‹ Histoire naturelle des Iles Canaries (volume 2)Chapitre 68 sur 93 · ÉRUPTION DE CHAJORRA, EN · texte numérisé non relu

ÉRUPTION DE CHAJORRA, EN

Dans la nuit du 9 juin 1798, vers dix heures, les populations de la bande méridionale de Ténériffe, et notamment celles de Guia et de Chio , les plus voisines des Cañadas, entendirent une forte détonation et s'aperçurent que la montagne de Chajorra @), contiguë au pic de Teyde , lançait des flammes et des matières volcaniques. Ces déjections durèrent pendant trois jours, et furent accompagnées d’un bruit qui porta l'épouvante dans toute l’île. Un autre cratère s'ouvrit ensuite au sommet de la montagne, à un mille du premier qui ralentit son action. La nouvelle bouche vomit aussitôt des Lorrens de lave. À peu de distance de ce cratère, il s'en forma un troisième dont les explosions se succédèrent avec rapidité. Enfin des tourbillons de fumée et des pierres brülantes s'échappèrent d’une quatrième crevasse (3). Tous ces différens soupiraux s'ouvrirent successivement pendant les sept pre-

(1) Toute la population avait cherché un refuge dans les villages voisins, et ne rentra à Garachico que plusieurs mois après. La lave conserva son incandescence pendant quarante jours. La ville a été rebâtie depuis, mais la perte du port est irréparable.

(2) Les habitans de Ténériffe désignent cette montagne de différentes manières : les bergers qui fréquentent les Cañadas la nomment Pico wiejo ou Pico quebrado ; à Guia et à Chio, elle est connue sous les noms de Montaña colorada, Chajorra où Chalahorra, et dans plusieurs relations elle est appelée Montaña de Benje. (Voyez, pour l'aspect du volcan, Atlas, pl. x1, fig, 17.)

(3) Cette éruption produisit les quatre cônes que l’on voit aujourd’hui : M. de Buch les a visités en 1815. D’après les observations de ce géologue, ils sont situés sur une même ligne, qui s'étend du nord au sud, depuis la base de la montagne de Ghajorra jusqu’au pied des escarpemens du cirque des Cañadas, et cette remarque indiquerait la direction de la crevasse. Les quatre cônes se trouvent placés sur une pente tellement rapide que le premier semble très-élevé relativement à ceux d’en bas. Le courant principal est sorti du troisième cône , dont les parois sont encore couverts de soufre cristallisé. La lave a coulé dans l'enceinte des Gañadas, et s’est répandue jusqu’à la base de los Roques; ses caractères sont ceux d’un basanite mêlé de cristaux de rhyakolite et de scories noires à reflets métalliques.’

(342) | miers jours de la catastrophe. La lave coula à plusieurs reprises durant trois mois environ.

Nous avons extrait ces renseignemens d'une relation de M. Bernard

Cologan :

« Les détonations du volcan, écrivait-il en présence de l’éruption, sont de différentes natures ; elles ressemblent aux éclats de la foudre, ou bien au bruit d’une grande masse d’eau en ébullition dans une immense chaudière, si toutefois on peut en imaginer une pareille. Tantôt l’explosion se fait tout d’un coup, comme une décharge d'artillerie soutenue et bien nourrie; tantôt elle imite, à s'y méprendre, le sifflement et l’éclat de la bombe. La détonation s’entend toujours plusieurs instans avant l’explosion. Les torrens de lave qui sont sortis des divers cratères ont formé, dans certains endroits, des amas de matières de plus de vingt pieds d’élévation, et bien que ces massifs ne soient pas enflammés vers les points les plus éloignés des bouches qui les ont vomis, ils ne laissent pas de gagner du terrain. D’après nos expériences, ceux qui paraissaient les moins brûlans s’étaient avancés de douze pieds en deux heures. Ces laves n’exhalent presque aucune odeur, et l’on peut s’en approcher sans crainte. Les rochers lancés par le volcan atteignent une grande élévation ; le temps de leur ascension et celui de leur chute est de dix à quinze secondes. Ceux qui sortent du cratère supérieur s'élèvent perpendiculairement, tandis que la direction des autres est oblique.

» Je n’entreprendrai pas de décrire cette épouvantable éruption , ajoute M. Cologan:; il n’est pas de peinture qui puisse en donner une idée assez exacte , el pourtant l'imagination seule ne saurait concevoir un pareil tableau, surtout, lorsqu’au milieu de l’obscurité et du silence de la nuit, on entend les mugissemens de la montagne que répêtent les échos des alentours. Puis, tout-à-coup , des jets de flammes viennent éclairer ces lieux déserts; des rochers embrasés sillonnent l’atmosphère, s’entrechoquent, se brisent et lancent l’incendie dans toutes les directions. Ces explosions se renouvellent jusqu’à sept fois en une minute, et sont accompagnées des débordemens de la lave. Les sensations se multiplient en présence

d’un spectacle aussi extraordinaire, et la nature, puissante et terrible, apparait encore plus

imposante. »

Don Nicolas de Franchi a décrit aussi les différens phénomènes observés pendant l'éruption de Chajorra, et s'est exprimé en ces termes sur un de ceux qui lui parurent les plus notables :

« Dans la matinée du 14 juin , une fumée brillante et blanchâtre apparut tout-à-coup sur les bords du cratère, qui, jusqu'alors, n’avait vomi que des flammes, et, trois heures après, une épouvantable détonation se fit entendre. L'explosion qui la suivit fut des plus violentes; la terre s’ébranla et des masses de rochers se détachérent des montagnes environnantes. Dès cet instant l’éruption suivit une autre marche ; la fumée qu’exhalait une des crevasses de la montagne changea de direction , et sortit par une des bouches voisines. Le cratère supérieur répandit au loin une lumière éclatante ; des flammes argentées , mues sans doute par un tourbillon intérieur, s’agitaient en circulant autour du gouffre ; des globes de feu s’élevaient du milieu de la fournaise pour se perdre dans l'atmosphère ; et, dans les intervalles que laissaient entre eux ces dégagemens de météores, on apercevait au-dessus du

cratère toutes les couleurs de l'iris. »

Le P. Joseph de Soto, prieur des Augustins de l'Orotava, visita le volcan de Chajorra seize mois après l'éruption que nous venons de rapporter, et donna des notions intéressantes sur l'état du cratère à cette époque.

Nous traduisons ici un passage de sa relation manuscrite :

« Le gouffre, d’où étaient sortis les torrens de lave qui envahirent les Cañadas, a plus de cinq cents pieds de diamètre. On éprouve une chaleur insupportable dans le voisinage de ce cratère , et il faut encore beaucoup de précautions pour s’en approcher, à cause de la fumée sulfureuse qu’il exhale. Son embouchure se rétrécit intérieurement ; le fond présente un vaste espace hérissé de grands rochers, et tout couvert de soufre cristallisé et de matières de différentes couleurs. Au centre, on aperçoit un trou qui paraît avoir plus de cent pieds de circonférence , mais dont il est impossible de juger la profondeur. De l’endroit où nous étions assis , sur les bords du cratère supérieur, on entendait un bruit semblable à celui de l’eau bouillante. Un de nos guides descendit dans la première enceinte et nous rapporta

une matière bitumineuse, qui se durcissait à l’air en se séparant par couches minces et

presque concentriques. »

CANARIA.

COUP-D’CŒIL GÉNÉRAL.

L'île de Canaria ou de la grande Canarie ressemble en quelque sorte à la partie centrale de Ténériffe ; mais au lieu d’un cirque immense et régulier dans ses contours, au lieu du pic qui s'élève si majestueusement au milieu de cette vaste enceinte, elle offre une chaîne de montagnes presque circulaire , dont le sommet s’élargit en plateau. Des mornes culminans dominent cette haute région qui suit le prolongement de la chaîne et constitue la Cumbre de l'île. Les vallées côtières prennent naissance sur les flancs de ce massif qu'accidentent, sur quelques points, de profondes brèches ; et c'est en pénétrant dans ces défilés ou en remontant les cols supérieurs qu'on parvient dans les districts du centre. Alors seulement des escarpemens formidables viennent dévoiler au géologue l'origine de Canaria et les phénomènes volcaniques qui déterminèrent sa structure: au milieu des éboulemens du sol et des masses de conglomérats qui lui masquaient d'abord les formes primitives, il reconnait encore la ligne de circonvallation d'un ancien cratère, moins vaste sans doute que celui des Cañadas, mais dont l'enceinte, creusée par des ravins d'une effrayante profondeur , laisse présumer les révolutions qui l'ont bouleversé de fond en comble.

Les mêmes roches que nous avons décrites dans notre revue géologique de Ténériffe abondent aussi à Canaria; le trachyte, qui domine partout, est rarement recouvert par les leucostines et les basaltes. Ce n'est que sur la côte occidentale, depuis l'Ældea jusqu'à la Cuesta de Sika, et sur la bande septentrionale de la Isleta, qu'on

( 345 ) trouve une formation de basalte en masse. Quelques cônes de scories isolés dans des vallées éloignées les unes des autres, indiquent des éruptions qui ne peuvent être bien anciennes, et cette dernière recrudescence de l’action volcanique est encore plus marquée aux alentours du pic de Bandama , sur la côte de Za Gaeta et dans la presqu'ile de /a Tsleta. Toutefois, depuis les temps historiques, aucune éruption n'est

venue désoler le pays.

La grande Canarie est en général moins élevée que Ténériffe ; ses

points culminans atteignent au plus une altitude de 5,842 pieds. Le

sol est moins tourmenté et plus susceptible de labour, aussi est-il mieux cultivé. Si l’on excepte la partie centrale, les talus de l'ile sont plus accessibles, les ravins plus larges et moins escarpés ; les torrens, au lieu de s'y précipiter en cascades, les parcourent sans fracas, et les eaux, mieux réparlies, viennent faciliter les irrigations. La nature même des trachytes a produit d'autres aspects ; ces puissantes masses, disposées en plateaux, présentent des formes plus arrondies, des pentes moins abruptes, et ce concours de circonstances géognostiques a influé ici, aussi bien que dans beaucoup d’autres contrées du globe, sur les progrès des cultures, l'abondance des ressources alimentaires et même sur les mœurs et le caractère des habitans.

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