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LE CYPRIN CARPE

Cyprinus Carpio, Linn., Gmel., Bl., Lac., Cuv. ?.

Nous venons de donner l'histoire du hareng; nous allons écrire celle de la carpe. Ces deux poissons, que lon transporte dans tous les marchés, que Pon voit sur toutes les tables, que tout le monde nomme, recherche, distingue, apprécie dans les plus petites nuances de leur saveur, et qui cependant sont si peu connus du vulgaire, qu'il n’a d’idée nette ni de leurs formes ni de leurs habitudes, inspirent un grand intérêt au physicien, au philosophe, à l’économe public. Mais les idées que ces deux noms réveillent, les images qu'ils rappellent, les grands tableaux qu’ils retracent, les sentiments qu'ils renouvellent, sont bien différents. À ce mot de Hareng, l'imagination se transporte au milieu des tem— pêtes horribles de l'Océan polaire; elle voit l'immensilé des mers, les vents déchainés, le bouleversement des flots, le danger des naufrages, les horreurs des frimas, l’obseurité des nuits, épaisseur des brumes, l’audace des navigateurs, la longueur des voyages, l'expérience des

1 Carpa, Carpena, en Italie, — Rayna, aux environs de Venise — Ponily, Poidka, en Hongrie. — Strich Karpfenbrut, en Allemagne, lorsque la carpe n’a qu’un an; Saamen, Salz, lorsqu'elle est dans sa seconde ou dans sa troisième année. — Cyprin carpe. Daubenton et Haüy, Enc. méth. — Id. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth.— Bloch, pl. 46.— Faun. Suecic. 359. — Meiding. Ie. pise. Austr, tab. 6. — « Cyprinus cirris qualuor ; ossiculo tertio pinna- «rum dors!, anique serralo.» Artedi, gen. 4, syn. 3, spec. 25. — Gronov. Mus.1, n.49 — Cyprinos el ryprianos., Arist., L 4,0. 8; 1.6,c. 14%; 1.8, 0. 20, — Cyprianos. Athen., 1.7, Deipnosoph., p. 309.— 1d. Oppian, |. 4 et 4 — Cyprinus. Plin., 1. 32, ce. 44: — Id: Aldrov., |. 4,c. 40, p. 637. — Id. Jonsion, 1.3, lil. 3, ce. 6, tab. 29, fix. 3, 4 e16.—1d. Willughby, p.245. — Id. Rai, p. M5. — Cyprinus nobilis. Schonev., P. 32. — Carpe. Rondelet, Poissons des lacs, ©. 4. — Id. Valmont de Bomare, Diet, d'hist. nat.

? Du genre et du sous-genre CYPRIN, Cyprinus, Cuv., dans l1 famille des Cyprinoïdes, ordre des Malacoptérygiens abdominaux, Cuv. D.

pêcheurs, la réunion du nombre et de la force, le concert des moyens, le fravail pour arriver au repos, la prospérité des empires, tout ce qui, en élevant le génie, s'empare vivement de l’âme et l’agite avec violence.

En prononçant le nom du cyprin que nous allons décrire, on ne rappelle que les contrées privilégices des zones tempérées, un climat doux, une saison heureuse, un jour pur et serein, dec rivages fleuris, des rivières paisibles, des lacs enchanteurs,, des étangs placés dans des vallées romantiques, des rapprochements comme pour une fête, plutôt que des associations pour affronter des dangers souvent funestes; des jeux tranquilles, et non des fatigues eruelles; une occupation quelquefois solitaire et mélancolique; un délassement après le travail ; un objet de rêverie douce, et non des sujets d’alarmes; Lout ce qui, dans les beautés de la campagne et dans les asréments du séjour des champs, plaît le plus à l'esprit, satisfait la raison, et parle au cœur le langage du sentiment.

L'attrait irrésistible d’un paysage favorisé par la nature se répandra donc nécessairement sur ce que nous allons dire du premier des cyprins. Les eaux , la verdure, les fleurs, la beauté ravissante du soleil qui descend derrière les forêts des montagnes, Ja douceur de l'ombre, la quiétude des bords retirés d’un humble ruisseau , la chaumière si digne d’envie de l'habitant des champs qui connaît son bonheur; tous ces objets si chers aux âmes innocentes et tendres em— belliront doue nécessairement le fond des tableaux, dans lesquels on tâchera de développer les habitudes du eyprin le plus utile, soit qu’on le montre dans une attitude de repos et livré à un sommeil réparateur, soil qu’on le fasse voir nageant avec force contre des courants violents, surmontant les obstacles avec légereté, et s’élevant avec rapidité au-dessus de la surface de Peau ; soit qu'on le représente cherchant les insectes aquatiques, les vers, les portions de végélaux , les fragments de substances organisées, les parcelles d'engrais, les molécules onctueuses d'une terre limoneuse et grasse, dont il aime à se nourrir ; soit enfin qu’il doive, sous les yeux des amis de la nature, échapper à la poursuite des oiseaux palmipèdes, des poissons voraces, et du pêcheur plus dangereux encore.

Les carpes se plaiseut dans les étangs, dans les laes, dans les rivières qui coulent doucement, Il y a même, dans les qualités des eaux, des dif-

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KÉrences qui échappent le plus souvent aux observaleurs les plus attentifs, et qui sont si sensibles pour ces eyprins, qu’ils abondent quelquefois dans une autre partie d’un lac ou d'un fieuve, et sont très-rares dans une autre partie peu éloignée cependant de la première. Par exemple, M. Noël de Rouen dit, dans des notes manuscrites qu'il nous à communiquées, que dans la Seine on pêche des carpes à Villequier, mais rarement au-dessous, à moins qu'elles n'y soient entraînées par les grosses eaux ;'et le savant Pictet écrivait aux rédacteurs du Journal de Genève , en 1788, que, dans le lac Léman, les carpes étaient aussi communes du côté du Valais que rares à l’extrémité opposée.

Ces eyprins fraient en avril , et même en mars, quand le printemps est chaud. Ils cherchent alors les places couvertes de verdure, pour y déposer ou leur laite ou leurs œufs. On dit que deux ou trois mâles suivent chaque femelle, pour féconder sa ponte; et dans ce temps, où les faculiés de ces mäles sont plus exaliées, leurs forces ranimées, et leurs besoins plus pressants, on les voit souvent indiquer par des taches, et mème par des tubercules, les modilications profondes et les sensations intérieures qu'ils éprouvent.

A «cette mênre époque , les carpes qui habitent dans les fleuves ou dans les rivières s’empressent de quitter leurs asiles , pour remonter vers des eaux plus tranquilles. Si dans cette sorte de voyage annuel, elles rencontrent une barrire, elles s'efforcent de la franchir. Elles peuvent, pour la surmonter, s'élancer à une hauteur de six pieds ; et elles s'élèvent dans l'air par un mécanisme semblable à celui que nous avons décrit en traitant du saumon, Elles montent à la surface de la rivière, se placent sur le côté, se plient vers le baut, rapprochent leur tête et l'extrémité de leur queue, formentun cercle, débandent tout d’un coup le ressort que ce cercle compose, s'étendent avec la rapidité de l'éclair, frappent l’eau vivement, et rejaillissent en un clin d'œil.

Leur conformation et la force de leurs muscles leur donnent une grande facilité pour celte manœuvre. Leurs proportions indiquent, en effet, la vigueur et la légèreté.

Au reste, leur tête est grosse; leurs lèvres sont épaisses ; leur front est large; leurs quatre barhillons sont attachés à leur mâchoire supérieare; leur ligne latérale est un peu courte;

leurs écailles sont grandes et striées ; leur lonque nageoire du dos règne au dessus de l'anale, des ventrales, et d’une portion des pectorales.

D'ailleurs, leur canal intestinal a cinq sinuo sités ; l’épine du dos est composée de trente-sep vertèbres, et chaque côlé de cette colonne es soutenu par seize côles.

Ordinairement un bleu foncé paraît sur leur front et sur leurs joues; un bleu verdâtre sur leur dos; une série de petits points noirs le long de leur ligne latérale ; un jaune mêlé de bleu et de noir sur leurs côtés ; un jaune plus clair sur leurs lèvres, ainsi que sur leur queue; une nuance blanchâtre sur leur veutre; un rouge brun sur leur anale ; une teinte violette sur leurs ventrales et sur leur caudale, qui de plus est bordée de noirätre ou de noir, Mais leurs couleurs peuvent varier suivant les eaux dans lesquelles elles séjournent : celles des grands lacs et des rivières sont, par exemple, plus jaunes ou plus dorées que celles qui vivent dans les étangs ; et lon connaît sous le nom de Carpes saumonées celles dont la chair doit à des circonstances locales une couleur rouseàlre.

Quand elles sont bien nourries, elles croissent vite, et parviennent à une grosseur considérable,

On en pêche dans plusieurs lacs de l’Allemagne septentrionale qui pèsent plus de trente livres, On en à pris une du poids de plus de trente-huit livres à Dertz, dans la nouvelle

{Marche de Brandebourg, sur les frontières de la

Poméranie. On en trouve près d’Angerbourg en Prusse, qui pèsent jusqu'à quarante livres.

Pallas dit que le Wolga en nourrit de parvenues à une longueur de plus de quatre pieds et demi, En 1714 on en pêcha une à Bischofshause, près de Francfort-sur-l'Oder, qui avait plus de neuf pieds de long, plus de trois pieds de haut, des écailles très-larges, et pesait soixante-dix livres. On assure qu'on en a pris du poids de quatrevingt-dix livres dans le lac de Zug en Suisse ; et eufin , il en habite dans le Duiester de si grosses, que leurs arètes peuvent servir à faire des manches de couteau.

Les cyprins dont nous nous occupons peuvent d'autant plus montrer des développements trèsremarquables, qu'ils sont favorisés par une des principales causes de tout grand aceroissement, le temps. On sait qu’ils deviennent très-vieux ; et nous n'avons pas besoin de rappeler que Buf-

fon a parlé de carpes de cent cinquante ans, vivantes dans les fossés de Pontchartrain, et que, dans les étangs de la Lusace, on à nourri des individus de la même espèce âgés de plus de deux cents ans!.

Lorsque les carpes sont tres-vieilles, elles sont sujettes à une maladie qui souvent est mortelle, et qui se manifeste par des excroissances semblables à des mousses, et répandue sur la tête, ainsi que le long du dos. Elles peuvent, quoique jeunes, 1aourir de la même maladie, si des eaux de neige ou des eaux corrompues parviennent en trop grande quantité dans leur séjour, ou si leur habitation est pendant trop longtemps recouverte par une couche épaisse de glace qui ne permelle pas aux gaz malfauisants, produits au fond des lacs, des étangs ou des rivières, de se dissiper dans l’atmosphère, Ces mêmes eaux de neige, ou d’autres causes moins connues, leur donnent une autre maladie, ordinairemeut moins dangereuse que la première, et qui, faisant naître des pustules au-dessous des écailles, a reçu le nom de petite vérole. Les carpes peuvent aussi périr d'ulceres qui rongent le foie, l’un des organes essentiels des poissons. Elles ne sont pas moins exposées à être tourmentées par des vers intestinaux ; et cette disposition à souffrir de plusieurs maladies doit moins étonner dans des animaux dont les nerfs sont moins sensibles qu’on ne le croirait, Le sa= vaut Michel Buniva, président du conseil supérieur de santé de Turia, a prouvé, par plusieurs expériences , que l’aimant exerce une influence très-marquée sur les carpes, même à quatre pouces de distance de ces cyprins, et que la pile galvanique agissait vivement sur ces poissons, principalement lorsqu'ils étaient hors de l'eau.

C'est surtout dans leur patrie naturelle que les carpes jouissent des facultés qui les distinguent. Ce séjour que la nature leur a prescrit depuis tant de siècles, et sur lequel Part ne parait pas avoir influé, est l'Europe méridionale. Elles ont été néanmoins transportées avec facilité dans des contrées plus septentrionales, Que lon n'oublie pas que Maschal les porta en Angleterre en 1514 ; que Pierre Oxe les habitua aux eaux du Danemarck en 1560 ; qu’elles ont été acelimatées en Hollande et en Suède ?. Mais on

1 Voyez le Discours sur la nature des poissons.

3? Consultez le Discours intitulé: Des effets de l’art de l'homme sur la natvre des poissons.

dirait que la puissance de l’homme n’a pas encore pu, dans les pays trop voisins du cercle polaire, contre-balancer tous les effets d’un elimat rigoureux Les carpes sont moins grandes, à mesure qu'elles habitent plus près du nord, et voilà pourquoi, suivant Bloch, on envoie tous les ans, de Prusse à Stockholm , plusieurs vaisseaux chargés d’un grand nombre de ces cyprins.

Dans sa lutte avec la nature, la constance de l’homme a cependant d'autant plus de chances favorables pour modifier l’espèce de la carpe, qu'il peut agir sur un très-grand nombre de sujets. Les carpes, en effet, se multiplient avec une facilité si grande, que les possesseurs d’étangs sont souvent embarrassés pour restreindre une reproduction qui ne peut accroître le nombre des individus qu'en diminnant la part d’aliment qui peut appartenir à chacun de ces poissons, et par conséquent en rapelissant leurs dimensions, en dénaturant leurs qualités, en altérant parti culièrement la saveur de leur chair.

Lorsque, malgré ces chances et ces efforts, l'espèce s’est soustraite à l'influence des soins de l'homme, et qu’il n’a pas pu imprimer à des individus des caractères transmissibles à plusieurs générations, il peut agir sur des individus isolés, les améliorer par plusieurs moyens, et les rendre plus propres à satisfaire ses goûts. Il nous suffit d'indiquer, parmi ces moyens plus ou moins analogues à ceux que nous avons fait connaître en traitant des effets de l’art de l'homme sur la nature des poissons, l'opération imaginée par un pêcheur anglais, et exécutée presque toujours avec succès. On châtre les carpes comme les brochets ; on leur ouvre lie ventre ; on enlève les ovaires ou la laite; on rapproche les bords de la plaie; on coud ces bords avec soin: la blessure est bientôt guérie, parce que la vitalité des différents organes des poissons est moins dépendante d’un ou de plusieurs centres communs , que si leur sang était chaud, et leur organisation très-rapprochée de celle des mammifères ; et l’animal ne se ressent du procédé qu'une barbare cupidité lui a fait subir, que parce qu'il peut engraisser beaucoup plus qu’aue paravant.

Mais il est des soins plus doux que la sensi= bilité ne repousse pas, que la raison approuve, et qui conservent, multiplient et perfectionnent et les générations et les individus. Ce sont particulièrement les précautions que prend un éco-

DES POISSONS

nome habile, lorsqu'il veut retirer d’un étang qui renferme des carpes, les avantages les plus grands.

Il établit, pour y parvenir, trois sortes d’éangs: des étangs pour le frai, des étangs pour ’accroissement, des étangs pour l’engrais,

On choisit, pour les former, des marais ou des bassins remplis de jones et de roseaux, ou des prés dant le terrain, sans être froid et tresmauvais, ne soit cependant pas trop bon pour être sacrilié à la culture des cyprins. Il faut

qu'une eau assez abondante pour couvrir à la |

hauteur de trois pieds les parties les plus élevées de ces prés, de ces bassins, de ces marais, puisse s y réunir, et en sorlir avec facilité, On retient celle eau par une digue; et pour lui donner l’écoulement que l’on peut désirer, on creuse dans les endroits les plus bas de l'étang un canal large et profond , qui en parcourt toute la longueur, et qui aboutit à un orilice que l’on ouvre ou ferme à volonté,

Les étangs pour le frai ne doivent renfermer qu’un hectare ou environ. Il est nécessaire que a chaleur du soleil puisse les pénétrer : il est donc avantageux qu'ils soient exposés à lorient ou au midi, et qu’on en écarte toutes sortes d’arbres ; il faut surtout en éloigner les aunes,

dont les feuilles pourraient nuire aux poissons, |

Les bords de ces étangs doivent présenter une peste insensible, et une assez grande quantité de jones et d’herbages pour recevoir les œufs et les retenir à une distance convenable de la sur— face de l’eau. On n’y souffre ni grenouilles, ni autres animaux aquatiques et voraces. On les garantit, par des épouvantails, de lapproche des oiseaux palmés , et on n’en laisse point sor-

tir de l’eau , de peur qu’une partie des œufs ne.

soit entraince et perdue. On emploie pour la porte et la fécondation de ces œufs , des carpes de sept, de buit, et même de douze ans; mais on préfère celles de six, qui annoncent de la force, qui sont grosses, qui ont le dos presque noir, et dont le ventre résiste au doigt qui le presse. On ne les met dans l’étang que lorsque la saison est assez avancée pour que le soleil en ait échauffé l'eau. On place communément dans une pièce d’eau d’un hectare, seize ou dix-sept males, et sept ou huit femelles. On a cru quelquefois augmenter leur vertu proliique en frot-

dangereuses, parce qu'elles obligent à manier el à presser les poissons pour lesquels on les emploie.

Les jeunes carpes habitent ordinairement, pendant deux ans, dans les étangs formés pour leur accroissement , et on les transporte ensuite dans un étang élabli pour les engraisser, d’où, au bout de trois ans, on peut les retirer, déjà grandes, grasses el agréables au goùl. Elles s’y sont nourries, au moins le plus souvent, d’in sectes, de vers, de débris de plantes allérées , de racines pourries, de Jeunes végélaux aquatiques, de fragments de liente de vache, de croltin de cheval, d'exeréments de brebis méiés avec de la glaise, de fèves, de pois, de pommes de terre coupées, de navets, de fruits avancés, de pain moisi, de pâle de chenevis, et de poissons gâtés.

Où peut être obligé, après quelques années, de laisser à sec, pendant dix ou douze mois, l’élang destiné à l’engrais des carpes. On profite de cel intervalle pour y diminuer, s’il est nécessaire, la quantité des jones et des roseaux , jet pour y semer de l’avoine, du seigle, des |raves, des vesces, des choux blancs, dont les racines et d’autres fragments restent et servent d’aliment aux carpes qu’on introduit dans l'é- |tang renouvelé.

Si la surface de l'étang se gèle, il faut en faire sortir un peu d’eau, afin qu’il se forme au-des-— sous de la glace un vide dans lequel puissent se rendre les gaz délétères, qui dès lors ne séjournent plus dans le fluide habité par les carpes. IL suftit quelquefois de faire dans la glace des trous plus ou moins grands et plus où moins nombreux , et de prendre des précautions pour que les carpes ne puissent pas s’élancer par ces ouverlures, au-dessus de la croûte glacée de l’étang, où le froid les ferait bientôt périr. Mats on assure que, lorsque le tonnerre est tombé dans l’étan2, on ne peut en sauver le p us souvent les carpes, qu'en renouvelant presque en , entier l’eau qui les renferme, et que l’action de ! la foudre peut avoir imprégnée d’exhataisuns malfaisintes !.

Au reste, il est presque toujours assez facile d'empêcher, pendant l'hiver, les carpes de s’échapper par les trous que lon peut avoir faits dans la glace. En effet il arrive le plus souvent que, lorsque la surface de l’étang commence à

taut leurs nageoires et les environs de leur anus |

avec du castoréum et des essences d’épiceries ; |

mais ces ressources sont inuliles, et peuvent être

1 Voyez le Discours intitulé : Des effets de l'art do

L'homme sur la nature des poissons.

se prendre et à se durcir, les carpes cherchent Les endroits les plus profonds, et par conséquent Les plus garantis du froid de l'atmosphère, fouillent avec leur museau et leurs nageoires dans la terre grasse, y font des trous en forme de bassins, sy rassemblent, s’y entassent, s’y pressent, s’y engourdissent, et y passent l’hiver dans une torpeur assez grande pour n'avoir pas besoin de nourriture. On a même observé assez fréquemment et avec assez d'attention celte torpeur des carpes, pour savoir que, pendant leur long sommeil et leur long jeûne, ces cyprins ne perdent guère que le douzième de leur poids.

Lorsqu'on ne surmonte pas, par les soins éclairés de l'art, les effets des causes naturelles, les carpes élevées dans les étangs ne sont pas celles dont la chair est la plus agréable au goût ; on leur trouve une odeur de vase, qu'on ne fait passer qu'en les conservant, pendant pres d’un mois, dans une eau très-claire, ou en les renfermant pendant quelques jours dans une huche placée au milieu d’un courant. On leur préfère celles qui vivent dans un lac, encore plus celles qui séjournent dans une rivière, et surtout celles qui habitent un étang ou un lac traversé par les eaux fraiches et rapides d’un grand ruisseau , d’une rivière ou d'un fleuve. Tous les fleuves et toutes les rivières ne communiquent pas d’ailleurs les mêmes qualités à la chair des carpes. il est des rivières dont les eaux donnent à ceux de ces cyprins qu'elles nourrissent une saveur bien supérieure à celle des autres carpes ; et parmi les rivières de France, on peut citer particulierement celle du Lot*.

1 J'ai reçu, il y a plusieurs années, sur les carpes du Lot, des observations précieuses et très-bien faites, de feu Le chef de brigade Daurière, dont la maison de campagne était située sur le bord de celle rivière, el qui avail consacre à l'étude de la nature et aux progrès de l’art rural tous les moments que le service militaire avail laissés à sa disposition. Les amis des sciences nalurelles me sauront gre de payer ici un tribut de reconnaissance el de regrels à cet officier supérieur, avec lequel j'étais lié par les liens du sang et de l’amitié la plus fidèle; dont le souvenir vivra à jamais dans mon âme atlendrie; dont la loyauté, la valeur, la gonslance héroïque, l'humanité généreuse, le dévouement sans bornes aux devoirs les plus austères, le Lalent disti gué dans les empiois militaires, le zèle éclairé dans les fonctions civiles, avaient mérité depuis longtemps la vénération et l'attachement de ses conciloyens, et qui , après avoir fail des prodiges de bravoure dans la dernière guerre de la Belgique et de la Hollande, y avoir conquis bien des cœurs à la république, els’étre dérobé sans cesse aux récompenses el à la renommée, a trouvé en [talie le prix de ses hauts faits et de ses verius le plus digne de lui, dans la gloire de mourir pour sa patrie, dans la douleur de ses frères d'armes, daus les éloges de Bonapar'e. Nous ne croyons pas pouvoir lui décerner ici un hommage plus cher à ses mänes, qu’en trans-

Dans les fleuves, les rivières et les grands lacs, on pêche les carpes avec la seine : on emploie pour les prendre dans les étangs, des co/lerets, des louves et des nasses, dans lesquels on met un appt. On peut donc aussi se servir de l’hameçon pour la pêche des carpes. Mais ces cyprins sont très-souvent plus difficiles à prendre qu’on ne le croirait : ils se mélient des diflérentes substances avec lesquelles on cherche à les attirer. D'ailleurs, lorsqu'ils voient les lilets s’approcher d’eux , ils savent enfoncer leur tête dans la vase, et les laisser passer par-dessus leur corps, ou s'élancer au delà de ces instruments, par une impulsion qui les élève à six pieds ou environ au-dessus de la surface de l’eau. Aussi les pécheurs ont-ils quelquefois le soin d'employer deux trubles*, dont la position est telle, que lorsque les carpes sautent pour échapper à l’un, elles retombent dans l’autre.

La frequence de leurs tentatives à cet égard, et par conséquent l'étendue de leur instinct, sont augmentées par la facilité avec laquell elles peuvent résister aux contusions, aux bles

crivant la note suivante, qui nous a été remise dans le temps par le ‘brave chef de bataillon Cohendet , digne ami et digne camarade de Daurière :

« Le chef de la quatorzième demi-brigade de ligne, le « citoyen Daurière, aussi recommandable par un courage «digne des plus grandes âmes que par ses rares verlus el «ses lalents, marchant à la Lête et en avant de ses grena- « diers, et excitant encore leur bouillant courage du geste « el de la voix, fut tué, au mois de nivôse an v (25 février « 4797), à la prise des formidables redoutes d’Alla, qui dé- « fendaient les gorges du Tyrol et les approches de Trente. « En dernier lieu, lors de l'évacuation du Tyrol par les «troupes françaises, un détachement de la qualonzième «Cpassant par Alla, sur les lieux témoins de ses exploiss, el « de la perte irréparable qu'elle avait faite de son chef, fil «halte par un mouvement spontané, el d'une voix unanime € Lémoigna à l'officier qui le commandait, le besoin qu'il « avail d’honorer les mänes de son généreux colonel. Le « capitaine met sa troupe en bataille , lai fait présenter les «armes, prononce un éloge funèbre de leur respertable « commandant, et ordonne une decharge générale sur Ja «terre qui renferme les restes précieux du chef de brigade, € Brave Daurière, quelle douce récompense pour ton cœur « paternel , si Lu eusses pu voir ces fiers vélérans des ar- « mees du Nord et d'Italie, les yeux baigués de larmes, « s'encourager, par le récit de tes vertus, à redoubler ‘de « zèle, de courage et d'amour pour leurs devoirs ! Leur « intention était de recueillir et de suspendre au drapean, « dans une boîte d'or, des os du sage qui, pendant six ans, « les avait commandés avec tant d'honneur; mais resiée sur « le champ de bataille le jour et la veille d'un combat, la « demi-origade avait été forcée de confier le pén ble soin da « sa sépulture à un pelit nombre d'officiers : aucun de ce « derniers n’élait présent, et l'on eut la douleur de ne pou « voir découvrir le corps de Daurière. »

1 Voyez la description de la seine, à l'article de la Raia bouclée; du colleret, à l'article du Centropome sandal; d la Louve et de la nasse, à l’article du Petromyzon lamproie, et du truble, à l'article du Misgurne fossile,

DES. POISSONS

sures, à un séjour prolongé dans l'atmosphère. C’est par uue suite de cette faculté qu’on peut les transporter à de très-grandes distances sans les faire périr, pourvu qu’on les renferme dans de la neige , et qu’on leur mette dans la bouche un petil morceau de pain trempé dans de l'alcool aflaibli; et c’est encore celte propriété qui fait que, pendant l'hiver, on peut les conserver en vie dans des caves humides , et même les en graisser beaucoup, en les tenant suspendues après les avoir entourées de mousse, en arrosant souvent leur enveloppe végétale, et en leur donnant du pain, des fragments de plantes et du lait.

Dans le temps de Bélon, on faisait avec les œufs de carpes du caviar, qui était très-recherché à Constantinople et dans les environs de la mer Noire, ainsi que de l’Archipel , et qui était acheté avec d'autant plus d'empressement par les Juifs de ces contrées asiatiques et européennes, que leurs lois religieuses leur défendent de se nourrir de caviar fail avec des œufs d’acipensères.

La vésicule du fiel de ces cyprins contient un liquide d’un vert foncé, très-amer, et dont on a fait usage en peinture pour avoir une couleur verte; el si nous écrivions l'histoire des erreurs et des préjugés, nous, parlerions de toutes les vertus extraordinaires et ridicules que l'on à supposées pour la guérison de plusieurs maladies, dans une petite éminence osseuse du fond du palais des eyprins que nous considérons, que l’on a nommée Pierre de carpe, et que lon a souvent porlée avec une confiance aveugle, comme un préservatif infaillible contre des maux redoutables.

On trouve parmi les carpes, comme dans les autres espèces de poissons, des monstruosités plus ou moins bizarres. La collection du Muséum d'histoire naturelle renferme un de ces cvprins, dont la bouche wa d'autre orifice extérieur que ceux des branchies. Mais ces poissons sont sujets à présenter dans leur tête, et plus particulierement dans leur museau, une difformité qui a souvent frappé les physiciens, et qui a loujours étonné le vulgaire, à cause des rapports qu'elle lui à paru avoir avec la téte d'un cadavre humain, ou au moins avec celle d’un dauphin. Rondelet!, Gesner, Aldrovande, et d’autres naturalistes, en ont donné la figure ou

1 Etrange espèce de carpe. Rondelet, part. 2. Poissons des lacs. €, 7.

la description : on en voit des exemples dans un grand nombre de cabinets. Le Muséum d’histoire naturelle a reçu dans le temps, de feu le président de Meslay, une carpe qui offrait cette conformation monstrueuse, et que l’on avait pêchée dans l'étang. de Meslay; et M. Noël de Rouen nous à transmis, un. dessin d’une carpe allérée de la même: manière dans les formes de sou museau, que l’on avait prise dans un élang voisin de Caen, et qui était remarquable dailleurs par l’uniformité de la couleur verte également répandue sur toute la surface de l'animal.

Mais, indépendamment de ces monstruosités et des variétés dont nous avons déjà parlé, l'espèce de la carpe est fréquemment modifiée, suivant plusieurs naturalistes, par sen mélange avec d’autres espèces du genre des eyprins, particulièrement avec des carassins et des gihèles. Il résulte de ce mélange, des individus plus gros que des gibèles ow des carassins , mais moins grands que des carpes, et qui ne pèsent guère que de: deux à quatre livres. Gesrer, Aldrovande, Schwenckfeld, Schoneveld, Marsigli, Willughby et Klein, ont parlé de ces métis, auxquels les pêcheurs de l'Allemagne septentrionale ont donné différents noms. On les reconnait à leurs écailles, qui. sont plus petites, plus attachées à la peau que celles des carpes, et montrent des stries longitudimales ; de plus, leur tête est plus grosse, plus courte, et dénuée de barbillons, Mais Bloch pense qu'on ne voit ces dernières différences que lorsque des. œufs de earpes, ont été fécondés par des carassins ou par des. gibèles, parce que les métis ont toujours la tête et la caudale du mâle. Si ce dernier fait est bien constaté, il fau-

| dra le regarder comme un des phénomènes les

plus propres à fonder la théorie de la génération des animaux !.

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