G. SICARD
Noisy-le-Sec, près Paris, mai 188i.
PREFACE
Longtemps délaissées du botaniste et de l’amateur, que n’attirait pas à elles l’éclat des fleurs, apanage des phanérogames, les plantes cryptogames commencèrent seulement à fixer l’attention lorsque l’étude paléontologique du terrain houiller, y montrant l’existence presque exclusive de leurs débris fossiles, vint apporter un éclatant témoignage de la prééminence qu’elles occupèrent dans la végétation aux premières époques géologiques.
Mais ce n’est que dans la seconde moitié du siècle actuel que les cryptogames cellulaires, et spécialement les Champignons — quoique beaucoup fussent anciennement connus — s’imposèrent réellement à l’attention générale, prenant dès lors, dans les travaux des botanistes, une place qui grandit chaque jour.
Le moment de la faveur qui s’attache aujourd’hui à l’étude des cryptogames était d’ailleurs comme marqué par les progrès réalisés dans la botanique phanérogamique.
Pour celle-ci, en effet, abstraction faite de la physiologie, de l’histologie et de la philosophie taxinomique qui, durant de longues années encore, solliciteront les recherches des savants, on est arrivé, pour la connaissance des espèces, et surtout des espèces indigènes, à acquérir des notions si précises, si étendues,
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que de nombreux adeptes de Flore, n’ayant plus à espérer d’observations nouvelles, se sont mis, croyant être dans la voie du progrès, à démembrer les vieux genres, les anciennes espèces, en fragments infinis, tellement multipliés et ténus, qu’ils deviennent souvent méconnaissables, même pour leurs créateurs.
Mieux valait — et c’est la voie où beaucoup, et des plus sages, se sont engagés — se tourner vers les cryptogames, étudier les merveilleux phénomènes qui, dominant leur existence, se trouvaient cependant naguère encore complètement ignorés. A cette introduction biologique succéda naturellement la description de nombreuses espèces, restées jusque-là inconnues, et, par une marche inverse de celle qui avait guidé trop de phanérogamistes, on se trouva conduit à ramener, par l’observation, à un même type générique ou spécifique, des Champignons considérés d’abord comme distincts, parce qu’ils n’avaient pas été suivis dans le cycle évolutif de leurs différents âges.
C’est ainsi que furent révélés ces curieux polymorphismes, par lesquels passe la rouille du Berberis, lorsque, changeant d’hôte, elle va se fixer sur les graminées, ou le Puccinia du Sabinier, devenant le Rœstellia du Poirier, etc.
Respiration des Champignons. — Les expériences de Tu. de Saussure ayant montré que les Champignons absorbent constamment de l’oxygène et rejettent dans le milieu ambiant de l’acide carbonique, on avait regardé le fait comme exceptionnel, conformément à la croyance généralement admise et suivant laquelle les végétaux eussent dû posséder une respiration « inverse » de celle des animaux; les délicates recherches de M. Garreau ont fait justice de cette prétendue dualité fonctionnelle. Nous savons maintenant que la respiration est toujours identique dans les deux règnes et s’y traduit par une absorption d’oxygène et une exhalation d’acide carbonique; nous ne songeons plus à la con-
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fondre avec la fonction chlorophyllienne, s’exprimant par une décomposition d’acide carbonique, une fixation de carbone et une exhalation d’oxygène, véritable acte nutritif limité aux parties vertes et se manifestant seulement sous l’action de la lumière. Chez les Champignons, la chlorophylle faisant défaut, la respiration n’est pas masquée par la fonction chlorophyllienne; mais il ne serait pas plus légitime de séparer les Champignons des autres végétaux que de retirer de la série zoologique les animaux qui, comme l’Euglène ou comme divers Cœlentérés et Turbellariés, possèdent de la chlorophylle.
Reproduction. — La reproduction des cryptogames forme l’un des chapitres les plus intéressants de leur histoire, étant données les découvertes inattendues auxquelles son étude a donné lieu en ces dernières années.
On sait aujourd’hui que beaucoup de ces plantes possèdent, pour une même espèce, des moyens de reproduction variés, dont l’un procède d’une véritable fécondation.
Naguère encore, avant les belles recherches de M. G. Thuret, recherches qui, limitées d’abord aux algues, ne tardèrent pas à recevoir une rapide extension et dont le résultat immédiat fut de modifier totalement les idées antérieurement admises sur le mode de reproduction des divers cryptogames, nul n’eût pensé pouvoir admettre une fécondation dans ces végétaux désignés souvent par le nom d'Agctmes, ce qui impliquait la négation de toute fécondation.
Et cependant qu’y a-t-il de mieux étudié, d’aussi certain, de plus admirable que cette fécondation aux manifestations variées : tantôt produite par le développement, sur la même plante, de deux cellules mêle et femelle qui se mettent en contact, ailleurs par le mouvement, réciproque, de deux individus d’abord écartés; lantôt assurée par ces merveilleux anthérozoïdes, sortes de grains
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de pollen qui empruntent aux infusoires, avec leurs appendices, leur motricité, pour aller à la recherche des archégones au fond desquels le germe femelle attend d’eux son imprégnation afin d’évoluer en une plante nouvelle?
Moins bien partagés que la plupart des autres cryptogames, les Champignons n’ont guère, jusqu'à ce jour, offert de fécondation que dans leurs petites espèces; cependant ce phénomène, qui n’a jamais encore été observé dans les Basidiosporés (Agarics, Bolets, etc.), a été constaté, par divers observateurs (de Bary, Tulasne, etc.), chez des Pezizes; c’est aussi sur une de ces plantes ( Peziza nigra) qu’il a été constaté par M. Sicard.
Germination. — La germination des cryptogames, celle des Champignons en particulier, entre pour une part importante dans les recherches auxquelles se livrent les botanistes depuis tr mte ans. C’est en suivant la germination de leurs spores que l’on a surpris, disséminés sur les prothalles des Fougères, des Équisétacées, etc., les archégones et les anthéridies. C’est aussi sur le mycélium naissant des Bulgaria, Peziza , etc., qu’on a vu se produire les cellules fécondatrices.
M. Sicard a compris toute l'importance qui s’attache, dans les Champignons, à l’étude de leur germination ; il y consacre, dans son deuxième volume, de nombreuses planches.
Aussi facile à observer que rapide à se produire dans beaucoup de Champignons, la germination se montre réfractaire (dans nos expériences, du moins) chez d’autres, dans la Truffe notamment, où, malgré de multiples recherches, elle n’a pas encore été constatée.
Transformisme. — Certes, quand on se reporte à certains Champignons, si différents entre eux suivant l’âge, l’organe reproducteur qui leur a donné naissance, l’hôte qui fournit à leur
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subsistance, on peut être conduit à se demander s'il n’y a pas là des faits que le transformisme soit en droit d’invoquer.
Mais, quand on considère que ces formes si diverses se reproduisent suivant un cycle constant pour la même espèce, on est immédiatement mis en garde contre le courant auquel se laissent aller de nos jours tant de naturalistes — les jeunes surtout — qui se passionnent pour une hypothèse, rajeunie par Darwin, mais qui date de Lamarck et d’Etienne Geoffroy -Saint-Hilaire, et lut déjà si victorieusement combattue, de leur temps, par Cuvier, de Blainville et le collaborateur en botanique de Lamarck luimême, Pyrame de Candolle, qu’on aurait pu la croire abandonnée pour toujours.
Malgré les assertions des savants paléontologistes qui voient partout des form s ancestrales successivement mo lifiées par le temps et les milieux, le transformisme n’est pas mieux établi par les faits géologiques que par les observations contemporaines.
Il suffit, pour s*en convaincre, de rappeler que son action eût dû s’exercer sur tous les êtres des premiers âges de notre planète, de telle sorte qu’il n’existât aujourd’hui que des êtres perfectionnés, sans nulle trace, nul reste des premières espèces.
Et cependant, que voyons-nous? des Conifères, des Fougères, des Lycopodes, même des Champignons et des Algues, ces représentants les plus inférieurs de l’échelle végétale, encore organisés comme leurs congénères enfouis dans les terrains les plus anciens; et dans le règne animal, encore des Reptiles, des Poissons, des Mollusques, des Arthropodes, des Vers et des Protozoaires., comme à l’époque de ces formations géologiques, sur lesquelles ont passé tant de siècles et de cataclysmes planétaires.
Les conséquences de ces faits, qu’il serait facile de multiplier, se déroulent d’elles-mêmes, pleines de force et d’enseignements, s’imposant à tout esprit non prévenu.
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L’hypothèse du transformisme — car ce n’est qu’une hypothèse — suppose que toutes les espèces créées h l’origine devaient, par mutations et, dit-on. sélections successives, donner naissance h tous les êtres, aux formes encore représentées dans la nature actuelle comme aux formes éteintes avec les époques antérieures; on serait donc forcé d’admettre que certaines espèces privilégiées n’ont cessé d’être soumises à des perfectionnements progressifs dont la période actuelle ne constitue qu’une simple phase, tandis que d’autres espèces, initialement semblables aux êtres perfectibles, sont condamnées, par suite d’une déchéance originelle, à demeurer stationnaires dans leur infériorité primitive.
Modifiant profondément le principe même de leur doctrine, les transformistes sont ainsi conduits à assigner aux premières créations une double destinée capable d’expliquer comment, auprès de l’Homme et des Singes anthropomorphes, ses ancêtres immédiats, on trouve encore des Protozoaires, des Articulés, des Mollusques et des Poissons, tandis que dans le règne végétal coexistent, avec les Gamopétales hypogynes aux brillantes corolles, des Fougères, des Mousses, des Algues, des Champignons réduits parfois à une seule cellule ou même à un simple globule de protoplasma.
Rappelons, enfin, que les plus fervents adeptes du transformisme ne peuvent parvenir à se mettre d’accord sur le sujet, cependant bien limité, que nous examinons en ce moment. Dès qu'on les invite à faire connaître l’ancêtre probable de nos Champignons, ils formulent des conclusions absolument dissemblables; les uns croient pouvoir placer cet ancêtre dans le groupe des Siphonées; pour d’autres, il résiderait parmi les Monères archégoniques; enfin, quelques auteurs, désespérant de pouvoir le trouver dans aucun des groupes connus, n’hésitent pas à considérer la classe des Champignons « comme un troisième règne intermédiaire aux deux règnes organisés ».
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De telles divergences suffisent à faire apprécier la doctrine transformiste : sachons-lui gré des travaux qu’elle provoque, des recherches qu’elle inspire; mais gardons-nous de partager ses séduisantes illusions, ses dangereuses erreurs.
Chimie des Champignons. — Nous ne saurions suivre fauteur de V Histoire des Champignons alimentaires et vénéneux dans les vues qu’il développe sur la chimie de ces végétaux; quelques mots cependant sur ce sujet :
Considérés au point de vue de leur constitution chimique, les Champignons présentent, à côté de faits bien établis, des inconnues qui sollicitent les travailleurs, leur promettant, au delà de difficultés qui en doubleront le prix, des découvertes utiles, peut-être brillantes.
Ce que l’on sait bien, depuis les analyses de Vauquelin, c’est que les Champignons sont assez azotés pour qu’on puisse les regarder comme formés par une sorte de chair végétale, analogue aux substances protéiques, ce que justifient leurs qualités alimentaires, appréciées et utilisées dans beaucoup de pays, où ils sont une ressource de premier ordre.
Mais ce que nous connaissons encore mal, malgré les recherches de savants chimistes, c’est la nature du — ou mieux — des principes actifs des espèces vénéneuses. On a bien indiqué un alcaloïde, Yamanitine, mais ce corps, dont la composition élémentaire, les caractères chimiques et les propriétés toxicophysiologiques n’ont jamais été contradictoirement établies, ne paraît pas être le même pour tous les chimistes.
D’ailleurs, les Champignons de genres et d’espèces divers renferment-ils tous le même poison ? N’existe-t-il pas plusieurs matières toxiques, les unes fixes, les autres volatiles et se dissipant par la chaleur? Avec des alcaloïdes fixes, comme la strychnine et la morphine, ne s’en trouve -t-il pas dont la volatilité
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rappelle la cicutine et la nicotine? Les Lactaires n’ont-elles pas pour principes vénéneux des résines ou des huiles en suspension dans le suc cellulaire, tandis qu’ailleurs existerait un composé albuminoïde que la coction neutralise en le coagulant? Peut-être encore les Champignons vénéneux renferment-ils de ces corps qui, comme l’acide prussique du Laurier-Cerise et des amandes amères ou l’essence sulfo-azolée du Raifort, ;ie se forment qu’au moment du contact de sucs d’abord enfermés dans des cellules différentes.
Culture des Champignons. — Un mot, pour terminer, sur la culture des Champignons.
M. Sicard, à qui la culture si développée dans la banlieue de Paris et jusque dans l’enceinte de la capitale, du Champignon de couche (Agaricus campestris), est familière, l’a traitée de main de maître. Ce qu’il en dit sera un guide sûr, comme les belles planches de son livre, dessinées par lui-même et coloriées d’après scs types, rendront facile à fous la connaissance des Champignons, de ceux surtout que chacun doit et veut connaître en raison de leurs qualités, ou nocives, ou alimentaires.
En quelques pays on cultive, mais par des pratiques assez peu assurées, divers Agarics et même, assure-t-on, la Morille. 11 en est autrement de la Truffe ( Tuber cibarium), dont la production a pris de grands développements, surtout dans la région du Mont- Ventoux, à l’aide des glands tombés sur les truffières et semés dans les terres calcaires des régions propres à la maturation du raisin. Les importantes cultures de Truffes de M. Rousseau, qui s’étendent sur plus de 20 hectares aux portes de Carpentras, seront toujours citées comme des modèles à suivre.
L’observation suivante établit, entre cent autres, la nécessité pour la Truffe des sols calcaires.
Quand on se rend de Poitiers û Périgueux en passant par
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Limoges, on voit la Truffe disparaître vers Montmorillon, à l’entrée, clans le massif granitique, pour ne plus se montrer qu’à Thiviers, après que celui-ci a été franchi.
Etant données ainsi ces conditions biologiques, on voit quels vastes territoires sont réservés à la production de la Truffe, appelée à suivre celle de la vigne sur tous les sols calcaires, comme déjà elle l’accompagne en Provence, Dauphiné, Quercy, Périgord, Poitou, Anjou, etc. Dans la Champagne et la Bourgogne en particulier, l’introduction de l’excellente Truffe noire ( Tuber cibarium ou melanosporum ) est tout indiquée pour remplacer les médiocres Tuber brumale et T. mesentericum qui y croissent.
Ces considérations suffisent à faire apprécier la haute valeur qui s’attache à l’étude des Champignons. Par les phénomènes qui caractérisent leur biologie, ils s’imposent tout particulièrement à l’attention du naturaliste; mais on se tromperait étrangement si l’on regardait leur histoire comme purement spéculative. Nul chapitre, au contraire, de la Botanique générale n’offre d’aussi nombreuses, d’aussi fréquentes applications. Dans ce groupe se succèdent, presque sans interruption, des espèces tantôt utiles, tantôt nuisibles, que rapproche la plus intime parenté. Pour les bien connaître, pour éviter ces déplorables méprises qui se renouvellent trop souvent, il importe de les soumettre à un examen rigoureux et pour lequel le beau livre de M. Sicard constituera le guide le plus sûr. Grâce à lui, on parviendra facilement à poursuivre des études fructueuses entre toutes, puisqu’elles nous apprennent à distinguer quelques-uns des auxiliaires et des adversaires que nous rencontrons journellement dans cette incessante lutte pour l’existence qui résume la vie de l’homme comme celle de tous les organismes.
Ad. CH ATI N.