‹ Histoire naturelle de LacépèdeChapitre 44 sur 535 · LA MURÈNE CONGRE · texte numérisé non relu

LA MURÈNE CONGRE

LA MURENE ANGUILLE".

Muræna Anguilla, Linn., Cuv., Lacep.

Il est peu d'animaux dont on doive se retracer l'image avec autant de plaisir que celle de la murène anguille. Elle peut être offerte, cette image gracieuse , et à l'enfance folâtre, que la variété des évolutions amuse, et à la vive jeunesse, que la rapidité des mouvements enflamme, et à la beauté, que la grâce, la souplesse, la légèreté, intéressent et séduisent , et à la sensibilité, que les affections douces et constantes touchent si profondément, et à la philosophie même, qui se plaît à contempler et le principe et l'effet d’un instinct supérieur. Nous lavons déjà vu, cet instinct supérieur, dans l’énorme et terrible requin : mais il y était le ministre d’une voracité insatiable, d’une cruauté sanguinaire , d’une force dévastatrice. Nous avons trouvé dans les poissons électriques une puissance pour ainsi dire magique; mais ils n'ont pas eu la beauté en partage. Nous

4 Margaignon (anguille mâle), dans plus. départ. méridionaux. — Fine (anguille femelle), ibid. — Paglietane, Gavonchi, Musini, dans plus. contrées d'Italie. — Miglioramenté, lorsqu'elle pèse six kilog.; auprès des lacs ou marais de Commachio, d'Orbitello, etc., en Italie. — Capiloni, lorsqu'elle a le même poids, id. — Aocche, lorsque son poids est de deux kilog., id. — Anguillacci, lorsque son poids n'est que d'un kilog. et demi , id. — Presciatti, lorsqu'elle est trés-petite, id. — 4Al, en allemand.— 4{, en suédois,— Eel, en auglais. — Muréne anguille, Daubeuton , Enc. méth. — 1d. Bonuaterre, pl. de l'Enc. méth.—Muræna unicolor, ete., Arledi, spec. 66, geu. 24, syn. 59. — Gron., Mus. 1, p. 16, n. 45; Zooph., p. 40, n. 66. — Eel, Brit. Zool. 5, p.142, n.12. — Bloch, pl. 75. — Anguille, Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat. — HèY4£AVs, Homer., Iliad., L. 24. — Id. Arist., 1.2, c. 45,15, 47: 1. 4, c. 8, 14: 1. 5, c. 5:1.6,c.15, 46; et L. 8, ©. 2.— Id. Athen.,1.7.— Id. Ælian., 1. 14, c. 8.— 1d. Oppian., Hal., 1. 1.— Anguilla, Varro, L. 4. — Id. Plia., 1.9, c. 24,22, 51; et 1. 52, c.2.— Id, Cuba, 1.5, c. 2, fol. 74, a.— Id. Bélon. — Id. Rondelet, part. 2, des Poissons de rivière, c. 20. — Id. Salviau, fol. 64, a, 66, etc. — 1d. Gesner, p. 40; et germ., fol. 477, b.—111. Schonev., p. 14. — 1d. Aldrov., L. 4, c. 14, p. 544. — 1d. Jonston, 1.2, tit. 2, c. 4, p. 414, tab. 24, fig. 7. — Id. Charlet., p. 135.—1d. Willughby, p. 109.— Id. Rai, p.37. — Id. Laurent. Roberg. Pisc. Upsal., p. 4.

j avons eu à représenter des formes remarquables; presque toujours leurs couleurs étaient ternes et obseures. Des nuances éclatantes ont frappé nos regards; rarement elles ont été unies avec des proportions agréables ; plus rarement encore elles ont servi de parure à un être d'un instinct élevé. Et cette sorte d’intellisence, ce mélange de l’éclat des métaux et des couleurs de l'arc céleste, cette rare conformation de toutes les parties qui forment un même tout et qu’un heureux accord a rassemblées, quand les avons-nous vus départis avec des habitudes pour ainsi dire sociales , des affections douces et des jouissances en quelque sorte sentimentales ? C'est cette réunion si digne d’intérêt que nous allons cependant montrer dans l’anguille. Et lorsque nous aurons compris sous un seul point de vue sa forme déliée, ses proportions sveltes, ses couleurs élégantes, ses flexions gracieuses , ses circonvolutions faciles , ses élans rapides, sa natation soutenue, ses mouvements semblables à ceux du serpent, son industrie, son instinct, son affection pour sa compagne , son espèce de sociabilité et tous les avantages que l’homme en retire chaque jour, on ne sera pas surpris que les Grecques et les Romaines les plus fameuses par leurs charmes aient donné sa forme à un de leurs ornements les plus recherchés , et que l'on doive en reconnaitre les traits, de même que ceux des murénophis, sur de riches bracelets antiques, peut-être aussi souvent que ceux des couleuvres venimeuses dont on a voulu pendant longtemps retrouver exclusivement l’image dans ces objets de luxe et de parure; on ne sera pas même étonné que ce peuple ancien et célebre qui adorait tous les objets dans lesquels il voyait quelque empreinte de la beauté, de la bonté, de la prévoyance, du pouvoir ou du courroux célestes, et qui se prosternait devant les ibis et les crocodiles, eût aussi accordé les honneurs divins à l'animal que nous examinons. C’est ainsi que nous avons vu l'énorme serpent devin obliger, par l’effroi, des nations encore peu civilisées des deux continents, à courber une tête tremblante devant sa force redoutable, que l’ignorance et la terreur avaient divinisée ; et c’est ainsi encore que par l'effet d’une mythologie plus excusable sans doute, mais bien plus surprenante, car, fille cette fois de la reconnaissance et non pas de la crainte, elle consacrait l'utilité et non pas la puissance , les

HTTTANPNN ALATORL TEL MI MLTELO OLA UT

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premiers habitants de l’île Saint-Domingue, de même que les Troglodytes dont Pline a parlé dans son Histoire naturelle, vénéraient leur dieu sous la forme d’une tortue .

On ne s'attendait peut-être pas à trouver dans l’anguille tant de droits à l'attention. Quel est néanmoins celui qui n’a pas vu cet animal ?

Quel est celui qui ne croit pas être bien instruit de ce qui concerne un poisson que l’on pêche sur tant de rivages, que l’on trouve sur tant de tables frugales ou somptueuses , dont le nom est si souvent prononcé, et dont la facilité à s'échapper des mains qui le retiennent avec trop de force, est devenue un objet de proverbe pour le sens borné du vulgaire, aussi bien que pour la prudence éclairée du sage ? Mais, depuis Aristote jusqu’à nous, les naturalistes, les Apicius, les savants, les ignorants, les têtes fortes, les esprits faibles, se sont occupés de l'anguille; et voilà pourquoi elle a été le sujet de tant d’erreurs séduisantes, de préjugés ridicules , de contes puérils, au milieu desquels très-peu d’observateurs ont distingué les formes et les habitudes propres à inspirer ainsi qu’à satisfaire une curiosité raisonnable.

Tâchons de démêler le vrai d’avec le faux; représentons l’anguille telle qu’elle est.

Ses nageoires pectorales sont assez petites, et ses autres nageoires assez étroites, pour qu'on puisse la confondre de loin avec un veritable serpent : elle a de même le corps très-allongé et presque cylindrique. Sa tête est menue, le museau un peu pointu, et la mâchoire inférieure plus avancée que la supérieure.

L'ouverture de chaque narine est placée au bout d’un très-petit tube qui s’élève au-dessus de la partie supérieure de la tête; et une prolongation des téguments les plus extérieurs s’étend en forme de membrane au-dessus des yeux on les couvre d’un voile demi-transparent , comme celui que nous avons observé sur les yeux des gymnotes , des ophisures et des aptéronotes.

Les lèvres sont garnies d’un grand nombre de petits orifices par lesquels se répand une liqueur onctueuse ; une rangée de petites ouver-

* M. François (de Neufchâteau), membre de l'Institut, m'écrivait le 5 avril 1798, pendant qu'il était encore membre du Directoire exécutif, et dans une lettre savante et philosophique : « J'ai vu à Saint-Domingue des vases qui servaient dans « les cérémonies des premiers habitants de l'ile. Ces vases, « composés d'une sorte de lave grossièrement taillée , fizu-

rent des tortues. »

tures analogues compose , de chaque côté de l'animal, la ligne que l’on a nommée latérale 5 et c’est ainsi que l’anguille est perpétuellement arrosée de cette substance qui la rend si visqueuse. Sa peau est, sur tous les points de son corps , enduite de cette humeur gluante qui la fait paraître comme vernie. Elle est pénétrée de cette sorte d’huile qui rend ses mouvements très-souples ; et l’on voit déjà pourquoi elle glisse si facilement au milieu des mains inexpérimentées qui, la serrant avec trop de force, augmentent le jeu de ses muscles, facilitent ses efforts, et, ne pouvant la saisir par aucune aspérité, la sentent couler et s'échapper comme un fluide ‘. A la vérité, cette même peau est garnie d’écailles dont on se sert même, dans plusieurs pays du Nord, pour donner une sorte d’éclat argentin au ciment dont on enduit les édifices : mais ces écailles sont si petites, que plusieurs physiciens en ont nié l'existence; et elles sont attachées de manière que le toucher le plus délicat ne les fait pas reconnaitre sur animal vivant, et que même un œil percant ne les découvre que lorsque l’anguilleest morte, et la peau assez desséchée pour que les petites lames écailleuses se séparent facilement.

On aperçoit plusieurs rangs de petites dents, non-seulement aux deux mâächoires, à la partie antérieure du palais, et sur deux os situés audessus du gosier, mais encore sur deux autres os un peu plus longs et placés à l’origine des branchies.

L'ouverture de ces branchies est petite, tresvoisine de la nageoire pectorale, verticale , étroite, et un peu en croissant.

On à de la peine à distinguer les dix rayons que contient communément la membrane destinée à fermer cette ouverture; et les quatre branchies de chaque côté sont garnies de vaisseaux sanguins dans leur partie convexe, et dénuées de toute apophyse et de tout tubercule dans leur partie concave.

Les nageoires du dos et de l’anus sont si basses, que la premiere s'élève à peine au-dessus du dos d’un soixantième de la longueur totale Elles sont d’ailleurs réunies à celle de la queue. de manière qu’on a bien de la peine à déterminer la fin de l’une et le commencement de l’autre; et on peut les considérer comme une bande

4 Le mot muræna, qui vient du grec proper, lequel signilie couler, s'échapper, désigne cette faculté de l'anguille et des autres poissons de son genre.

très-étroite, qui commence sur le dos à une certaine distance de la tête, s'étend jusqu’au bout de la queue, entoure cette extrémité, y forme une pointe assez aiguë, revient au-dessous de Vanimal jusqu’à l’anus, et présente toujours assez peu de hauteur pour laisser subsister les plus grands rapports entre le corps du serpent et celui de l’anguillee

L'épaisseur de la partie membraneuse de ces trois nageoires réunies, fait qu’on ne compte que très-diflicilement les petits rayons qu’elles renferment, et qui sont ordinairement au nombre de plus de mille, depuis le commencement de la nageoire dorsale jusqu’au bout de la queue.

Les couleurs que l’anguille présente sont toujours agréables, mais elles varient assez fréquemment; et il parait que leurs nuances dépendent beaucoup de l'âge de animal ‘, et de la qualité de l’eau au milieu de laquelle il vit. Lorsque cette eau est limoneuse, le dessus du corps de la murène que nous décrivons est d’un beau noir, et le dessous d’unjaune plus ou moins clair. Mais si l’eau est pure et limpide, si elle coule sur un fond de sable, les teintes qu'offre l'anguille sont plus vives et plus riantes : sa partie supérieure est d'un vert nuancé, quelquefois même rayé d’un brun qui le fait ressortir; et le blanc de lait, ou la couleur de l'argent, brillent sur la partie inférieure du poisson. D'ailleurs la nageoire de l'anus est communément lisérée de blane, et celle du dos, de rouge. Le blane, le rouge et le vert, ces couleurs que la nature sait marier avec tant de grâce, et fondre les unes dans ies autres par des nuances si douces, composent done l’ane des parures élégantes que l'espèce de l'anguille a reeues , et celle qu’elle déploie lorsqu'elle passe sa vie au milieu d'une eau claire, vive et pure.

Au reste, les couleurs de l'anguille paraissent quelquefois d'autant plus variées par les différents reflets rapides et successifs de la Tumière plus ou moins intense qui parvient jusqu'aux diverses parties de l'animal, que les mouvements très-prompts et très-multipliés de cette murène peuvent faire changer à chaque instant l'aspect de ces mêmes portions colorees. Cette agilité est secondée par la nature de la charpente osseuse du corps et de la queue de

4 Voyage de Spallanzani dans les deux Siciles, traduction du

savant et élégant écrivain M. Toscan, bibliothécaire du Muséum d histoire naturelle.

l'animal. Ses vertèbres un peu comprimées et par conséquent un peu étroites à proportion de leur longueur, pliantes et petites, peuvent se prêter aux diverses circonvolutions qu'elle a besoin d'exécuter. À ces vertèbres, qui communément sont au nombre de cent seize, sont attachées des côtes très-courtes, retenues par une adhérence très-légère aux apophyses des vertèbres, et très-propres à favoriser les sinuosités nécessaires à la natation de la murène. De plus, les muscles sont soutenus et fortifiés dans leur action par une quantité très-considérable de petits os disséminés entre leurs divers faisceaux , et connus sous le nom d'arêtes proprement dites , ou de petites arêtes. Ces os intermusculaires, que l’on ne voit dans aucune autre classe d'animaux que dans celle des poissons, et qui n’appartiennent même qu'à un certain nombre de poissons osseux , sont d’autant plus grands qu'ils sont placés plus près de la tête; et ceux qui occupent la partie antérieure de l’animal , sont communément divisés en deux petites branches.

Un instinct relevé ajoute aussi à la fréquence des mouvements ; et nous avons déjà indiqué ‘ que l’anguille, ainsi que les autres poissons 0sseux et serpentiformes , avait le cerveau plus étendu , plus allongé, composé de lobes moins inégaux, plus développés et plus nombreux, que le cerveau de la plupart des poissons dont il nous reste à parler, et particulièrement de ceux qui ont le corps très-aplati, comme les pleuronectes.

Le cœur est quadrangulaire; l'aorte grande ; le foie rougeâtre, divisé en deux lobes, dont le: gauche est le plus volumineux ; la vésicule du fiel séparée du foie comme dans plusieurs espèces de serpents; la rate allongée et triangulaire; la vessie natatoire très-grande , attachée à l’épine et garnie par devant d’un long conduit à gaz; le canal intestinal dénué dé ces appendices que l’on remarque auprès du pylore de plusieurs espèces de poissons, et presque sans sinuosités, ce qui indique la force des sues digestifs de l’anguille, et en général l’activité de ses humeurs et l'intensité de son principe vital.

Les murènes anguilles parviennent à une grandeur très-considérable : il n’est pas trèsrare d’en trouver en Angleterre, ainsi qu’en Italie, du poids de huit à dix kilogrammes.

+ Discours sur la nature des poissons-

DES POISSONS

Dans l'Albanie, on en a vu dont on a comparé la grosseur à celle de la cuisse d’un homme ; et des observateurs très-dignes de foi ont assuré que, dans les lacs de la Prusse, on en avait pêché qui étaient longues de trois à quatre mètres. On a même écrit que le Gange en avait nourri de plus de dix mètres de longueur; mais ce ne peut être qu'une erreur, et l'on aura vraisemblablement donné le nom d'Anguille à quelque grand serpent , à quelque boa devin que l’on aura aperçu de loin, nageant au-dessus de la surface du grand fleuve de l'Inde.

Quoi qu’il en soit, la croissance de l’anguille se fait très-lentement; et nous avons sur la durée de son développement quelques expériences précises et curieuses qui m'ont été communiquées par un très-bon observateur, M. Septfontaines, auquel j’ai eu plusieurs fois, en écrivant cette Histoire naturelle, l’occasion de témoigner ma juste reconnaissance.

Au mois de juin 1779, ce naturaliste mit soixante anguilles dans un réservoir; elles avaient alors environ dix-neuf centimètres. Au mois de septembre 1783, leur longueur n’était que de quarante à quarante-trois centimètres ; au mois d'octobre 1786, cette même longuewr n'était que de cinquante-un centimètres; et enfin, en juillet 1788, ces anguilles n'étaient longues que de cinquante-cinq centimètres au plus. Elles ne s'étaient donc allongées en neuf ans que de vingt-six centimètres.

Avec de l'agilité, de la souplesse, de la force dans les muscles, de la grandeur dans les dimensions, il est facile à la murène que nous examinons, de parcourir des espaces étendus, de surmonter plusieurs obstacles, de faire de grands voyages, de remonter contre des courants rapides. Aussi va-t-elle périodiquement, tantôt des lacs ou des rivages voisins de la source des rivières vers les embouchures des fleuves, et tantôt de la mer vers les sources ou les lacs. Mais, dans ces migrations régulières, elle suit quelquefois un ordre différent de celui qu’observent la plupart des poissons voyageurs. Elle obéit aux mêmes lois; elle est régie de méme par les causes dont nous avons tâché d'’indiquer la nature dans notre premier discours : mais tel est l’ensemble de ses organes extérieurs et de ceux que son intérieur renferme, que la

4 Voyage de Spallanzani dans les deux Siciles, iraduit par M. Toscan, t. VI, pi 148,

température des eaux, la qualité des aliments, la tranquillité ou le tumulte des rivages, la pu reté du fluide, exercent, dans certaines circonstances, sur ce poisson vif et sensible, une action très-différente de celle qu’ils font éprouver au plus grand nombre des autres poissons non sédentaires. Lorsque le printemps commence de régner, ces derniers remontent des embouchures des fleuves vers les points les plus élevés des rivières; quelques anguilles , au contraire, s’abandonnant alors au cours des eaux, vont des lacs dans les fleuves qui en sortent, et des fleuves vers les côtes maritimes. Dans quelques contrées , et particulièrement auprès des lagunes de Venise, les anguilles remontent, dans le printemps, ou à peu près, de la mer Adriatique vers les lacs et les marais, et notamment vers ceux de Comachio, que la pêche des anguilles a rendus célèbres. Elles y arrivent par le Pô, quoique très-jeunes ; mais elles n’en sortent pendant l'automne pour retourner vers les rivages de la mer, que lorsqu’elles ont acquis un assez grand développement, et qu’elles sont devenues presque adultes !. La tendance à limitation, cette cause puissante de plusieurs actions très-remarquables des animaux, et la sorte de prudence qui paraît diriger quelques-unes des habitudes des anguilles , les déterminent à préférer la nuit au jour pour ces migrations de la mer dans les lacs, et pour ces retours des lacs dans la mer. Celles qui vont, vers la fin de la belle saison, des marais de Comachio dans la mer de Venise, choisissent même pour leur voyage les nuits les plus obscures, et surtout celles dont les ténebres sont épaissies par la présence de nuages orageux. Une clarté plus ou moins vive, la lumière de la lune, des feux allumés sur le rivage, suffisent souvent pour les arrêter dans leur natation vers les côtes marines. Mais lorsque ces lueurs qu’elles redoutent ne suspendent pas leurs mouvements , elles sont poussées vers la mer par un instinct si fort, ou, pour mieux dire, par une cause si énergique, qu’elles s’engagent entre des rangées de roseaux que les pêcheurs disposent au fond de l’eau pour les conduire à leur gré, et que, parvenant sans résistance et par le moyen de ces tranchées aux enceintes dans lesquelles on a voulu les attirer,

4 Voyage de Spallanzani dans les deux Siciles, traduit par M. Toscan, t. VI, p. 145, 148, 150,

elles s’entassent dans ces espèces de petits pares, au point de surmonter la surface de l'eau, au lieu de chercher à revenir dans l’habitation qu'elles viennent de quitter ‘.

Pendant cette longue course, ainsi que pendant le retour des environs de la mer vers les eaux douces élevées, les anguilles se nourrissent, aussi bien que pendant qu’elles sont stationnaires , d'insectes, de vers, d’œufs et de petites espèces de poissons. Elles attaquent quelquefois des animaux un peu plus gros.

M. Septfontaines en a vu une de quatre-vingtquatre centimètres présenter un nouveau rapport avec les serpents, en se jetant sur deux jeunes canards. éclos de la veille, et en les avalant assez facilement pour qu’on püt les retirer presque entiers de ses intestins. Dans certaines circonstances, elles se contentent de la chair de presque tous les animaux morts qu’elles rencontrent au milieu des eaux ; mais elles causent souvent de grands ravages dans les rivières.

M. Noël nous écrit que dans la basse Seine elles détruisent beaucoup d’éperlans , de clupées feintes et de brèmes.

Ce n'est pas cependant sans danger qu’elles recherchent l’aliment quileur convientle mieux : malsré leur souplesse , leur vivacité, la vitesse de leur fuite, elles ont des ennemis auxquels il leur est tres-difficile d'échapper. Les loutres, plusieurs oiseaux d’eau, et les grands oiseaux de rivage, tels que les grues , les hérons et les cigognes, les pêchent avechabileté et les retiennent avec adresse ; les hérons surtout ont dans la dentelure d’un de leurs ongles, des espèces de crochets qu’ils enfoncent dans le corps de l’anguille , et qui rendent inutiles tous les efforts qu’elle fait pour glisser au milieu de leurs doigts. Les poissons qui parviennent à une longueur un peu considérable , et, par exemple, le brochet et l’acipensère esturgeon , en font aussi leur proie; et comme les esturgeons l’avalent tout entière et souvent sans la blesser, il arrive que , déliée, visqueuse et flexible, elle parcourt toutes les sinuosités de leur canal intestinal, sort par leur anus, et se dérobe, par une prompte natation, à une nouvelle poursuite, Il n’est presque personne qui n’ait vu un lombric avalé par des canards sortir de même les intestins de cet oiseau , dont il avait suivi tous les replis ; et cependant c’est le fait que

+ Voyage de Spallanzani dans les deux Siciles, t. VI, p. 148

nous venons d'exposer, qui a donné lieu à un conte absurde accrédité pendant longtemps, à l'opinion de quelques observateurs très-peu instruits de l’organisation intérieure des ani- Maux, el qui ont dit que l’anguille entrait ainsi volontairement dans le corps de l’esturgeon, pour aller y chercher des œufs dont elle aimait beaucoup à se nourrir.

Mais voici un trait très-remarquable dans l'histoire d'un poisson et qui a été vu trap de: fois pour qu'on puisse en douter. L'anguille, pour laquelle les petils vers des prés, et même quelques végétaux, comme, par exemple, les pois nouvellement semés, sont un aliment peut-être plus agréable encore que des œufs ou des poissons , sort de l’eau pour se procurer ce genre de nourriture. Elle rampe sur le rivage par un mécanisme semblable à celui qui la fait nager au milieu des fleuves; elle s’éloigne de l’eau à des distances assez considérables , exécutant avec son corps serpentiforme tous les mouvements qui donnent aux couleuvres la faculté de s'avancer ou de reculer; et après avoir fouillé dans la terre avec son museau pointu, pour se saisir des pois ou des petits vers, elle regagne en serpentant le lac ou la rivière dont elle était sortie, et vers lequel elle tend avec assez de vitesse, lorsque le terrain ne lui oppose pas trop d'obstacles , c’est-à-dire de trop grandes inégalités.

Au reste, pendant que la conformation de son corps et de sa queue lui permet de se mouvoir sur la terre sèche, l’organisation de ses branchies lui donne la faculté d'être pendant un temps assez long hors de l’eau douce ou salée sans en périr. En effet, nous avons vu qu'une des grandes causes de la mort des poissons que l’on retient dans l'atmosphère , est le grand desséchement qu'éprouvent leurs branchies, et qui produit la rupture des artères et des veines branchiales, dont le sang, qui n’est plus alors contre-balancé par un fluide aqueux environnant, tend d’ailleurs sans contrainte à rompre les membranes qui le contiennent. Mais l’anguille peut conserver plus facilement que beaucoup d’autres poissons l’humidité , et par conséquent la ductilité et la ténacité des vaisseaux sanguins de ses branchies ; elle peut clore exactement l’ouverture de sa bouche; l’orifice branchial , par lequel un air desséchant paraitrait devoir s'introduire en abondance, est très-

| étroit et peu allongé; l’opercule et la membrane

DES POISSONS. 7

sont placés et conformés de manière à fermer parfaitement cet orifice ; et de plus la liqueur gluante et copieuse dont l’animal est imprégné, entretient la mollesse de toutes les portions des branchies. Nous devons encore ajouter que, soit pour être moins exposée aux attaques des animaux qui cherchent à la dévorer, et à la poursuite des pêcheurs qui veulent en faire leur proie, soit pour obéir à quelque autre cause que l’on pourrait trouver sans beaucoup de peine , et qu'il est, dans ce moment, inutile de considérer, l’anguille ne va à terre, au moins le plus fréquemment, que pendant la nuit.

Une vapeur humide est très-souvent alors répandue dans l’atmosphère; le desséchement de ses branchies ne peut avoir lieu que plus difficilement ; et l’on doit voir maintenant pourquoi, dès le temps de Pline ‘, on avait observé en Italie que l’anguille peut vivre hors de l’eau jusqu’à six jours, lorsqu'il ne souffle pas un vent méridional, dont l’effet le plus ordinaire, dans cette partie de l’Europe, est de faire évaporer l'humidité avec beaucoup de vitesse.

Pendant le jour, la murène anguille, moins occupée de se procurer l'aliment qu’elle désire, se tientpresque toujours dans un repos réparateur, et dérobée aux yeux de ses ennemis par un asile qu’elle prépare avec soin. Elle se creuse avec son museau une retraite plus ou moins grande dans la terre molle du fond des lacs et des rivières; et par une attention particulière, résultat remarquable d’une expérience dont leffet se maintientde génération en génération, cette espèce de terrier a deux ouvertures, de telle sorte que si elle est attaquée d’un côté, elle peut s'échapper de l’autre. Cette industrie, pareille à celle des animaux les plus précautionnés, est une nouvelle preuve de cette supériorité d’instinct que nous avons dû attribuer à l’anguille dès le moment où nous avons considéré dans ce poisson le volume et la forme du cerveau, l’organisation plus soignée des siéges de l'odorat, et enfin la flexibilité et la longueur du corps et de la queue, qui, souples et continuellement humectés, s'appliquent dans toute leur étendue à presque toutes les surfaces, en reçoivent des impressions que des écailles presque insensibles ne peuvent ni arrêter, ni en quelque sorte diminuer, et doivent donner à l'animal un toucher assez vif et assez délicat.

Il est à remarquer que les anguilles, qui, par

Pline, 1. 8, c. 4.

une suite de la longueur et de la flexibilité de leur corps, peuvent, dans tous les sens, agir sur l’eau presque avec la même facilité et par conséquent reculer presque aussi vite qu’elles avancent, pénètrentsouventlaqueuela première dans les trous qu’elles forment dans la vase, et qu’elles creusent quelquefois cette cavité avec cettemême queue, aussi bien qu'avec leur tête!.

Lorsqu'il fait très-chaud, ou dans quelques autres circonstances, l'anguille quitte cependant quelquefois, même vers le milieu du jour, cet asile qu’elle sait se donner. On la voit très-souvent alors s'approcher de la surface de l’eau, se placer au-dessous d’un amas de mousse flottante ou de plantes aquatiques, y demeurer immobile, et paraitre se plaire dans cette sorte d’inaction et sous cet abri passager ?. On serait même tenté de croire qu’elle se livre quelquefois à une espèce de demi-sommeil sous ce toit de feuilles et de mousse. M. Septfontaines nous a écrit, en effet, dans le temps, qu'il avait vu plusieurs fois une anguille dans la situation dont nous venons de parler, qu’il était parvenu à s’en approcher, à élever progressivement la voix, à faire tinter plusieurs clefs l’une contre l’autre, à faire sonner très-près de la tête du poisson plus de quarante coups d’une montre à répétition, sans produire dans l’animal aucun mouvement de crainte, et que la murène ne s’était plongée au fond de l’eau que lorsqu'il s’était avancé brusquement vers elle, ou qu'il avait ébranlé la plante touffue sous laquelle elle gouütait le repos.

De tous les poissons osseux, l’anguille n’est cependant pas celui dont l’ouie est la moins sensible, On sait depuis longtemps qu’elle peut devenir familière au point d'accourir vers la voix ou l'instrument qui l’appelle et qui lui annonce la nourriture qu’elle préfère.

Les murènes anguilles sont en très-grand nombre partout où elles trouvent l’eau, la température, l'aliment qui leur conviennent, et où elles ne sont pas privées de toute sûreté. Voilà pourquoi, dans plusieurs des endroits où l’on s’est occupé de la pêche de ces poissons, on en a pris une immense quantité. Pline a écrit que dans le lac Benaco des environs de Vérone, les tempêtes qui, vers la fin de l’automne, en bouleversaient les flots, agitaient, entrainaient et

4 Voyage de Spallanzani, t. VI, p. 154, 3 Lettre de M. Scptfontaines à M, de Lacépède, datée d'ar ares. le 13 juillet 1788.

roulaient, pour ainsi dire, un nombre si considérable d’anguilles, qu’on les prenait par milliers à l'endroit où le fleuve venait de sortir du lac. Martini rapporte dans son Dictionnaire, qu'autrefois on en péchait jusqu’à soixante mille dans un seul jour , et avec un seul filet. On lit dans l'ouvrage de Redi sur les Animaux vivants dans les animaux vivants , que lors du second passage des anguilles dans l’Arno, c’està-dire lorsqu'elles remontent de la mer vers les sources de ce fleuve de Toscane, plus de deux cent mille peuvent tomber dans les filets, quoique dans un très-court espace de temps. Il y en a une si grande abondance dans les marais de Comachio, qu’en 1782 on en pêcha 990,000 kilogrammes !. Dans le Jutland, il est des rivages vers lesquels, dans certaines saisons, on prend quelquefois d’un seul coup de filet plus de neuf mille anguilles, dont quelques-unes pèsent de quatre à cinq kilogrammes. Et nous savons, par M. Noël, qu’à Cléon près d’Elbeuf, et même auprès de presque toutes les rives de la basse Seine, il passe des troupes ou plutôt des légions si considérables de petites aniguilles, qu’on en remplit des seaux et des baquets.

Cette abondance n’a pas empêché le goût le plus difficile en bonne chère, et le luxe même le plus somptueux, de rechercher l’anguille, et de la servir dans leurs banquets. Cependant sa viscosité, le suc huileux dont elle est imprégnée, la difficulté avec laquelle les estomacs délicats en digèrent la chair, sa ressemblance avec un serpent, l'ont fait regarder dans certains pays, comme un aliment un peu malsain par les médecins, et comme un être impur par les esprits superstitieux. Elle est comprise parmi les poissons en apparence dénués d’écailles, que les lois religieuses des Juifs interdisaient à ce peuple; et les règlements de Numa ne permettaient pas de les servir dans les sacrifices, sur les tables des dieux ?. Mais les défenses de quelques législateurs, et les recommandations de ceux qui ont écrit sur l'hygiène , ont été peu suivies et peu imitées; la saveur agréable de la chair de l’anguille, et le peu de rareté de cette espèce, l'ont emporté sur ces ordres ou ces conseils: on s’est rassuré par l’exemple d’un grand nombre d'hommes, à la vérité, laborieux, qui, vivant au milieu des marais, et ne se nourrissant que d’anguilles, comme les pêcheurs des lacs de Co-

4 Voyage de Spallanzani, t. VI, p. 181.

? Pline, 1. 32, c. 2.

machio auprès de Venise, ont cependant joui d’une santé assez forte, présenté un tempérament robuste, atteint une vieillesse avancée ; et l’on a, dans tous les temps et dans presque tous les pays, consacré d'autant plus d’instants à la pêche assez facile de cette murène, que sa peau peut servir à beaucoup d’usages, que dans plusieurs contrées on en fait des liens assez forts, et que dans d’autres, comme, par exemple, dans quelques parties de la Tartarie, et particulièrement dans celles qui avoisinent la Chine, cette même peau remplace, sans trop de désavantages, les vitres des fenêtres.

Dans plusieurs pays de l'Europe , et notamment aux environs de l'embouchure de la Seine, on prend les anguilles avec des Auims ou humecons. Les plus petites sont attirées par des lombries ou vers de terre, plus que pat toute autre amorce : on emploie contre les plus grandes, des haims garnis de moules, d’autres animaux à Coquilles, ou de jeunes éperlans. Lorsqu'on pêche les anguilles pendant la nuit,on sesert d’un filet nommé Seine drue, et pour la description duquel nous renvoyons le lecteur à l’article de la Raie bouclée. On substitue quelquefois à cette Seine un autre filet appelé, dans la rivière de Seine, Dranguel, où Dranguet dru, dont les mailles sont encore plus serrées que celles de la Seine drue; et M. Noël nous fait observer, dans une note qu'ilnous a adressée, que c’est par une suite de cette substitution, et parce qu’en général on exécute mal les lois relatives à la police des pêches, que les pêcheurs de la Seine détruisent une grande quantité d’anguilles du premier âge et qui n’ont encore atteint qu’une longueur d’un ou deux décimètres, pendant qu'ils prennent, peut-être plus inutilement encore, dans ce même dranguet, beaucoup de frai de barbeau, de vaudoise, de brème, et d’autres poissons recherchés. Mais l'usage de ce filet à mailles très-serrées n’est pasla seule cause contraire à l’avantageuse reproduction, ou, pour mieux dire, à l'accroissement convenable des anguilles dans la Seine: M. Noël nous en fait remarquer deux autres dans la note que nous venons de citer. Premièrement, les pêcheurs de cette rivière ont recours quelquefois, pour la pêche de ces murènes, à la Vermille, sorte de corde garnie de vers , à laquelle les très-jeu+ nes individus de cette espèce viennent s'attacher très-fortement, et par le moyen de laquelle on

4 Spallanzani Voyage déjà cité, t. VI, p. L45.

DES POISSONS

enlève des milliers de ces petits animaux. Secondement, les fossés qui communiquent avec la basse Seine, ont assez peu de pente pour que les petites anguilles, poussées par le flux dans ces fossés, y restent à see lorsque la marée se retire, et y périssent en nombre extrêmement considérable, par l’effet de la grande chaleur du soleil de juin.

Au reste, c'est le plus souvent depuis le commencement du printemps jusque vers la fin de l'automne, qu’on pêche les murènes anguilles avec facilité. On a communément assez de peine à les prendre au milieu de l’hiver , au moins à des latitudes un peu élevées : elles se cachent, pendant cette saison, ou dans les terriers qu’elles se sont creusés , ou dans quelques autres asiles à peu près semblables. Elles se réunissent même en assez grand nombre, se serrent de trèsprès, et s’amoncellent dans ces retraites, où il parait qu’elles s’engourdissent lorsque le froid est rigoureux. On en a quelquefois trouvé cent quatre-vingts dans un trou de quarante décimètres cubes; et M. Noël nous mande qu’à Aisiey près de Quillebeuf, on en prend souvent, pendant l'hiver, de très-grandes quantités, en fouillant dans le sable, entre les pierres du rivage. Si l’eau dans laquelle elles se trouvent est peu profonde ; si par ce peu d'épaisseur des couches du fluide elles sont moins à couvert des impressions funestes du froid , elles périssent dans leur terrier, malgré toutes leurs précautions !; et le savant Spallanzani rapporte qu'un hiver fit périr, dans les marais de Commachio, une si grande quantité d’anguilles, qu’elles pesaient 1,800 ,000 kilogrammes *.

Dans toute autre circonstance, une grande quantité d’eau n’est pas aussi nécessaire aux murènes dont nous nous occupons, que plusieurs auteurs l'ont prétendu. M. Septfontaines a pris dans une fosse qui contenait à peine quatre cents décimètres cubes de ce fluide, une anguille d’une grosseur très-considérable; et la distance de la fosse à toutes les eaux de l’arrondissement, ainsi que le défaut de toute communication entre ces mêmes eaux et la petite mare, ne lui ont pas permis de douter que cet animal n'eût vécu très-longtemps dans cet étroit espace, des effets duquel l’état de sa chair prouvait qu’il n’avait pas souffert *.

+ Pline, 1. 9, c. 21.

2 Voyage de Spallanzani, t. VI, p. 154.

3 Lettre de M. Septfontaines, du 13 juillet 1788.

Nous devons ajouter néanmoins que si la chaleur est assez vive pour produire une trèsgrande évaporation et altérer les plantes qui croissent dans l’eau, ce fluide peut être corrompu au point de devenir mortel pour l’an guille, qui s’efforce en vain, en s’abritant alors dans la fange, de se soustraire à l’influence funeste de cette chaleur desséchante.

On a écrit aussi que l’anguille ne supportait pas des changements rapides et très-marqués dans la qualité des eaux au milieu desquelles elle habitait. Cependant M. Septfontaines a prouvé plusieurs fois qu'on pouvait la transporter, sans lui faire courir aucun danger, d’une rivière bourbeuse dans le vivier le plus limpide, du sein d’une eau froide dans celui d’une eau tempérée. Il s’est assuré que des changements inverses ne nuisaient pas davantage à ce poisson; etsur trois cents individus qui ont éprouvé sous ses yeux ces diverses transmigrations, et qui les ont essuyées dans différentes saisons , il n’en a péri que quinze , qui lui ont paru ne succomber qu'à la fatigue du transport, et aux suites de leur réunion et de leur séjour trèsprolongé dans un vaisseau trop peu spacieux.

Néanmoins, lorsque leur passage d’un réservoir dans un autre, quelle que soit la nature de l’eau de ces viviers, a lieu pendant des chaleurs excessives, 2 arrive souvent que les anguilles gaonent une maladie épidémique pour ces animaux, etdontles symptômes consistent dans les taches blanches qui leur surviennent. Nous verrons dans notre Discours sur la manière de multiplier etde conserverles individus des diverses espèces de poisson, quels remèdes on peut opposer aux effets de cette maladie, dont les taches blanches et accidentelles dénotent la présence.

Les murènes dont nous parlons sont sujettes, ainsi que plusieurs autres poissons , et particulièérement ceux que l’homme élève avec plus ou moins de soin, à d’autres maladies dont nous traiterons dans la suite de cet ouvrage, et dont quelques-unes peuvent étre causées par une grande abondance de vers dans quelque partie intérieure de leur corps, comme, par exemple, dans leurs intestins.

Pendant la plupart de ces dérangements, lorsque les suites peuvent en être très-graves, l’anguille setient renfermée dans son terrier, ou, si elle manque d'asile , elle remonte souvent vers la superficie de l’eau; elle s’y agite, va, revient sans but déterminé, tournoie sur elle-même,

ressemble par ses mouvements à un serpent prêt à se noyer et luttant encore un peu contre les flots. Son corps enflé d’un bout à l'autre, et par là devenu plus léger relativement au fluide dans lequel elle nage, la soulève et la retient ainsi vers la surface de l’eau. Au bout de quelque temps, sa peau se flétrit et devient blanche; et lorsqu’elle éprouve cette altération, signe d’une mort prochaine, on dirait qu’elle ne prend plus soin de conserver une vie qu’elle sent ne pouvoir plus retenir : ses nageoires se remuent encore un peu; ses yeux paraissent encore se tourner vers les objets qui l’entourent : mais sans force, sans précaution , sans intérêt inutile pour sa sûreté, elle s’abandonne, pour ainsi dire , et souffre qu’on l'approche, qu’on l’enlève même sans qu’elle cherche à s’échapper ‘.

Au reste, lorsque des maladies ne dérangent pas l’organisation intérieure de l’anguille , lorsque sa vie n’est attaquée que par des blessures, elle la perd assez difficilement; le principe vital parait disséminé d’une manière assez indépendante , si je puis employer ce mot, dans les diverses parties de cette murèene, pour qu’il ne puis e être éteint que lorsqu'on cherche à l'anéantir dans plusieurs points à la fois ; et, de même que dans plusieurs serpents et particulièrement dans la vipère, une heure après la séparation du tronc et de la tête, l'une et l’autre de ces portions peuvent donner encore des signes d'une grande irritabilité.

Cette vitalité tenace est une des causes de la longue vie que nous croyons devoir attribuer aux anguilles , ainsi qu’à la plupart des autres poissons. Toutes les analogies indiquent cette durée considérable, malgré ce qu'ont écrit plusieurs auteurs, qui ont voulu limiter la vie de ces murènes à quinze ans, et même à huit années : et d’ailleurs nous savons, de manière à ne pouvoir pas en douter qu’au bout &e six ans une anguille ne pèse quelquefois que cinq hectogrammes ?: que des anguilles conservées pendant neuf ans n’ont acquis qu’une longueur de vingt-six centimètres ; que ces anguilles, avant d’être devenues l’objet d’une observation précise avaient déjà dix-neuf centimètres , et par conséquent devaient être âgées de cinq ou six ans; qu à la fin del’expérience elles avaient au moins quatorzeans; qu’à cet âge de quatorzeans

1 Lettre déjà citée de M. Septfontaines.

? Actes de l'Acad. de Stock., Mém. de Hans Hederstræm.

elles ne présentaient encore que le quart ou tout au plus le tiers de la longueur des grandes anguilles pêchées dans des lacs de la Prusse ‘, et qu’elles n’auraient pu parvenir à cette dernière dimension qu'après un intervalle de quatrevingts ans. Les anguilles de trois ou quatre mètres de longueur , vues dans des lacs de la Prusse par des observateurs dignes de foi, avaient donc au moins quatre-vingt quatorze ans : nous devons dire que des preuves de fait et des témoignages irrécusables se réunissent aux probabilités fondées sur les analogies les plus grandes pour nous faire attribuer une longue vie à la murène anguille.

Mais comment se perpétue cette espèce utile et curieuse ? L’anguille vient d’un véritable œuf, comme tous les poissons. L’œuf éclôt le plus souvent dans le ventre de la mère comme celui des raies, des squales , de plusieurs blennies, de plusieurs silures; la pressitn sur la partie inférieure du corps de la mère facilite la sortie des petits déjà éclos, Ces faits bien vus, bien constatés par les naturalistes récents, sont simples et conformes aux vérités physio= logiques les mieux prouvées, aux résultats les plus sûrs des recherches anatomiques sur les poissons et particulièrement sur l’anguille ; et cependant combien, depuis deux mille ans, ils ont été altérés et dénaturés par une trop grande confiance dans des observations précipitées et mal faites, qui ont séduit les plus beaux génies, parmi lesquels neus comptons non-seulement Pline, mais même Aristote! Lorsque les anguilles mettent bas leurs petits, communément elles reposent sur la vase du fond des eaux; c’est au milieu de cette terre ou de ce sable humecté qu'on voit frétiller les murènes qui viennent de paraitre à la lumière : Aristote a pensé que leur génération était due à cette fange ?. Les mères vont quelquefois frotter leur ventre contre des rochersou d’autres corpsdurs, pour se débarrasser plus facilement des petits déjà éclos dans leur intérieur ; Pline a écrit que par ce frottement elles faisaient jaillir des fragments de leur corps, qui s’animaient , et que telle était la seule origine des jeunes murénes dont nous exposons la véritable manière de naître?. D’autres anciens auteurs ont placé cette même origine dans les chairs corrompues des

4 Lettre de M. Septfontaines.

3 Aristote, Hist. des animaux, 1. 6, c. 16.

# Pline, 1. 9. c. 51.

DES POISSONS

cadavres des chevaux ou d’autres animaux jetés dans l’eau, cadavres autour desquels doivent souvent fourmiller de très-jeunes anguilles forcées de s’en nourrir par le défaut de tout autre aliment placé à leur portée. A des époques bien plus rapprochées de nous, Helmont a cru que les anguilles venaient de la rosée du mois de mai; et Leuwenhoeck a pris la peine de montrer la cause de cette erreur, en faisant voir que dans cette belle partie du printemps, lorsque l’atmosphère est tranquille, et que le calme règne sur l’eau , la portion de ce fluide la plus chaude est la plus voisine de la surface, et que c’est cette couche plus échauffée, plus vivifiante, et plus analogue à leur état de faiblesse, que les jeunes anguilles peuvent alors préférer. Schwenckfeld, de Breslaw en Silésie, a fait naitre les murènes anguilles des branchies du cyprin bordelière ; Schoneveld , de Kiel dans le Holstein, a voulu qu’elles vinssent à la lumière sur la peau des gades morues, ou des salmones éperlans. Is ont pris l’un et l’autre pour de trèspetites murenes anouilles, des gordius, des

sangsues, ou d’autres vers qui s’attachent à ia |

peau ou aux branchies de plusieurs poissons.

Eller, Charleton, Fahlberg, Gesner, Birckholtz ont reconnu, au contraire, la véritable manière dont se reproduit l’espèce que nous décrivons. Plusieurs observateurs des temps récents sont tombés, à la vérité, dans une erreur combattue même par Aristote, en prenant les vers qu'ils voyaient dans les intestins des anguilles qu'ils disséquaient, pour des fœtus de ces animaux. Leuwenhoeck a eu tort de chercher les œufs de ces poissons dans leur vessie urinaire, et Vallisnieri dansleur vessienatätoire: mais Muller, et peut-être Mondini, ont vu les ovaires ainsi que les œufs de la femelle ; et la laite du mäle a été également reconnue.

D'après toutes ces considérations, on doit éprouver un assez grand étonnement, et ce vif intérêt qu’inspirent les recherches et les doutes d'un des plus habiles et des pius célèbres physiciens, lorsqu'on litdans le Voyage de Spallanani \, que des millions d’anguilles ont été péchées dans les marais, les lacs ou les fleuves de l'Italie et de la Sicile, sans qu'on ait vu dans leur intérieur ni œufs ni fœtus. Ce savant observateur explique ce phénomene, en disant que les anguilles ne multiplient que dans la

1 Pages 167, 177, 181.

mer; et voilà pourquoi, continue-t-il, on n’en trouve pas, suivant Senebier, dans le lac de Genève, jusqu’auquel la chute du Rhône ne leur permet pas de remonter, tandis qu'on en pêche dans le lac de Neufchâtel, qui communique avec la mer par le Rhin et le lac de Brenna. Il invite, en conséquence, les naturalistes à faire de nouvelles recherches sur les anguilles qu’ils rencontreront au milieu des eaux salées, et de la mer proprement dite, dans le temps du frai de ces animaux, c’est-à-dire vers le milieu de l’automne, ou le commencement de l’hiver.

Les œufs de l’anguille éclosant presque toujours dans le ventre de la mère, y doivent être fécondés : il est donc nécessaire qu'il y ait dans cette espèce un véritable accouplement du mâle avec la femelle, comme dans celles des raies, des squales , des syngnathes, des blennies et des silures ; ce qui confirme ce que nous avons déjà dit de la nature de ses affections. Et comme la conformation des murènes est semblable en beaucoup de points à celle des sergents, l’accouplement des serpents et celui des murènes doivent avoir lieu, à peu près, de la même manière. Rondelet a vu, en effet, le mâle et la femelle entrelacés dans le moment de leur réunion la plus intime, comme deux couleuvres le sont dans des circonstances analogues; et ce fait a été observé depuis par plusieurs naturalistes.

Dans l’anguille, comme dans tous les autres poissons qui éclosent dans le ventre de leur mere, les œufs renfermés dans l’intérieur de la femelle sont beaucoup plus volumineux que ceux qui sont pondus par les espèces de poissons auxquelles on n’a pas donné le nom de Vivipares ou de Vipères : le nombre de ces œufs doit donc être beaucoup plus petit dans les premiers que dans les seconds : et c’est ce qui a été reconnu plus d'une fois.

L’anguille est féconde au moins dès sa douzième année. M. Septfontaines a trouvé des petits bien formés dans le ventre d’une femelle qui n’avait encore que trente-cinq centimètres de longueur, et qui, par conséquent, pouvait n’être âgée que de douze ans. Cette espèce croissant au moins jusqu'à sa quatre-vingtquatorzième année, chaque individu femelle peut produire pendant un intervalle de quatrevingt-deux ans; et ceci sert à expliquer la grande quantité d’anguilles que l’on rencontre

dans les eaux qui leur conviennent. Cependant, comme le nombre des petits qu’elles peuvent mettre au jour chaque année est très-limité, et que, d’un autre côté, les accidents, les maladies, l’activité des pêcheurs, et la voracité des grands poissons, des loutres, et des oiseaux d’eau, en détruisent fréquemment une multitude, on ne peut se rendre raison de leur multiplication qu’en leur attribuant une vie et même un temps de fécondité beaucoup plus longs qu'un siècle, et beaucoup plus analogues à la nature des poissons, ainsi qu’à la longévité qui en est la suite.

Au reste, il paraît que dans certaines contrées, et dans quelques circonstances, il arrive aux œufs de l’anguille ce qui survient quelquefois à ceux des raies, des squales, des blennies, des silures, ete.; c’est que la femelle s’en débarrasse avant que les petits ne soient éclos ; et l’on peut le conclure des expressions employées par quelques naturalistes en traitant de cette murène, et notamment par Redi dans son ouvrage des Animaux vivants dans les animaux vivants.

Tous les climats peuvent convenir à l’anguille : on la pêche dans des contrées trèschaudes, à la Jamaïque, dans d’autres portions de l'Amérique voisines des tropiques, dans les Indes orientales ; elle n’est point étrangère aux régions glacées, à l'Islande, au Groenland; et on le trouve dans toutes les contrées tempérées, depuis la Chine, où elle a été figurée très-exactement pour l’intéressante suite de dessins donnés par la Hollande à la France, et déposés dans le Muséum d'histoire naturelle, jusqu'aux côtes occidentales du royaume et à ses départements méridionaux, dans lesquels les murènes de cette espèce deviennent très-belles et très-bonnes , particulièrement celles qui vivent dans le bassin si célébré de la poétique fontaine d’, Vaucluse ".

Dans des temps plus reculés et antérieurs aux dernieres catastrophes que le globe a éprouvées, ces mêmes murènes ont dù être aussi très-répandues en Europe, ou du moins très-multipliées dans un grand nombre de contrées, puisqu'on reconnaît leurs restes, ou leur empreinte, dans presque tous les amas de poissons pétriliés ou fossiles que les naturalistes

‘Note communiquée vers 1788 par l'évêque d'Uzès, ami très-zéléet très-éclairé des sciences naturelles,

ont été à portée d'examiner, et surtout dans celui que l’on a découvert à Æningen, auprès du lac de Constance , et dont une notice a été envoyée dans le temps par le célèbre Lavater à l'illustre Saussure ‘.

Nous ne devons pas cesser de nous occuper de l’anguille sans faire mention de quelques murènes que nous considérerons comme de simples variétés de cette espèce, jusqu’au moment où de nouveaux faits nous les feront regarder comme constituant des espèces particulières. Ces variétés sont au nombre de cinq : deux diffèrent par leur couleur de l’anguille commune; les autres trois en sont distinguées par leur forme. Nous devons la connaissance de la première à Spallanzani; et la notice des autres nous a été envoyée par M. Noël de Rouen, que nous avons si souvent le plaisir de citer.

Premièrement, celle de ces variétés qui a été indiquée par Spallanzani, se trouve dans les marais de Chiozza auprès de Venise. Elle est jaune sous le ventre, constamment plus petite que l’anguille ordinaire; et ses habitudes ont cela de remarquable, qu’elle ne quitte pas périodiquement ses marais, comme l’espèce commune, pour aller, vers la fin de la saison des chaleurs , passer un temps plus où moins long dans la mer. Elle porte un nom particulier : on la nomme Acerine.

Secondement, des pêcheurs de la Seine disent avoir remarqué que les premières anguilles qu'ils prennent sont plus blanches que celles qui sont pêchées plus tard. Selon d’autres, de même que les anguilles sont communément plus rouges sur les fonds de roche, et deviennent en peu de jours d’une teinte plus foncée lorsqu'on les a mises dans des réservoirs, eXes sont plus blanches sur des fonds de sable. Mais, indépendamment de ces nuances plus ou moins constantes que présentent les anguilles communes, on observe dans la Seine une anguille qui vient de la mer lorsque les marées sont fortes, et qui remonte dans la rivière en même temps que les merlans. Sa tête est un peu menue. Elle est d’ailleurs très-belle et communément assez grosse. On la prend quelquefois avec la Seine ? ; mais le plus souvent on la pêche

1 Voyage dans les Alpes, par Horace-Bénédict de Sanssure, 6. IV, SM0332

2 Voyez, à l’article de la Raie bouclée , la description du filet appelé Seine.

DES POISSONS

avec une ligne dont les appâts sont des éperlans et d’autres petits poissons.

Troisièmement, le Pimperneau est, suivant plusieurs pêcheurs, une autre anguille de la Seine, qui a la tête menue comme l’anguille blanche , mais qui de plus l’a très-allongée, et dont la couleur est brune.

Quatrièmement, une autre anguille de la même rivière est nommée Guiseau. Elle a la tête plus courte et un peu plus large que l’anguille commune. Le guiseau a d'ailleurs le corps plus court; son œil est plus gros, sa chair plus ferme, sa graisse plus délicate. Sa couleur varie du noir au brun, au gris-sale, au roussâtre. ;

On le prend depuis le Hoc jusqu’à Villequier, et rarement au-dessus. M. Noël pense que le bon goût de sa chair est dû à la nourriture substantielle et douce qu'il trouve sur les bancs de l'embouchure de la Seine, ou au grand nombre de jeunes et petits poissons qui pullulent sur les fonds voisins de la mer. Il croit aussi que cette murène a beaucoup de rapports, par la délicatesse de sa chair, avec l’anguille que l’on pêche dans l'Eure, et que l’on désigne par lenom de Breleau. Les troupes de guiseaux sont quelquefois détrillées, suivant l'expression des pêcheurs, c’est-à-dire qu'ils ne sont, dans certaines circonstances, mêlés avec aucune autre murène; et d’autres fois on pêche, dans le même temps, des quantités presque égales d'anguilles communes et de guiseaux. Un pécheur de Villequier a dit à M. Noël quil avait pris, un jour, d’un seul coup de filet, cinq cents guiseaux, au pied du château d'Orcher.

Cinquièmement, l’Anguille chien a la tête plus longue que la commune, comme le pimperneau, et plus large, comme le guiseau. Cette partie du corps est d’ailleurs aplatie. Ses yeux sont gros. Ses dimensions sont assez grandes; mais son ensemble est peu agréable à la vue, et sa chair est filamenteuse. On dit qu’elle a des barbillons à la bouche. Je n’ai pas été à même de vérifier l'existence de ces barbillons, qui peut-être ne sont que les petits tubes à l’extrémité desquels sont placés les orifices des narines. L’Anguille chien est très-goulue; et de là vient le nom qu'on lui a donné. Elle dévore les petits poissons qu’elle peut saisir dans les nasses, déchire les filets, ronge même les fils de fre des lignes. Lorsqu'elle est prise à l’hame-

çon, on remarque qu'elle a avalé l’haim de manière à le faire parvenir jusqu’à l'œsophage, tandis que les anguilles ordinaires ne sont retenues avec l’hamecon que par la partie antérieure de leur palais. On la pêche avec plus de facilité vers le commencement de l’automne ; elle parait se plaire beaucoup sur les fonds qui sont au-dessus de Canteleu. Dans l’automne de 1798, une troupe d’Anguilles chiens remonta jusqu’au passage du Croisset : elle y resta trois ou quatre jours ; et n’y trouvant pas apparemment une nourriture suflisante ou convenable, elle redescendit vers la mer !.

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