‹ Histoire naturelle de LacépèdeChapitre 74 sur 535 · LE GADE MORUE · texte numérisé non relu

LE GADE MORUE

Gadus Morrhua, Linn., Gmel., Lacep., Cuv.

Parmi tous les animaux qui peuplent l'air, la terre ou les eaux, il n’est qu'un très-petit

à Morhuel, dans plus. pays septent. de l'Europe. — Mo lüe, dans plus. contrées de France. — Cabiliau, ibid. — Cabillau, ibid. — Cabillaud, ibid., et particulièrement dans les départ. les plus septent, — Kablag, en Danermarck,—

DES POISSONS

nombre d'espèces utiles dont l’histoire puisse paraître aussi digne d'intérêt que celle de la morue, à la philosophie attentive et bienfaisante qui médite sur la prospérité des peuples.

L'homme a élevé le cheval pour la guerre, le bœuf pour le travail, la brebis pour l'industrie, l'éléphant pour la pompe, le chameau pour l'aider à traverser les déserts, le dogue pour sa garde, le chien courant pour la chasse, le barbet pour le sentiment, la poule pour sa table, le cormoran pour la pêche, l'aigrette pour sa parure, le serin pour ses plaisirs , l'abeille pour remplacer le jour ; il a donné la morue au commerce maritime; et en répandant par ce seul bienfait, une nouvelle vie sur un des grands objets de la pensée, du courage et d’une noble ambition, il a doublé les liens fraternels qui unissaient les différentes parties du globe.

Dans toutes les contrées de l’Europe, et dans presque toutes celles de l'Amérique, il est bien peu de personnes qui ne connaissent le nom de la morue, la bonté de son goût, la nature de ses muscles, et les qualités qui distinguent sa

chair suivant les diverses opérations que ce |

gade a subies : mais combien d'hommes n’ont aucune idée précise de la forme extérieure, des organes intérieurs, des habitudes de cet animal fécond , ni des diverses précautions que l’on a imaginées pour le pêcher avec facilité! et parmi ceux qui s'occupent avec le plus d’assiduité d'étudier ou de régler les rapports politiques des nations, d'augmenter leurs moyens de subsistance, d'accroitre leur population , de multiplier leurs objets d'échange, de créer ou de ra-

pimer leur marine; parmi ceux même qui ont |

consacré leur existence aux voyages de long

Ciblia . en Suède. — Gade morue, Daubenton, Enc. méth. — 1d. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. — Gadus squamis majoribus, Bloch, pl. 64. — Gadus, dorso tripterygio, ore cirrato, etc., Artedi, gen. 6, syn. 55. — Morrhua vulgaris, mazxima asellorum species, Bélon, Aquat., p. 128. — Morrhua.sive Molva altera, Aldrov., 1.3, c. 6, p. 289.—Molra, morrhua, Jonston , L. 4, tit. 4, c. 1, art. 2, tab. 2, fig. 1. — Molva , vel Morrhua allera, minor, Gesuer, p.68, 102; Icon. an m., p.71. — Molüe, ou Morhue, Rondelet , part, 1, 1.9, c. 15. — Asellus major, Schonev., p.18. — Charleton, p- 121. — « Asellus major vulgaris, Belgis cabiliau. » Willughby, p.163. — « Asellus major vulgaris, » Rai, p.55, n.1, — Fiun. suec. 508.— Müller, Prodrom. Zonl. danic., p. 42, 0.549. — Gadus kabbelja, It. Wgoth. 176. — Cabliau, Strom. sondm. 317. — « Callarias sordidè olivaceus , maculis « flavicantibus variis, etc. » Klein, Miss. pise. 5, p. B, n 1.— Morue, Camper, Mém. des sav. étr., 6, p. 79. — Pennant, Brit. Zool. 5, p.172, n. 73. — Morue franche, Duhamel, Traité des pêches, part. 2, sect, 4, c. 1. — Morue, Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat. — Gadus morhua, Ascagne, cah. 5, p. 5, pl. 27.

cours, ou aux vastes spéculations commerciales, n’est-il pas plusieurs esprits élevés et très-instruits, aux yeux desquels cependant une histoire bien faite du gade morue dévoilerait des faits importants pour le sujet de leurs estimables méditations ?

Aristote, Pline, ni aucun des anciens hist riens de la nature, n’ont connu le gade morue. mais les naturalistes récents, les voyageurs, les pêcheurs, les préparateurs, les marins, les commerçants, presque tous les habitants des rivages, et même de l'intérieur des terres de l’Europe ainsi que de l'Amérique, particulièrement de l'Amérique et de l’Europe septentrionales , se sont occupés si fréquemment et sous tant de rapports de ce poisson ; ils l’ont vu, si je puis employer cette expression, sous tant de faces et sous tant de formes, qu'ils ont dû nécessairement donner à cet animal un tres-grand nombre de dénominations différentes. Néanmoins sous ces divers noms, aussi bien que sous les déguisements que l'art a pu produire, et même sous les dissemblances plus ou moins variables et plus ou moins considérables que la nature a créées dans les différents climats, il sera toujours aisé de distinguer la morue nonseulement des autres jugulaires de la première division des osseux, mais encore de tous les autres gades, pour peu qu'on veuille rappeler les caractères que nous allons indiquer.

Comme tous les poissons de son genre, la morue a la tête comprimée; les yeux, placés sur les côtés, sont très-rapprochés l'un de l’autre, très-gros , voilés par une membrane transparente ; et cette dernière conformation donne à l'animal la faculté de nager à la surface des mers septentrionales , au milieu des montagnes de glace, auprès des rivages couverts de neige congelée et resplendissante, sans être ébloui par la grande quantité de lumière réfléchie sur ces plages boréales : mais hors de ces régions voisines du cercle polaire, la morue doit voir avec plus de difficulté que la plupart des poissons, dont les yeux ne sont pas ainsi recouverts par une pellicule diaphane; et de là est venue l’expression d’yeux de morue dont on s’est servi pour désigner des yeux grands, à fleur de tête et cependant mauvais.

Les mâchoires sont inégales en longueur : la‘ supérieure est plus avancée que l’inférieure, au bout de laquelle on voit pendre un assez grand | barbillon. Elles sont armées toutes les deux de

plusieurs rangées de dents fortes et aiguës. La première rangée en présente de beaucoup plus longues que les autres ; et toutes ne sont pas articulées avec l’un des os maxillaires, de manière à ne se prêter à aucun mouvement. Plusieurs de ces dents sont au contraire très-mobiles, c'est-à-dire peuvent être, comme celles des squales, couchées et relevées sous différents angles , à la volonté de l'animal , et lui donner ainsi des armes plus appropriées à la nature, au volume et à la résistance de la proie qu’il cherche à dévorer.

La langue est large, arrondie par devant, molle et lisse : mais on voit des dents petites et serrées au palais et auprès du gosier.

Les opercules des branchies sont composés chacun de trois pièces, et bordés d’une bande souple et non ciliée. Sept rayons soutiennent chaque membrane branchiale.

Le corps est allongé, légèrement comprimé, et revêtu d’écailles plus grandes que celles qui recouvrent presque tous les autres gades. La ligne latérale suit à peu près la courbure du dos jusque vers les deux tiers de la longueur totale du poisson.

On voit sur la morue trois grandes nageoires dorsales. Cenombre de trois, dans les nageoires du dos, distingue les gades du premier et du second sous-genre, ainsi que l'indique le tableau qui est a la tête de cet article; et il est d'autant plus remarquable , qu’excepté les espèces renfermées dans ces deux sous-genres , les eaux douces , aussi bien que les eaux salées, doivent comprendre un très-petit nombre de poissons osseux ou cartilagineux dont les nageoires dorsales soient plus que doubles, et qu’on n’en trouve particulièrement aucun à trois nageoires dorsales parmi les habitants des mers ou des rivières que nous avons dejà décrits dans cet ouvrage.

Les poissons qui ont trois nageoires du dos, ont deux nageoires de l’anus placées comme les dorsales, à la suite l’une de l’autre. La morue a donc deux nageoires anales comme tous les gades du premier et du second sous-genre; et on a pu voir sur le tableau de sa famille que le premier aiguillon de la première de ces deux nageoires est épineux et non articulé.

Les nageoires jugulaires sont étroites et terminees en pointe, comme celles de presque tous les gades ; Ja caudale est un peu fourchue ‘.

1 À la première nageoire du dos 15 rayons, à 1* seconde 19,

Les morues parviennent trés-souvent à uns grandeur assez considérable pour peser un myriagramme : mais ce n’est pas ce poids qui indique la dernière limite de leurs dimensions. Suivant le savant Pennant, on en a vu, auprès des côtes d'Angleterre , une qui pesait près de quatre myriagrammes, et qui avait plus de dixhuit décimètres de longueur, sur seize décimetres de circonférence à l'endroit le plus gros du Corps.

L'espèce que nous décrivons est d’ailleurs d’un gris cendré, tacheté de jaunâtre sur le dos. La partie inférieure du corps est blanche, et quelquefois rougeâtre, avec des taches couleur d’or dans les jeunes individus. Les nageoires pectorales sont jaunâtres ; une teinte grise distingue les jugulaires , ainsi que la seconde de l'anus. Toutes les autres nageoires présentent des taches jaunes.

C’est principalement en examinant avec soin les organes intérieurs de la morue, que Camper, Monro et d’autres habiles anatomistes, sont parvenus à jeter un grand jour sur la structure interne des poissons, et particulièrement sur celle de leurs sens. On peut voir, par exemple, dans Monro, une très-belle description de l’ouie de la morue : mais nous nous sommes déjà assez occupés de l'organe auditif des poissons, pour devoir nous contenter d’ajouter à tout ce que nous avons dit, et relativement au gade morue, que le grand os auditif contenu dans un sac placé à côté des canaux appelés demi-cireulaires , et le petit os renfermé dans la cavité qui réunit le canal supérieur au canal moyen, présentent un volume assez considérable, proportionnellement à celui de l'animal ; que c’est à ces deux os qu'il faut rapporter les petits corps que l’on trouve dans les cabinets d'histoire naturelle, sous le nom de pierres de morue ; qu’un troisième os que l’on a découvert aussi dans l’anguille et dans d’autres osseux dont nous traiterons avant de terminer cet ouvrage, est situé dans le creux qui sert de communication aux trois canaux demi-cireulaires ; et que la grande cavité qui comprend ces mêmes canaux est remplie d’une matière visqueuse, au milieu de laquelle sont dispersés de petits corps sphériques auxquels aboutissent des ramifications nerveuses.

à la troisième 21, à chacune des nageoires pectorales 46, à

chacune des jugulaires 6, à la première de l'anus 17, à la seconde 16, à la nageoire de la queue 50.

DES POISSONS. T7

De petits corps semblables sont attachés à la cervelle et aux principaux rameaux des nerfs.

Si de la considération de l’ouie de la morue nous passons à celle de ses organes digestifs , nous trouverons qu’elle peut avaler dans un très-court espace de temps une assez grande quantité d’aliments : elle a en effet un estomac très-volumineux ; et l’on voit auprès du pylore six appendices ou petits canaux branchus. Elle est tres-vorace ; elle se nourrit de poissons, de mollusques et de crabes. Elle a des sues digestifs si puissants et d’une action si prompte, qu’en moins de six heures un petit poisson peut être digéré en entier dans son canal intestinal. De gros crabes y sont aussi bientôt réduits en chyle; et avant qu'ils ne soient amenés à l’état de bouillie épaisse, leur têt s’altère, rougit comme celui des écrevisses que l’on met dans de l’eau bouillante, et devient tres-mou !.

La morue est même si goulue, qu'elle avale souvent des morceaux de bois ou d’autres sub stances qui ne peuvent pas servir à sa nouriture : mais elle jouit de la faculté qu’ont reçue les squales, d’autres poissons destructeurs , et les oiseaux de proie; elle peut rejeter facilement les corps qui l’incommodent.

L'eau douce ne parait pas lui convenir ; on ne la voit jamais dans les fleuves ou les rivières : elle ne s’approche même des rivages, au moins ordinairement, que dans le temps du frai ; pendant le reste de l’année elle se tient dans les profondeurs des mers , et par conséquent elle doit être placée parmi les véritables poissons pélagiens. Elle habite particulièrement dans la portion de l'Océan septentrional comprise entre le quarantième degré de latitude et le soixantesixième : plus au nord ou plus au sud, elle perd de ses qualités ; et voila pourquoi apparemment elle ne doit pas être comptée parmi les poissons de la Méditerranée, ou des autres mers intérieures , dont l'entrée, plus rapprochée de l'équateur que le quarantième degré, est située hors des plages qu’elle fréquente.

On la pêche dans la Manche, et on la prend auprès des côtes du Kamtschatka, vers le soixantième degré ? : mais dans la vaste étendue de l'Océan boréal qu’occupe cette espèce , on peut distinguer deux grands espaces qu’elle semble préférer. Le premier de ces espaces remarquables peut être coneu comme limité

1 Voyez l'Histoire d'Islande, par Anderson,

2 Voyage de Lesseps, du Kamtschatka en France.

d'un côté par le Groeniand et par l’islande de l’autre ; par la Norvége, les côtes du Danemarck , de l’Allemagne, de la Hollande, de l'est et du nord de la Grande-Bretagne, ainsi que des iles Oreades ; il comprend les endroits désignés par les noms de Dogger-bank, Vellbank et Cromer ; et on peut y rapporter les petits lacs d’eau salée des îles de l’ouest de l’Ecosse, où des troupes considérables de grandes morues attirent, principalement vers Gareloch, les pêcheurs des Crcades, de Peterhead, de Portsoy, de Firth et de Murray.

Le secondespace, moinsanciennementconnu, mais plus célèbre parmi les marins, renferme les plages voisines de la Nouvelle-Angleterre , du cap Breton, de la Nouvelle-Ecosse, et surtout de l'ile de Terre-Neuve, auprès de laquelle est ce fameux banc de sable désigné par le nom de Grand Banc, qui a près de cinquante myriamètres de longueur sur trente ou environ de largeur, au-dessus duquel on trouve depuis vingt jusqu’à cent mètres d’eau, et près duquel les morues forment des légions très-nombreuses, parce qu’elles y rencontrent en très-grande abondance les harengs et les autres animaux marins dont elles aiment à se nourrir.

Lorsque, dans ces deux immenses portions de mer, le besoin de se débarrasser de la laite ou des œufs , ou la nécessité de pourvoir à leur subsistance, chassent les morues vers les côtes, c’est principalement près des rives et des bancs couverts de crabes ou de moules qu’elles se rassemblent ; et elles déposent souvent leurs œufs sur des fonds rudes au milieu des rochers.

Ce temps du frai qui entraine les morues vers les rivages, est très-variable, suivant les contrées qu'elles habitent, et l’époque à laquelle le printemps ou l’été commence à régner dans ces mêmes contrées. Communément c’est vers Je mois de février que ce frai a lieu auprès de la Norvége, du Danemarck, de l'Angleterre, de l'Écosse, etc. : mais comme l'ile de Terre- Neuve appartient à l'Amérique septentrionale, et par conséquent à un continent beaucoup plus froid que l’ancien, l’époque de la ponte et de la fécondation des œufs y est reculée jusqu’en avril.

Il est évident, d’après tout ce que nous ves nons de dire, que cette époque du frai est celle que l’on a dù choisir pour celle de la pêche. I} y a donc eu diversité de temps pour cettegrande opération de la recherche des morues , selon le

lieu où on a désiré deles prendre, et de plus, ii y a eu différence dans les moyens de parvenir à les saisir, suivant les nations qui se sont occupées de leur poursuite : mais depuis plusieurs siècles les peuples industrieux et marins de l’Europe ont senti l'importance de la pêche des morues, et s’y sont livrés avec ardeur. Des le quatorzième siècle, les Anglais et les habitants d'Amsterdam ont entrepris cette pêche , pour laquelle les Islandais, les Norvégiens , les Français et les Espagnols ont rivalisé avec eux plus ou moins heureusement; et vers le commencement du seizieme , les Français ont envoyé sur le grand banc de Terre-Neuve les premiers vaisseaux destinés à en rapporter des morues. Puisse cet exemple mémorable n'être pas perdu pour les descendants de ces Français! et lorsque la grande nation verra luire le jour fortuné où l'olivier de la paix balancera sa tête sacrée, au milieu @es lauriers de la victoire et des palmes éclatantes du génie, au-dessus des innombrables monuments élevés à sa gloire , qu’elle n'oublie pas que son zèle éclairé pour les entreprises relatives aux pêches importantes sera toujours suivi de l'accroissement le plus rapide de ses subsistances , de son commerce , de son industrie, de sa population , de sa marine, de sa puissance , de son bonheur |

Dans la première des deux grandes surfaces où l'on rencontre des troupes très-nombreuses de morues, et par conséquent dans celle où l’on s’est livré plus anciennement à leur recherche, on n’a pas toujours employé les moyens les plus propres à atteindre le but que l'or aurait dû se proposer. Il a été un temps, par exemple, où sur les côtes de Norvége on s'était servi de filets composés de manière à détruire une si grande quantité de jeunes morues, et à dépeupler si vite les plages qu’elles avaient affectionnées, que, par une suite de ce sacrifice mal entendu de l'avenir au présent, un bateau monté de quatre hommes ne rapportait plus que six ou sept cents de ces poissons, de tel endroit où il en aurait pris, quelques années auparavant, près de six mille,

Mais rien n’a été négligé pour les pêches faites dans les dix-septièeme et dix-huitième siecles , aux environs de l’île de Terre-Neuve.

Premièrement, on a recherché avec le plus grand soin les temps les plus favorables; c’est d’après les résultats des observations faites à ce sujet, que, vers ces parages, il est très-rare

qu'on continue la poursuite des morues après le mois de juin, époque à laquelle les gades dont nous écrivons l’histoire s’éloignent à de grandes distances de ces plages, pour chercher une nourriture plus abondante , ou éviter la dent meurtrière des squales et d’autres habitants des mers redoutables par leur férocité. Les morues reparaissent auprès des côtes dans le mois de septembre, ou aux environs de ce mois :

mais dans cette saison, qui touche d’un côté à l’équinoxe de l’automne, et de l’autre aux frimas de l'hiver, et d’ailleurs auprès de l’Amérique septentrionale, où les froids sont plus rigoureux et se font sentir plus tôt que sous le même degré de la partie boréale de l'ancien continent, les tempêtes et mème les glaces peuvent rendre très-souvent la pêche trop incertaine et trop dangereuse, pour qu'on se détermine à s’y livrer de nouveau , sans attendre le printemps suivant,

En second lieu, les préparatifs de cette importante et lointaine recherche des morues qui se montrent auprès de Terre-Neuve, ont été faits , depuis un très-grand nombre d'années, avec une prévoyance très-attentive. C’est dans ces opérations préliminaires qu’on a suivi avec une exactitude remarquable le principe de diviser le travail pour le rendre pius prompt et plus voisin de la perfection que l’on désire; et ce sont les Anglais qui ont donné à ect égard l'exemple à l’Europe commercante.

La force des cordes ou lignes, ia nature des hamecons , les dimensions des bâtiments, tous ces objets ont été déterminés avec précision. Les lignes ont eu depuis un jusqu’à deux centimètres, ou à peu près, de circonference, et quelquefois cent quarante-cinq mètres de longueur : elles ont été faites d’un très-bon chanvre , etcomposées de fils très-fins, et cependant très-forts, afin que les morues ne fussent pas trop effravées, et que les pêcheurs pussent sentir aisément l'agitation du poisson pris, relever avec facilité les cordes et les retirer sans les rompre.

Le bout de ces lignes a été garni d’un plomb qui a eu la forme d'une poire ou d’un cylindre: a pesé deux ou trois kilogrammes selon la grosseur de ces cordes, et a soutenu une empile longue de quatre à cinq mètres‘. Communé-

4 Nous avons vu, dans l'article de la Rate bouciée, que l'empile est un fil de chanvre , de crin, ou de métal, auquel le haim ou hamegon est attaché.

DES FOISSONS.

ment les vaisseaux employés pour la pêche des morues ont été de cent cinquante tonneaux au ptus, et de trente hommes d'équipage. On a emporté des vivres pour deux , trois et jusqu’à huit mois, selon la longueur du temps que l’on a cru devoir consacrer au voyage. On n’a pas manqué de se pourvoir de bois pour aider le desséchement des morues , de sel pour les conserver, de tonnes et de petits barils pour y renfermer les différentes parties de ces animaux déjà préparées.

Des bateaux particuliers ont été destinés à aller pêcher, même au loin, les mollusques et les poissons propres à faire des appâts, tels que des sépies , des harengs , des éperlans , des trigles, des maquereaux , des capelans , ete.

On se sert de ces poissons quelquefois lorsqu'ils sont salés, d’autres fois lorsqu'ils n’ont pas été imprégnés de sel. On en emploie souvent avec avantage de digérés à demi. On remplace avec succès ces poissons corrompus par des fragments d’écrevisse ou d’autres crabes, du lard et de la viande gâtée. Les morues sont même si imprudemment goulues, qu'on les trompe aussi en ne leur présentant que du plomb ou de l’étain façonné en poisson, et des morceaux de drap rouge semblables par la cou- Jeur à de la chair ensanglantée ; et si on a besoin d’avoir recours aux appâts les plus puissants, on attache aux hamecçons le cœur de queique oiseau d’eau , ou même une jeune morue encore saignante ; car la voracité des gades que nous décrivons est telle, que, dans les moments où la faim les aiguillonne, ils ne sont retenus que par une force supérieure à la leur, et n'épargnent pas leur propre espèce.

Lorsque les précautions convenables n’ont pas été oubliées, que l’on n'est contrarié ni par de gros temps ni par des circonstances extraordinaires, et qu’on a bien choisi le rivage ou le bane, quatre hommes suffisent pour prendre par jour cinq ou six cents morues.

L'usage le plus généralement suivi sur le grand banc, est que chaque pècheur établi dans un baril dont les bords sont garnis d’un bourreiet de paille, laisse plus ou moins filer sa ligne, en raison de la profondeur de l’eau, de la force du courant, de la vitesse de la dérive, ei fasse suivre à cette corde les mouvements du vaisseau, en la traînant sur le fond contre lequel elle est retenue par le poids de plomb dont eile est lestée. Néanmoins d’autres marins

halent ouretirent de temps en temps leur ligne de quelques mètres, et la laissent ensuite »etomber tout à coup, pour empêcher les morues de flairer les appâts et de les éviter, et pour leur faire plus d’illusion par les divers tournoiements de ces mêmes appâts, qui dès lors ont plus de rapports avec leur proie ordinaire.

Les morues devant étre consommées à des distances immenses du lieu où on les pêche, on a été obligé d'employer divers moyens propres à garantir de toute altération leur chair et plusieurs autres de leurs parties. Ces moyens se réduisent à les faire saler ou sécher. Ces opérations sont souvent exécutées par les pécheurs, sur les vaisseaux qui les ont amenés ; et on imagine bien, surtout d’après ce que nous avons déjà dit, qu’afin de ne rien perdre de la durée ni des objets du voyage, on a établi sur ces bâtiments le plus grand ordre dans la disposition du local, dans la succession des procédés , et dans la distribution des travaux entre plusieurs personnes dont chacune n’est jamais chargée que des mêmes détails.

Les mêmes arrangements ont lieu sur la côte, mais avec de bien plus grands avantages, lorsque les marins occupés de la pêche des morues ont à terre, comme les Anglais, des établissements plus ou moins commodes, et dans lesquels on est garanti des effets nuisibles que peuvent produire les vicissitudes de l’atmosphère.

Mais soit à terre, soit sur les vaisseaux, on commence ordinairement toutes les préparations de la morue par détacher la langue et couper la tête de l’animal. Lorsque ensuite on veut saler ce gade, on l’ouvre dans sa partie in, férieure ; on met à part le foie ; et si c’est une femelle qu'on a prise, on ôte les œufs de l’intérieur du poisson : on kabille ensuite la morue, c’est-à-dire, en termes de pêcheur, on achève de l'ouvrir depuis la gorge jusqu’à l'anus, que les marins nomment nombril, et on sépare des muscles, dans cette étendue , la colonne vertébrale, ce qu’on nomme désosser la morue.

Pour mettre les gades dont nous nous oceupons dans leur premier sel, on remplit, le plus qu'on peut, l’intérieur de leur corps de sel marin, ou muriate de soude; on en frotte leur peau; on les range par lits dans un endroit particulier de l’établissement construit à terre, ou de l’entrepont ou encore de la cale du bâtiment,

fi eiles sont préparées sur un vaisseau, et on place une couche de sel au-dessus de chaque lit. Les morues restent ainsi en piles pendant un, deux ou plusieurs jours, et quelquefois aussi entassées sur une sorte de gril, jusqu’à ce qu'elles aient jeté leur sang et leur eau ; puis on les change de place, et on les sale à demeure, en les arrangeant une seconde fois par \its, entre lesquels on étend de nouvelles couches de sel.

Lorsqu’en habillant les morues, on se contente de les ouvrir depuis la gorge jusqu’à lanus, ainsi que nous venons de le dire, elles conservent une forme arrondie du côté de la queue, et on les nomme Morues rondes ; mais le plus grand nombre des marins occupés de Ja pêche de Terre-Neuve remplacent cette opération par la suivante, surtout lorsqu'ils salent de grands individus. Ils ouvrent la morue dans toute sa longueur, enlèvent la colonne vertébrale tout entière, habillent le poison à plat; et la morue ainsi habillée se nomme Horue plate.

Si, au lieu de saler les gades morues, on veut les faire sécher, on emploie tous les procédés que nous avons exposés, jusqu'à celui par lequel elles reçoivent leur premier sel. On les lave alors, et on les étend une à une sur la grève ou sur des rochers ‘, la chair en haut, de manière qu’elles ne se touchent pas; quelques heures après on les retourne. On recommence ces opérations pendant plusieurs jours, avec cette différence, qu’au lieu d’arranger les morues une a une, on les met par piles, dont on accroit successivement la hauteur, de telle sorte que, le sixième jour, ces paquets sont de cent cinquante, ou deux cents, et même quelquefois de cinq cents myriagrammes. On empile de nouveau les morues à plusieurs reprises, mais à des intervalles de temps beaucoup plus grands , et qui croissent successivement; et le nombre ainsi que la durée de ces reprises sont proportionnés à la nature du vent, à la sécheresse de l’air, à la chaleur de l’atmosphère, à la force du soleil. :

Le plus souvent, avant chacune de ces reprises , on étend les morues une à une, et pendant quelques heures. On désigne les divers empilements, en disant que les morues sont

Le nom allemand de Klipfisch (poisson de rocher), que

l'on donne aux morues sèches, vient de Ja nature du terrain sur lequel elles sont souvent desséchées,

à leur premier, à leur second, à leur troisième soleil, suivant qu'on les met en tas pour la première, la seconde ou la troisième fois; et communément les morues reçoivent dix soleils, avant d’être entièrement séchées.

Lorsque l’on craint la pluie, on les porte sur des tas de pierres placés dans des cabanes, ou, pour mieux dire, sous des hangars qui n’arrétent point l’action des courants d’air.

Quelques peuples du nord de l’Europe emploient , pour préparer ces poissons, quelques procédés, dont un des plus connus consiste à dessécher ces gades sans sel, eu les suspendant au-dessus d'un fourneau, ou en les exposant aux vents qui règnent dans leurs contrées pen-

dant le printemps. Les morues acquièrent par cette opération une dureté égale à celle du bois, d'où leur est venu le nom de S/ock-fish { poisson en bâton ); dénomination qui, selon quelques auteurs, dérive aussi de l’usage où l’on est, avant d’apprèter du s{ock-fish pour le manger, de le rendre plus tendre en le battant sur un billot.

Les commercants appellent dans plusieurs pays, Morue blanche, celle qui a été salée, mais séchée promptement, et sur laquelle le sel a laissé une sorte de croûte blanchâtre. La Morue noire, pinnée ou brumée, est celle qui, par un desséchement plus lent, a éprouvé un commencement de décomposition, de telle sorte qu’une partie desa graisse, se portant à la surface, et s'y combinant avec le sel, y a produit une espèce de poussière grise ou brune, répandue par taches.

On donne aussi le nom de Morue verte à la morue silée, de Merluche à la morue sèche, et de Cabillaud à la morue préparée et arrangée dans des barils du poids de dix à quinze myriagrammes, et dont une douzaine s’appelle un Lelh, dans plusieurs ports septentrionaux d’Europe.

Mais d’ailleurs un grand nombre de places de commerce ont eu, ou ont encore, différentes manières de désigner les morues distribuées en assortiments, d’après les divers degrés de leurs dimensions ou de leur bonté. À Nantes, par exemple, on appelait grandes Morues, les morues salées qui étaient assez longues pour que cent de ces poissons pesassent quaranteciaq myriagrammes ; Morues moyennes, celles dont le cent ne pesait que trente myriagram- | mes ; Riguels, ou petites Morues, ce n’est que

DES POISSONS

l'assortiment suivant; et Rebuts, Linques, ou très-petites Morues, celles d’un assortiment plus inférieur encore.

Sur quelques côtes de la Manche, le nom de Morue gaffe indiquait les très-grandes morues ; cinq autres assortiments inférieurs étaient indiqués par les dénominations de Morue marchande, de Morue trie, de Raguet ou Lingue, de Morue valide ou Patelet,et de Morueviciée, appellation qui appartenait en effet à la plus mauvaise qualité.

Dans ce même port de Nantes dont nous venons de parler, les morues sèches étaient divisées en sept assortiments, dont les noms étaient, suivant l’ordre de la supériorité des uns sur les autres, Morue pivée, Morue grise, Grand marchand, Moyen marchand, * ou Fourillon, grand Rebut et petit Rebut.

A Bordeaux, à Bayonne, et dans plusieurs ports de l'Espagne occidentale, on ne distinguait que trois assortiments de morue, le Harchand, le Moyen et le Rebut.

Au reste, les muscles des morues ne sont pas les seules portions de ces poissons dont on fasse un grand usage; il n’est presque aucune de leurs parties qui ne puisse servir à la nourriture de l’homme, ou des animaux.

Leur langue fraiche et même salée est un morceau délicat ; et voilà pourquoi on la coupe avec soin, dès le commencement de la préparation de ces poissons.

Les branchies de la morue peuvent être employées avec avantage comme appât dans la pêche que l’on fait de ce gade.

Son foie peut être mangé avec plaisir: mais d’ailleurs il est très-grand relativement au vo- Jume de l’animal, comme celui de presque tous les poissons ; et on en retire une huile plus utile dans beaucoup de circonstances que celle des baleines, laquelle cependant est très-recherchée dans le commerce. Elle conserve bien plus longtemps que ce dernier fluide, la souplesse des cuirs qui en ont été pénétrés; et lorsqu'elle a été clarifiée, elle répand , en brülant, une bien moindre quantité de vapeurs.

On obtient avec la vessie natatoire de la morue une colle qui ne le cède guère à celle de l'asipensere huso, que l’on fait venir de Russie dans un si grand nombre de contrées d'Europe‘. Pour la réduire ainsi en colle, on la prépare à

4 Voyez, dans cette Histoire, l'art. del'Acipensére huso.

* Petit marchand.

il,

peu près de la même manière que celle du huso; on la détache avec attention de la colonne vertébrale, on en sépare toutes les parties étrangères, on en ôte la première peau, on la met dans l’eau de chaux pour achever de la dégraisser, on la lave, on la ramollit, on la pétrit, on la faconne, on la fait sécher avec soin ; on suit enfin tous les procédés que nous avons indiqués dans l’histoire du huso : et si des circonstances de temps et de lieu ne permettent pas aux pêcheurs, comme, par exemple, à ceux de Terre-Neuve, de s'occuper de tous ces détails immédiatement après la prise de la morue, on mange la vessie natatoire, dont le goût n’est pas désagréable, ou bien on la sale; on latransporte ainsi imprégnée de muriate de soude à des distances plus ou moins grandes; on la conserve plus ou moins longtemps; et lorsqu’on veut en faire usage, il sufiit presque toujours de la faire dessaler et ramollir, pour la rendre susceptible de se prêter aux mêmes opérations que lorsqu'elle est fraiche.

La tête des morues nourrit les pêcheurs de ces gades et leurs familles. En Norvége, on la donne aux vaches ; et on y a éprouvé que mélée avec des plantes marines, elle augmente la quantité du lait de ces animaux, et doit être préférée, pour leur aliment, à la paille et au foin.

Les vertèbres, les côtes et les autres os ou arêtes des gades morues, ne sont pas non plus inutiles : ils servent à nourrir le bétail des Islandais. On en donne à ces chiens de Kamtschatka que l’on attelle aux traineaux destinés à glisser sur la glace, dans cette partie septentrionale de l’Asie; et dans d'autres contrées boréales, ils sont assez imprégnés de substance huileuse pour être employés à faire du feu, surtout lorsqu'ils ont été séchés au point convenable.

On ne néglige même pas les intestins de la morue, que l’on a nommés dans plusieurs endroits, noues, ou nos ; et enfin on prépareavec soin, et on conserve pour la table, les œufs de ce gade, auxquels on a donné la dénomination de rogues, ou de raves.

Tels sont les procédés et les fruits de ces péches importantes et fameuses, qui ont employé dans la même année jusqu’à vingt mille matelots d’une seule nation *.

On aura remarqué sans doute que nous n’e&-

{ La nation anglaise.

vons parlé que des pêcheries établies dans l’hémisphère boréal, soit auprès des côtes de l’ancien continent, soit aupres de celles du nouveau. À mesure que l’on connaitra mieux la nature des rivages des iles ou des continents particuliers del’hémisphèreaustral, et particulièrement de ceux de l'Amérique méridionale, tant du côté de lorient que du côté de l’occident, il est à présumer que l’on découvrira des plages où la température de la mer, la profondeur des eaux, la nature du fond, l'abondance des petits poissons, l’absence d’animaux dangereux, et la rareté de tempêtes très-violentes et de très-crands bouleversements de l'Océan, ont appelé, nourrissent et multiplient l'espèce de la morue, que certains peuples pourraient aller y pêcher avec moins de peine et plus de succès que sur les rives boréales de l'hémisphère arcetique.

De nouveaux pays profiteraient ainsi d'un des plus grands bienfaits de la nature; et l’espèce de la morue, qui alimente une si grande quantité d'hommes et d'animaux en Islande, en Norvége, en Suède, en Russie, et dans d’autres régions asiatiques ou européennes, pourrait d'autant plus suffire aussi aux besoins des habitants des rives antarctiques, qu’elle est très-remarquable par sa fécondité. L’on est étonné du nombre prodigieux d'œufs que portent les poissons femelles; aucune de ces femelles n'a cependant été favorisée à cet égard comme celle de la morue, Ascagne parle d’un individu de cette dernière espèce, qui avait treize décimètres de longueur, et pesait vingt-cinq kilogrammes; l'ovaire de ce gade en pesait sept, et renfermait neuf millions d'œufs. On en a compté neuf millions trois cent quarante-quatre mille dans une autre morue. Quelle immense quantité de moyens de reproduction ! Si le plus grand nombre de ces œufs n'étaient ni privés de la laite fécondante du mâle, ni détruits par divers accidents, ni dévorés par différents animaux, on voit aisément combien peu d'années il faudrait pour que l’espèce de la morue eût, pour ainsi dire, comblé le vaste bassin des mers.

Quelque agréables au goût que l’on puisse rendre les diverses préparations de la morue séchée, ou de la morue salée, on a toujours préféré avec raison de la manger fraîche. Pour jouir de ce dernier avantage sur plusieurs côtes de l’Europe. et particulièrement sur celles d’An-

gleterre et de France, on ne s’est pas contenté d’y pêcher les morues que l’on voit de temps en temps; mais afin d’être plus sûr d’en avoir de plus grandes à sa disposition, on est parvenu à y apporter en vie un assez grand nombre de celles que l’on avait prises sur les bancs de Terre-Neuve : on les a placées, pour cet objet, dans de grands vases fermés, mais attachés aux vaisseaux, plongés dans la mer, et percés de manière que l’eau salée pût aisément parvenir dans leur intérieur. Des pêcheurs anglais ont ajouté à cette précaution un procédé dont nous avons déjà parlé dans notre premier Discours : ils ont adroitement fait parvenir une aiguille jusqu’à la vessie natatoire de la morue, et l’ont percée, afin que l’animal, ne pouvant plus se servir de ce moyen d’ascension, demeurât plus longtemps au fond du vase, et fût moins exposé aux divers accidents funestes à la vie des poissons.

Aureste, il est convenable d'observer ici que dans quelques gades, Monro n’a pas pu trouver la communication de la vessie natatoire avec l’estomac où quelque autre partie du canal intestinal, mais qu’il a vu autour de cette vessie un organe rougeâtre composé d’un très-grand nombre de membranes pliées et extensibles, et qu'il le croit propre à la sécrétion de l’air ou des gaz de la vessie; sécrétion qui aurait beaucoup de rapports, selon ce célèbre naturaliste anglais, avec celle qui a lieu pour les vésicules à gaz ou aériennes des œufs d'oiseau, et des plantes aquatiques. Cet organe rougeâtre ne pourrait-il pas être au contraire destiné à recevoir et transmettre, par les diverses ramifications du système artériel et veineux quesa couleur seule indiquerait, une portion des gaz de la vessie natatoire, dans les différentes parties du corps de l’animal? ce qui, réuni aux résultats d'observations très-voisines de celles de Monro, faites sur d’autres poissons que des gades, et que nous rapporterons dans la suite, confirmerait l’opinion de M. Fischer, bibliothécaire de Mayence, sur les usages de la vessie natatoire, qu’il considère comme étant, dans plusieurs circonstances, un supplément des branchies, et un organe auxiliaire de respiration ‘.

‘On trouve dans les environs de l’ile de Man, entre l'Angleterre et l'Irlande, un gade que l'on y nomme red cod ou rock-cod (morue rouge et

4 Nous ayons déjà parlé de cette opinion de M. Fischer.

morue de roche). Nous pensons avec M. Noël de Rouen, qui nous a écrit au sujet de ce poisson, que ce gade n’est qu’une variété de la morue grise ou ordinaire que nous venons de décrire; mais nous croyons devoir insérer dans l’article que nous allons terminer, l’extrait suivant de la lettre de M. Noël.

« J’ai lu, dit cet observateur, dans un ou- « vrage sur l'ile de Man, que la couleur de la « peau du Red cod est d’un rouge de vermillon. « Quelques habitants de l’ile de Man pensent « que cette morue acquiert cette couleur bril- « lante parce qu’elle se nourrit de jeunes écre- « visses de mer : mais les écrevisses de mer « sont, dans l’eau, d’une couleur noirâtre ; « elles ne deviennent rouges qu'après avoir été « cuites. La morue rouge n’est qu’une variété « de l’espèce commune : je suis disposéà croire « que la couleur rouge qui la distingue, lui est « communiquée par les algues et les mousses « marines qui couvrent les rochers sur lesquels « on la pêche, puisque ces mousses sont de « couleur rouge; je le crois d’autant plus vo- « lontiers , que les baies de l’ile de Man ont « aussi une variété de #ules et de gourneaux « dont la couleur est rouge... Cette morue « rouge est très-estimée pour l'usage de la « table. »

LE GADE ÆGLEFIN'.

Gadus Æglefinus, Linn., Gmel., Bloch., Lacep., Cuv.

Ce gade a beaucoup de rapports avec la morue ; sa chair s’enlève facilement par feuillets, ainsi que celle de ce dernier animal, et de pres-

4 Kallior, Kallie, Kaljor, Kollia, en Suède. — Koll , en Danemarck. — Haddock, en Angleterre. — Églefins, Égrefin, par quelques-auteurs français. — Gade ânon, Daubenton, Enc. méth.—Id. Bonnaterre, pl. de l'Enc. méth. —« Ga- « dus dorso tripterygio, ore cirrato, corpore albicante , etc. » Artedi, gen. 20, syn. 56, spec. 64. — Æylefinus, Ægrefinus, Bélon, Aquil., p. 127. — « Tertia asellorum species, æglef- « nus. » Gesner, Aquat., p. 86, 100, et (Germ.) fol. 40, a. — « Tertia asellorum species Rondeletii, asellus major. » Aldrov., 1. 5,0, 4, p. 282.— A4sellus minor, Schonev., p. 18. — Willughby, p.170, tab. L, membr. {, n. 2.— Rai, p.55, n.7. — Fauna suec., p. 506. — Müller, Prodrom. Zool. danic., p. 42, n. 548. — Gadus kolja, It. scan. 323. — It. Wgoth. 178.— « Gadus dorso tripterygio, maxillâ inferiore breviore.… « line laterali atrà, etc. » Gronov., Mus. 1, p. 21, n. 39; Zooph., p.99, n.321. — « Callarias barbatus ex terreo albi- « cans, etc. » Klein, Miss. pisc. 5, p.6, n. 2. — « Callarias « asellus minor.» Jonston , de Piscib., p. 4, tab. 4, fig. 1.— Schell fisch, Anders. Island., p.79. — Hadock, Pennant, Brit. Z0ol. 5, p. 179. — Égrefin, Rondelet, part. 4, liv. 9, c. 10, éd. de Lvon, 1358. -- Eglefin, Valmont de Bomare, Dict. d'hist. nat.

que tous les autres poissons du même genre.

On le trouve, comme la morue, dans l'Océan septentrional; mais il ne parvient communément qu’à la longueur de quatre ou cinq déecimètres. Il voyage par grandes troupes qui couvrent quelquefois un espace de plusieurs myriares carrés. Et, ce qu’il ne faut pas négliger de faire observer, on assure qu'il ne va jamais dans la Baltique, et que par conséquent il ne passe point le Sund. On ne peut pas dire cependant qu’il redoute le voisinage des terres; car, chaque année , il s'approche, vers les mois de février et mars , des rivages septentrionaux de l’Europe, pour la ponte et la fécondation de ses œufs. S’il survient de grandes tempêtes pendant son séjour auprès des côtes , il s’eloigne de la surface des eaux , et cherche dans le sable du fond de la mer, ou au milieu des plantes marines qui tapissent ce sable, un asile contre les violentes agitations des flots. Lorsque les ondes sont calmées, il sort de sa retraite sousmarine, et reparaît encore tout couvert ou d’algues ou de limon.

Un assez grand nombre d'æglefins restent même auprès des terres pendant l'hiver, ou s’avancent, pendant cette saison, vers les rivages auprès desquels ils trouvent, plus aisément que dans les grandes eaux, la nourriture qui leur convient. M. Noël m'’écrit que, depuis 1766, les pêcheurs anglais des côtes d’York ont été frappés de l’exactitude avec laquelle ces gades se sont montrés dans les eaux côtières, vers le 10 décembre. L’étendue du banc qu'ils forment alors est d’environ trois milles en largeur, à compter de la côte, et de quatrevingts milles en longueur, depuis Flamboroughead jusqu’à l'embouchure de la Fine, audessous de Newcastle. L'espace marin occupé par ces poissons est si bien connu des pêcheurs, qu’ils ne jettent leurs lignes que dans ce même espace , hors de la circonférence duquel ils ne trouveraient plus d’æglefin, et ne pécheraient le plus souvent, à la place, que des squales attirés par cet immense bane de gades, dont ces cartilagineux sont très-avides.

Lorsque la surface de la mer est gelée auprès des rivages, les pêcheurs profitent des fentes ou crevasses que la glace peut présenter dans un nombre d’endroits plus ou moins considérable de la croûte solide de l'Océan, pour prendre facilement une plus grande quantité de ces poissons. Ces gades ont, en effet, l'habitude de se

rassembler dans les intervalles qui séparent les différentes portions de glaces, non pas, comme on l’a cru, pour y respirer l'air très-froid de l'atmosphère, mais pour se trouver dans la couche d’eau la plus élevée, par conséquent dans la plus tempérée et dans celle où doivent se réunir plusieurs des petits animaux dont ils aiment à se nourrir.

Si les pêcheurs de ces côtes voisines du cercle polaire ne rencontrent pas à leur portée des fentes naturelles et suffisantes dans la surface de l'Océan durcie par le froid , ils cassent la glace et produisent , dans l’enveloppe qu’elle forme , les anfractuosités qui leur conviennent.

C’est aussi autour de ces vides naturels où artificiels qu’on voit des phoques chercher à dévorer des æglefins pendant la saison rigoureuse.

Mais ces gades peuvent être la proie de beaucoup d’autres ennemis. Les grandes morues les poursuivent; et, suivant Anderson, que nous avons déjà cité, la pèche des æglefins, que l’on fait auprès de l'embouchure de l’Elbe , a donné le moyen d’observer d'une manière très-particulière combien la morue est vorace, et avec quelle promptitude elle digère ses aliments.

Dans ces parages, les pêcheurs d’æglefins laissent leurs hamecons sous l’eau pendant une marée , c’est-à-dire pendant six heures. Si un æglefin est pris dès le commencement de ces six heures, et qu’une morue se jette ensuite sur ce poisson, on trouve en retirant la ligne, au changement de la marée, que l’æglefin est déjà digéré : la morue est à la place de ce gade, arrêtée par l’hamecon; et ce fait mérite d’autant plus quelque attention, qu’il paraît prouver que c’est particulièrement dans l’estomac et dans les sucs gastriques qui arrosent ce viscère, que réside cette grande faculté si souvent remarquée dans les morues , de décomposer avec rapidité les substances alimentaires. Si, au contraire , la morue n'a cherché à dévorer l’æglefia que peu de temps avant l’expiration des six heures, elle s'opiniâtre tellement à ne pas s’en séparer, qu’elle se laisse enlever en l’air avec sa proie.

L’æglefin, quoique petit, est aussi goulu et aussi destructeur que la morue, au moins à proportion de ses forces. Il se nourrit non-seulement de serpules , de mollusques, de crabes, mais encore ae poissons plus faibles que lui, et particulièrement de harengs. Les pêcheurs

anglais nomment Haddock-Meat, c’est-à-dir' Mets de Faddock ou Æglejin, les vers qui pendant l'hiver lui servent d’aliment, surtout lorsqu'il ne rencontre ni harengs , ni œufs de poisson.

Il a cependant l'ouverture de la bouche un peu plus petite que celle des animaux de son genre; un barbillon pend à l'extrémité de sa mâchoire inférieure, qui est plus courte que celle de dessus. Ses yeux sont grands; ses écailles petites, arrondies, plus fortement attachées que celles de la morue. La premiere nageoire du dos est triangulaire: elle est d’ailleurs bleuâtre, ainsi que les autres nageoires ; la ligne latérale voisine du dos est noire , ou tachetée de noir; l'iris a l’éclat de l'argent; et cette même couleur blanchâtre ou argentée règne sur le corps et sur la queue, excepté leur partie supérieure , qui est plus ou moins brunâtre*.

La qualité de la chair des æglefins varie suivant les parages où on les trouve, leur âge, leur sexe, et les époques de l’année où on les pêche : mais on en a vu assez fréquemment dont la chair était blanche, ferme , très-agréable au goût et très-facile à faire cuire. En maï et dans les mois suivants, celle des æglefin de moyenne grandeur est quelquefois d'autant plus délicate, que le frai de ces gades a lieu en hiver, et que par conséquent ils ont eu le temps de réparer leurs forces, de recouvrer leur santé, et de reprendre leur graisse.

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