XIV NOTICE SUR M. GUIBOUHT
organisation, ils avaient tourné toute leur attention sur le principe actif des substances médicamenteuses. Ils avaient obtenu dans cette voie des succès que tout le monde connaît; mais en môme temps ils avaient restreint l'étude de la matière médicale à l'histoire chimique des produits. Guibourt dut réagir contre cette tendance exclusive, et donner à l'histoire naturelle la part prépondérante qui doit lui revenir dans ces études. Il prit ainsi un rôle d'initiateur, que sa modestie a trop laissé dans l'ombre, mais que nous devons rappeler à sa louange ; et, pour nous rendre compte des larges bases sur lesquelles il a établi ce nouvel enseignement, nous devons ajouter qu'habile à la fois en chimie, en minéralogie, en histoire naturelle et en pharmacie proprement dite, il réunissait dans une féconde synthèse toutes les connaissances nécessaires à la matière médicale.
En môme temps Guibourt donnait à la collection des Drogues un développement considérable. De nombreux échantillons, étiquetés avec un soin scrupuleux, groupés dans l'ordre scientifique, donnent au droguier de l'École une valeur considérable, que vient encore d'augmenter l'adjonction des collections particulières de Guibourt, généreusement offertes par sa famille. Toutes ces substances étaient décrites minutieusement dans ses nombreux mémoires, et dans son Histoire naturelle des Drogues, avec une conscience à laquelle tous rendent justice. Guibourt avait compris toutes les difficultés de la science; il savait dire et répéter souvent : « Je ne sais pus, » et il ne voyait aucune honte à revenir sur une opinion erronée. La vérité avant tout et par-dessus tout était la devise qu'il mettait constamment en pratique. C'est le trait dominant de ses œuvres, le caractère auquel elles doivent leur incontestable autorité.
Ses connaissances spéciales le désignaient naturellement comme l'un des membres de la Commission de rédaction du Codex medicamentarius ; il y prit une part active (1861-1866), et, après avoir rédigé plusieurs chapitres, en particulier celui des substances qui sont employées en nature, ou qui figurent dans les formules du Codex, il fut désigné, avec trois autres de ses collègues, pour en surveiller la publication.
NOTICE SUR Mi GUIBOURT. XV Tous ces mérites étaient rehaussés par la modestie et le désintéressement. Son ambition se bornait à poursuivre à loisir les problèmes de la science. Des distinctions flatteuses, telles que sa nomination de chevalier (6 mai 1846), puis d'officier de la Légion d'honneur (14 août 1863), les titres académiques que les Sociétés savantes françaises ou étrangères (I) ont tenu à lui décerner, n'ont jamais altéré en rien sa simplicité naturelle. Membre de l'Académie de médecine depuis 1823, l'un des plus fermes soutiens de la Société de pharmacie de Paris, dont il fut à deux reprises nommé président, il apportait à ces assemblées le fruit de ses études, puis il se retirait modestement dans l'École. C'est là qu'il avait concentré sa vie, c'est au milieu de ses chères collections et de sa bibliothèque qu'il fallait venir goûter le charme de cette individualité à la fois si digne et si sympathique.
Les savants caractériseront l'œuvre de Guibourt et rendront à ses travaux l'hommage qui leur est dû. Ses amis seuls peuvent nous dire les trésors de cette âme d'élite. Comment peindre, en effet, cet ensemble harmonieux de loyauté, de droiture, de dignité personnelle tempérée par une bienveillance peu commune? Comment définir l'attrait irrésistible de ces heureuses natures qui imposent l'estime et attirent l'affection, dont la supériorité n'offusque ni ne blesse, et dont le contact élève et rend meilleur?
Ses collègues espéraient jouir longtemps encore de cet affectueux commerce. L'âge avait affaibli le corps de Guibourt, et l'avait engagé depuis une année à renoncer à ses fonctions de l'École; mais l'esprit n'avait rien perdu de son activité, lorsqu'il fut presque subitement enlevé le 22 août 1867. Il y avait deux jours à peine que les délégués de toutes les Sociétés de pharmacies de France écoutaient avec respect les conseils de son expérience, et il se préparait à prendre la parole dans les réunions du Congrès pharmaceutique international, lorsqu'il fut atteint par la maladie qui devait l'emporter en quelques heures. Guibourt a été ainsi frappe au milieu de l'activité, qui a rempli toute sa vie, et dont
(I) 15 juillet 1818. Membre résidant de la Société de Médecine de Paris, dont il a été le trésorier pendant vingt-six ans, du 1er janvier 1828 au 1er jan-