Histoire naturelle des annelés marins et d'eau douce
Tous les naturalistes savent que Linné comprenait dans sa 6me Classe, sous le nom commun de Vers, tous les animaux dépourvus de squelette intérieur et de membres articulés, à organisme mou , et remarquables par une dégradation générale. On sait aussi comment, à mesure que le Sous-Règne des Invertébrés a été mieux connu, l’imperfection de cette première conception s’est fait de plus en plus sentir; comment divers naturalistes ont essayé de remédier à des défauts qu’ils sentaient sans bien s’en rendre compte, et comment Cuvier vint enfin apporter la lumière et l’ordre dans ce chaos par sa grande et fondamentale découverte des quatre types auxquels se rattachent toutes les formes animales.
Plus j’ai pénétré avant dans l’étude des sciences naturelles, et plus je suis resté convaincu de la vérité de cette manière d’envisager l’ensemble du Règne Animal. Toutefois, Cuvier n’avait pu arriver du premier coup à une perfection que nous sommes encore loin d’avoir atteinte, et il a fallu modifier, même sur bien des points importants, le cadre qu’il avait tracé, tout en en conservant les lignes principales. C’est ainsi qu’on a été généralement amené à reporter dans son Embranchement des Articulés, des Annelés. Tome I.
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classes entières rangées par lui parmi les Rayonnes. Cet embranchement s’est trouvé ainsi contenir une partie des anciens Vermes de Linné. Mais ce rapprochement, fondé sur les affinités les plus générales, faisait pour ainsi dire ressortir d’autant plus certaines différences d’une importance impossible à nier. M. Edwards fut donc conduit à partager en deux Sous-Embranchements les Articulés de Cuvier. Désignant l'ensemble des êtres ainsi réunis par le terme très-juste d’ANNELÉs, il conserva à la première de ces grandes divisions le nom qu’elle tenait de Cuvier, et appliqua à la seconde la dénomination linnéenne de Vers, qui reparut ainsi dans la science avec un degré de précision qu’elle n’avait pas encore présenté (1).
Le Sous-Embranchement des Vers une fois constitué, reste à le partager en groupes subordonnés. Ici, le naturaliste se trouve en présence de difficultés qui semblent s’accroître précisément à mesure qu’il étudie plus sérieusement les types ainsi réunis sous une dénomination commune. C’est là du moins ce que j’ai ressenti à l’époque où les Types inférieurs de l' Embranchement des Annelés (2) étaient devenus le principal sujet de mes recherches. Il me sembla longtemps que le résultat de mes travaux était à la fois de rapprocher et d’éloigner les uns des autres ces groupes d’ Annelés inférieurs. Un pareil résultat impliquant contradiction eût été évidemment impossible si les rapports entre ces groupes eussent été simples ou au moins de même nature. Je fus ainsi conduit à reconnaître que ces rapports étaient multiples et de deux sortes; que les uns étaient du ressort des affinités proprement dites , tandis que les autres se rattachaient à de simples analogies. J’enarri-
(1) M. Edwards a fait connaître sa manière d’envisager l’ensemble des Invertébrés, d’abord dans ses cours, puis dans ses Eléments de Zoologie, dont la première édition a paru en 1834.
(2) J’ai publié, dans les Annales des sciences naturelles , un grand nombre de Mémoires sous ce titre général.
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vai à trouver dans les Vers deux séries bien distinctes et possédant un certain nombre de termes qui étaient évidemment à mes yeux les analogues ou ternies correspondants les uns des autres. Cette manière d’envisager les choses me sembla lever la majeure partie des difficultés qui m’avaient arrêté jusque-là, et en 1849, je la fis connaître par une courte note lue à la Société philomatique (1). Le tableau que j’avais dressé d’après ces idées fut reproduit plus tard dans les Annales des Sciences naturelles avec de très-légères modifications (2).
L’établissement des deux séries que je reconnaissais dans les Vers reposait sur la dioïcité et la monoïcité des groupes composants. On a fait à cette base de classification quelques objections qui ne m’ont pas paru concluantes, par cette raison que ceux qui me les adressaient m’ont toujours paru méconnaître l’importance qu’il y a à distinguer les affinités des analogies. Une seule m’a paru sérieuse, parce qu’elle repose sur un fait général vrai et sur une observation particulière précise.
On m’a dit : les organes reproducteurs ne peuvent servir de base à une classification, car on les voit varier parfois dans des limites très-étendues chez deux espèces d’ailleurs très-voisines. — A cela, je crois pouvoir répondre qu’il ne s’agit pas ici des dispositions anatomiques des organes reproducteurs, mais bien de leur réunion ou de leur séparation, ce qui est fort différent.
On ajoute que dans d'autres grands groupes que lesAnnelés, on voit cette séparation et cette réunion caractériser parfois des espèces d’ailleurs très-voisines. — A cela, je crois encore pouvoir répondre que ce voisinage est peut-être plus apparent que réel, et que des ressemblances tenant seulement à des analogies ont fort bien pu être prises pour
(1) Journal Y Institut, n° 816.
(2) Mémoire sur la famille des Polyophthalmiens, note (Ann. des sc. nat. 3e sér., t. XIII).
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des signes d'affinité dans ces groupes, comme elles l’ont été si longtemps chez les Annelés.
Enfin, Huxley, se fondant sur ce qu’il a trouvé une Annélide Tubicole qui réunit les deux sexes, alors que toutes les autres Annélides examinées jusqu’ici ont montré les sexes séparés, en conclut qu’on ne saurait fonder une division principale sur la monoïcité ou la dioïcité opposées l’une à l’autre (1).
Cette objection est de beaucoup la plus grave. Toutefois, je ne crois pas qu’elle soit réellement fondée. Lorsqu’il parle des Annélides, on ne doit pas oublier qu’il s’agit d’un groupe qui cache sous une grande apparence de constance dans les caractères, une variabilité dont on aurait peut-être peine à trouver ailleurs l’équivalent. A part la forme générale, qui persiste avec une ténacité remarquable, il n’est pas, dans les Annélides, un caractère qui ne se modifie d’une manière étrange, ou qui, même, ne disparaisse exceptionnellement. Pour démontrer ce qu’il y a de fondé dans cette remarque, il me suffit de rappeler que nous connaissons aujourd’hui diverses espèces d’Annélides (Tomopteris; Phoronia Wr., Crepina Y. Bén.) qui ont perdu, les unes leurs soies, les secondes leurs pieds et leurs soies, ces organes si profondément caractéristiques de la classe. Devra-t-on pour cela les en retirer? Nous verrons plus loin, chez les groupes les plus franchement caractérisés, dans les Néréides, chez les Térébelles, certaines espèces manquer de même de l’un des caractères les plus frappants, non-seulement de la famille , mais de Y ordre lui-même, sans qu’il soit pour cela possible de les placer ailleurs qu’à côté d’autres espèces qui les ont conservés. En présence de ces exemples très-multipliés , le fait unique découvert par Huxley, tout en conservant un intérêt très-grand, perd de sa signification critique et ne me semble plus pouvoir être
(1) On a Hermaphrodite and Fissipurous species of Tubicolar Annelid (Edinb. new Phil. Journ 18b5). J'aurai souvent à citer ce Mémoire.
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opposé à la masse de faits contraires qui militent en faveur de ma manière de voir.
Je continuerai donc à regarder les Vers ou Annelés proprement dits comme formant deux séries composées, l’une, d’espèces dioïques , l’autre, d’espèces monoïques, et dans le tableau placé plus loin, j’opposerai les uns aux autres les groupes qui me paraissent être les termes correspondants, les analogues les uns des autres.
Quant à la valeur de ces groupes, il en est qui, depuis longtemps, sont acceptés généralement comme autant de classes distinctes ( Annélides , Rotateurs...); il en est d’autres qui me paraissent mériter que dès à présent on les considère comme tels ( Gépliyriens , Erythrèmes ou Lombrine's, Bdelles ou Hirudinés...) ; il en est d’autres au sujet desquels je ne saurais être aussi affirmatif. Malgré les immenses progrès accomplis depuis une trentaine d’années, nous sommes encore bien loin de connaître les Annelés inférieurs; et ce me sera toujours un profond regret que d’avoir été éloigné par des circonstances impérieuses, d’une étude qui m’avait déjà donné des résultats importants, qui m’en avait laissé entrevoir de plus précieux encore. Quoi qu’il en soit, tout ce que je connais du sous-embranchement dont il s’agit ici, me permet, je crois, de le caractériser de la manière suivante :
ANNELÉS PROPREMENT DITS ou VERS.
( Annulata propria vel Vermes, Edwards).
Annelés à corps latéralement symétrique, plus ou moins annelé ou lisse, dépourvu de pieds et d’appendices articulés.
Annulata corpore lateribus symmetricis, plus minusve annulato vel lœvi, pedibus appendicibusque articulatis destituto.
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D’après ce que nous venons de voir, ce groupe sera divisé en deux séries de groupes subordonnés de la manière suivante :