LA COTE OCCIDENTALE DE L'AFRIQUE
La mer qui baigne la côte occidentale d'Afrique depuis le cap de Geer jusqu'à l'embouchure du Sénégal est peut-être une des plus poissonneuses de l'Océan atlantique : les îles Canaries se trouvent situées dans le voisinage de ces parages, et les pêcheurs de cet archipel ont profité de cette heureuse position pour exploiter une des branches les plus importantes de l'industrie maritime. Le poisson qu'ils vont pécher sur les attérages du cap Blanc et du cap Bojador, conservé au moyen de la salaison, pour être vendu ensuite dans les différens marchés des îles, est devenu la principale ressource alimentaire du peuple. Mais, en bornant jusqu'ici les produits de la pêche aux besoins de la consommation, les Isleños ont négligé tous les avantages qu'ils pouvaient tirer des exportations. L'industrie qui les alimente est pourtant susceptible de grands développemens, et c’est en l'envisageant sous ce rapport, que nous donnerons, à la suite de cet aperçu statistique, l'histoire détaillée d’une pêche encore restreinte dans ses débouchés, maïs qui, dirigée par des spéculateurs plus éclairés, pourrait soutenir la concurrence et rapporter même plus de profit que celle de Terre-Neuve et des mers du Nord.
L'Écossais Georges Glas, qui explora les Canaries en bon observateur et visita divers points de la côte adjacente, eut souvent occasion de fréquenter les pêcheurs isleños. Glas était un habile marin : son génie entreprenant avait conçu des projets qui éveillèrent la jalousie du
gouvernement des îles ; il voulut établir des relations avec les peuples de l'Afrique occidentale et fonder un comptoir sur ce littoral ; peutêtre aussi chercha-t-il les moyens d'ouvrir un nouveau débouché à la pêche qu'il avait vu pratiquer dans ces parages. Mais on se méprit sur ses intentions; Glas passa toujours, dans l'esprit des Isleños, pour un espion dangereux, dont la mission avait pour but de nuire à leurs intérêts; et Viera, se laissant aller à un sentiment de sympathie nationale, partagea l'opinion de ses compatriotes. Malgré tout le respect que nous professons pour l’auteur des Noficias, nous rendrons ici à l'aventurier écossais la justice qu'il lui refusa. Ce Georges Glas, qu'il à faussement accusé de plagiat, qu'il appelle dans sa préface un homme suspect au pays (1), a donné les premiers renseignemens sur une pêche ignorée avant lui des nations européennes : Viera lui-même a puisé dans la narration du navigateur une partie de ses annotations (2). Les observations de Glas parurent dans des circonstances peu favorables à leur publicité : les intérêts de la politique dominaïent alors cet esprit d'association qui devait créer plus tard de si grandes
(1) Viera, en citant dans son premier prologue le Père Abreu Galindo parmi les écrivains qui lui ont fourni les meilleurs matériaux pour ses Notices sur {l'histoire générale des les Canaries , reproche à Georges Glas de s’être attribué les manuscrits de cetauteur.
GEL Lorsque l’illustre Galindo, dit-il, composa ces mémoires si dignes de nos éloges, il était loin de » penser, sans doute, qu’il travaillait pour un étranger, et, ce qui est pire encore, pour un homme suspect au » pays (sospechoso al pais). Les islenos ont eu lieu de s’élonner en apprenant la publication qu'on avait faite » à Londres d’un livre qui résume toute leur histoire, et dont Georges Glas, le soi-disant auteur ( que se » dice su autor), a enrichi l'Europe savante, après l'avoir traduit presque littéralement d’un manuscrit con- » servé dans nos archives. » (Voy. Noticias de la hist. gen. de las isl. Can., tom. 1. Prologo, 3.)
Cette accusation de Viera est tout-à-fait sans fondement : Glas ne prétendit jamais usurper la gloire de Galindo en se parant d’une érudition étrangère; il n’a pas caché l’origine des renseignemens qu’il a donnés sur la conquête des îles Canaries et sur les mœurs et coutumes de leurs primitifs habitans. La partie de son ouvrage qui traite de l’histoire du pays au xve et xvi° siècle est franchement annoncée comme une traduction d’un manuscrit espagnol.
(2) Viera , ordinairement si exact quand il s’agit de citer l’origine des documens dont il fait usage, évite de nommer Glas dans un chapitre de son ouvrage où il traite des relations entre les îles Canaries et la côte occidentale d’Afrique. Plusieurs passages du texte, relatifs à la pêche, et la longue note qui s’y rapporte, sont extraits en entier de la relation du navigateur anglais. ( Voy. Moticias, ete., tom. XL, chap. xxvn, pag 189 et la note.)
entreprises ; aussi le livre qu'il fit imprimer à Londres, en 1764,eut peu de lecteurs, et aujourd'hui encore il est à peine connu. Depuis le milieu du dernier siècle, époque à laquelle il faut rapporter les explorations et les remarques du navigateur anglais, les pêcheurs isleños n'ont pas amélioré leur industrie routinière ; rien n'est changé dans leur mode de navigation , une longue pratique a suppléé chez eux à la théorie qui leur manque; connaissances nautiques, construction navale, grément, économie et mécanisme de la pêche, préparation de ses produits , tout est resté stationnaire, et en lisant la description de Glas, on la croirait écrite d'hier.
« Les bâtimens employés à la pêche dela côte, dit-il, sont au nombre de trente, de vingt » à cinquante tonneaux, et montés de quinze à trente hommes. L’ile de Palma en équipe » deux ou trois, Ténériffe quatre, et le reste appartient à la Grand e-Canarie. L’armateur » fournit le sel et le biscuit (1); les matelots se pourvoient de lignes, d’hameçons et de » tous les ustensiles de pêche ; ils embarquent en outre, pour leur propre compte, du vin, » de l’huile, de l’eau-de-vie, des piments rouges et des oignons.
» La péche se fait à la part, c’est-à-dire que tous les bénéfices qui en résultent sont par-
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tagés en société, d’après les anciens usages établis entre les caboteurs de la Méditerranée.
La somme nette des produits, déduction faite des frais d’achat du sel, du biscuit et des
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autres dépenses de l’expédition, est répartie de la manière suivante :
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» La part du navire, qui se compose de plusieurs lots suivant sa capacité ;
» Deux parts pour le patron;
» Une part pour chaque matelot ;
» Demi-part pour chaque novice ;
» Un quart de part pour chaque mousse.
» La pêche à lieu suivant la saison, sur différens points de la côte d'Afrique qui embras- » sent un espace d’environ dix degrés en latitude, depuis le cap de Non jusqu'en dessous » du cap Blanc. Ce littoral, qui constitue la limite occidentale du Grand-Sahara, est pres- » que désert ; on n’y trouvé aucun établissement ; quelques petites tribus d’Arabes y vivent
» éparses sous des tentes, mais elles ne possèdent ni bateaux, ni pirogues, et ne sauraient
(1) On embarque aussi, pour la nourriture journalière des équipages, une certaine quantité de gofo,
blé torréfié et réduit en farine.
» cntraver par conséquent les opérations des pêcheurs (1). Quant aux croiseurs de Moga- » dor, les Canariens n’ont rien à craindre de leur part ; les bâtimens que l’empereur de » Maroc armerait dans des intentions hostiles n’oseraient jamais s’aventurer trop au sud, » ces parages leur étant tout-à-fait inconnus.
» Dans le printemps et l’été la pêche se fait le long de la côte la plus septentrionale, » c'est-à-dire vers le cap de Non et même au-dessus; dans l’automne et l’hiver, elle a lieu » au contraire au sud, dans la direction du cap Blanc ; car on a observé que les bandes de » poissons remontaient au nord à la fin de l'hiver, pour redescendre ensuite graduellement » vers le midi : ainsi les bätimens pécheurs les suivent dans leurs migrations.
» Lorsque les barques canariennes arrivent dans ces parages, elles cherchent d’abord à » se procurer l’appât, que l’on pêche’avec des lignes de main, dont les hamecçons sont gar- » nis d'espèces de mouches. Ces lignes sont faites avec six fils de cuivre tressés ensemble ; » les hameçons ont environ cinq pouces de long; ils sont sans barbillon ou crochet, la » verge est disposée de manière à rester horizontale et recouverte de peau de poisson jus- » qu’à sa partie recourbée.
» Dés que les barques sont arrivées à un quart ou demi-lieue de la côte , elles forcent de » voile de manière à courir cinq nœuds à l’heure : alors trois ou quatre hommes laissent » filer leurs lignes par l’arrière. La vitesse du navire fait rester les appâts à la surface de
:» l’eau, et les tasartes, les prenant pour des petits poissons, y mordent aussitôt. Ces ta-
» sartes sont des poissons sans écailles, très-voraces, de la forme des grands maquereaux et » de la grosseur des saumons , avec lesquels on pourrait facilement les confondre quand ils » sont séchés; ils avalent tout l’hameçon, malgré sa longueur, et il faut les éventrer pour le » retirer. Trois hommes prennent souvent cent et même cent-cinquante tasartes dans une
demi-heure, et il est des barques qui ont complété leur -chargement avec cette seuie
espèce.
» On pêche de la même manière un autre poisson appelé anjova, un peu plus grand que
(1) Les faits avancés par Georges Glas nous ont été confirmés par les pêcheurs eux-mêmes. La partie du littoral qu’ils exploitent leur offre toute sorte de sécurité : les tribus côtières , vouées à l'existence la plus misérable et privées de ressources , ne sauraient s’opposer à leurs travaux. Au reste, dans les relations que les marins canariens entretiennent depuis long-temps avec ces tribus, malgré les prohibitions de la junte sanitaire des îles, ils ont su se concilier leur amitié par des échanges réciproques et dans lesquels les Africains ont été toujours favorisés. Du poisson, des hardes, des couvertures de laine, quelques quincailleries communes, des vieux câbles que l’on détord ensuite pour en faire des filets grossiers , sont troqués pour de l’eau et du menu bois à brüler dont les équipages ont besoin. Les Maures de l’intérieur , que les pauvres habitans de la côte redoutent bien plus que les Canariens, sont venus souvent les châtier lorsqu'ils ont eu connaissance de leurs relations avec les isleños.
le maquereau. Le cavallo, horse mackerel des Anglais, ou petit maquereau de la Méditer-
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» ranée, sert d’appât; il est très-abondant dans ces mers, et se laisse prendre avec la plus » grande facilité. |
» Lorsqu'un bâtiment s’est suffisamment pourvu d’appâts, il laisse cinq ou six hommes » dans la chaloupe pour continuer la pêche des tasartes et des anjovas, et prend le large » pour continuer la grande pêche par vingt, trente et quarante brasses, souvent même par » cinquante et soixante de profondeur. Tout le monde jette ses lignes à la mer, les hame- » çons bien garnis, et les samas , les chernes où morues:, les curbinas , etc. , ne tardent » pas à s’y laisser prendre. Les lignes dont on se sert alors sônt plombées, car les espèces que » nous venons de nommer se tiennent près du fond.
» Les vents alisés qui règnent sur cette côte soufflent avec violence et obligent souvent » les pêcheurs à mouiller au large, entre l’embelli des brises de terre et de mer. Lorsque le » vent de mer devient trop fort, ils se réfugient dans les baies du voisinage, s’abritent der- » rière un des promontoires de la côte, et s'occupent à préparer et à saler leurs poissons jus- » que vers cinq ou six heures du soir. C’est alors le moment de leurs repas, le seul qu'ils » prennent dans la journée. Leur cuisine est des plus simples : une pierre plate leur sert à » établir leur foyer, sur lequel ils suspendent une grosse marmite pour faire la soupe au » poisson, qu'ils mêlent avec des oignons et assaisonnent de piments rouges et de vinai- » gre. Rien n’est plus délicieux! Leur second plat se compose de poisson grillé, car celui » qui a bouilli pour la soupe est jeté à la mer. Chacun se blottit ensuite dans un coin de la » barque jusqu’au lendemain ; les couchettes et les hamacs seraient trop de luxe. Ils se re- » mettent à la voile au point du jour, et ne recommencent guère leur pêche avant midi.
» Voici leur manière d’opérer pour conserver leur poisson. Après l’avoir éventré et lavé, » ils lui coupent la tête (1) et les nageoires, et l’empilent pour faire couler l’eau dont il est » imbibé ; ensuite ils le salent et l’entassent dans la cale. Ce poisson ainsi préparé ne se con- » serve pas plus de deux mois; il pourrait en passer six au moins s’ils le lavaient et le salaiïent
une seconde fois, comme font les Français de Terre-Neuve. Cette pêche sur la côte d’Afri-
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