‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 19 sur 93 · DU PORT DE LA GOMÈRE ET DE SON IMPORTANCE · texte numérisé non relu

DU PORT DE LA GOMÈRE ET DE SON IMPORTANCE

L'ile de la Gomère était déjà connue des navigateurs européens avant la fin du quatorzième siècle, En 1386, des dissensions s'élevèrent entre le roi de Portugal, uni au duc de Lancastre, et don Juan de Castille; Fernando d'Ormel, comte d'Ureña, qui avait embrassé le parti du duc, croisaït avec une escadrille sur les côtes d'Espagne, lorsqu'il fut assailli par une tempête et jeté dans la pleine mer. Après avoir été poussé plusieurs jours par la tourmente, il se réfugia dans un port de la Gomère, qu'on suppose être celui de San-Sebastian , et retourna ensuite en Europe (1).

Quelques années après cet événement, des aventuriers s'élançaient de divers points de la Péninsule hibérique pour s'emparer de ces groupes d'îles qu'on venait de retrouver sur les limites de l'Océan connu. Déjà , au commencement de ce quinzième siècle que l’art nautique devait vivifer, les Portugais étaient maîtres de Madère et de Porto-Santo; en 1448, Gonzalo Vallo s'aventurait à 200 lieues des côtes de la Eusitanie et arrivait aux Acores. Un horizon sans bornes cessa alors d'épouvanter les navigateurs ; les terres isolées à l'occident de l’ancien monde semblaient les convier à des découvertes plus importantes. Un homme à jamais célèbre osa porter le premier ses regards plus loïn et s'avancer avec audace à la recherche d'un monde nouveau.

Il était dû à notre siècle, impatient de tout savoir, de connaître dans leurs moindres détails les différens voyages de Christophe Colomb. Le

(1) Viera ex ab. Galin. Mss., lib. 1, cap. 15.

savant Navarrete a su rassembler les documens épars dans d'illustres archives et donner à l'Espagne un ouvrage écrit avec autant de conscience que de talent, dans lequel l'authenticité des faits est accompagnée de preuves irrécusables (1). Nous savons aujourd'hui tout ce qui peut intéresser sur la découverte de l'Amérique; les lettres de l'Amiral nous ont tout appris: il s'est peint lui-même dans sa relation, il nous à dévoilé son profond génie, son érudition peu commune pour le temps où 1l vivait; il s'est montré, en un mot, tel qu'il fut, toujours dominé par la grande pensée qu'il se crut appelé à mettre en œuvre, et qu'il accomplit avec tant de résolution. Dans l'admiration que doit nous causer la lecture de ces précieux documens, nous ne voudrions rien ignorer d'une vie si laborieuse, et pourtant nous ne savons presque rien de ce qui a rapport aux quarante premières années de l’existence de Colomb. Ce grand homme apparaît tout-à-coup vers la fin du quinzième siècle comme un de ces brillans météores qu'on voit surgir un instant à l'horizon pour se perdre bientôt dans les vagues clartés qu'ils laissent sur leur passage.

S'il faut en croire Ramusio et Bartolomé de Las Casas (2), Christophe Colomb vint en Portugal en 1470; il avait alors quarante ans: il se maria à Lisbonne avec dofa Felipa Muñiz, dont le père Muñiz de Perestrello avait dirigé plusieurs expéditions maritimes sous les auspices de l'infant don Juan de Portugal (3). Doña Felipa raconta à son nouvel époux les voyages de Perestrello, et lui céda ses journaux de navigation. Il paraît que Colomb, enthousiasrné par ces récits et les documens qui les confirmaient, voulut suivre la même carrière et explorer dans un but lucratif les pays que Perestrello avait visités. Selon quelques

(1) Voy. Collection des voyag. et des découv. des Espag., par don M. F. Navarrete, traduct. de MM. de

Verneuil-et de la Roquette.

(2) Ramusio, Collect. de Voyag. maril., tom. 1v. B. de Las Casas, Hist. gén. des Indes, Miv. 1, chap. 22, et liv. 11, chap. 37.

(3) Barros, De l'Asie, décad. 1, liv. 1, chap. 2.

( 145 ) auteurs (1), il habita successivement avec sa femme les îles de Porto- Santo et de Madère, fréquenta l'archipel des Canaries et (probablement) les contrées adjacentes déjà connues des Portugais plusieurs années auparavant (2). Il ne vint en Espagne qu'en 1484, c'est-à-dire quatorze ans après son arrivée à Lisbonne. Ainsi, les divers voyages qu'exécuta ce navigateur célèbre, pendant cet intervalle de quatorze années, ne sont guère mieux connus que ceux qui précédèrent son établissement en Portugal; et pourtant son fils Diego affirme, dans son ouvrage, qu'il avait commencé à naviguer à l’âge de quatorze ans. Le manque absolu de renseignemens sur ces deux époques de la vie de Colomb laisse un si grand vide dans l’histoire de la géographie nautique du quinzième siècle, que les moindres indices sont dignes d'intérêt. Viera, qui a rapporté de bonne foi la fable du pilote Sanchez (3), mais dont l'érudition et l'esprit consciencieux ne sauraient être contestés, assure, d'après le P. Abreu Galindo, que Christophe Colomb résida à la Gomère après son mariage. Dans un autre endroit de son ouvrage, l'auteur des Noticias, parlant de la relâche de l'amiral aux îles Canaries, lors de son premier voyage en Amérique, dit expressément qu'il vint mouiller dans l’île de Gomère, son ancienne residence , le 4 septembre 1492 (4). Il est de fait que dans ses voyages en

(1) Voy. ceux cités par don M. F. Navarrete dans sa Relation des quatre voyages de Colomb.

(2) Des capitaines portugais avaient reconnu le cap Bojador en 1433, et le cap Blanc en 1440. Trois ans après, Nuño Tristan doublait le cap Vert, et, deux ans plus tard , Gonzalo Vallo découvrait les îles Acores.

(3) Les savantes recherches de don M. F. Navarrete ont prouvé que l’histoire de la prétendue navigation et révélation de don Alonzo Sanchez, pilote andaloux , naviguant d’Espagne aux îles Canaries en 1484, et jeté par la tempête jusque sur les attérages de Saint-Domingue, et qui de retour à l'ile Tercère communiqua à Colomb son itinéraire, est une fable de l’Inca Gracilaso. Alderete , Solarzano , Pivarro, Gomara, Acosta et autres, ont tous copié le passage de l’Inca. (Voy. Commentaires royaux, 1. 1, ch. 3.) Fernando de Oviédo, dans son Histoire générale des Indes, Liv. 11, chap. 2, regarde le récit de Gracilaso comme dénué de preuves, et l’assimile à un conte populaire. (Voy. Navarrete, Relation des quatre voyages de Colomb, tom. 1, p. 118). Viera, en rapportant la prétendue communication faite par le pilote Sanchez à Christophe Colomb, dit que ce dernier habitait alors l’ile de la Gomère, et s'appuie de Pautorité de Pizarro. (Æistor. de Ind., cap. 3.)

(4) « Y el dia quatro (de septiembre) entro en la bahia de la Gomera, sx antiguo domicilio. » (Voy. Noticias de la Hist. gen. de las isl. Can., tom. u, p. 167 et 169.)

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