‹ Histoire naturelle des drogues simples, ou, Cours d'histoire naturelle professé à l'École de pharmacie de Paris (volume 3)Chapitre 111 sur 176 · IV. Itinos · texte numérisé non relu

IV. Itinos

28. Suc astringent «lu Pterocarpus erinaceus. Je mentionne ici cette substance, pour lui conserver sa place, dans le cas où elle deviendrait plus tard un objet de commerce. Il résulte des descriptions précédemment citées que le suc découlé de l’arbre se dessèche promptement à l’air et forme une substance presque noire et opaque en masse, mais d’un rouge foncé et transparente dans les lames minces; il est très fragile, brillant dans sa cassure, d’une saveur très-astringente et en grande partie soluble dans l’eau (1).

29. Suc astringent du Bat.ea frondosa. Cel arbre (fig. 693) est plutôt un très-grand arbrisseau de la famille des Papillonacées, très-voisin des érythrines. Le tronc en est ligneux, peu épais, tortu et muni d’un branchage très-irrégulier. Les feuilles sont composées de trois larges folioles entières, arrondies au sommet, coriaces, brillantes en dessus, légèrement blanchâtres en dessous. La foliole terminale est obovée et plus grande que les deux latérales. Les fleurs sont grandes, d’une belle couleur rouge ombragée par un duvet orangé et argenté, et disposées en grappes pendantes d’un très-bel effet. Le légume est pédicellé, linéaire, d’environ 15 centimètres de longueur. Il ne contient, proche de l’extrémité pendante, qu’une seule semence ovale, très-comprimée, douce au toucher, brune, ayant environ 38 millimètres de long sur 23 de large. Le Coccus lacca se fixe fréquemment sur les jeunes branches et sur les pétioles du Butea frondosa , et emprunte peut-être sa matière colorante au suc rouge de l’écorce.

Suivant Itoxburgh, il découle des fissures naturelles ou des blessures faites à l’écorce de cet arbre, un suc du plus beau rouge, qui ne tarde pas à se durcir en une gomme astringente et friable, d’une couleur de rubis. Mais elle perd bientôt cette belle couleur à l’air, et, pour la lui conserver, il faut recueillir la gomme aussitôt qu’elle est durcie et l’enfermer dans une bouteille que l’on

(I) Voir, sur le Pterocarpus erinaceus et son suc astringent, Daniell, Pharm. Journ. , t. XIV, p. 55.

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bouche bien. Elle se dissout promptement dans la bouche et possède une saveur forte, purement astringente. La chaleur ne la ramollit pas. Elle se dissout facilement dans l’eau pure et forme un soluté d’un rouge vif et foncé. Elle est en grande partie soluble dans l’alcool, mais la liqueur est pâle et un peu trouble. Le soluté aqueux se trouble également par l’alcool, tandis que l’alcoolique, au contraire, devient plus transparent par l’addition de l’eau. L’acide sulfurique étendu trouble l’un et l’autre soluté. L’alcali caustique fait passer la couleur au rouge de sang foncé. Les sels de fer changent le soluté aqueux en une bonne encre durable. Le Butea superba , très-grand arbrisseau sarmenteux, fournit un suc semblable.

Cette description de Roxburgh ne peut s’appliquer qu’à une substance friable, rouge, très-astringente, facilement et complètement soluble dans l’eau, en grande partie soluble dans l’alcool. Elle ne convient en aucune manière, comme on le verra, à la seule substance qui m’ait été donné comme provenant du Butea frondosa , et que je décrirai plus loin sous le nom de gomme as tringente naturelle de Butea ; mais elle se rapporte très-bien à une autre substance apportée de l’Inde par M. Beckett, qui a long-

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temps résidé dans le Doab septentrional. Suivant M. E. Sol ly, qui en a fait l’analyse, elle est transparente, fragile, d’une belle couleur de rubis et d’un goût fortement astringent. Elle contient 15 à20pourl00 d’impuretés, consistant en bois, écorce, sable et petits cailloux. Dans son état brut, elle contient 50 pour 100 de tannin ; mais quand elle a été purifiée par simple solution dans l’eau, 100 parties contiennent 73,26 de tannin, 5,05 d’extratif peu soluble et 21 de gomme soluble, mêlée d’un peu d’acide gallique et de quelques autres substances. Au reste, la proportion de tannin varie beaucoup dans divers échantillons, suivant leur mode d’extraction et le temps de l’année auquel on y a procédé, et fauteur recommande de récolter le suc aussitôt qu’il est devenu dur, et non après qu'il a été exposé à l’air , à la lumière et à l'humidité, ces dernières circonstances lui faisant perdre, ainsi que l’a vu Roxburgh, beaucoup de sa valeur et de ses propriétés. Cette dernière observation nous permettra de concevoir comment la substance suivante peut aussi être produite par le Butea frondosa , bien que pourvue de propriétés bien différentes de celles qui viennent d’être exposées.

30. €<omme astringente naturelle du Butea frondosa. Cette substance m’a été envoyée une première fois en 1831, par Pereira. On venait de la trouver à Londres, après un oubli de plus de dix ans, dans un magasin de drogueries ; elle y était désignée sous le nom de gomme rouge astringente , et était contenue dans de grandes caisses que l’on présumait avoir été apportées d’Afrique. Sur ces données, j’ai pensé que cette matière pouvait être la gomme astringente de Gambie anciennement décrite par Fothergill, bien qu’elle n’en offrit pas tous les caractères. Mais, en 1838, une substance presque semblable, extraite du Butea frondosa, fut apportée de l’Inde en Angleterre par M. le docteur Beckett (c’est celle dont il a été parlé plus haut), et, au même moment, parmi des échantillons de substances envoyés de Bombay à Londres, on en trouva plusieurs de gomme de Butea qui étaient désignés comme kino (I). Ceux-ci étaient plus remplis d'impuretés, en morceaux beaucoup plus petits et d’une couleur plus foncée que la substance apportée par M. Beckett; mais ils en étaient bien plus exactement semblables à la gomme astringente trouvée ù Londres. C’est principalement sur cette dernière sorte, que tous les pharmacologistes anglais reconnaissent pour un produit du Butea frondosa, que je me fonde aussi pour admettre que la substance actuelle est également produite par le môme végétal.

(lj On a vu précédemment que le suc du Butea frondosa porte dans l’Inde le nom de kueni.

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Cette substance est un produit naturel, ayant la forme de trèspetites larmes allongées ou de gouttes, qui se sont fait jour spontanément par les tissures de l’écorce et qui s’y sont desséchées. Elle paraît noire et opaque, vue en masse ; mais chaque petite larme, placée entre l’œil et la lumière, esten réalité transparente et d’un rouge foncé. Presque tous les fragments offrent, d’un côté, un débris de l’écorce grise d’où ils ont été détachés. Ils sont, au contraire, lisses, ridés et comme cannelés du côté qui a été exposé à l’air. Cette substance est très-dure, non friable, difficile môme à pulvériser. Elle est dure, sèche et aride dans la bouche et s’y dissout fort peu. Elle colore faiblement la salive et ne possède qu’une faible saveur astringente. Mise à macérer dans Peau, elle s’y gonfle très-lentement et augmente de trois ou quatre fois son volume ; mais elle ne forme pas de mucilage et se dissout à peine; cependant le liquide se colore lentement en une belle couleur rouge. Si l’on examine alors la substance gonflée, on voit qu’elle est très-inégalement colorée, souvent même dans l’étendue d’un môme petit fragment. Les parties peu colorées ont l’aspect d'une gomme insoluble, tenace et élastique. Les parties colorées, qui sont surtout à l’extérieur, paraissent être une combinaison de la même gomme avec le principe colorant rouge devenu insoluble par une oxygénation à l’air. Au moins peut-on remarquer que la partie superficielle des larmes résiste à l’eau bien plus que l’intérieure, et qu’elle reste, malgré l’agitation et le broiement, sous forme de membranes rouges et tenaces. L’eau bouillante en dissout beaucoup plus, et forme une liqueur rouge foncé qui se trouble fortement par le refroidissement ; mais une grande partie de la substance rouge membraneuse résiste toujours à son action. Je conclus de cet examen que ce kino est formé par le mélange inégal d’une gomme insoluble et d’un suc rouge astringent qui ont coulé simultanément du végétal ; mais je n’ai pu les séparer par aucun moyen.

La gomme astringente du Butea frondosa ne cède à l’éther que 0,83 pour 100 d’une matière complexe qui n’est pas de l’acide cachutique. Elle est peu soluble dans l’alcool froid, plus soluble dansl’alcoolbouillant et lui cède, par des ébullitions réitérées, 36 pour 100 d’une matière colorante rouge d’une nature acide, fort peu soluble dans l’eau et dans l’alcool froid. Celte matière a beaucoup de rapport avec l’acide rubinique, et n’en diffère peut-être que par son mélange avec un peu de matière gommeuse qui donne

ses solutés concentrés la consistance d’un magma demi-gélatineux.

Car, indépendamment de la matière colorante rouge, cette exsudation naturelle contient certainement une autre substance

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que je ne puis désigner autrement que sous le nom de matière gommeuse, bien qu’elle soit insoluble dans l’eau, et qu’elle jouisse de la singulière propriété de se gonller et de prendre une consistance gélatineuse dans l’alcool, même absolu. Il est d’ailleurs un fait que je ne puis expliquer : c’est que, tandis que la gomme astringente, traitée par l’eau froide d’abord et ensuite bouillante, ne m’a laissé que 16,84 pour 100 de résidu, celte même substance, épuisée par l’alcool d’abord et par l’eau ensuite, ait laissé 44,8 parties insolubles.

Dans tous les cas, les propriétés de cette exsudation naturelle sont trop différentes de celles du suc astringent décrit par ltoxburghet par M. E. Solly, pour qu’il ne faille pas l’en distinguer.

31. Kino de l’Inde orientale. Ce kino, qui est regardé en Angleterre comme la véritable sorte officinale, y a porté aussi pendant longtemps le nom de kino d'Amboine, et cette désignation a jeté beaucoup d’obscurité sur son origine. Mais il paraît certain aujourd’hui qu’il est originaire de la côte de Malabar, parce que toutes les importations dont on a pu suivre la trace sont venues de Bombay et de Tellichery.

Ce kino est en très-petits fragments d’un noir brillant, noirs et opaques lorsqu’ils sont entiers, mais transparents et d’un rouge de rubis lorsqu’ils sont réduits en larmes minces. Il est très-friable et se divise facilement en particules très-petites sous l’effort des doigts. 11 est entièrement inodore, se ramollit dans la bouche, s’attache aux dents, colore la salive en rouge foncé et possède une saveur astringente très-marquée. Il est facilement soluble à froid dans l’eau et dans l’alcool, et leur communique une couleur rouge de sang. Sa poudre a la couleur du colcothar. Il paraît avoir été séché en couche mince dans des vases à surface cannelée, car il offre presque toujours, sur une de ses faces, des cannelures parallèles et régulières. Cette substance, toujours identique avec elle-même et bien préparée, est une des plus remarquables de ce groupe.

M. Royle, professeur de matière médicale au collège royal de Londres, a publié une notice sur l’origine de cette sublance (I) et paraît l’avoir bien déterminée. Ayant trouvé dans la maison de la Compagnie de l’Inde orientale, à Londres, des échantillons de ce kino avec la marque de Anjarakandi , il parvint à savoir que ce nom était celui d’une ferme appartenant à la Compagnie et située à quelques milles de Tellichery. Ayant alors dirigé ses invesliga-

(1) Royle, Mémoires sur le kino [Royal Asiatic Society. Committee of commerce and agriculture, 2\ mai 1838, p. 51 et 50; Pharmaceutical Journal , mai 1 84G; .

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lions de ce côté, il reçut par l’entremise du docteur Wight, botaniste distingué résidant à Coimbatore, une lettre du docteur Kennedy, qui accompagnait des specimen de feuilles, fleurs et fruits de l’arbre qui produit lekino à Anjarakandi, avec un échantillon de ce kino lui-môme. L’examen des specimen a démontré à M. Wight que l’arbre était le Plerocarpus marsupium, dont voici d’ailleurs la description abrégée faite sur les lieux mêmes par M. Kennedy :

« Arbre Irès-élevé et d’une vaste étendue ; feuilles à 5 ou 7 folioles pinnées, ovales, un peu échancrées au sommet, épis branchus ; calice verdâtre, un peu tubuleux, à 5 dents ; corolle papillonacée ; 10 étamines formant une gaine à la base, mais séparée parle haut; légume pédicellé, long .de 1 pouce 1/2 à 3 pouces, à une seule semence, entouré d’une aile membraneuse irrégulièrement arrondie, et terminée par une petite pointe fine à la marge ; fleurs jaunes avec des veines rougeâtres. D’après M. J. Brown d’Anjarakandi, lorsque l’arbre est en fleurs, on fait des incisions longitudinales au tronc, et l’on recueille le suc rouge de sang qui en coule avec abondance. Ce suc est desséché au soleil jusqu’à ce qu’il se fendille et se divise en petits fragments. Alors on en remplit des bottes de bois pour l’exportation. »

Bien antérieurement aux botanistes précédents, Roxburgh avait décrit le sue du Pterocarpus marsupium et avait émis l’opinion qu’il ne différait pas du kino.

« Par les blessures de l’écorce, dit-il, il coule un suc rouge qui se solidifie à l’air en une gomme d’un rouge brun, très-friable, fournissant une poudre d’un brun clair comme celle du quinquina. Celte substance se dissout dans la bouche en développant une saveur purement astringente, aussi forte que celle de la gomme de Butea, à laquelle elle ressemble beaucoup. Elle lient la salive, mais peu ; la chaleur ne la fond pas.

«Ce suc astringent est presque entièrement soluble dans l’eau et dans l’alcool; les solutés sont d’un beau rouge foncé; le soluté alcoolique est plus transparent, et paraît beaucoup moins astringent avec les sels de fer que celui-ci fait avec l'eau. En cela ce suc diffère de la gomme du dont le soluté spiritueux, quoique moinsparfait en apparence, est bien plus astringent que le soluté aqueux. Les deux solutés peuvent être mêlés sans décomposition. En résumé, cependant, celte substance est tellement semblable à la gomme de Butea, qu’une même analyse peut servir pour les deux.

« Le spécimen de l’arbre à la gomme kino, dans l’herbier de Banks, est parfaitement semblable au Pterocarpus marsupium. 11 est probable que c’est le même, ou un arbre très-voisin (1). »

En présence d’aussi grandes autorités, il est difficile de ne pas

(1) Roxburgl), Flora indica, t. lit, p. 234.

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conclure que le Pterocarpus marsupium produit le kino de l’Inde.

Examen chimique du kino de T Inde. Il résulte d’un échantillon du kino analysé anciennement par Vauquelin, et qui avait été conservé par Robiquet, que ce kino est celui de l’Inde, de sorte que je ne puis mieux faire que de renvoyer au mémoire de ce chimiste (1). Je me bornerai à remarquer que les propriétés de ce kino, de môme que celles des autres espèces, peuvent varier suivant leur ancienneté dans le commerce ou dans les pharmacies. Ainsi Roxburgh annonce que le suc du Pterocarpus marsupium est presque entièrement soluble dans l’eau et l’alcool, et le kino que j’ai vu moi-même, récemmentarrivé de l’Inde de 1815 à 1820, était d’une grande transparence, d’une couleur claire, et possédait une grande solubilité, même à froid, dans l’eau et l’alcool ; mais depuis ce temps ce suc est devenu d’un rouge brun beaucoup plus foncé, d’une apparence opaque et d’une solubilité moins marquée.

Ce kino, de même que celui examiné par Vauquelin, laisse aujourd’hui beaucoup de matière insoluble dans l’eau froide (0,60 de son poids) et 0,20 seulement dans l’eau bouillante. La partie insoluble dans l’eau est presque entièrementsoluble dans l’alcool. Ce même kino est beaucoup plus soluble à froid dans l’alcool que dans l’eau, et forme un liquide épais et d’un rouge brun foncé, qui filtre difficilement. Le résidu insoluble, bien épuisé par l’alcool, ne pèse que 0,19 (0,26 d’après Vauquelin), et constitue une gomme rouge soluble dans l’eau. Le kino entier incinéré produit 0,036 de cendre formée de carbonate de chaux, silice, alumine et peroxyde de fer.

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