II. Le grand groupe dont nous faisons l'histoire a des
(1) Etudes anatomiques suc les Annélides, Turbellariés, observés dans les Hébrides (Além. de la Sac. de Genève, t. XVI).
Annelés. Tome I. 10
INTRODUCTION
représentants dans toutes les mers du monde, et ce fait n’a rien que de très-naturel. En cela, la classe des Annélides rentre dans la règle commune. Il n'est guère plus surprenant de trouver aussi sur tous les rivages qui ont été explorés, des espèces appartenant aux deux ordres qui le composent, les Annélides Errantes et les Annélides Sédentaires.
Mais le cosmopolitisme des types les plus inférieurs, est fait à bon droit pour surprendre.
Sur ce point, la classe des Annélides se distingue de toutes celles dont on a étudié la distribution géographique.
Ce cosmopolitisme est tel, qu’il n’est peut-être pas un seul genre un peu important, qui ne compte déjà quelques représentants venus des contrées les plus éloignées du globe, et tout autorise à penser que lorsqu’on connaîtra mieux les espèces, il se trouvera que presque tous les genres méritent d’être regardés comme cosmopolites, ou seront au moins répandus sur de très-vastes espaces.
Ce fait devient plus frappant encore, quand il se manifeste dans un de ces genres qui présentent des caractères assez exceptionnels, pour motiver la création d’une famille pour eux seuls. Tel est le genre Chétoptère (l).On a cru d’abord qu’il appartenait exclusivement aux portions les plus chaudes de l’Océan américain. Aujourd’hui on en connaît des espèces qui vivent dans les mers de Norwége et d’autres qui habitent les côtes de France et d’Angleterre. Tels sont encore les Hétéronéréidiens, les Hétérotérébelliens, les Hétérosabelliens, groupes qui semblent créés exprès pour donner un démenti aux règles les plus générales de la morphologie de la classe entière, et dont les représentants se sont trouvés partout où on les a cherchés jusqu'ici.
III. Cette tendance à la diffusion , si manifeste dans les genres et jusque dans les sous-genres, rend d’autant plus frappante la tendance au cantonnement qui apparaît non moins clairement dans les espèces. Je dois d’autant plus
(1) Pi. 12, fig. 1.
insister sur ce fait que la croyance du contraire me semble dominer encore chez un grand nombre de naturalistes.
On sait comment on a cru retrouver sur les côtes occidentales de la France, sur celles des îles Britanniques, et jusque dans la Méditerranée, presque toutes les espèces découvertes au Groenland ou sur les côtes du Danemarck, par Fabricius et O.-F. Müller. Eh bien, c’est à peine si nous en possédons quelques-unes sur nos côtes. Les types du nord que j’ai dû à l’obligeance de M. Steenstrup, m’ont permis de constater ce fait dans bien des circonstances. Je me bornerai à en citer un exemple frappant. C’est à peine si, sur les très-nombreuses Térébelles que j’ai rapportées de mes courses, il en est une que j’aie pu regarder, — et encore avec doute, — comme étant la véritable Nereis conchilega que Pallas trouvait abondamment sur les côtes de Hollande.
Il est vrai que, dans bien des cas, il est permis de conserver des doutes sur cette non identité. Nous connaissons encore bien peu les Annélides ; nous ne savons presque rien de leurs métamorphoses, de leur développement surtout. A plus forte raison, n’avons-nous pu apprécier encore les changements que la même espèce peut subir en changeant de milieu. En d'autres termes, nous n’avons aucune donnée sur les variétés et les races qui doivent se rencontrer ici comme dans tous les groupes animaux. Il est donc fort possible que l’analyse détaillée à laquelle la science actuelle soumet ces habitantes des mers, grossisse pour ainsi dire les différences, et entraîne parfois à séparer ce qui devrait rester uni.
Toutefois, dans un milieu à conditions aussi constantes que celles qu’on trouve dans la mer, les causes de variations doivent être moindres que celles qu’on rencontre sur terre ; et peut-être est-il permis de penser que les différences d’individu à individu doivent être moindres ici que chez les animaux aériens et terrestres. C'est au moins ce qui ressort de mes observations sur les espèces que j’ai eues le plus souvent sous les yeux. La taille, les couleurs variaient beaucoup sans doute; mais les caractères es-
INTRODUCTION
sentiels m’ont toujours paru présenter une grande constance.
En résumé, je crois être pleinement autorisé ù conclure que le cantonnement des espèces chez les Annélides, est un fait général, bien que renfermé dans certaines limites, et présentant quelques exceptions apparentes.
IV. La question des limites ne peut encore être abordée dans ses détails. Les recherches sur ce point ne pourront se faire que lorsqu'on connaîtra bien plus complètement qu'aujourd’hui cette partie de la faune marine. Je me bornerai donc à signaler un fait qui résulte de mes dernières recherches. Sur un assez grand nombre d’espèces que j’ai pu comparer, je n’en ai pas trouvé une seule qui appartînt avec certitude à la fois à la Méditerranée et à l’Océan. En particulier, pas une seule des espèces recueillies sur nos côtes occidentales dans l’espace compris entre Boulogne et St.-Sébastien, ne s’est retrouvée sur nos côtes méridionales, non plus que sur les côtes d’Italie.
Il est d’ailleurs évident que cette différence entre les faunes des deux mers doit cesser là où ces mers se joignent, et je suppose que les eaux de Cadix et celles de Gibraltar doivent présenter plusieurs espèces identiques. Toutefois, telle est, ce me semble, la tendance à la spécialisation des faunes pour les Annélides, qu'une comparaison faite à ce point de vue entre ces deux localités, me semblerait vraiment intéressante.
De l’ensemble de mes observations, je crois pouvoir conclure que le nombre des espèces communes à deux continents, à deux hémisphères, aux mers orientales et occidentales d’un même continent..., etc., s’il n’est pas absolument nul, sera toujours excessivement restreint.
Je suis, en outre, convaincu que la connaissance plus complète des espèces et de leur habitat conduira à resserrer considérablement ces limites. — En fait, l’exemple bien avéré de dissémination la plus étendue que je connaisse m’a été présenté par une jolie espèce nouvelle de Sabelle [S. verticillata, Q.) que j’ai souvent trouvée sur nos côtes, en particulier à Bréhat, et dont le Muséum pos-
sède des échantillons apportés de Ténériffe. Cet habitat comprend un intervalle de 32“ environ du nord au sud. Mais peut-être celte extension s’explique-t-elle par des circonstances se rattachant à d’autres faits dont il me reste à parler.
J’ai dit plus haut que la loi de cantonnement présentait quelques exceptions. En réalité, je n’en connais qu’une seule, à la fois très-remarquable et dont la cause me semble facile à reconnaître. J’ai trouvé deux fois, dans la rade de Saint-Jean de Luz, l’Eunice de Rousseau, superbe espèce originaire du golfe du Mexique (1). Mais sa présence sur nos côtes s’explique, ce me semble, aisément. Cette espèce, très-grande, très-forte, k locomotion énergique, a des habitudes pélasgiques. 11 me semble évident qu’elle est arrivée jusque dans nos mers amenée par le Gulfstream dont elle a suivi le courant, et que quelque coup de vent l’aura jetée au fond de la baie de Biscaye. L’état même dans lequel je l’ai trouvée semble justifier ces présomptions. Je n’en ai vu que de mutilées. Ce que j’en ai recueilli n’était, en réalité, que des tronçons consistant, l’un en une quarantaine d’anneaux antérieurs avec la tête, l’autre un peu plus considérable, mais appartenant à la région moyenne du corps.
V. Du cosmopolitisme plus ou moins complet des types secondaires, tertiaires..., etc., chez les Annélides, il résulte que les grandes faunes régionales, et celles même des grands centres de création ne sont plus caractérisées dans cette classe par des familles ou même par des genres, se représentant pour ainsi dire les uns et les autres, comme elles le sont dans toutes les autres classes dont la distribution géographique a été étudiée.
Les termes correspondants géographiques n’en existent pas moins chez les Annélides, mais il faut descendre jusqu’aux espèces pour les rencontrer. C’est là un fait qu’on peut déjà reconnaître et qui ressortira, je crois, de plus en plus, à mesure qu’on connaîtra mieux cette classe in-
(1) Pi. 10, fig. 1.
INTltODUCTION.
téressante à tant de titres. Ainsi, il est évident que les deux grandes espèces d'Eunices qui habitent, l’une la mer des Indes ( E . gigantea. Cuvier), l’autre la mer des Antilles et le golfe du Mexique [E. Roussœi , Q.) (1), se représentent réciproquement dans les deux Océans. Ainsi, les Serpules à opercule cartilagineux, héri-ssé de pointes mobiles, découvertes sur les côtes de la Nouvelle-Hollande [G. galeolaria , Lam. Blainv.), sont représentées dans la Méditerranée par des espèces presque semblables (G. Eupomatus, Philippi) (2). Ainsi encore, le type des Sabelles h cirrhes branchiaux réunis par une membrane jusqu’à l’extrémité, se retrouve sur les côtes d’Angleterre et sur celles d’Italie, mais représenté par deux espèces bien distinctes, quoiqu’elles aient été confondues, à cause de la modification spéciale que présente ici l’organisation des Sabelles [E. infundibulum , Montagu, Delle Chiaje).
VI. Il est encore un point essentiel sur lequel les Annélides semblent s’écarter de ce qu’on a constaté chez d’autres animaux terrestres ou marins, en particulier chez les Crustacés. Il résulte, en effet, des recherches de M. Edwards sur la géographie de ces derniers, que les faunes boréales sont caractérisées par le petit nombre des genres que compense l’abondance des espèces, et surtout des individus. En outre, l’organisation des espèces est généralement simple. A mesure qu’on approche de l’équateur, l’organisation devient plus complexe et plus variée. De là, résulte la multiplication des espèces, des genres, et en revanche, le nombre des individus diminue.
Les faunes carcinologiques des mers froides et des mers chaudes, présentent donc des caractères généraux bien tranchés. La simplicité, l’uniformité distinguent les premières; la complication, la variété sont propres aux secondes.
A en juger par ce que nous connaissons aujourd’hui, rien de semblable ne se montre chez les Annélides. Les côtes
(1) Ces deux espèces avaient été confondues par Cuvier et ses successeurs.
(2) Ces deux genres, qui, en tout cas, ne devraient en former qu’un seul, ne sont qu’un sous-genre ou une section du genre Vermilie.
du Groenland, celles surtout de la Norwége et du Danemark, sembleraient même plus riches en formes spécifiques que la plupart des régions intertropicales. Nos côtes de France ne leur cèdent certainement en rien, mais on ne voit pas que ces formes tendent à se compliquer en avançant du nord au sud. Sous le rapport de 1a. taille, nous voyons, il est vrai, les deux plus grandes Ànn élidés connues, celles que je citais tout à l'heure [E. gigantea elRousscei), et qui atteignent jusqu'à 1 1/2 mètre de long, appartenir aux régions chaudes; mais, en revanche, il paraît qu’au Groenland certaines formes, les Arénicoles, par exemple, présentent des dimensions qu’on ne trouve jamais ailleurs (Steenstrup) .
En outre, les grandes Eunices ne diffèrent en rien, au point de vue organique, de leurs congénères moins grandes qui habitent nos côtes.
De tout ce que j’ai vu, on peut conclure, je crois, dès à présent, que la complication graduelle de l’organisme, si remarquable chez les Crustacés, et qui distingue la faune carcinologique intertropicale de la faune boréale, n’existe pas chez les Annélides.
VII. Je ne saurais être aussi affirmatif pour ce qui est de la richesse relative des diverses régions du globe. Si, toutes choses égales, jusqu’à présent, la supériorité à ce point de vue semble appartenir incontestablement aux côtes du Groenland, des pays Scandinaves, des îles Britanniques et de la France, il est bien possible que cette supériorité tienne surtout à ce qu’elles ont été mieux et plus complètement explorées.
VIII. Un dernier résultat général qui ressort de ces explorations mêmes, est que la nature du sol influe d’une manière marquée sur le développement de la faune des Annélides. Du moins j'ai été très-vivement frappé du contraste que présentent à ce point de vue les côtes de Bréhat, de Chausey, de Saint-Malo, de Saint-Vaast... etc., toutes côtes granitiques ou schisteuses, avec les plages de Boulogne, de La Rochelle, de Saint-Jean de Luz... etc., appartenant à des formations calcaires. Le long des premières, j’ai tou-
lbâ , INTRODUCTION.
jours trouvé un développement des plus riches en individus, en espèces, en genres. Sous ce triple rapport, les seconds m’ont généralement montré une pauvreté désolante. Deux ou trois espèces très-multipliées faisaient seulement parfois exception à la règle générale. Je citerai comme exemple, les Hermella alveolata et crassissima, si communes à Boulogne et à Biarritz.
Bien que ces observations comparatives n’aient porté que sur un point du globe bien restreint, je suis disposé à leur attribuer une importance réelle, et à penser que partout, les côtes granitiques et calcaires présenteront à des dégrés divers, le contraste que j’indique ici. J’ajoute que ce contraste ne portera probablement pas sur la classe des Annélides seule, et qu’il s’étendra à une foule d’autres groupes inférieurs. Telle est du moins la conséquence qui ressort de l’ensemble de mes recherches, et il ne me semble pas difficile de s’expliquer ce fait général.
Les granités, les schistes, par suite de leur dureté, résistent fort bien aux chocs purement mécaniques; par suite de leur composition chimique, ils sont insolubles dans l'eau. Leurs surfaces permettent donc aux algues de toute sorte, aux animaux fixes de s’attacher à demeure et de se multiplier. Les calcaires, au contraire, ont presque toujours une dureté bien moindre et sont plus ou moins attaquables par l'eau. Leur surface se renouvelle sans cesse, peut-on dire. Aussi les colonies animales ou végétales ne sauraient s'y développer en sûreté. Par exemple, les Balanes qui revêtent en entier les roches de Bretagne les plus exposées au choc des vagues, ne se montrent h La Rochelle que par plaques isolées et érodées sur les bords. On sait aussi combien les côtes de la première localité sont plus riches en algues de toute sorte, que celles de la seconde.
Cette diminution seule des flores marines réagit évidemment sur la faune, et cela de deux manières. D’une part, les espèces animales herbivores ne sauraient se multiplier là où les aliments leur manquent; et d’autre part, les espèces carnassières qui vivent aux dépens des premières, se trouvent réduites dans la même proportion.
Une autre circonstance très-fréquente le long des eûtes calcaires, tend à en écarter toutes les espèces animales les plus franchement marines. Presque toujours des sources plus ou moins nombreuses, parfois de véritables nappes d’eau, viennent sourdre entre les couches qui les composent, et se mêlent sans cesse à l’eau du rivage. Celles-ci deviennent plus ou moins saumâtres et impropres à nourrir les animaux marins proprement dits. Là est certainement une des grandes causes de la pauvreté de certaines côtes, de celles de La Rochelle, par exemple.
Enfin, h raison de sa densité moindre, le calcaire forme plus aisément de la vase fine et compacte, tandis que le granité donne toujours au moins un mélange de sable et de vase. Cette dernière, quand elle domine trop, suffit pour empêcher le développement d’un grand nombre d’espèces en encroûtant les œufs, en remplissant d’un mortier trop solide les fissures où un si grand nombre d’animaux inférieurs marins ont coutume de chercher un abri. Il y a 1 ù encore une cause puissante qui éloigne les Invertébrés marins en général, les Annélides en particulier., des côtes calcaires.
On voit que la richesse et la composition des faunes littorales dépendent grandement de la nature minéralogique et de la structure géologique du rivage. En ceci, les Annélides ne font que »ubir la loi commune, et à ce titre, leur rareté ou leur multiplication rentrent dans ces grandes harmonies qui relient les trois règnes de la nature (1).
En résumé, une tendance toute exceptionnelle à la diffusion des types; une tendance non moins marquée au cantonnement des espèces; une prédilection marquée poulies côtes granitiques ou schisteuses, comparées aux côtes calcaires ; une très-grande égalité d’organisation sur toute la surface du globe, tels sont les faits généraux qui, dans l’état actuel de nos connaissances , ressortent de l’étude géographique des Annélides (2).
(1) Je dois ajouter que toutes les côtes volcaniques que j’ai visitées se sont montrées remarquablement pauvres, sauf en petites espèces vivant dans les fucus et les algues.
(2) Ce chapitre a paru déjà en résumé dans les Comptes-Rendus de l’Académie, et tout entier dans les Archives du Muséum.
INTRODUCTION
Chap. V. HISTOIRE, RAPPORTS ZOOLOGIQUES ET CLASSIFICATION.
Je n’ai nullement l’intention de faire ici l’histoire complète des phases successives par lesquelles sont passées nos connaissances sur la classe des Annélides; ce sujet m’entraînerait bien au-delà des limites dans lesquelles je dois rester. Je me bornerai donc à indiquer d’une manière sommaire, et en m’attachant seulement aux points principaux, la marche des progrès de la science sur ce point spécial .
C’est à peine si les Anciens ont connu les Annélides. Aristote les a désignées sous le nom de Scolopendres marines, et n’en a guère dit autre chose, sinon quelles sont plus petites que les Scolopendres terrestres. Pline et ses successeurs ne sont pas allés plus loin. Les auteurs de la renaissance n’ont guère fait que répéter ce qu’avaient dit les anciens.
Après les érudits, vinrent les observateurs. Déjà Belon (1555) avait vu son Lombricus marinus (une Arénicole), et Rondelet (1558) avait décrit et figuré quelques Scolopendres marines , ainsi que deux Siponcles; Bonani (1664), Rumph (1705), Séba (1737-1765), d’Argenville (1742-1747), Ellis (1755), Baster (1764)... etc., sous des dénominations différentes, décrivirent et figurèrent d’une manière parfois très-reconnaissable, un certain nombre d’ Annélides Errantes et Sédentaires. Les disciples immédiats de Linné lui en procurèrent un certain nombre d’espèces, et quand ce grand maître publia la 12e édition de son Sijstema naturœ (1766), il y plaça cinq genres qui tons appartiennent à la classe des Annélides, telle que nous 1 étudierons, c’està-dire en l’isolant des Lombrics, des Hirudinées et des Géphyriens.
Linné eut le tort de partager ces cinq genres en deux groupes, dont l’un figure parmi ses Vermes mollusca , et l’autre parmi les V. testacea. En outre, il les entremêle à des types bien différents. Ainsi, dans le premier groupe, on trouve les genres Aphrodita , Nereis et Terebella; mais ce
dernier est séparé des deux autres par les genres Ascidia, Actinia , Tethyse t Holothuria. Le second groupe comprend les genres Serpula et Sabella, séparés par les T credo. Cependant, il faut reconnaître que Linné avait eu le sentiment des affinités réelles existant entre ces groupes. On ne peut en douter, lorsqu’on lit à côté du nom de genre Serpula, la caractéristique animal Sabella , à côté du nom de genre Sabella, la caractéristique animal N ereis ; enfin, en lisant la remarque formelle placée après l’article consacré à la Sabella alveolata, et qui commence ainsi : Genus hoc multa habet communia cum N ereidibus ; sed... etc.
A peu près h la même époque, Pallas arrivait au même résultat. Il avait sur Linné l’avantage d’avoir étudié sur le vivant un certain nombre d’Annélides; il avait fait des travaux monographiques. Aussi, sans s’arrêter aux objections que Linné se fait à lui-même, Pallas déclare-t-il que la coquille des Serpula est tout autre chose que celle des véritables Mollusca; que ce genre-doit être réuni aux genres Nereis et Aphrodita, et former un ordre conduisant graduellement aux Zoophyles, et dans lequel devront prendre place les Lombrics, les Sangsues, les Ascarides, les Gordius, et môme les Tænias ( Miscellaneazoologica , p. 74). — Blainvillea eu raison de dire, que dans ces quelques mots de Pallas, dans d’autres vues qu’il énonce, se trouve indiqué h peu près tout ce qui avait été fait à son époque, relativement à l’appréciation des rapports zoologiques de cet ensemble d’animaux ; mais il a eu tort de méconnaître que Linné avait jugé de ces questions à peu près comme Pallas.
Müller (Otto, Frédéric) et Fabricius n’ont pas abordé spécialement la question qui nous occupe surtout ici. Cependant, il est impossible de passer sous silence leurs travaux qui, au point de vue de la connaissance des espèces, de la distinction des genres... etc., ont une si grande importance, et sont encore aujourd’hui le point de départ obligé d’une foule de déterminations. Il est singulier que dans son Historia Vermium , le premier ait volontairement laissé entièrement de côté les espèces marines, si bien qu’on ne sait trop comment il les fait entrer dans sa classifica-
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tion ; car je ne sais où Blainville a vu qu’il plaçait dans ses Helminthica, tous les Chétopodes (Blainv.). Je n’y vois figurer que les Lombrics et les Nais ; et, dans l’introduction, on ne trouve pas un mot applicable aux vraies Annélides.
On sait ce qu’est le Linné de Gmélin. Ce livre est pour les Annélides, ce qu’il est pour les autres classes du Règne animal, une compilation sans critique, mais cependant utile, comme l’a fait observer Cuvier, en ce qu’elle est la seule table un peu complète de tout ce qui s’est fait jusque vers 1790.
Je crois devoir me borner à indiquer les ouvrages de Bruguière (1791) et de Blumenbach (1796-1803). Ces deux auteurs, tout en jetant quelque nouveau jour sur le groupe linnéen des Vermes , tout en ajoutant un petit nombre de genres à ceux qui devaient entrer dans les Annélides, n’ont en réalité fait que reproduire les idées et la classification de Linné dans ce qu’elles avaient d’erroné.
Le 21 floréal an III (10 mai 1795), Cuvier lut à la Société d’Histoire naturelle le remarquable mémoire dont il a dit, avec raison, que tous ses travaux sur les Invertébrés n’ont été que le développement. Dès cette époque, il distinguait nettement les Vers des Mollusques. En 1802, il établit la classe des Vers à sang rouge , qui reçut plus tard de Lamarck le nom d’ Annélides, resté définitivement dans la science. Cette classe renfermait, indépendamment des Annélides marines, les Lombrics, les Nais et les Sangsues.
A l'époque où Cuvier créait sa classe des Annélides, la notion des analogies zoologiques n’était pas même soupçonnée. Toute ressemblance était regardée comme établissant une affinité. A ce point de vue, le groupe proposé par Cuvier était parfaitement naturel, et on ne pouvait guère s’en écarter sans tomber dans l’erreur. Aussi, ses idées furent-elles généralement suivies. Duméril (1806), Lamarck (1812), les adoptèrent à peu près complètement, et Oken lui-même (1815), malgré quelques divergences, contribua à les propager dans toute l’Europe, où l’on suivait encore les errements de Linné. D’autres travaux importants, à divers titres, ne tardèrent pas ù paraître, et on y
retrouve les mêmes données générales, alors même qu’elles semblent se déguiser sous une nomenclature nouvelle, et qu’il existe des divergences assez sensibles dans les conclusions. Tel est le mémoire lu à la Société philomatique par Blainville (1817). Savigny (1817) entra avec plus de simplicité dans la même voie, à peu près au moment où Lamarck publiait le second volume de ses Animaux sans vertèbres, renfermant la classe des Annélides, et Cuvier, en publiant la première édition de son Règne Animal (1817), put se dire qu’il ne restait plus qu’à perfectionner une œuvre, dont les données fondamentales étaient universellement adoptées.
Sans nous arrêter aux divers tâtonnements de ces quatre naturalistes, voyons comment ils ont apprécié, dans leurs derniers écrits, les rapports des êtres qui nous occupent avec les autres Invertébrés, et la division du groupe ainsi formé.
Dans la dernière édition du Règne Animal, publiée de son vivant (1830), Cuvier est resté fidèle, à très-peu près, à ses premières idées. Il place les Annélides en tête des Articulés, leur donnant ainsi le pas sur les Crustacés, les Insectes, les Arachnides. Blainville a critiqué vivement, mais avec raison, la suprématie ainsi donnée à un groupe dont les représentants sont généralement bien inférieurs, comme organisation au moins, aux espèces élevées des trois groupes placés à sa suite.
Cuvier conserve les Lombrics et les Sangsues dans sa classe des Annélides et la partage en 3 ordres : les Tubicoles , les Dorsibr anches et les Abr anches. Ce dernier ordre seul est partagé en deux familles, celle des Abr anches sétigères, comprenant les Lombrics, les Naïdes et les Clymènes, et celle des Abranches sans soies. Quant aux deux autres ordres, Cuvier ne les compose que de genres. Les uns sont empruntés à Linné, tantôt à peu près dans le sens que celui-ci attachait à ses dénominations, tantôt en en modifiant la caractéristique. Cuvier a adopté en outre plusieurs des genres de Savigny, très-peu de Blainville et en a créé quelques autres. Ajoutons qu’il a placé tous les Géphyriens parmi les Echinodermes sans pieds.
INTRODUCTION
Lamarck place les Annélides entre la classe des Crustacés et celle des Girrhipèdes. Il ajoute aux Annélides de Cuvier une partie des Géphyriens armés, qu’il rapproche des Lombrics et des Cirrhatules. Enfin, il porte la division de la classe plus loin que Cuvier, et partage ses ordres en familles. Les premiers sont au nombre de 3, les secondes au nombre de 10. En voici le tableau.