché ce pleuronecte dans les guideaux de la Seine, auprès de Tancarville; et il ajoute que, pendant l'été, le flot peut l'apporter jusque dans le lae de Tôt; mais peudant l'hiver il se tient dans les profondeurs de l'Océan. Il quitte le fond de la mer lorsque la belle saison arrive; il va chercher alors les endroits voisins des rivages ou des embouchures des fleuves, où les rayons du soleil peuvent parvenir assez facilement pour faciliter l'accroissement de ses œufs et la sortie des fœtus.
On le prend de plusieurs manières. On empioie, pour y parvenir, des hamecons dormants auxquels on attache pour appât des fragments de petits poissons. On peut aussi, lorsqu'une lumière très-vive est répandue dans l'atmosphère, chercher auprès des côtes etdes bancs de sable des fonds unis sur lesquels rien ne dérobe les. soles à la vue du pêcheur; à peine ce dernier en a-t-il découvert une, qu'il lance contre ce pleuronecte un plomb attaché à l'extrémité d’une petite corde, et garni de plusieurs crochets qui, pénétrant assez avant dans le dos de l'animal , servent à le retenir et à l'enlever, malgré les efforts qu'il fait pour échapper à la mort qui le menace. S'il n'y a même que deux ou trois brasses d’eau au-dessus du poisson, on le harponne, pour ainsi dire, par le moyen d’une perche dont le bout est armé de pointes recourbées. ILest aisé de voir que, pour avoir recours avec avantage à ces deux dernieres sortes de pêche, il ne suffit pas que le soleil brille sans nuages ; il faut encore que la mer ne soit agitée par aucune vague autour du bateau pêcheur,