‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 1 sur 93 · COUP-D’OEIL SUR LA CHOROGRAPHIE DES ILES FORTUNÉES · texte numérisé non relu

COUP-D’OEIL SUR LA CHOROGRAPHIE DES ILES FORTUNÉES

Nos manel Oceanus circumvagus; arva, beala Pelamus arva, divites el insulas, etc.

HOrACE, Epod., lib. 5, od. 11.

Les premières notions sur la chorographie des îles Fortunées se perdent au milieu des allégories des temps fabuleux : les dialogues de Platon, en fixant l'attention de l'antiquité sur la fameuse Atlantide, n'ont fait qu'ajouter une fiction de plus aux vieilles annales de notre globe. Un de nos savans devanciers dans l'histoire de l'Archipel que nous allons décrire (2), remontant jusqu'aux siècles les plus reculés, a tâché de reconstruire ce monde que le philosophe grec semblait n'avoir créé que pour l'abimer sous les flots. Sans nous arrêter aux conjectures que l'on peut déduire de cette grande catastrophe, nous prendrons, à l'exemple de Gosselin (3), notre

(1) Cette introduction a été lue dans l'assemblée générale de la Société de géographie , le 27 novembre 1835 , et a paru par extrait dans le bulletin de cette société , 2° série, t.1v , p. 289.

@) M. Bory de Saint-Vincent, auteur des Essais sur les {les Fortunées. Paris, an xr.

(3) « Ge serait nous écarter de l’objet de nos recherches , que de chercher à indiquer l'emplacement

point de départ d'une époque plus positive, nous bornent à citer les diverses phases de cette chorographie des premiers âges à laquelle se trouve liée la connaissance du groupe des Canaries,

Les îles quon appela successivement Atlantides et Hespérides, Elysiennes ou Fortunées, puis enfin Canaries, ont donné lieu à plus d'un commentaire. Ces différentes dénominations ‘établissent des époques distinctes et dépendent probablement de l'interprétation qu'y attachèrent les peuples navigateurs suivant leurs croyances religieuses, leurs connaissances géographiques et l'influence qu'ils exercèrent sur le reste du monde. |

L'allégorie est le caractère dominant de la première époque qui comprend d'abord des traditions fondées sur une théogonie antérieure aux temps héroïques. Atlas, souverain de la Mauritanie, donne son nom à la chaîne de montagnes qui parcourt son empire, à la partie de l'Océan qui l’avoisine et à celte terre antique d'où il était venu. Les mythologues lui font épouser Hespérie, et les sept filles qui proviennent de cette union sont appelées alternativement Atlantides où Hespérides, dénominations que par allusion on a appliquées aux Fortunées. Dès le commencement de cette époque figure un être mystérieux, l'Hercule Phénicien, à la fois conquérant et civilisateur. Les Grecs attribuèrent ensuite à leur Hercule les hauts faits du demi-dieu qui présidaït aux destinées de l'opulente Tyr: leurs poètes chantèrent ses travaux, les filles d'Atlas arrachées à l'esclavage, le mont Calpé, séparé d'Abyla, l'Océan envahi et les ponimes d'or du jardin des Hespérides ornant le triomphe du héros victorieux. On à tenté d'interpréter ces fictions en s'appuyant

d'hypothèses plus ou moins ingénieuses; ‘mais les différentes opi-

» de l’île fantastique que le philosophe d’Athènes avait créée , et qu’il eut soin d’abimer au fond de » l'Océan , pour qu’on ne la cherchät plus après lui.» Gosselin , Recherches sur la géographie systémati-

que et positive des anciens, tome 1, p. 144.

(5) ions n’ont fait qu'accroître nos doutes et rendre plus obscures ces anciennes traditions.

La seconde partie de l'époque que nous signalons remonte à plus de cinq siècles avant notre ère : dès-lors, l'ordre des événemens paraît mieux établi, et à défaut de documens authentiques, les renseignemens donnés par les écrivains semblent accréditer des faits qui rentrent dans le domaine de l'histoire. Nous voyons d'abord les loin taines expéditions des peuples d'Orient dans lesquelles figurent tourà-tour les Phéniciens, les Carthaginois, les Rhodiens, les Phocéens et quelques autres nations de l'ancienne Grèce. Un esprit de conquête, mieux fondé que celui qui devait se manifester bien plus tard, poussa ces hardis navigateurs vers la gloire des découvertes dans l'espoir de fonder des établissemens utiles et d’unir les peuples par le commerce et la civilisation.

S'élançant dans des mers jusqu'alors inconnues, les vaisseaux de Fyr pénètrent au-delà des colonnes d'Hercule, pour aller chercher de riches teintures dans les archipels d'Occident, et le nom de Purpuraires reste affecté à deux îles du groupe des Hespérides.

Carthage, la fille de Tyr, l'œuvre de l'industrie phénicienne, profite de l'élan imprimé à la navigation pour étendre au loin sa puissance. Tandis qu'une de ses flottes, commandée par Himilcon, sort de la Méditerranée pour pénétrer dans la mer du Nord par le détroit des Gaules, une autre, guidée par le génie d'Hannon, redescend l'Atlantique et revient après cinq ans déposer son périple dans le temple de Saturne (435 ans avant Jésus-Christ).

Euthimène, l'émule et le compatriote de Pytheas, part de l’antique Massalie, longe les côtes de l'Afrique occidentale et parvient, dit-on, jusqu'à l'équateur.

Aïnsi, dès ces temps reculés, l'attention se trouva portée vers les îles voisines de cette vieille terre d'Atlas, déjà célèbre par tant de traditions; les Hespérides, dont l'imagination des peuples d'Orient

exagérait les merveilles, ces îles fortunées, quon disait situées à l'extrémité du monde (1), durent être visitées plusieurs fois dans ces premières explorations, et quoique les documens historiques nous manquent, nous ne pouvons douter que ces contrées ne fussent bien connues des Carthaginois établis à Gadira (2) : mais peutêtre, comme l'observe Diodore, entrait-il dans la politique de cette nation ambitieuse de cacher au monde ses relations commerciales afin de se réserver un monopole exclusif (3).

Après la troisième guerre punique, lorsque l'orgueilleuse Carthage vit crouler sa puissance devant Rome victorieuse, l'attention du monde se tourna vers d'autres conquêtes, et les îles d'occident restèrent oubliées pendant plusieurs siècles. Quatre-vingt-deux ans environ avant notre ère, l'histoire fait de nouveau mention de cet archipel sous le nom d'îles Fortunées, et une nouvelle série d'explorations et d'événemens établit la seconde époque chorographique.

Les armées romaines étaient en Espagne, où les dissensions politiques les avaient divisées en deux camps : Sertorius, attaché au parti de Marius et l'ennemi de Sylla, tenait encore en balance les destins de la république; le sénat, qui l'avait proscrit, venait d'envoyer contre lui une flotte puissante; le préteur rebelie se mit en mer avec la sienne pour combattre celle qu'on lui opposait, mais la tempête qui dispersa ses vaisseaux le força de se réfugier dans de petites îles de l'Océan. Cette circonstance a fait croire à Florus que le général romain avait pénétré jusqu'aux Fortunées (4), et d'autres historiens, adoptant en partie cette opinion.

(1) Hesiode. Les trasaux et Les jours. V. 170 et 171. Ultima tellus. Ovid., Métamorp., Lib. 1v, fab. xvar.

(2) -Cadix.

(3) Diod., lib. v., cap. xvr.

(4) Florus, Aist. rom., lib. ur, cap. xur.

Ce)

ont pensé qu'il était question de Madère et de Puerto-Santo (1). Une autre version semble pourtant plus probable; cest celle de Plutarque qui fait revenir Sertorius aux bouches du Betis, où des marins lusitaniens lui paritrent de ces heureuses contrées dont le biographe grec nous a laissé la description (2). « Ces îles s'appellent « Fortunées, dit-il; elles sont rafraïîchies par des vents agréables et « arrosées par des pluies périodiques ; leur sol fécond pourvoit abon- «damment aux besoins d’un peuple qui passe sa vie dans une douce «oisiveté. Rien n'altère dans ce climat la tranquillité de l'atmosphère; «le vent du midi, en arrivant dans ces heureuses contrées, y est déjà «amorti par le vaste espace qu'il a parcouru, et-malgré que les «brises de mer y apportent des nuages, la terre est seulement hu- «mectée par une rosée bienfaisante. On assure que ces îles sont les «champs ÆElyséens, séjour des dmes heureuses qu'Homère «à tant «célébré dans ses vers, et cette opinion s’est répandue méme parmi «les nations les plus barbares.»

Voilà la première fois que la situation des Fortunées se trouve indiquée relativement à leur distance de l'Afrique; maïs il paraît que les navigateurs dont il est fait mention ne reconnurent que deux îles du groupe.

« Elles sont séparées l’une de l’autre, ajoute Plutarque, par un » pétit bras de mer, et éloignées de mille stades de la côte occi-

«dentale d'Afrique.» Le rapprochement de ces deux îles et leur distance du continent voisin paraîtraient indiquer Lancerotte et Fortaventure (3). Le récit séduisant des Lusitaniens sur la fertilité du sol et la douceur du climat de cet heureux pays, firent dé-

sirer à Sertorius d'y chercher un refuge contre la mauvaise fortune,

(4) Ruan, Hist. génér. de Cordov., tom. 1, cap. xx1v, pag- 308.

) Plutarque. De Sert.

(3) M. Bory de Saint-Vincent a cru reconnaître Madère et Puerto-Santo dans les deux îles de Plu-

tarque.

168) mais les circonstances l'empêchèrent de réaliser ce projet. Ainsi, ces îles, par leur ancienne renommée, semblaient promettre le bonheur même à ceux que le sort avait trahis; les Romains avaient adopté les croyances religieuses des Grecs, et ce beau nom de Fortunées, qui avait traversé les siècles, parlaït aussi à leur imagination.

Vingt ans après la mort de Sertorius, Statius Sebosus donna quelques nouveaux renseignemens sur des contrées dont il ne parla que d’après le rapport des navigateurs de son temps. « Ses erreurs, dit Gosselin (1), ont influé pendant plus de quatorze siècles sur la situation des côtes occidentales d'Afrique. » On peut ajouter qu'elles ont contribué aussi à rendre presque inintelligible l'itinéraire qu'il a relaté. |

Sebosus situait les Hespérides à un jour de navigation du promontoire du couchant (le cap de Nun); on y arrivait, en partant des Gorgones, après quarante jours de trajet le long de l'Atlas. Ces îles étaient au nombre de cinq, savoir : Junonia à 150 m. P. de Gades (Cadix), puis Plwialia et Capraria à 150 m. p. à l'ouest de la première ; à 250 m. p. plus loin, sur la gauche de la Mauritanie, et vers la neuvième heure du soleil, on rencontrait les grandes Fortunées, l'une appelée Convallis et l'autre Planaria, à cause de leur configuration. [l ajoute que Convallis avait 300 m. p. de circonférence, et que Pluvialia n'avait d'autre eau que celle des pluies (2).

Nous n'entreprendrons pas d'interpréter cet itinéraire, dont probablement tous les points sont fautifs; cette navigation de quarante jours le long de l'Atlas est aussi incompréhensible que les distances relatives des îles désignées par le narrateur. Cependant

(1) Recher. sur la géog. syst. des anc., tom. 1, p. 146. (2) Statius Sebosus , apud Plin., lib. vr, cap. xxxvrr.

lillustre auteur des recherches sur la géographie systématique des anciens a voulu faire concider ces données avec des mesures réelles, en combinant les distances de l'allée et celles du retour. Malgré lérudition du commentateur, nous ne sommes pas peut-être les seuls que ses opinions n'ont pu convaincre. Tout ce qu'on peut déduire de certain de cet itinéraire , c’est que du temps de Sebosus, cinq îles du groupe des Fortunées avaient déjà reçu des noms distincts. La situation des Hespérides de Sebosus paraîtrait signaler encore Lancerotte et Fortaventure ; ainsi nous retrouverions avec ces deux îles tout l'archipel des Canaries. Gosselin à prétendu que la Junonia était le petit îlot de Graciosa, mais nous ne saurions admettre cette hypothèse en voyant reparaître plus tard ce même nom dans un autre itinéraire qui ne laisse plus aucun doute sur la dénomination particulière de chaque île et sur leur position relative. Il serait donc inutile de nous arrêter davantage aux indications trop vagues de Sebosus : hâtons-nous d'arriver aux renseignemens les plus précis que nous ait laissés l'antiquité, ceux des explorateurs du roi Juba, qui nous ont été aussi transmis par Pline. | |

Le Juba dont il est ici question était fils du roi de Numidie du même nom, qui vit son empire envahi par les armées romaines ; Strabon et Tacite en parlent comme d'un des princes les plus instruits de son siècle; son savoir, dit Pline, lui acquit plus de respect que son diadème (1). Il passa sa jeunesse à Rome, dans les études et la méditation, et régna ensuite sur la Mauritanie, qu'August lui céda en échange des états que l'empire venait de conquérir De retour en Afrique, ce jeune prince mit à profit ses connais-

(1) Ce prince mourut l’an 776 de Rome; il se concilia durant sa vie l'affection de tous ses sujets par sa sagesse et sa modération, et fut mis au rang des dieux après sa mort. ( Voy. la savante dissertation de l'abbé Sevin sur la vie et les écrits de Juba. )

IT. 2

sances géographiques, en envoyant une expédition pour explorer les îles Fortunées voisines de son royaume, et écrivit une relation de ce voyage qu'il dédia à l'empereur. Malheureusement cet ouvrage n'est pas parvenu jusqu'à nous, le léger fragment que Pline nous a transmis est tout ce qui nous en reste; le naturaliste romain s'exprime à-peu-près en ces termes:

« Les îles Fortunées sont situées au sud-ouest à 625 m. p. des « Purpuraires : pour ÿ aller de ces dernières, on navigua d'abord « l'espace de 250 m. p. vers l'occident et ensuite 75 m. p. à l'orient. « La première s'appelle Ombrios, et n’a aucun vestige d'édifices ; « elle possède un étang au milieu des monts, et des arbres sem- « blables à des férules.... La seconde se nomme Junonia, et ren- « ferme un petit temple en pierre brute; auprès de celle-ci, ilen «existe une autre plus petite et du même nom; ensuite vient « Capraria, remplie de grands lézards. En face de ces îles est « située Nivaria, dont le nom provient de la neige et des brouil- « lards qui la couvrent sans cesse; non loin de Nivaria se présente « Canaria, ainsi appelée à cause de sés chiens nombreux et de « grande taille, dont deux furent apportés à Juba. On trouve « dans cette dernière des vestiges d'édifices. Toutes ces îles abon- « dent en pommes et en oiseaux de tout genre, en palmiers cou- « verts de dattes, etc. » (1)

Les trois premiers noms de Sebosus reparaissent dans. cette

(1) Juba de Fortunatis ita inquisivit : « Sud meridie positas esse prope occasum à Purpurariis « poxxv. M. passuum, sic ut ceu supra occasum navigatur: deinde per 1xxv. M. passuum ortus « petatur. Primam vocari Ombrion, nullis ædificiorum vestigiis; habere in montibus stagnum , «'arbores similes ferulæ , ex quibus aqua exprimatur , ex nigrisamara, ex candidioribus potui jucunda ; « alteram insulam Junoniam appellari ; in ea ædiculam esse tantum lapide extructam. Ab ea in vicino « eodem nomine minorem. Deinde Caprariam lacertis grandibus refertam. In conspectu earum esse « Nivariam, quæ hoc nomen accepit à perpetua nive nebulosam. Proximam ei Canariam vocari à « multitudine canum ingentis magnitudinis, ex quibus perducti sunt Jubæ duo : apparentque ibi « vestigia ædificiorum. Cum autem omnes copia pomorum , et avium omnis generis abundent , hanc « et palmetis caryotas ferentibus , ac nuce pinea abundare...etc. » Plin., Lib, vi, cap. xxxrr.

relation avec une légère modification qu'on peut considérer comme une synonymie, car Ombrios nest qu'un équivalent de Pluwialia ; les deux dernières îles seulement ont changé de dénomination, Convallis est devenue Nivaria, et l'on peut croire, par induction, que Planaria a été remplacée par Canaria, nom qui fut pris par Ja suïte, dans un sens collectif, pour désigner tout l'archipel. Quant à la petite île que Pline signale auprès de Junonia , et dont Sebosus n'a pas parlé, nous ne partageons pas l'opinion de ceux qui veulent que ce soït Graciosa, îlot voisin de Lancerotte : la narraüon est trop explicite pour qu'on puisse admettre un pareil gisement. Le groupe d'îles, auquel la Junonia minor paraît avoir appartenu, est indiqué dans l'itinéraire comme entièrement séparé des Purpuraïres, et celles-ci, que nous croyons les Hespérides de Sebosus , ne peuvent étre que Lancerotte et Fortaventure, puisque les envoyés de Juba les placent à lorient des Fortunées. Cependant l'ilot voisin de la grande Junonia de Pline, une des îles du groupe occidental, ne se retrouve plus aujourd’hui; ce rocher, produit par quelque éruption volcanique, aura disparu peut-être dans une nouvelle catastrophe, et ce doute acquiert plus de fondement lorsqu'on à égard aux révolutions physiques qui ont bouleversé l'archipel à différentes époques. |

- Mais à quelles îles doit-on rapporter chacun des noms de Pline ? Cette question a été plus d'une fois débattue, et pourtant elle est encore loin d'être éclaircie. Gosselin, qui l’a traitée d'une manière spéciale, est entré dans une longue dissertation sur les distances de l'itinéraire des explorateurs Mauritaniens, et ne pouvant se rendre raison de cette route qui les porta d'abord à l'Occident, puis ensuite vers l'Orient, il a pensé que les distances émises étaient fondées sur une combinaison de route semblable à celle qu'il avait cru reconnaître dans l'itinéraire de Sebosus. Dès-lors,

il lui a fallu trouver une erreur dans le texte, afin d'interpréter

la navigation des envoyés de Juba dans un autre sens que celui de la relation. C'est aïnsi que, s'appuyant d'une correction rapportée en marge d'une édition de Pline (1), il a rétabli par un chiffre cet accord de nombre dont il avait besoin pour cumuler ses distances et confirmer son opinion (2). Pour nous. le premier texte nous a semblé mieux expliquer l'itinéraire que la variante .. et nous avons préféré nous en tenir à son énoncé.

Nous ne discuterons pas sur les 625 mille pas que Gosselin a considérés comme une distance absolue exprimant un double trajet, nous passerons de suite aux deux autres mesures qui paraissent indiquer des distances relatives. En effet, les explorateurs en quittant les Purpuraires, c'est-à-dire Lancerotte et Fortaventure, se dirigent d'abord à l'Occident en parcourant un espace de 250 m. p. (Sicut CCL supra occasum navigatur.), et la première île qu'ils nomment est celle d'Ombrios. Or, l’île de ce nom ne peut être qu'une des plus occidentales du groupe, puisqu'il est hors de doute que les noms de Nivaria et de Canaria se rapportent aux deux grandes îles du centre. D'après la relation, l'Ombrios se distingue des autres par un étang au milieu des monts : à ce caractère on doit reconnaître l’île de Palma, et sa fameuse Caldera. Gomère et l’île de Fer noffrent, ni l'une ni l’autre, aucune localité qui puisse faire soupçonner l'existence d'un ancien lac, tandis que dans l'île de Palma des indices irrécusables viennent attester que des eaux stagnantes ont occupé le fond de la vallée centrale. Cette enceinte volcanique qu'entourent de hautes montagnes a éprouvé plus d'un bouleversement, et la dernière débâcle y a laissé des traces profondes. Les sources qui jaïllissent de toutes

(1) Plin. varior., tom. 1:, pag. 383. | (2) Gosselin , Recher. sur la géogr. syst. des anc., tom. 1, pag. 151 et 152.

parts du fond de cet immense gouffre, séchappent par le ravin de Las Angustias, qu'on peut considérer comme une vallée d'érosion. Ce ravin avait reçu des anciens habitans le nom d’'Axerxo qui signifiait grand torrent (1), ils désignaient en même temps la Caldera par celui d'Ecero ou d'Ecerxo. Cette enceinte était occupée alors par le prince Tanausu, qui avait établi sa résidence sur le plateau de Tabuventa. L'analogie de ces deux mots Æxerxo et Ecerxo pourrait bien avoir quelque rapport physique. En effet, si Æxerxo exprimait un torrent impétueux , Ecerxo indiquait peut-être une masse d'eau plus tranquille et concentrée dans certaines limites. Cette supposition, qui expliquerait l’habere in montibus stagnum de Pline, acquiert plus de valeur qu'une simple hypothèse, quand on sait que les auteurs canariens s'accordent en général sur la richesse d'expressions qui caractérisait cette langue toute descriptive des Guanche, dont on retrouve encore quelques fragmens dans les manuscrits de Gallindo. Les eaux du Ravin vont alimenter aujourd'hui les sucreries d'Argual et de Tazacorte : lorsque le centre de l'ile était plus boisé, ce torrent devait être bien plus considérable, à en juger surtout par les grands attérissemens qu'il a laïssés sur ses rives ; les énormes fragmens de rocher, qui barrent maintenant le Thalweg, attestent encore la débâcle qui eut lieu à l'époque où les eaux concentrées dans la Caldera s'ouvrirent tout-à-coup un passage. L'espace parcouru par les explorateurs de Juba, depuis les Purpuraires jusqu à Ombrios, peut encore fournir une autre induction sur la position de cette île, puisque les 250 m. p., qui représentent cette route, équivalent à 66 lieues 2/3 ou à la distance comprise entre la côte occidentale de Fortaventure et un des caps de l'ile de Palma (Puntallana.)

(1) Gallindo. Mss., lb. mr, cap. vin.

Après avoir reconnu Ombrios, les envoyés mauritaniens nomment les autres îles du groupe d'occident qu'ils durent visiter successivement comme les plus voisines; d'abord Junonia, la plus rapprochée d'Ombrios, et que nous retrouvons dans l’île de Gomère. Ce nom de Junonia, déjà donné par Sebosus, date sans doute d'une époque plus reculée, et pourrait bien avoir été imposé à cette île par les Carthaginoïis, en l'honneur de Junon, leur déesse protectrice, Le petit temple en pierre brute, dont parle Pline, semblerait appuyer cette opinion.

Capraria est la troisième île citée par les explorateurs de Juba, et ils la désignent comme remplie de grands lézards. Si l’ordre de l'itinéraire n'indiquait déjà l'île de Fer, nous la retrouverions encore à ce second caractère : en effet, les reptiles du genre lacerta y sont très-nombreux, et leurs dimensions dépassent de beaucoup celles des espèces d'Europe. Les chapelains de Béthencourt, qui visiterent l'île de Fer en 1402, ont constaté les premiers le fait énoncé par Pline. « Il y a des lézardes grandes comme des chats, disent-ils dans leur vieux style, mais elles ne font nul mal et sont bien hideuses à regarder (1). » Nous ajouterons que ce nom de Capraria, dérivé sans doute :du grand nombre de chèvres qu'on trouva dans cette île, peut aussi servir d'indication, et qu'il ne serait pas élonnant quil eût été ‘imposé de préférence à l'île de Fer, où ces animaux étaient en grand nombre, lorsque les aventuriers normands envahirent le pays en 1402.

Après avoir parcouru celte partie, la plus occidentale de l'archipel , les navigateurs font route vers l'est, en franchissant un espace de trente lieues ( deinde 1xxv m. passuum ortus petatur ) , et abordent à Nivaria, située en face des trois îles qu'ils vien-

nent d'explorer (2 conspeclu earum), puis de là ils passent à

(1) Bontier et le Verrier, Æist. de la prem. découv. et conquét: des Can , pag. 122.

(15) Canaria, qu'ils nomment la dernière. La nébuleuse Nivaria, cette terre au sommet couvert de neige (1), ne peut être que Ténériffe et son pic dominant les vapeurs qui voilent sa base. Canaria a conservé, avec son nom romain ses chiens de grande taille. Cette race, dont Pline fait mention (2), n'a pas eu le sort des primitifs habiïtans des Canaries; elle est concentrée aujourd’hui dans l'île de Lancerotte. À l'époque de l’arrivée de Bethencourt, en 1402, la grande Canarie possédait encore beaucoup de chiens ; Bontier et le Verrier les qualifient de chiens sauvages qui semblent loups, mais qui sont plus petits (3). Viana, dans son poème patriotique, adoptant l'étymologie du nom de Canaria d’après les renseignemens de l'historien romain, s'est exprimé en ces termes :

Unos afirman ser por muchos canes

Que en la gran Canaria hasta hoy se crian. (4)

Ainsi du temps du poète canarien, c'est-à-dire, vers la fin du xvi siècle, les chiens indigènes existaient encore dans cette île. N'oublions pas de faire remarquer en outre que la ville de las Palmas, capitale de la grande Canarie, a conservé dans son blason deux chiens rampants au pied d’un palmier, et que deux chiens soutenant un écusson, surmonté de la couronne d'Espagne, avec sept îles dans un champ d'azur, se voient aussi sur les armes communes à tout l'archipel.

Des monumens couvrirent, nous dit-on, le sol de la grande Canarie (5); ces édifices, dont les envoyés de Juba apercurent

(1) « 4 perpetua nive nebulosam. » Plin., lib. vr, cap. xxxnr.

@) « Proximam ei Canariam vocari à multitudine canum ingentis magnitudinis , ex quibus perducti sunt « Jubæ duo. » Plin. vr, cap. xxxui.

(3) Conquét. des Canaries, chap. 69.

(4) Antigued. de las isl, afortun., cant. 1, pag. 12.

(5) Apparentque ibi vestigia ædificiorum. Plin., lib. vr, cap. xxxur.

encore quelques vestiges, ont entièrement disparu; mais l'on retrouve là preuve d'anciennes constructions dans l'histoire de la conquête de cette île. Bontier et le Verrier citent les villes de Telde, d'Argonez et d'Arguyneguy (D. Abreu, Gallindo et Viera parlent de petits temples (oratorios ) bâtis sur la cime des montagnes , de maisons fabriquées avec art, d'enceintes fortifiées (2), et le palais de Guanartème de Gardar ma été démoli que vers la fin du dernier siècle. | |

Cette navigation des Purpuraires aux Fortunées paraîtra peutêtre trop hardie pour une époque où l'art nautique avait fait encore peu de progrès; on objectera que, sans le secours de la boussole, les envoyés de Juba ne pouvaient perdre impunément la côte de vue, et s'aventurer ainsi dans la haute mer; on s'étonnera même que, dans ce trajet, ils n'aient pas eu connaissance de Canaria et du Pic de Ténériffe avant d'aborder aux îles situées à l'extrémité de l'archipel. Nous répondrons à ces objections par des observations déduites de la position relative des iles, de l'influence des vents régnans , et de quelques autres circonstances locales.

Si l'on s'en tient au texte de Pline , Juba voulant se procurer, sur les îles Fortunées, des renseignemens moïns vagues que ceux qu'on avait eus jusqu'alors, envoya reconnaître cet archipel. L'expédition, exécutée sous les auspices de ce prince, fut un voyage de décourverte, et les explorateurs durent partir des Purpuraires sans

direction arrêtée, car tout porte à croire que les notions des Phé-

(1) « À demi-lieue près de la mer, du côté du nord-est, sont deux villes à deux lieues l’une de « l'autre, l'une nommée Telde, et l’autre Argonès, assises sur ruisseaux courans. Et à vingt-cinq « milles delà du côté du sud-est, si est une autre ville sur la mer... laquelle se nomme Arguyneguy. » ( Bontier et le Verrier, Hist. de la prem. découv. des Can., pag. 198. (2) Gallindo. Mss. lib. 1, cap. v.

Te id... Lib. 1, cap. xxvr.

Viera , Moticias de la hist. gener., tom. 1 , page 169.

niciens et des Carthaginoïis sur les îles Atlantiques n'étaient pas parvenues Jusqu'à eux. Ils ne purent donc se diriger de suite sur Canaria qu'ils ne connaïssaient pas, puisque, malgré la proximité de cette île, on ne l'aperçoït pas même de la pointe la plus méridionale de Fortaventure, qui n'en est pourtant éloignée que de dix-sept lieues. Ce fut probablement en suivant l'impulsion des vents alizés que les vaisseaux mauritaniens furent entraînés vers l'ouest et atterrirent sur les dernières îles du groupe. Cette route dut les faire passer au nord de l'archipel, et à une assez grande distance des deux principales îles du centre (Canaria et Nivaria), pour qu'elles leur restassent cachées par les nuages qui d'ordinaire s’amoncèlent sur ces hautes montagnes (1). À la pratique près , les marins canariens ne sont guère plus avancés aujourd'hui en navigation que les envoyés de Juba. Les bâtimens pécheurs qui fréquentent la côte d'Afrique ne se guident que sur une routine souvent sujette à erreur ; aussi leur arrive-t-il bien des fois de manquer l’île sur laquelle ils se dirigent à leur retour, et, si par cas leur route les porte trop au nord, ils dépassent l'archipel et remettent le cap à l'est pour réparer leur fausse estime, heureux quand, dans ce second trajet, ils tombent sur l’île qu'ils cherchent, sans être obligés de retourner à la côte pour rectifier leur point de départ. |

L'interprétation que nous venons de faire de l'itinéraire des envoyés de Juba nous semble d'accord avec l'esprit du texte, puisque ce dénombrement des îles en sens inverse de leur proximité du continent, prouve qu'on à voulu les indiquer dans l’ordre de leur exploration; et quoique notre manière d'expliquer les distances énoncées par Pline s'écarte de celle de Gosselin, nous différons peu cependant sur l'application des noms latins (2). Quant aux Purpu-

(1) Les montagnes , étant alors plus boisées , devaient augmenter cette masse de vapeur. (2) Gosselin a fait l’application suivante des noms anciens aux différentes îles du groupe des Canari les.

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