DE L'ILE DE FER
ErymoLoGis. Les Espagnols donnèrent le nom de Hierro à l'île de Fer, la terrella plus occidentale du monde connu des anciens. Cette dénomination , que les Français traduisirent par une expression équivalente , esi dérivée de hero, qui signifiait fontaine dans la langue des Bimbaches (1), peuplade aborigène depuis long-temps anéantie, Viana, auquel l’histoire est redevable de ce renseignement (2), dit que les primitifs habitans de l’île de Fer appelaient heres les puits ou citernes : dont ils se servaient pour conserver les eaux pluviales. Cette expression est encore en usage aujourd'hui dans le pays pour désigner ces réservoirs.
Quelques auteurs ont supposé que la dénomination de Æierro, Fer, avait été appliquée à l'île à cause de l'abondance de ce métal; mais cette opinion est toute gratuite, et voici probablement ce qui y a donné lieu. Les roches de cette île ont, en général, un aspect ferrugineux, et les autres produits volcaniques qui couvrent le sol ressemblent assez à des scories de forges : à une époque où le merveilleux était en grande vogue, on aura pris pour réalité ce qui n'était qu'apparence. Cependant, dès le commencement du quinzième siècle , on savait déjà
(1) La dénomination castillane de Bimbaches, que nous reproduisons en français, est probablement
un composé de Beny Bacher.
(2) Antonio Viana, Antiguedades de las Isl. Afortunad., cant. 1, p. 13.
à quoi s'en tenir à cet égard. Les gens de Bethencourt, qui traïitèrent si barbarement les malheureux Bimbaches, ne manquèrent pas d'observer que ces insulaires portoient grandes lances non ferrées (1). C'est ce qui a fait dire à Vierra que les Zerreños ne connurent d'autre fer que celui de leurs chaînes (2). |
Nous éviterons de parler des autres dérivations de ce nom et de l'opinion qui lui attribue une origine grecque (3) ; celle de Viana nous a paru concluante : il serait donc superflu d'avoir recours à des hypothèses dans une question qu'on peut résoudre avec des traditions historiques dont on ne sauraït douter.
CONFIGURATION ET GISEMENT. L'île de Fer est la plus fertile de l'archipel Canarien. Si on la mesure depuis le fond de l'enceinte du Golfo jusqu'à la pointe Æjone, ou bien jusqu'au port del Hierro, sa largeur n'excède pas trois lieues; sa longueur, prise dans la plus grande extension d'une côte à l’autre, n'en dépasse guère cinq; on en compte 14 où 15 en suivant le littoral dans tous ses contours. La forme de l’île imiterait assez bien celle d'un croissant, si la pointe Rastinga ne s'avançait pas autant dans la direction du sud-ouest.
Quant au gisement, nous avons vu qu'en {724 le P. Feuillée avait assigné au bourg principal (7/alverde) 27°—47—30"” de latitude nord, et 19 —54—45" de longitude occidentale.
Les observations de l'abbé de la Caïlle ont fait apprécier cette donnée (4).
Après le P. Feuillée, les seules observations directes qui aient été faites pour déterminer la position de l'île de Fer sont celles de don Domingo Mesa. Elles placent le bourg de Valverde par 27°—45 de lati-
(1) « Car, ajoutent les historiens de la conquête, 45 n’ont point de fer ne d'autre métail. » (Boutier et Le Verrier, Hist. de la première descouv. et conqueste des Can., pag. 122.)
(2) Noticias de la Hist. gén., t. 1, p. 68.
(3) Ibid.
(4) Voy. précédemment, pag. 28 et 29.
( 153 ) tude , et 20°—-57 —45” de longitude occidentale, comptée du méridien de Paris. |
Cette observation diffère de l'estime de Borda de plus de 20 minutes en longitude.
Dans la petite carte qu'il annexa à celle de Lancerotte, Thomas Lopez adopta la donnée de Feuillée ; mais les renseignemens lui manquèrent pour déterminer la forme de l’île d'une manière précise. Le plan que nous avons fait graver sur la planche de notre Atlas a été levé par don Sébastien de Celis. C'est jusqu'à ce jour le seul qui donne une idée exacte de la configuration et de la topographie d’une île qu'on trouve citée dans tant d'ouvrages à cause de sa position par rapport aux autres longitudes terrestres.
Descrimon. Les circonstances qui nous empéchèrent de visiter en détail l'île de la Gomère, durant nos caravanes dans l'archipel des Canaries, nous privèrent aussi d'explorer l'île de Fer. Une fatalité semblait nous éloigner de ce point toutes les fois que nous tentions de nous en rapprocher. Déjà, en 1822, nous avions pris passage sur la goëlette qui facilite les communications entre Ténériffe et Hierro, lorsqu'un coup de vent de sud-est nous força de rentrer dans le petit port d’Abona avec de graves avaries. En 1830, nous espérions réaliser nos vœux en partant de Santa-Cruz de Palma, où nous nous trouvions alors, pour nous rendre d’abord à la Gomère et passer ensuite à l'île de Fer; mais il nous fallut encore une fois renoncer à ce projet. Un bâtiment, récemment arrivé de ces parages, avait apporté des nouvelles alarmantes : les deux îles que nous désirions explorer étaient infectées par une épidémie, et nous ne trouvâmes aucun caboteur qui voulût nous y conduire. Désespérés de ces fâcheux incidens, nous tâchâmes du moins d'y remédier par tous les moyens dont nous pouvions disposer, ne cessant de prendre des renseignemens locaux, et comparant entre elles les diverses descriptions qu'on nous communiqua.
Nous sommes redevables de notes importantes à don Sébastien de
(154) Celis, qui a résidé long-temps à Valverde en qualité d'administrateur du fisc. Don Lorenzo Urtus nous permit aussi d'extraire des manuscrits de sa bibliothèque tout ce qui nous parut digne d'attention. Parmi les précieux documens que don Lorenzo nous confia , nous devons faire mention principalement d’une relation de son père, qui parcourut l'île de Fer en 1779. Les observations que renferme cet écrit dénotent beaucoup de jugement et d'instruction de la part de son auteur. Les distances relatives des lieux, la configuration du sol, l'état de l'agriculture, l'appréciation des produits et de la population, rien n'y est oublié; cest une statistique presque complète du pays, et que relèvent encore des peintures de mœurs pleines d'intérêt. Nous devons citer également, parmi les sources où nous avons puisé, l'ouvrage de Viera, qui nous a fourni aussi de bonnes notions pour compléter la description que nous donnons ici. | L'île de Fer est entourée d'une ceinture de lave qui la rend presque inabordable; elle s'élève rapidement depuis les falaises qui bordent le littoral jusqu'à une hauteur de plus de 3,300 pieds. Cependant, sur certains points, quelques petits plateaux, disposés en assises, rompent l'uniformité de la pente, et offrent un sol plus accessible. Tel est celui d'Inama, qu'on rencontre après avoir gra vi les escarpemens du Go/fo, vaste baïe située sur la bande septentrionale. Lorsqu'on aborde l’île de ce côté, on voit se développer , sur un espace d'environ quatre lieues, une enceinte de rochers d'un aspect imposant; une forêt de Lauriers, de Mocans et de grandes Bruyères, en garnit toutes les anfractuosités, C'est en s'engageant dans les sentiers pratiqués sur les rebords de la montagne qu'on parvient sur le plateau d'Inama ; bientôt après on traverse les Llanos de Nisdafe, les mieux cultivés de l’île, et deux heures de marche suffisent ensuite pour arriver au grand bourg de 7’akerde, résidence du gouverneur. De là, on descend vers le port d’eZ Hierro, sur la côte du sud-est. Ainsi, en moins d'une journée, on a parcouru le pays dans sa plus grande largeur.
Deux autres chemins partent de la capitale, et se dirigent en divergeant vers les caps de Sa/more et de la Dehesa, qui limitent l'enceinte du Golf, l'un au nord, et l’autre au nord-ouest. Ces deux routes longent les crêtes des montagnes, et permettent d'apercevoir, sur les deux bandes de l'île, les côtes opposées. Des cratères éteints, dont les flancs se sont recouverts d'une végétation vigoureuse, des nappes de laves et de scories, des cônes d’ cruption d'époque plus récente, accidentent à chaque pas cette haute région. Le promontoire de Salmore, qui s'avance vers le nord, domine tout le golfe et constitue la partie la plus élevée du Time, cette chaîne de rochers dont les terribles escarpemens forment les premiers gradins des montagnes supérieures. La chapelle de Notre Dame de /a Peña, qui avoisine le hameau de Guarazoca, à été bâtie sur le sommet du promontoire. Vers la pointe de la Dehesa, la pente n'est pas moins abrupte; et une autre chapelle, celle de Los Reyes. apparaît sur le point culminant du plateau.
La structure orographique de l’île n'a pas permis aux habitans de s'établir sur le littoral; beaucoup de villages sont groupés sur les coteaux maritimes les plus rapprochés du rivage; San-Andrés, Tiñor, Teguacinte, Tenecedra et Mocanal, occupent la seconde ligne sur les plateaux agricoles de l'intérieur.
Telle est, dans son ensemble, l’île de Fer, dont les historiens de Bethencourt donnèrent à leur manière (en 1402) une description remarquable par son exactitude et la simplicité du style.
«Si parlerons premièrement, disaient-ils, de l’isle de Fer, qui est une des plus loin- » taines. C’est une moult belle isle qui contient sept lieues de long et cinq de large : elle est » en manière d’un croissant et très-forte, car il n’y a ne bon port ne bon entrage, Elle à » esté visitée par le sieur de Bethencourt et par d’autres. Gadifer y fut bien longuement. » Elle souloit estre bien peuplée de gens, mais ils ont esté pris par plusieurs fois et menez » en chetifuoison et estranges contrées ; aujourd’hui y sont demeurez peu. Le païs est haut
» et assez plain, garny de grands bocages de Pins et de Lauriers portans meures si grosses h \
( 156 ) » et si longues que merveilles (1) et sont les terres bonnes pour labourer bleds, vin et » toutes autres choses. On y trouve mains autres arbres portans fruicts de diverses condi- » tions, et y sont faucons, esperviers, allouettes, cailles et une manière d’oiseaux de courte » vollée qui ont plume de faisans et la taille d’un papegaux (2). Les eaux y sont bonnes, et »Y a grand planté de bestes : c'est à savoir pourceaux, chiévres, brebis et des lesardes » grandes comme un chat, mais elles ne font nul mal, et sont bien hideuses à regarder. » Les habitans d’icelle sont moult belles gens, hommes et femmes. Il y croist bleds de toute
» manière assez (3). »
De hautes montagnes, où l'on retrouve des forêts vierges, attirent sur l'île une masse de vapeurs qui humectent et fertilisent le sol, bien que, dans plusieurs endroits, la compacité des laves et la nature des autres produits volcaniques retardent encore le développement de la végétation. Toutefois, aucun ruisseau n'arrose le pays depuis la perte de l’Arbol-Santo (4). Les seules sources existantes sont celles situées sur les hauteurs de /os Llanillos et de Sabinosa. Celle de los Llanillos fournit une eau potable, toujours limpide et très-froide ; l'eau de la seconde est presque chaude, son odeur est sulfureuse et sa saveur piquante; c'est la fontaine médicinale des Herreños ; ils en font usage contre les obstructions. Les vertus de cette source n’échappèrent pas aux observations des chapelains de Bethencourt.
» Quand on a tant mangé que on ne peut plus, écrivaient-ils, qu’on boit d’icelle eau, » ainchois qu'il soit une heure, la viande est toute digérée, tant qu’on a aussi grande vo-
» lonté de manger qu’on avoit auparavant (5). »
Pendant l'hiver, les habitans ont grand soin de recueillir les eaux pluviales dans les Aeres ou citernes. Au centre du vallon de Tefirafe , à un quart de lieue environ du bourg de Valverde, on en a creusé une
(1) Bontier et Le Verrier ont voulu désigner ainsi les fruits du Laurus Indica. (2) L'oiseau dont il est ici question est probablement le Pterocles arenarius (3) Hist. de la prem. descouv. et conquest. des Can., pag. 121 et 122
(4) Voy. Géog. bot., pag. 113.
(5) Conquest. des Can., pag. 123.
quarantaine dans l'épaisseur du tuf. Il en est dans ce nombre de trèsspacieuses, qu'on attribue aux anciens Bimbaches; elles sont recouvertes d'une voûte soutenue par des piliers. On en voit aussi de semblables dans d'autres vallées de l’île, et chaque commune entretient des gardiens auprès de ces précieux réservoirs. Dans les contrats de mariage et les legs testamentaires, le don d'une citerne est plus estimé que celui d'un champ.
Dans les lieux éloignés des zeres, les pâtres de l'ile de Fer, à l'exemple des Bimbaches, se procurent aussi de l'eau potable en creusant des trous sur les troncs des Mocans, au départ des premières branches. Les vapeurs que la rosée et les brouillards déposent sur les feuilles ne tardent pas, en s'écoulant le long des rameaux, de remplir ces pelits réservoirs, connus dans le pays sous l'ancien nom de guazimos.
Les ingénieux Herreños ont admirablement secondé la nature pour accroître leurs ressources, et sont parvenus, à force de labeurs et de persévérance, à se passer des autres îles. Leurs récoltes excèdent la consommation, et les denrées qu'ils exportent à Sainte-Croix de Ténériffe, où dans les autres ports de l'archipel, leur produisent chaque année un revenu de 125 mille francs.
Cette somme est assez forte, si l'on a égard à la petite étendue d'un territoire dont la circonférence est d'environ 14 lieues, et au chiffre d'une population que le dernier dénombrement de 1835 portait à 4,440 habitans, ou 634 par lieue carrée. En France, le rapport est de 1,240 à 1.
La fertilité du sol, dans l’île de Fer, favorise puissamment l'industrie agricole, Une fanegada de terre (1), plantée de vignes, rapporte annuellement neuf ou dix pipes de vin de six cents litres chaque, tandis qu'à Ténériffe ce produit ne dépasse guère cinq pipes.
(1) La fanegada de terre, de l’île de Fer, est de 1,200 brasses carrées ; la brasse est d’environ 6 pieds. A Ténériffe, la fanegada est de 1,600 brasses.
Le tableau suivant donnera une idée des récoltes générales :