VALEUR TOTALE DES PRODUITS
168,300 fr.
334,991 fr.
Dans les années d’abondance, ces produits augmentent considérablement : ainsi les récoltes des céréales (blés, orge et avoine) s'élevèrent à 17,430 fanegas. Les trois années suivantes ne furent pas moins fertiles, mais le chiffre de ces produits diminua de plus d'un tiers
en 1778, et de près de la moïtié en 1779.
On a évalué le total des troupeaux de moutons et de brebis à 12,000
têtes. Ces animaux ne se désaltèrent qu'avec la rosée; leur principale
nourriture, dans ce pays sans herbages, consiste en feuilles d'Aspho-
dèle (3), de Figuier et de Mürier noir. Les Figuiers de l'île de Fer
sont vigoureux et peu élevés; leurs rameaux s'étendent au loin sur le sol, et couvrent de grands espaces. Un seul de ces arbres rapporte
jusqu’à 400 livres de figues.
(1) La fanega pèse environ 42 kilog.
(2) Le costal pèse la moitié moins que la fanega.
(3) Asphodellus ramosus. Les brebis broutent aussi la racine de cette plante.
Les chèvres, bien moins délicates que les brebis, s'’accommodent de toutes les plantes sauvages sans distinction ; les Euphorbes même, dont le suc est si caustique, ne leur répugnent pas. Quant aux vaches, leur pâture est la même que celle des brebis.
D'après les annotations de don Lorenzo Urtus, les revenus d'un riche fermier peuvent être évalués sur les données suivantes :
130 à 140 pipes de vin; 5 à 600 fanegas de blé; 18 à 20 costales de figues sèches.
À ces produits annuels il faut ajouter la possession de 20 à 30 vaches, 2 ou 300 brebis, un certain nombre de chèvres et de cochons, plusieurs bêtes de charge , et quelques ruches à miel, puis ce que lui rapporte en laine et laïtage le gros et menu bétail.
Presque tout le vin qu'on récolte est converti en eau-de-vie, dont la plus grande partie est expédiée à la Havane; le reste se consomme dans l'ile, et prend le nom de Mistela lorsqu'on y fait infuser une certaine quantité de cannelle, de girofle, d'anis et de pimens rouges mélés avec du miel. Cette liqueur incendiaire est très-goûtée des Herreños, et l'usage s'en est malheureusement répandu dans toutes les Canaries.
Une trentaine d’alambics d'ancienne construction est affectée à la distillation de l'alcool. 1,200 pipes de vin rapportent environ 200 pipes d'eau-de-vie de qualité inférieure, fortement imprégnée d'empyreume , et préférée par cela même à notre meilleur Cognac.
Le pays est très-peu imposé : toutes les redevances se réduisent aux dimes , aux droïts communaux et au nouvel impôt de la police.
La dîme est évaluée à 24,000 fr. environ.
La toison du bélier et la valeur d'un fromage, à la naissance de l'agneau, reviennent de droit à la commune.
Le nouvel impôt que perçoit l'administration générale de la police ne s'élève pas à 500 fr. pour toute l'ile.
Lorsqu'on compare les conditions d'existence des habitans de ce recoin du globe avec la position sociale des populations européennes, on ne sait trop de quel côté doit se trouver le vrai bonheur. D'une part, c'est le laisser-vivre du bon vieux temps, la société presque à son enfance et dans toute sa simplicité, n'employant encore que les premiers élémens de la civilisation pour arriver à un état plus prospère; mais aussi c'est un bien-être réel, effectif, à l'abri des caprices de la fortune et des chances du hasard. D'autre part, c'est la civilisation parvenue peut-être au plus haut degré des conditions humaines, et qui nous est imposée avec toutes ses conséquences comme un fait accompli; car, dans l'état de choses où nous vivons, il faut tout accepter pour savoir vivre : la loi du pays avec ses garanties ou ses abus, ses avantages ou ses préjudices, ses entraves ou ses ibertés. |
Dans l'aperçu statistique que nous venons de présenter d'une des plus petites îles de l'archipel Canarien,. nous avons montré les ressources que les Herreños avaient tirées de leur rocher. Quelques observations sur leur position sociale.et leurs coutumes, en complétant cette esquisse, serviront à faire apprécier ces insulaires sous des rapports plus philosophiques. ,
Le commerce intérieur est tout-à-fait nul à l’île de Fer, et cela doit étre ainsi dans un pays où chacun peut se passer de son voisin. Sauf cinq où six familles héritières d'anciens fiefs, le terrain est assez également réparti. Chaque propriétaire cultive son champ et en tire ses propres ressources. À l'époque des récoltes, la population entière sort de ses foyers dès le point du jour, et si l'on traversait alors un village on se croirait dans un pays abandonné. L'égalité des fortunes à amené celle des conditions : tous les Herreños ont la même allure; la chaumière du pâtre, la ferme du laboureur, la maison du villageois, offrent la même uniformité. Une étable où un hangar pour les animaux domestiques, des celliers pour les vins, des greniers pour les
autres récoltes, constituent les dépendances de l'habitation; des in- Strumens de labourage, les ustensiles les plus nécessaires à la charpenterie, un moulin à bras pour les grains, des métiers à tisser, quelques nattes, des corbeilles et des coffres héréditaires composent tout l'ameublement. Le chef de la famille, les enfans et les serviteurs, chacun met la main à l'œuvre et s'occupe alternativement des soins intérieurs et des travaux des champs, confectionne chez soi meubles, ustensiles et vêtemens, tout enfin jusqu'aux chaussures. Les femmes ont leur bonne part dans ces travaux journaliers. Ainsi, celui. qui voudrait exercer exclusivement un métier ne trouverait rien à vendre aux autres. De cette suffisance des besoins de la vie résulte un bienêtre qui exclut le luxe et éloigne la pauvreté; aussi la mendicité et tous les vices qu'elle entraîne sont inconnus chez ce peuple de bonnes gens. Si une famille trop nombreuse ne peut nourrir tous ses membres, il est rare que les individus surnuméraires restent à charge au pays. Les Herreños sont les Auvergnats des Canaries : Viera les a comparés aux Galiciens de la Péninsule (1). Beaucoup passent dans les îles voisines, et vendent leurs services aux plus offrans. Intéressés comme tous les montagnards, ils sont recherchés cependant pour leur probité ; ingénieux par instinct, ils profitent d'abord de leurs loisirs pour s'apprendre à lire et à compter, et l'on a observé que c'était toujours par les chiffres qu'ils commencçaient leurs premiers exercices. Économes avant tout, ils retournent au pays avec des épargnes, s’y retrempent aux bonnes mœurs, et reprennent joyeux leur premier genre de vie.
Parmi les coutumes de ce peuple, il en est de très-anciennes dont la religion s'est heureusement emparée pour accroître le respect de ses cérémonies les plus touchantes. Les Herreños conservent une pro-
(1) « Los Herreños son los Gallegos y Asturianos de las Canarias. Todos se han aprovechado siempre » de ellos, y los han hallado prontos, ficles, humildes, ; qué importa que parezcan interesados ? » (Moticias de la Hist. gen., tom. ur, p. 104.) I. 21
fonde vénération pour la mémoire des morts: chaque année, le second jour de novembre, ils se rendent en foule à la chapelle du couvent de Saint-François avec des outres de vin (1) et des corbeilles remplies de blé, d'orge, d'avoine et de figues sèches. Le prêtre suspend le service funèbre au moment de l'offerte : chacun dépose alors sur la tombe de ses proches le vin qu'il apporte et verse en même temps ses corbeilles de fruits sur de grandes nattes placées devant l'autel. Les moines recueillent l’offrande que le prêtre a bénie, et se chargent des libations dont les morts ne sauraient profiter. Ainsi, la pensée première qui consacra ce pieux usage n'a élé que modifiée : le but est resté le même dans ses conséquences morales comme dans ses résultats matériels. |
On évalue à cinq ou six pipes de vin et à plusieurs quintaux de fruits et de grains la totalité des dons qu'on dépose à cette époque dans les deux principales églises de l'île. |
Isolés sur leur rocher, et privés souvent pendant plusieurs semaines de toute communication avec les autres îles, les Herreños vivent heureux et sans souci de l'avenir. Vierà les a dépeints comme nous, contens de leur sort et pleins d'amour pour le pays. « ls sont, dit-il, comme » Ja terre qui les a vus naître, forts, sains et féconds. Agiles de corps et » bien proportionnés, ils ont en général le teint plus blanc que les » autres insulaires. Vifs, gais, amateurs du chant et de la danse, ils » sont tous très-enclins au mariage. » Ajoutons que la douceur de la température, dans ce climat privilégié, est très-favorable aux vieillards, éloigne d'eux les infirmités, et leur permet de se passer de médecins. Les exemples de longévité sont assez communs dans l’île. Toutefois, l'usage trop fréquent du poisson salé, celui plus nuisible encore
(1) Les outres ou foles, dont se servent les Herreños pour renfermer le vin, sont en peau de chèvre ou de brebis. La manière de faire ces espèces de sacs sans couture exige beaucoup d’adresse et de soin ; on coupe d’abord la tête de l'animal, qu’il faut vider après par cette ouverture ; on tanne ensuite la peau en lui donnant une couleur rougeâtre avec de l’orseille commune.
des liqueurs fortes et de la perfide mistela, entraînent des maladies cutanées et certaines affections chroniques que l'ignorance des Curanderos aggrave encore par des remèdes empiriques. Le docteur don Leonardo Perez, avantageusement connu par ses belles observations sur la fièvre jaune (1), fut déporté à l’île de Fer pendant les troubles politiques de 1823, et sa présence fut un véritable bienfait pour le pays. Ce philantrope se consacra au soulagement des malheureux : on le vit toujours plein de zèle, médecin et pharmacien à la fois, se procurer par des herborisations pénibles les ressources qui devaient seconder son art. Dès le matin, Perez parcourait les montagnes, s'enfonçait dans les ravins, gravissait les rochers les plus escarpés pour y recueillir les plantes officinales qui devaient faire le fond de ses ordonnances. Nul intérêt ne le guidait ; jaloux de se concilier la bienveillance et l'estime des habitans, il voulut payer leur hospitalité par ses services, et continua son œuvre d'humanité jusqu'au moment où, à la chute de la constitution, un décret de Ferdinand vint mettre sa tête à prix. Mais la Providence veillait sur l'homme de bien ; les Herreños reconnaissans protégèrent sa fuite, et celui qu'ils appelaient leur père s'embarqua pour l'Amérique en emportant leurs regrets.
Nous avions montré les Herreños laborieux, fidèles et vertueux, le fait que nous venons de citer dit bien plus encore que tous les éloges.
(1) Pendant l'épidémie de 1819.
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DESCRIPTION
DE
L'ILE DE FORTAVENTURE.
Érvmoroc:. L'ile de Fortaventure, une des anciennes Purpuraires (1), était connue sous le nom d'Aerbanie avant l'arrivée de Bethencourt (2). Cette dénomination, dérivée du latin, mais dont on ne retrouve pas l'origine dans les documens historiques, lui fut imposée peut-être au quatorzième siècle par les premiers navigateurs qui fréquentèrent l'archipel des Canaries; Abreu Galindo suppose qu'elle provient des herbages qui couvraient toute l'île (3). Quant au nom moderne de Fortaventure, la relation de Bontier et le Verrier laisse entrevoir son étymologie; Forte- Adventure, d'après l'ortographe de ces écrivains, fait allusion aux rudes combats que les aventuriers normands eurent à soutenir pour s'emparer du pays (4).
CONFIGURATION ET GISEMENT. L'île de Fortaventure, mesurée d'est à ouest dans sa plus grande largeur, n’a guère plus de six lieues, et cette
(1) Voy. précédemment, pag. 18.
(2) « L’isle de Forie- Adventure, que nous appelons Ærbanie, aussi font ceux de la Grand’Canarie. » (Boutier et Le Verrier, Conquest. des Can., p. 129.) |
Obs. Les primitifs habitans de la Grande-Canarie ignorèrent long-temps l'existence de Fortaventure qu’ils ne pouvaient apercevoir à cause de son éloignement : en l'appelant du nom d’Æerbania, qui n’appartient pas à la langue guanche, ils employèrent une expression étrangère qu’ils tenaient probable ment des navigateurs qui avaient déjà fréquenté ces parages.
(3) Galin., Mss., lib. 1, cap. 7. ex Viera.
(4) Voy. Hist. de la conquest. et descouv. des Cap., chap. xx et suiv.
extension varie peu depuis Punta-Gorda et Punta-Roja au nord jusqu'à la plage de Guadalique et à la pointe de Jacomar au sud, c'està-dire sur un prolongement d'environ quator ze lieues. Les deux bandes du littoral, qui courent d'abord nord-est et sud-ouest, suivent ensuite une même direction à l'occident, et vont se terminer à la pointe du Pesebre d'une part, et au cap Handia de l'autre. L'île a un peu plus de vingt lieues, mesurée dans sa plus grande longueur depuis la pointe du Corralejo jusqu'au cap Handia. On peut évaluer à près de cinquante lieues le développement de la côte dans tous les contours. Ainsi, Fortaventure est, après Ténérifte, la plus grande de l'archipel Canarien. Sa forme est en général étroite et allongée; si l'on fait exception de la partie qui s'étend depuis la pointe de J'acomar jusqu à la plage de Sotavento , les deux bandes du littoral se prolongent dans une direction parallèle. L'île est divisée en deux parties distinctes par un isthme de trois quarts de lieue de large, compris entre la plage de Barlovento et celle de Sotavento, dont la vaste enceinte forme la baïe de la Pared. La première partie, ou la grande terre, reçut des aborigènes le nom de Maxorata; autre partie, ou la presqu'île, est encore désignée sous celui de Handia. Avant la conquête de Fortaventure, ces deux portions de territoire étaient occupées par deux peuples presque toujours en guerre, et dont le plus faible sans doute avait élevé sur l'isthme une forte muraille (Za Pared) pour se défendre des invasions du plus fort. Quelques fragmens de ce mur sont restés debout, et rappellent les constructions cyclopéennes.
Fortaventure a été figurée sur les cartes sous différentes formes (1) : l'isthme de /a Pared n'avait pas été indiquée sur le plan du P. Feuillée ; les observations de Borda rectifièrent cette erreur, et fournirent les principaux élémens des tracés qu'on exécuta depuis. Toutefois, Lopez, faisant usage d’autres matériaux, publia, trois ans après Borda (1779),
(1) Voy. Atlas, pl. vin.
une carte particulière de Fortaventure (1) où la configuration de l'île se trouve encore altérée. Ce plan, sans aucun effet de relief, n'est recommandable que par ses indications topographiques ; le système de montagne n'offre aucune liaison, ou plutôt il n'y à pas de système : car les accidens de terrain, éparpillés au hasard, prouvent qu'on a tâché seulement de remplir des vides.
Nous nous sommes guidés sur le plan de Borda pour la construction de la nouvelle carte que nous donnons dans notre Atlas ; nous avons modifié sur certains points le tracé littoral d'après les avis des pilotes cotiers; maïs ces réformes, qui ne reposent que sur des détails, ne changent rien aux positions déterminées.
Quant à la structure orographique, nous ne la présentons que comme un simple croquis; à peine oserions-nous garantir l'exactitude de la partie centrale, la seule que nous ayons pu explorer avec soin ; pour le reste, tout a été fait sur des renseignemens, ou des vues prises de divers points de la côte, en rapportant ensuite sur le plan horizontal les coupes établies sur des élévations probables et les vues que nous dessinions à vol d'oiseau. Avec ces seules ressources, on ne peut aller loin, ni viser à la perfection. Sous une atmosphère embrasée, où le phénomène du mirage est assez fréquent, où la radiation est éblouissante, et la réfraction très-sensible, la perspective aérienne est souvent trompeuse; l’on juge mal des reliefs, au milieu de la dégradation diffuse de la lumière et des ombres. Cette incertitude, dans l'appréciation des grandeurs optiques, augmente encore lorsqu'il s'agit de déterminer, sur de vagues données, les grandeurs géométrales des masses et leurs distances relatives.
Les observations de Borda ont assigné les positions suivantes aux deux caps extrêmes de l'île, et ce sont celles que nous avons adoptées.
(4) Mapa de la isla de Fuerteventura, por don Tomas Lopez, Madrid, 1779.
( 168 ) ÆExtrémité nord. Punta Gorda. Latit N. 28° 46’; longit. O. 16° 12° 30”. Extrémité sud. Punta de Handia. Latit. N. 28° 4; longit. O. 16° 51° » Les renseignemens du capitaine de frégate don Domingo Mesa nous ont fourni des données sur deux autres points importans, savoir :
Antigua. Bourg du centre. Latit. IN. 28° 27° 50”; longit. O. 16° 29 » Puerto Cabras. Port principal. Latit. N. 28° 32 »; longit. O. 16° 12’ 50”.
DescriTion. Les côtes de Fortaventure offrent plusieurs bons mouillages. Sur la bande orientale, celui de Puerto-Cabras est un des plus fréquentés ; on trouve aussi de ce côté Puerto de Lajas, Fuste, Pozo-Negro et Puerto-Toneles ; puis, en descendant vers le sud, la baïe de Gran-Tarajal, Tarajalejo, et la plage de la Pared. La presqu'île de Handia est beaucoup moins accessible : on peut aborder toutefois à son extrémité méridionale sur la plage de Ojos, située près de la pointe de Cotillo. En remontant vers le nord, on mouille sans risque le long du rivage de Barlovento, et ensuite successivement à Puerto-Nuevo, Puerto de la Peña et Puerto-Toston, où les bâtimens vont chercher un refuge contre le mauvais temps. Sur la côte la plus septentrionale de l'île, l’anse de Corralejo sert aussi d'abri aux caboteurs. |
Le sol de Fortaventure est Beaucoup moins accidenté que celui des autres îles ; les plus hautes montagnes atteignent à peine 500 mètres d'élévation (1); la chaîne qu'elles forment parcourt la grande terre de Maxorata dans toute sa longueur; mais cette suite de sommités n'offre, dans certains endroits, que des collines basses, dont les ondulations régulières indiquent un système orographique d'un autre ordre. Vers le centre de l'île, les montagnes projettent deux contreforts qui s’avancent sur la bande occidentale dans la direction du port de la Peña. La vallée de Rio-Palma se trouve comprise entre ces rameaux; Santa- Maria de Betancuria, l'ancienne capitale, est située dans une des
(1) La hauteur approximative que nous indiquons n’a rapport qu'aux montagnes de la grande terre : celles de la presqu’ile doivent être beaucoup plus élevées.
gorges adjacentes. Sur la bande orientale, les versans de la chaîne centrale sont beaucoup plus uniformes : à partir du rivage, le sol s'élève insensiblement sans mouvemens de terrain bien prononcés ; quelques mamelons volcaniques sont les seuls obstacles qui viennent borner l'horizon. Les vastes plaines qu'on rencontre de ce côté n'ont rien d'attrayant pour le voyageur, surtout après la moisson; ce sont alors de vrais saharas. On pourrait se croire dans les déserts de l’Afrique lorsqu'on traverse les Z/anos de Triquibijate et de Hampuyenta pour se rendre à Antigua.
Tout est sec et aride; des buissons épineux, parmi lesquels dominent des Euphorbes sans feuilles, se montrent de loin en loin; jamais d'arbres, pas même un Palmier, aucune source, rien enfin qui puisse procurer un peu d'ombre et de fraîcheur; partout, au contraire , un soleil scintillant sur un sol dépouillé de verdure, une atmosphère de feu et une chaleur étouffante. Mais , après la saison des pluies, la terre reprend une nouvelle vie et se recouvre de plantes; les champs, rendus à la fécondité, promettent de riches moiïssons, el Fortavénture redevient la verte Herbanie aux abondans pâturages.
Les habitans, bien qu'acclimatés, redoutent les ardeurs de la canicule et préfèrent plutôt voyager dans l’île la nuit que le jour. Malheureusement ce système ne convient guère aux naturalistes. C'était au mois de juillet (1829) que nous explorions le pays : nous étions partis de Puerto-Cabras dès l'aurore; après plusieurs heures de marche, au milieu d’une campagne aride et nue, nous fimes halte à la ferme de las Casillas , le seul endroït où nous trouvâmes de l'eau pour étancher la soif ardente qui nous dévorait. Au coucher du soleil, nous entrâmes à Antigua. Ce bourg agricole est situé à la base des montagnes , sur le penchant d'un côteau qui borde les plaines que nous venions de traverser. Le surlendemain, nous nous dirigeàmes au nord en longeant les collines du groupe de Manitaga. Au sortir du hameau d’Agua de
Buey, qu'on trouve sur la route, notre guide nous fit arrêter un IT. à 99
instant au pied de la Gayria, volcan d'époque moderne, bien que-sa dernière éruption soit antérieure à la conquête de l’île. Les laves qui ont débordé de la cime se sont répandues en torrens jusqu'à la mer. Cette inondation , que les Maxoreros appellent e/ Mal païs grande, à envahi la côte de Pozo-Negro. Le chemin que nous suivions nous COnduisit sur le vaste plateau de Tiscamanita; de À jusqu'à Tuineje, la contrée est d'une monotonie désespérante; de distance en distance s'élèvent des buttes de tuf dont les teintes rembrunies tranchent sur la blancheur de la plaine et mdiquent un sol anciennement volcanisé. Bientôt après, nous découvrîmes le cône isolé de Tamasite au milieu d'un petit vallon. On exploite dans les environs un gypse lamelleux, mêlé à des fragmens de rochers basaltiques. Nous poussâmes une reconnaissance jusqu'au cratère de Tiguitar, dont les produits nous :parurent de même époque que ceux de la Gayria ; mais nous ne pûmes aller plus loin, le vent avait passé au sud-est, et notre thermomètre marquait 35°, 56 C. Cette température devenait insupportable, le pays ne nous offrait aucune espèce de ressource ; notre chameau, quoiqu'accoutumé à de longs jeünes, commençait à s'impatienter , et force nous fut de revenir sur nos pas. |
Il était plus de neuf heures lorsque nous rentrâmes à Antigua les yeux sanguinolens et la peau brûlée par le soleil auquel nous étions restés exposés pendant plus de douze heures consécutives, Mais nous rapportions de beaux échantillons de roches, une outarde à mantelet noir (1), plusieurs gangas (2) , des court-vites (3), un vieux vautour (4), et ces heureux résultats de notre chasse compensaient au-delà les fatigues de la journée.
Ce serait empiéter maintenant sur la relation du voyage que de
(1) Otis houbara.
(2) Pterocles arenarius.
(3) Cursorius isabellinus.
(4) Fultur perenopterus.
ss
décrire nos autres excursions : ajoutons seulement que peu de jours après nous franchissions la chaîne de montagnes qui court du nord au sud , pour descendre dans les vallées de la bande de l'ouest. Parvenus au fond d'une gorge qu'entourent de grandes masses trachytiques, nous découvrîmes la petite ville de Betancuria,; ainsi nommée de Jean de Bethencourt, son fondateur. Qu'on juge de notre surprise! nous n'avions traversé jusqu'alors que des hameaux de la plus chétive apparence, ét nous nous trouvions tout-à-coup au milieu d'une ville gothique. Ce n'étaient plus des granges et des chaumières rustiques jetées à et là autour d'un modeste presbytère ; maïs des maisons alignées, la plupart en pierre de taille , avec les portes et les fenêtres en ogive, les frises et les corniches à dentelures et à mascarons. En pénétrant par une rue étroite, nous arrivâmes au couvent de Saint-François, bâti” en 1455, par Diego de Herrera, seigneur de Fortaventure et de Lancerotte. Non loin de ce monastère, remarquable par sa solidité, s'élève la paroïsse de Notre-Dame-de-Bethencourt (1), qu'on restaura et embellit après l'invasion de 1539, lorsque les pirates maroquins, commandés par le Maure Xaban Arraez, saccagèrent la ville.et brülèrent les principaux édifices publics. La nouvelle église a été construite sur les ruines de l’ancienne chapelle dont Jean le Masson donna le plan et dirigea les travaux en 1410. « J'entends que l'église de Fortaventure,
disait le conquérant dans une de ses ordonnances, soëf faite telle que
Jean le Masson mon compère édifiera, car je lui ai conté et dit comme je veux l'avoir , et j'ay amené charpentiers et massons ; pourquoy on la peut bien faire (2). »
Aïnsi, tout nous reportait au quinzième siècle; nous parcourions une ville qui, après plus de trois cents ans, s'était presque conservée dans son état primitif au milieu de sa vallée solitaire, Cet état d'isole-
(1) S'anta-Maria-de-Betancuria.
(2) Conquest. de Can., pag. 181.
ment a beaucoup influé sur les mœurs des habitans de Betancuria ; leur physionomie est encore empreinte du type originaire; on retrouve chez eux, avec les habitudes du bon vieux temps, quelques-unes des anciennes coutumes de Normandie que Bethencourt avait établies. La civilisation du moyen-âge, importée dans ce recoin de l'Atlantique, presque sur les bords du grand désert (1), en conservant ses allures, n'a fait que changer de langage et d’habit. Un costume pittoresque retrace encore l’'armure des gens de guerre; les descendans des conquérans ont tout copié de leurs ancêtres : leurs guêtres de laine imitent les jambars ou les bottines métalliques; le gilet plastronné est un représentant de la cuirasse ; le bonnet à double visière rappelle le casque et l’'armet ; ils portent un long bâton ferré auquel ils ont conservé le nom de lance, de sorte qu'à une certaine distance, lorsqu'un homme ainsi vêtu apparaît à l'horizon de la plaine ou sur les crêtes du vallon , on le prendraït pour un guerrier armé de pied en cap.
Nous quittâmes Betancuria pour nous rendre à Rio-Palma. Ce val, qu'arrose un ruisseau limpide, est célèbre par ses nombreux Palmiers (2). Nous suivimes le cours d'eau jusqu’au port de la Peña ; mais dans plusieurs endroïts nous fümes obligés de nous éloigner du torrent pour franchir, non sans peine, les grandes roches de syénite qui resserrent le défilé. La description que Bontier et le Verrieront donnée du Ruissel des Palmes (Kio-Palma) est des plus exactes, et les difficultés qu'eurent à surmonter le chevalier Gadifer de la Salle et ses compagnons, au passage de las Peñas, n'ont pas été omises. Écoutons les narrateurs : |
(1) On ne compte que vingt lieues de la ville de Betancuria sur la lisière du grand Sahara de l'Afrique occidentale. Le bras de mer qui sépare l'ile de Fortaventure de la terre ferme n’a que quinze ou seize lieues de large entre les deux points les plus rapprochés, le rivage de Tuineje et la côte de las Matillas qui s’avance à l’ouest entre le cap de Nun et le cap Bojador. Cette proximité du continent a donné lieu à ce dicton des pêcheurs canariens : De Tuineje en Berberia se va y se vuelve en un dia. « De Tuineje en » Barbarie, on va et l’on retourne en un jour. »
(2) Voy. Hist. de la prem. descouv. et conquest. des Can., pag. 70.
(Qi LS 2) & Là est l’entrée si étroite que c’est merveille, car elle ne dure que deux jets de pierre et » n’a que trois lances de large. Il fallut déchausser les souliers pour passer sur des pierres » de marbre, qui étoient si glissantes qu’on ne pouvoit tenir fort qu'à quatre pieds , et » encore convenoit-il que les premiers s’aidassent de leurs lances et tirassent les derniers
» après eux (1). »
Nos guides nous rendirent le même service. Après avoir franchi ce mauvais pas, et avant de poursuivre notre route par des sentiers moins dangereux, nous prîmes quelques instans de repos au bord du ruisseau , sous un bosquet de Tamaris, dans le même endroit peut-être où les Normands avaient fait halte, car ici encore la relation est trèsexplicite :
« Et là se disnèrent sous le bel ombre, sur l’herbe verte près des ruisseaux courants ;
» ct se reposèrent un petit, car ils étoient moult lassés (2). »
Les courses que nous fimes dans d’autres directions complétèrent les notions que nous désirions acquérir sur la grande terre de Maxorata : mais les chaleurs excessives que nous endurâmes nous firent renoncer à notre projet d'exploration de la presqu'île de Handia. Les renseignemens que nous pümes nous procurer durant notre séjour à Antigua et à Pucrto-Cabras sur cette partie si peu connue des isleños, et qu'aucun Européen n’a encore visitée, se réduisent à peu près à ceux-ci :
Handia est parcourue par des montagnes qui longent la côte septentrionale de la presqu'ile; divers rameaux partent de cette chaîne et donnent lieu à des vallées étroïtes et profondes qui débouchent sur la côte de l’ouest et du sud. Ces vallées anfractueuses. ont recu des noms particuliers (3) et sont restées mhabitées depuis la conquête de Forta-
(1) Voy. ist. de la prem. descouv. et conquest. des Can., pag. 69.
(2) Voy. Idem, pag. 70.
(3) Sur les bandes de l’ouest et du midi, on trouve les gorges suivantes : Z’alle de los Mosquitos, de los Escobones, Gran-V'alle, Valle del Cierro, de Jinamar, de Mal-nombre, del Esquinzo, de Butiondo, del Pez et de dos Canarios. Cofeté est la seule vallée de la bande du nord. Nous n’avions pas de données assez précises sur la position de ces vallées pour les indiquer sur la carte.
venture; les habitans de la grande terre y envoient parquer leurs troupeaux. Parmi les principales, on cite le val de /os Mosquitos, en face de la plage de Juan-Gomez, et Gran-Valle, que domine le pic d'el Frayle, un des points culminans de la presqu'île.
Nous pouvons donner des renseignemens moins vagues sur la topographie de la grande terre. |
D'après le dénombrement de 1824 , la population de Fortaventure s'élève à 11,860 habitans répartis en trois grands districts.
Le premier, dont Betancuria est le chef-lieu, embrasse la partie centrale de la bande de l'est et de l’ouest; il comprend trois bourgs considérables : Antigua, Casillas, Tetir, et plusieurs hameaux dispersés dans de vastes plaines (1). Betancuria contient environ 800 habitans ; on en compte 2,000 à Antigua, et autant à Tetir et à Casillas ; mais il faut observer que la population de Betancuria est toute concentrée dans cette petite capitale, tandis que celle des bourgs se trouve distribuée dans divers groupes d'habitations souvent assez éloignés les uns des autres.
Pajara commande le second district, ou celui du sud, et compte plus de 1,200 ames. Le bourg de Tuyneje appartient à cette juridiction, dont le restant se compose de plusieurs hameaux isolés (2).
Le cheflieu du troisième district est la Oliva, résidence du gouverneur de Fortaventure; les hameaux qui en dépendent sont au nombre de dix (3), parmi lesquels se trouve compris celui de Richeroque, où l'on voit les ruines du château de ce nom, que Bethencourt fit construire en 1405. Le territoire de ce district, le plus septentrional de l’île, est très-volcanisé. Trois cônes d’éruption, situés dans les envi-
(1) Ces hameaux sont ceux d’Agua de Bueyes, de Triquibijate, de Hampuyenta, de Tafia, de Time et de S'an-Andres. Il faut ajouter aussi S'anta-Iñez, petit bourg situé dans un vallon de la bande occidentale.
(2) Toto, Barjada, Eduegue, Chilegua, Mesquér, Mirabal, Tiscamanita, la Florida, Adeje et Tesegerague.
(3) Toston, Tindaya, Manta, Matilla, Valdebron; Lajares, Roque (Richeroque), Caldereta, Pederguida et V’illaverde.
rons du hameau de /a Jares, ont couvert la plane d'une immense nappe de lave.
La petite ville qui a commencé à s'élever, il y a quelques années, sur le rivage de Puerto-Cabras, rivalise déjà avec les bourgs les plus importans de l'intérieur. Cet établissement maritime semble destiné à devenir le chef-lieu d’un quatrième district, et peut-être plus tard la capitale de toute l’île. Les relations commerciales ont créé aujourd’hui d’autres centres de civilisation, et les anciennes villes titulaires n’exercent plus aux Canaries qu'une sorte de suprématie nominale. Cette observation trouve aussi des applications en Europe : dans les temps guerroyeurs, on avait tout calculé sur les moyens de défense pour l'emplacement des cités. Aïnsi, le sommet d’une montagne escarpée, l'enceinte d'un vallon flanqué de rochers d'un accès difficile, un plateau isolé, offrant d'abondantes ressources agricoles, furent les sites qu'on préféra. Alors chacun vivait sur les produits du sol, et le petit trafic était abandonné aux Juifs usuriers qui avaient jeté un mauvais renom sur tous ceux qui soccupaient de brocantage. Maïs, dans ce siècle d'industrie et de spéculation, l'esprit du lucre à tout changé, et les exigences du commerce sont venues fixer les grandes populations sur le littoral. Les exportations de la soude naturelle (a Barrilla), qui ont tant augmenté les ressources de Fortaventure dans ces dernières années , ont fait penser à l'établissement d'un entrepôt général dans le port d'embarquement. Tel est le principe qui a donné naissance à Puerto-Cabras. Quelques spéculateurs sont venus s'y établir pour faire leur marché sur place ; on a construit d’abord des barraques ; ensuite les négocians anglais ont fait bâtir des maisons plus confortables, et déjà plusieurs rues spacieuses commencent à s’aligner le long du littoral.
La récolte de la Barrilla, qu'on extrait de la plante connue vulgairement sous le nom de Glaciale (1), s'élève à 33,000 quintaux. L'île
(1) Mesembryanthemum cistallinum.
produit en outre 16,600 charges (1) de légumes, et 286,200 de céréales (blé, orge, seigle et maïs) du poids d'environ 108 livres. Ce chiffre n'a rapport qu'à une année commune ; car, dans les années abondantes, on a récolté jusqu'à 300,000 charges de blé et d'orge seulement. Il est vrai aussi que dans les années de sécheresse ces produits diminuent d'une manière effrayante, et la disette est telle alors que les malheureux Maxoreros sont forcés d'abandonner le pays pour aller implorer des secours dans les îles du groupe occidental, où les récoltes sont exposées à moins de chances.
L'année 1770 et les deux suivantes furent des plus désastreuses à cause de l’excessive sécheresse; les pluies manquèrent totalement , et l'on vit se renouveler tous les maux qui avaient désolé le pays au commencement du siècle. Les habitans, pressés par la faim, émigrèrent en masse, et les navires, qui, chaque année, exportaient le blé dans les autres îles, arrivèrent chargés de familles exténuées et presque mourantes. Les rues de Sainte-Croix de Ténériffe et de la Laguna, celles des capitales de la grande Canarie et de Palma étaient encombrées de malheureux qui imploraïient des secours. Le capitaine-général Fernandez de Heredia rivalisa de dévouement et de zèle avec l'évêque Servera, et toutes les communes s'empressèrent de suivre un si noble exemple. On fit venir des grains de Mogador, on expédia de l'eau et des vivres aux familles qui n'avaient pas quitté leurs foyers; dans la Ciudad de las Palmas, 1,500 rations furent distribuées chaque jour aux pauvres émigrans ; à Ténériffe, on reçut à l'hôpital de la Laguna tous ceux qui avaient le plus souffert, et chacun voulut contribuer pour sa part à l'œuvre de charité. La seule île de Palma donna asile à près de trois mille Maxoreros (2). |
Toutefois, ces grandes calamités seraient moins fréquentes, et pour-
(1) Nous entendons parler, sous cette dénomination, de la fanega d'Espagne. ï (2) Voy. Viera, Noticias de la Hist. gener. de las isl. Can ; tom. 11, pag. 465.
raient même ne plus offrir des exemples aussi affligeans, si les habitans de Fortaventure voulaient sortir de leur apathie pour mettre à profit les avantages du sol dans un pays où la nature, avare par intermittence, est ordinairement prodigue de ses dons. Un système d'économie rurale bien entendu amènerait une heureuse réforme, et placeraïit la fortune publique à un haut degré de prospérité. De grands espaces, encore incultes, ne fournissent guère que des pâturages pour les chèvres etles chameaux (1). Les alentours de la baie de Gran-T arajal, que nous avons visités, les terres comprises entre Tuineje et Puerto-Toneles, celles qui avoisinent Punta-Roja au nord, et une grande partie de la bande du sud, sont de vrais déserts. Pourtant, tout ce pays n’a besoin que de bons labours pour changer d'aspect; mais il est dans le caractère des Maxoreros de se laisser aller à la fainéantise, et de vouloir rester pauvres au milieu d'un sol qui pourrait les enrichir; car, bien qu'ils fondent leurs principales ressources sur la récolte des céréales, ni la perspective d'une année abondante ni le souvenir des misères passées ne peut les engager à l'économie. Tourmentés du désir de vendre aussitôt qu'ils ont récolté, ils ne mettent jamais de grains en réserve, et livrent à très-bas prix des denrées qu’ils mendient ensuite plus tard. Leur nonchalance est devenue proverbiale. À l'époque des moissons, ils attendent qu'il leur arrive du monde des autres îles pour mettre la main à l'œuvre, et laissent perdre le blé déjà mür. Dios para todos! voilà leur devise. Indolens comme tous les peuples de l’Afrique occidentale, ils ne cherchent pas à se procurer un meilleur bien-être, et abandonnent à la Providence le soin de leur avenir.
(1) Les chameaux que Jean de Bethencourt amena du continent d'Afrique se sont beaucoup propagés à Fortaventure ; Viera prétend qu’on en comptait déjà plus de 4,000 quelques années après leur introduction. (Voy. Voticias, tom. 11, pag. 335.) Quant aux chèvres, Bontier et Le Verrier assurent qu’elles étaient si nombreuses au temps de la conquête qu’on aurait pu se procurer plus de 60,000 chevreaux tous les ans. (Voy. Conquest. des Can., cap. 1xx, pag. 131.) Aujourd’hui encore, les appréciations du professeur Bandini prouvent que ce nombre n’a guère diminué. (Voy. Lecc. elem. de Agricult., pag. 63.) Les brebis se sont moins multipliées, et pour ce qui concerne le gros bétail, il naît à peine 240 veaux par an.
Nous terminerons là nos renseignemens sur Fortaventure, nous réservant de donner de plus grands détails, dans l'APPENDICE STATIS- TIQUE , sur la population de l'île et les différentes productions du sol.
DESCRIPTION
DE
L'ILE DE LANCEROTTE.
ÉrymoLore. Vers la fin du quinzième siècle, quelques années avant l'arrivée de Bethencourt aux Canaries, un aventurier français nommé Lancelot de Maloisel avait envahi Lancerotte. Bontier et le Verrier assurent qu'on voyait-encore dans cette île les ruines du vieux bastion qu'il y avait fait construire (1). Ainsi, sans nous arrêter aux versions contradictoires de Nebrixa, du P. Abreu Galindo et de Viana (2), nous trouvons plus simple de nous en rapporter à celle des deux chapelains pour retrouver l'origine d'un nom qu'ils semblent avoir indiqué euxmêmes par leur orthographe. En effet, l'#e de Lancelot est bien celle où Lancelot de Maloisel s'était fortifié; les aborigènes l'avaient appelé Tite- Roy-Gatra; mais nous ne saurions interpréter aujourd’hui cet ancien nom que les historiens de la conquête ont écrit probablement à leur manière. |
CONFIGURATION ET GISEMENT. La forme de l’île est très-irrégulière, et n'a élé bien arrêtée que sur la carte particulière de Lopez (3); ses côtes
(1) « Et aucuns jours après transmit Gadifer de ses gens pour querir de l’orge, car nous n’avions plus » de pain si peu non; si assemblerent une grande quantité et le mirent en un viel chastel que Lancelot » de Maloïisel avoit déjà fait faire, selon que l’on dit. » (Conquest. des Can., chap. xxxu, pag. 59.)
(2) Voy. Viera, Noticias de la Hist. gen., pag. 54 et suiv.
(3) Mapa de la isla de Lanzarote, par don Tomas Lopez ; Madrid , 1780.
sétendent du nord-est au sud-ouest sur un espace d'environ onze lieues depuis le cap Farion (Punta de F'ariones) jusqu'à Pechiguera (ou Punta de montaña Roja). Les différentes sinuosités du littoral offrent plusieurs autres saillies que nous devons signaler. Ce sont les pointes Rasa, Gaviota, Penedo et Ginate sur la bande de l’ouest et du nord, celles de Papagayo, du Roque del Ambar, d'Arrecife et de Jablillo sur la bande du sud et de l'est, Entre ces points opposés, l’île n'a guère que quatre lieues de large, et se rétrecit beaucoup plus vers sa partie septentrionale. On estime sa surface, en lieues carrées, à 34,252.
Nous avons adopté, pour le tracé de notre carte de Lancerotte (voy. Atlas, pl. x), les gisemens indiqués par le chevalier de Borda en 1776, savoir :
Pointe du nord (Punta Fariones). Latit. N 29° 15; longit. O. 15° 49’. — de l’ouest (Punta Rasa). Latit. N. 28° 55’; longit. O. 16° 12’. — dusud (Punta Papagayo). Latit. N. 28° 51°; longit. O. 16° 10° 30”. — del’est (Punta Mojon-Blanco). Latit. N. 29° 14; longit. O. 15° 45.
Ces positions présentent les différences suivantes avec celles de la carte de Lopez :
Punta Fariones. Latit. N. 28° 55; longit. O. 14° 46. Punta Rasa. Latit. N. 28° 37°; longit. O. 15° 12’. Punta Papagäyo. Latit. N. 28° 38; longit. O. 15 6. Punta Mojon-Blanco. Latit. N. 28° 52’; longit. O. 14° 41°. À ces renseignemens nous ajouterons ceux qui nous ont été communiqués sur la position de deux autres points importans, savoir :. Ville de Teguize (centre de l'ile). Latit. N. 29° 5’; longit. O. 15° 58’. — Arrecife (port principal). Latit. N. 28° 59 ; longit. O. 15° 5# (1). DescræTION. M. Léopold de Buch, qui a publié il y a sept ans une carte physique de Lancerotte (2), en reproduisant à plus grands points
(1) C’est par erreur que la longitude du port d’Arrecife a été marquée 25° 54 au lieu de 15° 54 sur la légende de notre carte, pl. x.
(2) Voy. Physical. Besch. der Can. Ins., Atlas.
EU
la petite île du plan de Borda (1), n’a pas cru devoir combiner comme nous les résultats des observations faites pendant la campagne de 1776 avec le tracé du géographe Lopez. Nous n'entreprendrons pas un examen détaillé de cette carte, et appellerons seulement l'attention, dans le cours de notre description, sur certaines indications qui ne s'accordent pas avec les nôtres. S'il s'agissait de discuter sur des hypothèses, nous croirions devoir nous abstenir ; mais en détruisant, par des faits observés, des assertions fondées sur de fausses données ou des renseignemens trompeurs, nous pensons (quelle que soit l'intention qu'on nous suppose) rendre un service à la science. Le savoir de M. de Buch n'avait pas besoin de nos éloges, car sa réputation est faite depuis longtemps ; nous avons cité avec plaisir ses descriptions toutes les fois que, par leur exactitude et la lucidité du raisonnement, elles pouvaient servir à illustrer notre texte. C'est toujours dans cet esprit de juste critique que nous signalons aussi des erreurs qu'on ne doit attribuer sans doute qu à l'impossibilité de pouvoir tout observer en détail dans un court espace de temps.
M. de Buch nest resté que neuf jours à Lancerotte : les explorations précipitées auxquelles il s'est livré pendant cette courte résidence ne lui ont pas permis d'examiner tout par lui-même, et il a eu recours sans doute à des renseignemens souvent très-vagues ou inexacts. Il n'employa qu'un seul jour pour visiter toute la partie septentrionale de l'île en partant du port de Naos. « Le 18 octo- » bre 1815, dit-il lui-même, nous nous rendimes à Teguize.…. nous » gravimes ensuite les montagnes du nord... et descendîmes vers » la mer... nous ne pümes regagner le port de Naos que très-ayant » dans la nuït (2). » Ainsi, sans compter les détours et toutes les difficultés de la route, le chemin parcouru dans cette seule journée, en
(1) Voy. Carte partic, des tles Can., d'après les observ. faites en 1776 sur l'Espiègle et la Boussole. (2) Voyez sa Relation, pag. 35 et 36.
supposant même que M. de Buch ne soit rentré au port de Naos qu'à minuit, est au moins de quinze lieues de Castille, qui valent beaucoup plus de vingt au degré. Après cette marche forcée, l'infatigable géologue ne se reposa qu'un seul jour à Arrecife, et en repartit le 21 pour visiter l'autre partie de l'île et la grande éruption de laves de 1730.
Dans la carte que nous avons citée, M. de Buch place le volcan de la Corona sur la crête des montagnes du nord, tandis que l'énorme cône de rapille, que les habitans de la contrée désignent sous cette dénomination, s'élève à l'extrémité de la vallée de Magues sur la bande orientale de la chaîne de Famara. Les coulées de lave qui débordèrent de ce cratère envahirent la côte adjacente et se précipitèrent dans la mer après avoir formé une immense nappe aux environs de la pointe de Mojon-Blanco. M. de Buch, en figurant sur sa carte la trace d'un torrent de matières volcaniques dans la direction du nord, a voulu indiquer sans doute une autre éruption que celle de Za Corona.
« Le torrent de lave, dit ce géologue, laisse bientôt la pente orien- » tale, pour se diriger dans un vallon vers Rio; et À, ilse précipite » comme une cascade de la hauteur de 900 pieds depuis le sommet des » montagnes jusqu au rivage. L'aspect de ce torrent est encore des plus » remarquables. On est frappé de très-loin à la vue de cette bande » aride de matières qui,en s'épanchant sur les couches basaltiques ho- » rizontales, est restée empreinte de tous les caractères d'un liquide » noir qui à coulé de haut en bas de l'escarpement. Cette nappe de » lave s'étend au pied des rochers et a fait retirer la mer de la base des » falaises (1). » Il y a sans doute erreur dans ce passage de la relation de M. de Buch , et nous ne pouvons en rendre raison qu'en changeant le lieu de la scène; car nous sommes convaincus qu'il n'est question ici que de l'éruption du volcan de la Corona , dont l'inondation a envahi
(1) Voy. Physical. Besch. der Can. Ins., pag. 316.
la côte orientale, et ne peut en aucune manière avoir surmonté la barrière que lui opposaient les montagnes du nord.
L'enchaînement de sommités qui, à partir du centre de l’île (Teguize), s'étend jusqu'au cap Farion, borde la côte septentrionale de Lancerotte, et offre sur ce versant un boulevart de rochers escarpés, dont les pentes verticales ont souvent plus de 1,200 pieds d'élévation. Le revers méridional de cette chaîne basaltique descend en talus vers la mer et projette des rameaux de collines entre lesquels se trouvent comprises les vallées de Guatisa, de Tabayesco, de Temisa, d'Haria et de M. agues. Lorsque après avoir traversé ce dernier vallon et tourné les bases des énormes cônes de la Corona, de Guatifay et de los Helechos, en se dirigeant vers la côte du nord, on est parvenu sur le col de Famara , il faut descendre ensuite par de grands escarpemens vers la côte des Salines. On n'est plus séparé alors de l’ilot de Za Graciosa que par le canal del Rio, petit bras de mer d'un quart de lieue de large. Le 5 juin 1829, après avoir exploré, pendant huit jours consécutifs, toutes les crêtes et les versans des montagnes du nord, nous suivimes l'itinéraire que nous venons d'indiquer pour nous rendre à la Graciosa. Ce fut de là que nous dessinâmes l'immense falaise qui borde la côte septentrionale de Lancerotte, et les crêtes déchirées des cratères de Gu atifay et de la Corona que nous apercevions derrière la chaîne que nous avions en face (voy. Atlas, pl. xnn). Des éboulemens considérables ont ruiné de distance en distance les versans inclinés de ces montagnes, dont les sommets atteignent 1,750 d'élévation absolue vers la chapelle de Notre- Dame de las Nieves. Les cimes de Guatifay et de la Corona ont 1,873 pieds d'altitude au-dessus du niveau de la mer, et dépassent d'environ 200 pieds les crêtes de la chaîne de Famara. Ainsi, il serait impossible de supposer que les volcans situés sur le revers méridional aient pu verser leur lave du côté du nord, puisque le long de cette bande la position des montagnes vient former un obstacle insurmontable, et qu'il existe une vallée intermédiaire qui, bien qu'envahie déjà par
( 184) les matières volcaniques, offre un écoulement naturel vers la côte de l'est.
Nous anticiperons ici sur les considérations que nous aurons à présenter plus tard dans la partie géologique et tâcherons de donner une idée exacte de ce système de volcanisation, afin de concilier, s’il est possible , l'indication de M. Buch avec nos propres observations.
À partir du cap Farion, les montagnes de Famara pénètrent Jusqu'au centre de l'île, et se terminent en un plateau sur lequel on a bâti la petite ville de Teguize et le château qui la défend. Les points les plus élevés de cette partie occidentale de la chaîne que l'on appelle la Montaña sont Las Peñitas de Chache.
Ces roches basaltiques dominent la chapelle de Notre-Dame de las Nieves, située sur une des crêtes adjacentes; des bruyères ra- . bougries et quelques fayas (1) croïissent encore sur ces hauteurs. Vers le nord-ouest, les montagnes se bifurquent et lancent sur la côte de Bajamar le morne escarpé du Castillejo. Lorsqu'on se place sur ces points culminants, on découvre tour-à-tour un horizon trèsétendu; les îlots de Graciosa, de Montaña Clara et d'Alegranza, se montrent sur une même ligne dans la direction du nord-est, à lorient et au midi les plaines de Sd, de Bajamar et de Tajiche, qui s'étendent jusqu'au pied des escarpemens, séparent tout le pays dévasté par l'éruption de 1730 de la partie montagneuse dont on vient d'atteindre les sommets, et sur le versant oriental de la chaîne, on aperçoit les vallées de Guatiza, de Tabayesco et de Haria couvertes de Palmiers et de Figuiers. Vers le cap Farion et en descendant dans le vallon de Magues, on retrouve les traces récentes du grand système volcanique qui a prédominé sur toute l’île et dont l'action puissante s'est manifestée à différentes époques. La montagne de la Corona s'élève comme un dôme immense au milieu de cette en-
(1) Myrica Faya.
( 185) ceinte. La Corona, par sa forme et sa grandeur, a l'aspect du pic de Ténériffe vu de l'intérieur des Cañadas, lorsqu'on commence à se rapprocher de sa base, et qu'on n’aperçoit plus le piton. qui le termine. Ici le sommet offre un cratère dont la profondeur égale presque la hauteur du cône; ses bords sont couronnés de roches saillanies qui laissent entre elles de larges ouvertures par où les laves ont débordé dans toutes les directions, mais plus abondamment vers l'est et le sud. De ce côté surtout. le sol présente un désordre épouvantable; des blocs énormes sont restés debout, entassés où à moitié ensevelis sous des amas de scories et de matières volcaniques. Le ton général de ce terrain calciné est d'un rouge brun passant au noir, et mêlé parfois de teintes d'émail que le soleil fait rejaillir comme des incandescences. Le cratère est d'un abord difficile, à cause des rapilles qui couvrent ses pentes extérieures; une couche de scorie pulvérisée tapisse tout l'intérieur. L'œil mesure ce gouffre avec effroi, et ce n'est pas sans danger que l'on parcourt les escarpemens de ses bords. Le moindre faux pas pourrait entraîner dans un abîme de 500 pieds de profondeur, et malheur à celui qui n'aurait aucun témoin de sa catastrophe; tous ses eftorts pour sortir de ce cratère seraient impuissans, car les talus unis et inclinés qu'il tenterait de gravir ne lui offriraient aucun point d'appui. L'espace qui s'étend depuis la base orientale de la montagne Jusqu'à la mer est inondé par les éruptions du volcan; les gaz qui se sont fait jour à travers cette nappe de lave l'ont crevassée de toute part. La grotte de los l’erdes se trouve de ce côté : ce fut dans ses cavités souterraines que la population de Lancerotte se réfugia en 1618, lors de l'invasion des Maures. Les anfractuosités de ces labyrinthes reçoivent du jour et de l'air par pluieurs soupiraux (1). Quelquefois un gonflement s'est opéré à
(1) Les cavités qui se forment dans la pâte du pain , au moment de la cuite, peuvent donner une x 24 11. 2
la surface du sol; la croûte volcanique rend alors un son reten- Lissant assez semblable à celui qu'on produirait en frappant sur un canon de fonte. On voit plusieurs de ces grandes bombes à demidétruites, et dont les éclats couvrent les environs. Nous ne saurions décrire les nombreux accidens qui ont eu Heu lors du refroidissement des laves, et qui conservent encore tous leurs caractères bizarres.
Non loin de la Corona s'élèvent deux autres cônes d’éruption, Los Helechos et Guatifay. Ce dernier, situé plus à l'occident, est aussi très-remarquable par sa hauteur et le développement de sa masse. Ces trois volcans paraissent avoir envahi le vallon de Magues à peu près à la même époque; les montagnes de Famara, qui bornent l'enceinte vers le nord, portent au contraire les traces d’éruptions plus anciennes; leur évasement du côté du midi, le désordre du sol sur la crête de cette chaîne et les formes orographiques de ce groupe de sommités sont autant de causes qui pourraient faire assimiler en quelque sorte le vallon de Magues avec les Cañadas de Ténériffe, la Corona avec le Teyde, les montagnes de Famara avec le système démantelé qui entoure le grand cirque. Ici, il est vrai, la ligne de circonvallation n'existe plus que d'un côté; l'action volcanique , toujours active après tant de siècles de travail, a réagi à différentes époques, et la débâcle qui a déchiré l’île sur tous ses contours à ruiné le cratère primitif. Mais si l'on à égard dans cette comparaison à la différence qui existe dans la nature des roches, il y aurait peut-être un peu trop de hardiesse à soutenir une pareille hypothèse.
Dans une de nos excursions géologiques, nous gravimes jusqu'au sommet des monts qui avoisinent le cône de Guatifay, et parvinmes au bord d'un ancien torrent de lave qui s'est précipité par les versans du nord de toute la hauteur de la falaise. Telle est la
idée assez juste de ces espèces de boursouflures , qui se ramifient avec d’autres, ou bien se trouvent obstruées par des parois de peu d’épaisseur.
cascade de 900 pieds de chute que M. de Buch semble avoir considéré comme une éruption de la Corona, mais qui ne peut apparienir ni à ce volcan, ni à l'époque. de sa formation.
Toute la partie de Lancerotte située. à l'occident des montagnes de Famara présente un terrain tourmenté par les volcans modernes: de grandes commotions accompagnées d'épouvantables désastres, en bouleversant la contrée, ont fait presque entièrement disparaître l'ancien système orographique; toutefois, on peut encore en suivre les traces .éparses au milieu de cette immense dévastation. Lorsqu on examine attentivement la forme allongée de Lancerotte, la direction de ses côtes, l'isolement du rameau des Æfaches vers la pointe du Papagayo, celui d'un autre groupe de collines qui vient se rattacher par l'occident au promontoire de. Montaña roja, et enfin le gisement N.E. et $S. O. des montagnes de Famara, on est porté naturellement à supposer la préexistence d'une chaîne de continuité entre ces différens groupes démantelés et séparés maintenant les uns des autres. En effet, cet enchaïînement primitif est encore indiqué aujourd'hui par une suite de mamelons et de pies volcaniques disposés sur plusieurs lignes parallèles et dont Montaña del Fuego, la montagne de feu, qui atteint 1471 pieds de hauteur absolue, occupe le centre. Des exemples d'un système de volcanisation analogue avaient déjà été observés par M. de Humboldt sur la croupe des Andes : celui qui caractérise l’île de Lancerotte d'une manière si particulière a fixé aussi l'attention d'un observateur non moins exercé. « Quel fut mon étonnement, dit » M. de Buch dans sa relation, lorsque du point où j'étais placé (1), je » vis se développer devant moi une série entière de cônes aussi élevés » que la Montaña del Fuego, tous dirigés sur une étendue de plus de » deux milles géographiques, suivant la même ligne et disposés avec
(1) Montarña del Fuego.
» une telle régularilé, qu'ils restaient tous cachés les uns derrière » les autres, et qu'on ne pouvait les distinguer que par leur som- » met. Depuis la côte occidentale jusqu'auprès du village de la Flo- » rida, à un mille de Puerto de Naos, j'en ai compté douze (de » 8 à 400 pieds d'élévation), parmi lesquels la Montaña del Fuego » se trouvait placé le sixième. On en voit en outre beaucoup d'au- » tres rangés en partie entre les précédens et en partie hors de la » direction générale. C'est évidemment la répétition du phéno- » mène de Jorullo, ou de celui du Puys en Auvergne (1). » La vue que nous avons prise sur les lieux, et que la pl. xm de notre atlas reproduit fidèlement, peut donner une idée assez exacte de la description qu'on vient de lire: |
Si l'on jette les yeux sur notre carte (2), on s'apercevra que toutes ces lignes de volcanisation semblent se rattacher d'une part aux deux grands embranchemens des montagnes de Famara, dont elles suivent la direction , et de l’autre aux principaux caps qui accidentent la côte. Aïnsi, la série de mamelons qui commence vers le centre de l’île, non loin de Teguize, s'avance jusqu'à Punta-Rasa; l’autre série, qui part du cône d'Uhique, à une lieue environ'au-dessus du port de Naos, suit les contours de la côte orientale, et vient, en se ralliant aux Afaches, aboutir à la pointe du Papagayo. Entre ces deux séries de mamelons, il en existe une autre intermédiaire le long de laquelle on retrouve de distance en distance de grands fragmens de roches basaltiques qui ont appartenu sans doute à l'enchaînement primitif (3). Celte troisième ligne, la plus démantelée, prend naissance auprès de Mosaga, un peu au-dessus du bourg de San-Bartholomé, où le sol a déjà plus de 767 pieds de hauteur absolue. Les cônes volcaniques qui la signalent sont moins
(1) Physical. Besch. der Can. Ins., pag. 305.
(2) Voy. Atlas, pl. x.
(3) Nous avons désigné sur notre carte par les lettres O. O. O. le gisement de ces anciennes roches basaltiques. (Voy. la légende en marge.)
( 189 ) élevés que ceux des deux autres séries, et se prolongent par Diamar, la Jeria, Uga, Vaisa et Femes jusqu'au cap Pechiguera, que termine le promontoire de Montaña-Roja, autre volcan d'ancienne date.
En dehors de ces trois grandes lignes de volcanisation, on observe plusieurs séries isolées, mais qui se rattachent au système général. Telle est celle des montagnes rouges (Wontañas Bermejas), situées au pied de la chaîne centrale, puis le groupe de /a Quemada, dont les laves ont recouvert le territoire d'Jguadin, et enfin l’ancienne ligne des cônes volcaniques de Timbaya, Tinajo et Tenesor, qui s'étend Jusqu à la pointe de Gaviota.
De l'examen que nous venons de faire, on peut déduire les probabilités suivantes :
1° La débâcle qui a rompu, vers le centre et à l'occident, la ligne de continuité des montagnes de Famara a dû se manifester d’abord par une éruption du premier ordre, dont l'action s'est prolongée le long d'une crevasse ouverte du nord-est au sud-ouest dans la direction du grand axe de l'île. M. de Buch a le premier manifesté cette opinion. « Cette grande faille, dit-il, a eu lieu sans doute avec d'autant plus de » force et de- violence qu'il n'existait pas auparavant de volcan ou de » cheminée en communication avec l'intérieur, et qui pût atténuer » l'intensité de l’action mise en jeu lors de cette éruption (1). » Quant à nous, nous n'oserions pousser aussi loin cette hypothèse.
2° Les fragmens basaltiques disséminés au milieu des produits des éruptions modernes sont évidemment des restes disloqués de l'ancien système de montagnes. Ces roches isolées, dont quelques-unes surgissent encore comme de grandes ruines au milieu des champs de lave, ont été aussi indiquées par notre savant devancier. «Il n'est pas difficile , » ajoute-t-il, de retrouver la roche que l’action du feu a fondue en » grande partie. Le sol de Mancha-Blanca est composé d'un basalte
(1) Physical. Besch. der Can. 1ns., pag. 306.
» colonnaire compacte, contenant souvent de gros grains de péridot. » Cette roche ressemble entièrement aux basaltes de la côte du Rio » (montagnes de Famara). Au-dessus de cette ancienne formation » s'élève la chaîne des mamelons dont les éruptions ont brisé en » grande partie et entraîné à l'état fluide les roches primitives (1). »
3° Les phénomènes qui se sont manifestés de nos jours prouvent que la tourmente géologique a eu plusieurs époques de réaction, et que ses effets se sont toujours reproduits en suivant la direction primitive. L'activité permanente des foyers volcaniques sur divers points doit faire craindre que l’île n'éprouve encore de nouvelles révolutions.
Donnons une analyse des faits :
Le 1°” septembre 1730, on vit tout-à-coup le sol s'ouvrir avec fracas aux alentours de Timanfaya, dans le district de Za Jeria, et une énorme montagne enflammée sortir du sein de la terre (2). Quelques jours après, d’autres gouffres se formèrent à l'orient de Montaña del Fuego, sur la ligne des anciens cônes d'éruption.
Le 18 octobre, le sol se crevassa de nouveau dans trois endroits différens, maïs toujours dans le sens du grand axe de l’île. Cette réaction donna naissance à une série de mamelons isolés qu'on aperçoit à l’occident de la Jeria, et dont le plus grand a près de 300 pieds d’élévation. Ce fut de son cratère que s'échappèrent les torrens de matières incandescentes qui détruisirent le bourg de Santa-Catalina , et envahirent tout son terroir.
Le 28 du même mois, les vapeurs délétères qu'exhalaient plusieurs cratères en activité asphyxièrent le bétail ; dans toute la contrée, les chameaux, les chèvres, les brebis et les autres animaux domestiques furent frappés de mort presque en même temps.
(1) Physicl. Besch. der Can. Ins., pag. 306.
(2) Notice manuscrite du curé don Lorenzo Cuberto. Viera, Noticias, tom. 11, pag. 404, ex Davila, Constit. synod., pag. 505. G. Glas, His. of Can. Isl., pag. 200.
Le 3 février de l’année suivante, l'action volcanique produisit un nouveau cône dont les laves incendièrent le village de Rodeos.
Le 7 mars, il s'en forma d'autres qui anéantirent Tngafa.
Le 20, il en apparut encore plusieurs qui se rangèrent sur la même série à demi-lieue plus loin vers le nord.
Le 13 avril, deux de ces montagnes s'affaissèrent avec fracas, à la suite d’une violente commotion.
Le 1” mai, à un quart de lieue plus loin encore, on vit se produire de nouveaux volcans qui furent en grande activité jusqu'au 6.
Le calme se rétablit ensuite, et les malheureux habitans espéraient enfin un terme à cette épouvantable dévastation, lorsque, le 4 juin, trois bouches s'ouvrirent à la fois au pied de WMontaña del Fuego, toujours dans le cercle de l'ancien foyer. Ces crevasses n'en firent bientôt plus qu'une seule, dont les déjections s'étendirent jusqu'à la mer.
Le 18 juin , un autre cône s'éleva au-dessus des ruines des villages de Santa-Catalina, Mato et Tingafa. Il est à remarquer que ces divers phénomènes se manifestèrent constamment du nord-est au sud-ouest, comme si l'ile eût été fracturée dans ce sens.
En octobre et novembre de la même année, de nouveaux tremblemens de terre, accompagnés de grandes éruptions, vinrent encore bouleverser la contrée.
Le 25 décembre, à la suite d'une secousse plus violente que toutes celles qu'on avait ressenties jusqu'alors, un courant de lave, sorti d'un mamelon qui s'était formé instantanément, se précipita sur le bourg de Jaretas, et se répandit jusqu'aux environs de Yaisa, où il incendia la chapelle de saint Jean-Baptiste.
Les habitans, perdant toute espérance après des désastres si souvent répétés, abandonnèrent une île qu'ils craignaïent de voir s'engloutir avec eux, et se réfugièrent en masse à la grande Canarie. Pendant cinq années consécutives, les volcans continuèrent leurs ravages, et ne se calmèrent entièrement que le 16 avril 1736. Leur action
s'était étendue à plusieurs reprises sur la ligne des premières éruptions ; des torrens de matières brülantes avaient dévasté la belle vallée de Tomara, englouti dans différentes directions huit villages, dont les noms ne se retrouvent plus sur la carte (1); le sol, bouleversé de fond en comble, s'était recouvert de scories et de cendres sur un espace occupé par quatorze hameaux (2). Aïnsi, presque le tiers de Lancerotte avait été détruit; des fleuves de feu avaient formé un immense lac de lave d'où s'élevaient de proche en proche, comme autant d'archipels, des groupes de montagnes isolées. La fournaise souterraine avait débordé par ces soupiraux : tantôt liquide et bouillonnante, la lave, en se précipitant par cataractes, avait entraîné au loin des rochers calcinés, et s'était amoncelée sur le rivage, où de noirs promontoires signalent encore le terme de sa course ; tantôt compacte et plus lente dans sa marche, elle avait coulé comme un limon épais, poussant devant elle de grandes masses, s'agglomérant au pied d'un obstacle pour l'envahir, se détournant de ceux qu'elle ne pouvait surmonter, suivant toutes les inflexions du sol, se moulant sur toutes les formes. On la voit encore aujourd'hui comme dans ce ternps de désastreux souvenirs : le courant dévastateur s'étend ici sur une vaste plaine: R, il franchit un défilé entre deux collines pour venir déboucher sur cette partie de l'île qui à conservé le nom de Playa Quemada, plage brûlée : plus haut il cerne le district de San-Bartholomé , force le passage entre les ruines de Zonzamas et le village de Tajiche, menace Arrecife, et vient se perdre près du port de Naos. A l'occident, il envahit le petit golfe de Janubio, isole Montaña del Fuego, se répand depuis les pointes fiasa et Gaœiota jusqu'à Tao, sur un espace de plus de dix milles géographiques, et porte partout l'incendie et la dévastation.
(1) Ces bourgs étaient ceux de Tingafa, Maretas, S'anta-Catalina, Jaretas, S an-Juan, Peña-de-Palmas, Testeyna et Rodeos.
(2) Mancha-Blanca, Asomada, Yguadin, Jeria, Macintafe, Mosaga, San- Andrès ; S'an-Bartholomé Calderetas, Guagaro, Conil, Mardache, Guagime et Faisa.
Nous avons parcouru dans tous les sens cette région volcanique, nous avons gravi sur tous les sommets qui la dominent, et dont plusieurs sont encore fumans: l'imagination s'épouvante à l'aspect de ce grand désastre; c'est un spectacle à la fois curieux, imposant et sublime ; il serait difficile d'en trouver un plus extraordinaire dans les autres parties du globe. Aussi l'île de Lancerotte offre un beau champ d'observations aux géologues, et les savantes descriptions de M. de Buch en sont une preuve convaincante. Maïs notre illustre devancier na pas tout vu; il n'a visilé que certains points, et, quelque exercé que soit son coup d'œil, il n'a pu embrasser qu'une partie de ce vaste système de volcanisation. Malgré ses explorations et les nôtres, il reste encore de grands espaces à parcourir et bien des faits à constater.
Cette action volcanique si puissante, et qui, en 1730, réagit avec tant de violence pendant sept années, a donc eu ses temps d'arrêt et de retour; mais aujourd'hui, plus lente dans sa marche et moins active dans ses effets, elle paraît avoir atteint l'époque de ses dernières révolutions.
En 1824, rois éruptions vinrent encore désoler le pays : la première eut lieu au centre de l’île, dans le voisinage du hameau de Tao et sur la ligne de volcanisation de la montagne del Fuego; elle produisit un nouveau mamelon qui envahit des terres labourées. Les deux autres éruptions percèrent la grande nappe de lave de 1730 à l'occident des montagnes brûlées (Montaña de la Quemada) (1). Plusieurs cratères s'ouvrirent à la base de cinq cônes de scories, et vomirent des torrens enflammés qui furent se perdre dans la mer. Ces phénomènes présentèrent la même régularité dans leur marche du nord-est au sud-
ouest, et se manifestèrent par diverses alternances durant l’espace de trois mois.
(4) Voy. Atlas, pl. x, au renvoi g.
Les volcans de Lancerotte couvent peut-être d’autres incendies dans leurs cavités souterraïnes, et, après des intermittences plus ou moins longues, ils se feront jour de nouveau au travers de ce sol tourmenté.
Toutefois, ces désastres seront encore compensés par des bienfaits; les immenses amas de matières volcaniques qui ont couvert le pays, notamment à l'époque des grandes éruptions de 1730-1736, lui ont procuré des avantages inattendus. La nature du sol a été changée sur une partie de sa surface, et ilen est résulté une modification dans ses produits. Ainsi, la vigne a prospéré dans tous les districts où une forte couche de scories est venue favoriser son développement. Cette culture est aujourd’hui très-répandue aux alentours de la Jeria, Vaisa, Gaya, San-Bartholomé, Florida, etc., et ses produits dépassent annuellement 3,700 pipes de vin. Le maïs à prévalu dans les champs envahis par les rapilles et les cendres; les récoltes de cette céréale sont évaluées à 19,000 fanegas dans les bonnes années. La culture de la glaciale (1) a réparé aussi bien des pertes; on a semé cette plante le long du littoral et dans les terrains volcanisés susceptibles de labour. Tous les ans plus de 46,000 quintaux de soude naturelle (Barrilla) sont exportés en Angleterre.
Si l’on fait exception de certaines vallées de la côte orientale, où la couche de terre végétale a laissé croître quelques arbres à fruits, il faut convenir que la campagne de Lancerotte est loin de présenter l'aspect séduisant des beaux sites de la Vega et de l'Oratava dans les îles de Canaria et de Ténériffe. Ici, la végétation, toujours masquée par des cônes d'éruption qui portent encore tous les caractères de leur origine, cachée dans des cratères devenus fertiles, ou encaissée entre deux torrens de lave, ne se montre que par lambeaux. Lorsque du haut d'une colline on promène la vue sur les champs des alentours, on est surpris d'apercevoir les vignes enfouies dans une multitude de petits
(1) Mesembryanthemum crystallinum.
espaces circulaires qu'on a pris soin de déblayer. Des rameaux vigoureux rampent sur la terre et tapissent ces cratères artificiels; maïs en traversant la plaine, toute cette végétation disparaît, on ne découvre plus alors devant soi que les noires ondulations du sol, et rien ne vient rompre la monotonie de ce triste paysage. Les arbres fruitiers, qu'on a multipliés dans quelques cantons, s'élèvent à peine sur cette campagne sans verdure ; il a fallu leur creuser de grandes fosses à travers la couche de lave pour leur procurer un sol plus propice ; les bords de ces espèces de blokhaus, qui garantissent les arbres contre les vents et les ardeurs du soleil, sont relevés par des murs de pierres ; une ouverture latérale donne entrée dans l'enceinte. Ces fosses, que nous rencontrions de loin en loïn durant nos pénibles caravanes, remplacent à Lancerotte les oasis du désert. Elles avoisinent ordinairement les petites fermes, et l'on a pratiqué des citernes dans leurs environs. Là seulement on trouve la fraîcheur et l'ombre qu'on chercheraïit vainement aux alentours.
Il n'existe dans l’île aucun ruisseau courant : les habitans conservent les eaux pluviales dans de grands réservoirs. Sur le versant oriental des montagnes de Famara, au haut de la vallée de Temisa, on trouve une petite source, la Fuente de Chafariz (1). Il y en a une autre sur l'autre bande appelée Fuente de Aguza; elle est située au pied de grands escarpemens, en remontant vers le cap Farion. La position de ces deux sources, d'ailleurs fort peu abondantes, ne permet guère de profiter de leurs eaux.
Durant notre séjour à Lancerotte, nous résidâmes plus d'un mois à Arrecife ; nos divers itinéraires à partir de ce point sont tous indiqués sur la carte. Ce que nous avons dit précédemment, dans notre description de Fortaventure, de la prospérité croissante de Puerto-Cabras, et de la décadence de Betancuria, est aussi applicable à la ville
(1) Voy la carte, pl. x de l'Atlas, au renvoi a.
d'Arrecife et à celle de Teguize. L'une s'agrandit chaque jour au détriment de l'autre. Le port d'Arrecife est un des plus sûrs de l'archipel des Canaries, mais les sables vaseux qui l'encombrent n’en permettent pas l'entrée aux navires d’un fort tonnage ; presque tous les bâtimens étrangers vont s'amarrer au port de Naos, situé un peu plus à l’est. Plusieurs îlots barrent ces deux mouillages, et les défendent contre les vents du sud.
… Malgré la suprématie qu'exerce Arrecife par sa position et les avantages de son commerce, cette ville est soumise à la juridiction de Teguiïze, qui commande tous les bourgs du centre. Teguize , l’ancienne capitale de l'île, où les seigneurs de Lancerotte avaient jadis établi leur résidence, s'enorgueillit de quelques priviléges octroyés, dont les riches marchands d'Arrecife font fort peu de cas. Le trafic de /a Barilla et les bénéfices qu'on en retire ont opéré une révolution. Le commerce, en prenant une impulsion nouvelle, à amené de grands changemens dans les fortunes, le luxe européen commence à s'introduire, et chaque jour une civilisation plus raffinée impose de nouveaux besoins. L'aristocratie des piastres et des onces d'or a presque tué l'antique-noblesse, et les habitans de l’orgueilleuse cité, dont les ancêtres s'étaient enrichis des dépouilles des Maures sous les Herrera et les Peraza, sont devenus tributaires des négocians du port.
Le bourg de Haria est le chef-lieu des villages compris dans les vallées du nord-est : Faisa commande à ceux de la partie occidentale de l’île; sa juridiction s'étend jusque sur la côte du détroit de la Bocayna et embrasse l’ancien district que Bethencourt occupa d’abord à l'époque de la conquête. On voit encore dans les environs de Femes la chapelle de Saint-Martial de Rubicon, construite par les Normands, et qui fut dans les premiers temps le siége de l'évêché des Canaries ; mais l'itinéraire que nous suivimes ne nous permit pas de pousser jusque là notre pèlerinage. Dans le village de la l’egeta, situé au nord-est de Vaisa, sur les bords de la grande nappe de lave, habitent encore quel-
ques-uns des descendans des conquérans. On les désigne dans le pays sous le nom de Mulatos, Mulätres. Ce singulier sobriquet leur a été appliqué probablement à cause de l'alliance que leurs pères contractèrent avec les aborigènes. Un individu de l’ancienne famille de Bethencourt, que nous avons eu occasion de voir, avait en effet le teint plus basané que ses.autres compatriotes. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, d’une taille élevée et bien prise ; ses formes musculaires étaient très-prononcées, son visage régulier, le nez aquilin; ses cheveux frisés avaient été blonds dans sa jeunesse; l'expression de sa physionomie marquaït en général la hardiesse et la détermination; le regard semblait indiquer la pénétration et la ruse; on y retrouvait quelque chose de l'audace normande et de l'astuce africaine : c'était un mélange de ces deux natures, un véritable type de race caucasienne.
Nous renvoyons à l’APPENDICE STATISTIQUE , qui accompagne nos descriptions, pour les renseignemens relatifs à la population et aux différens produits de Lancerotie. |